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concurrence aimable entretient leur ardeur, et tous travaillent avec
la plus belle vaillance,"]
LE TOUR DU MONDE
PARIS
IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
20, rue du Dragon, 20
NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE
2e SEMESTRE
LE TOUR DU MONDE
JOURNAL
DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS
Le Tour du Monde
a été fondé par Édouard Charton
en 1860
PARIS
LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
1905
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES MATIÈRES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par _Mme F. MICHEL_
I. De Paris à Srînagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à
Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de
Rawal-Pindi à Srînagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du
Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1
II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et
batelières. -- De Baramoula à Srînagar. -- La capitale du
Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de
Srînagar. 13
III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --
Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de
Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25
IV. Le pèlerinage d'Amarnâth. -- La vallée du Lidar. -- Les
pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.
-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37
V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et
hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --
Frissons d'automne. -- Les adieux à Srînagar. 49
SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE
Par _le docteur LAMY_
_Médecin-major des troupes coloniales_.
I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.
-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --
Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --
Arrivée à Dioubasso. 61
II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La
mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De
Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. --
Retour à Petit-Alépé. 73
III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur
économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --
Supériorité de la faune. 85
IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --
Retour en France. 90
L'ÎLE D'ELBE
Par _M. PAUL GRUYER_
I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots
d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville
d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.
-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à
Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.
-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un
enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules
blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes
de l'île. 97
II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir
tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte
Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la
Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de
l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte
orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge
de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109
III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux
Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San
Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond
aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et
le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates
sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --
L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par
le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut
chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon
gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse
Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de
la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du
Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les
broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de
Porto-Ferraio. 121
D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE
Par _M. VICTOR CHAPOT_
_membre de l'École française d'Athènes._
I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et
l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route
d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu
d'Alep. 133
II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --
Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --
Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment
atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145
III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de
l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.
-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --
Conclusion pessimiste. 157
LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Par _M. RAYMOND BEL_
À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou
Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --
L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --
L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des
Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
Par _M. ALBERT THOMAS_
I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole
sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182
II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie
moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le
Kreml et la ville. 193
III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --
L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du
_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère
Volga». 205
IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les
passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:
l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217
V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux
fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de
l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229
VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La
Grande-Russie. -- Conclusion. 241
LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par _M. GERSPACH_
La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu
d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de
Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --
Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --
Procédés employés pour le transfert des fresques. 253
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_
I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession
française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre
concession. -- La police municipale et la prison. -- La
cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de
volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265
II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --
Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie
d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le
fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --
Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --
Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277
L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS
Par _M. BARGY_
Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut
Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --
L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --
Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la
casuistique de la Constitution. 289
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE
Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_
_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.
I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la
ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les
Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;
son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de
Kirman. 301
II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la
faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et
dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la
province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313
III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe
Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325
IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De
Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de
délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la
Commission. -- De Kouak à Kélat. 337
V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --
Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le
Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349
AUX RUINES D'ANGKOR
Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_
De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur
le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.
-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la
civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.
-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le
palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne
devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361
EN ROUMANIE
Par _M. Th. HEBBELYNCK_
I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La
vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché
de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373
II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --
Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges
à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385
III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de
Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,
promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la
Couronne. 397
CROQUIS HOLLANDAIS
Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_
_Photographies de l'auteur._
I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.
-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.
-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons
aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits
enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410
II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un
déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421
III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --
La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la
Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq
jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur
l'eau. 423
IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --
Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le
fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu
des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes
filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --
Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --
Houille locale. 433
ABYDOS
dans les temps anciens et dans les temps modernes
Par _M. E. AMELINEAU_
Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les
dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur
spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
Par _M. JULES BROCHEREL_
I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --
En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les
gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un
chef kirghize. 457
II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La
traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une
vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --
Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue
du Khan-Tengri. 469
III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La
vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef
kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.
-- Arrêtés par les rochers. 481
IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. --
En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqués
par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée
de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --
Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493
V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous
retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La
dispersion. 505
VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et
Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume
khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.
-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507
L'ARCHIPEL DES FEROÉ
Par _Mlle ANNA SEE_
Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de
l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La
vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La
pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers
l'Archipel. 517
PONDICHÉRY
chef-lieu de l'Inde française
Par _M. G. VERSCHUUR_
Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et
ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels
de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;
les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --
L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La
fièvre de la politique. 529
UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO
Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_
I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --
Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541
II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --
Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --
Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la
parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La
poésie. 553
LA RÉGION DU BOU HEDMA
(sud tunisien)
Par _M. Ch. MAUMENÉ_
Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.
-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --
Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements
indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La
plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir
Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.
-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --
Sidi Abd el-Aziz. 565
DE TOLÈDE À GRENADE
Par _Mme JANE DIEULAFOY_
I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en
_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La
Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine
hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux
palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --
Un souvenir de l'inondation du Tage. 577
II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --
Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre
du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --
Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses
transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.
-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique
est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite
mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle
à la bataille de Toro. 589
III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les
chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa
Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les
portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --
Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil
couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601
IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son
architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de
l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa
mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de
Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.
-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés
et dorés. 613
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--23e LIV. Nº 23.--10 Juin 1905
[Illustration: Les quais sont animés par la population grouillante des
chinois (page 266).--D'après une photographie.]
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par M. ÉMILE DESCHAMPS.
I. -- Woo-sung. -- Au débarcadère. -- La concession française. --
La cité chinoise. -- Retour à notre concession. -- La police
municipale et la prison. -- La cangue et le bambou. -- Les
exécutions. -- Le corps de volontaires. -- Émeutes. -- Les
conseils municipaux.
[Illustration: Acteurs du théâtre chinois.--D'après une photographie.]
Shanghaï, qui signifie «près de la mer», est une ville très ancienne,
puisqu'elle est mentionnée déjà en 249 avant Jésus-Christ, et qu'elle
fut le siège, il y a deux mille ans, d'une importante industrie
cotonnière. Au XIe siècle, un bureau de douanes y fut établi; et elle
devint cité de troisième ordre (_hsinn_) au XIVe siècle.
C'est aujourd'hui la ville principale de la province de Kiang-sou, le
plus au nord des cinq grands ports chinois ouverts au commerce
européen par le traité de Nan-king. Elle est située sur une vaste
plaine basse, au sol alluvial très riche, à 22 kilomètres du nouveau
port à traité Woo-sung (prononcez Ou-soung), à l'estuaire du Yang-tsé,
sur le Ouang-pô, au point où la petite rivière de Sou-tchéou se jette
dans ce dernier. Les collines les plus rapprochées de la ville, qui
n'ont qu'une centaine de mètres de hauteur, sont à plus de 50
kilomètres à l'ouest.
Elle est partagée en trois parties distinctes, dont deux régies
chacune par une municipalité spéciale d'après des règlements datant
déjà de loin, la concession internationale et la concession française;
la troisième est formée par la cité chinoise, dans le gouvernement de
laquelle les puissances étrangères n'ont rien à voir.
Nominalement, le terrain des concessions appartient toujours à
l'empereur de Chine, mais il est donné à perpétuité, moyennant 1 500
sapèques--la monnaie de cuivre courante, percée d'un trou carré dont
il faut plus de 800 pour un dollar de 2 francs environ,--ce qui
équivaut à un dollar et demi, par _mow_ (1/6e d'acre), mesure locale
de surface pour les terrains.
À Woo-sung, à l'embouchure du Yang-tsé, où arrivent les courriers et
où stationnent les grands navires que leur tirant d'eau empêche de
remonter jusqu'à Shanghaï, on ne voit que les forts chinois
aujourd'hui démantelés, quelques constructions et des jonques. Des
chaloupes à vapeur, que possèdent toutes les compagnies, apportent
dépêches et voyageurs à l'arrivée, et les emmènent au départ. Tout le
long de ce trajet d'une heure et demie, ce ne sont, sur les rives du
grand fleuve, à côté de terres incultes, inondées, qu'entrepôts,
fabriques, ateliers de construction, dépôts de toutes sortes, de plus
en plus denses et importants au fur et à mesure qu'on se rapproche de
la métropole. Le panorama de la ville, de ce côté, a un aspect très
européen et s'étend sur un grand espace, puisque les quais, tout le
long de l'enfoncement que fait la rivière à ce point, ont 8 kilomètres
1/2 de développement, y compris les quais chinois.
Nous débarquons à l'appontement réservé des Messageries Maritimes, sur
le quai de France, le quai de notre concession: l'horizon n'a rien de
chinois, et, n'était la population, sur ce quai très large, ombragé,
très beau, avec, en face, sur une ligne, les jolies constructions de
la banque de l'Indo-Chine, de l'hôtel des Messageries Maritimes, du
Consulat général de France, on pourrait se croire tout aussi bien
arrivé dans n'importe quel grand port européen. Mais voici l'illusion
qui cesse au passage d'un de ces véhicules, si nombreux dans le pays,
si utiles, servant à la fois de moyen de transport pour les
marchandises et d'omnibus pour les indigènes, qui portent le nom
barbare anglais de _wheel-barrow_, et que nous appelons tout
simplement des brouettes.
Ce curieux véhicule est purement chinois. C'est une roue, sur laquelle
sont établis deux bancs séparés par un intervalle formant dossier. De
très lourds colis peuvent se transporter au moyen de cet instrument,
qui est aussi l'omnibus du pauvre, coûtant seulement quelques
centimes, mais qui ne fait que «du deux» à l'heure. Quittons le quai à
l'entrée de la rue principale de notre concession, rue du Consulat,
encombrée à ce moment de _rickschwâs_, l'agréable voiturette de tout
l'Extrême-Orient, la plus belle invention japonaise. L'illusion peut
durer quelque temps avec la belle construction de notre Consulat
général à droite, et de fort belles bâtisses en briques à gauche,
pendant 250 mètres environ, jusqu'à la rue Montauban, où s'élèvent un
hôtel français et notre bureau de poste. Mais après, l'aspect est bien
chinois, grâce aux petites maisons de bois qui s'élèvent en un mois et
brûlent comme des allumettes, aux boutiques côte à côte, à
l'irrégularité du sol et au grouillement de sa population; et le
voyageur qui, ayant débarqué sur le quai de l'autre concession, à
voies larges, à l'aspect européen qui se dégage des confortables
constructions, de la régularité et de la propreté des rues, passerait
en voiture sur la nôtre, la pourrait reconnaître aux seuls cahots de
son véhicule. Cette rue du Consulat, notre principale artère, d'un
bout à l'autre, sur une longueur de 1 kilomètre et quelques centaines
de mètres (1 kil. 400), est tout le long de l'année en travail
d'empierrage. Mais poursuivons. Vers le milieu de la rue, la
Municipalité française a une belle prestance avec son jardin que
domine la statue de bronze de l'amiral Protet, tué à l'attaque de
Nan-yao, le 17 mai 1862. Plus loin, nous rencontrons le plus important
de nos quatre postes de police, celui de l'Ouest,--un grand monument
de pierre, avec cour d'entrée et cour centrale, constituant aussi un
poste militaire, placé au bord des limites de l'ancienne concession.
Au delà, après le canal à boue noire, puant, c'est la nouvelle
acquisition française qui date de 1899, de 1 kilomètre de large sur
autant de longueur, hier couverte de terrains vagues, de broussailles
dans lesquelles se délectaient les fervents de la chasse, aujourd'hui
tracée de longues voies qui, si elles sont pour la plupart désertes,
se piquent ici et là de constructions et présenteront bientôt l'aspect
d'une ville.
[Illustration: Plan de Shanghaï.]
Si nous regardons la carte, nous voyons que notre concession française
s'étend sur le Ouang-pô et autour de la cité chinoise pour une bonne
partie, sur une longueur maxima en ligne droite de 2 kil. 450 mètres,
de la rivière à l'extrémité de la rue Si-kiang, et une largeur maxima
de 900 mètres à la hauteur de cette dernière. Les quais ont cependant
un développement un peu plus grand, de près de 1 200 mètres. Au nord,
elle est bordée par la concession internationale. Entre celle-ci et la
cité, à sa partie la plus étroite, on ne trouve pas plus de 225
mètres. La surface entière est divisée en 725 lots cadastraux et
bordée entièrement par des canaux qui suivent le cours des marées, et
sont ainsi à sec une partie de la journée, montrant une boue noire,
désagréablement odorante, berceau de nuées de moustiques, en été, et
de quelques fièvres légères.
[Illustration: Shanghaï est sillonnée de canaux qui, à marée basse,
montrent une boue noire et mal odorante.--Photographie de Mlle Hélène
de Harven.]
À l'extrémité sud-ouest s'étend le camp de Kou-ka-za, propriété
municipale qui ne tient pas, je ne sais pourquoi, au territoire
concédé. La rue de Si-kiang, appelée plus communément «route du Camp»,
se continue, sur territoire chinois, par une route dénommée avenue
Paul-Brunat, du nom d'un négociant, président du Conseil municipal. La
route qui part du sud de la cité, du faubourg de Tong-ka-dou et va à
Zi-ka-wei, à 8 kilomètres de là, est une route française. Elle se
bifurque, à 1 300 mètres de ce faubourg, pour aller rejoindre d'un
côté notre concession, de l'autre, l'arsenal de Kiang-nan, sur le
Ouang-pô, près des bassins d'infiltration des eaux de notre
concession, qui sont également propriété française. Tout cet espace,
situé entre la ville et Zi-ka-wei, jusqu'aux terrains formant marais
qui bordent la rivière au sud, est occupé par des jardins potagers,
des terrains incultes, des tumuli innombrables, grands et petits,
anciens et récents, qui mamelonnent l'horizon de vagues de verdure
sauvage. À l'extrémité des marais, à 1 kilomètre dans l'ouest, s'élève
la pagode de Long-hoa, une des curiosités que visitent les étrangers,
et que nous verrons plus loin.
Arrêtons là, pour le moment, la froide description de la ville. Le
voyageur aime à voir d'abord, d'une ville, d'un pays, la partie la
plus curieuse, et il ne s'inquiète point, auparavant, d'une foule de
détails qui lui viennent ensuite, soit au courant des promenades, soit
dans les causeries avec les habitants. Or ici, la partie la plus
intéressante pour l'Européen est certainement la ville chinoise, la
Cité.
La Cité, entièrement séparée des concessions, est entourée par des
canaux qui, comme les autres, se remplissent à marée liante, et
laissent à découvert leur boue noire, infecte, aux basses eaux, et par
un mur à créneaux, vieux, lézardé, en vieilles briques que le temps a
noircies, de près de 5 kilomètres de circuit. Ces murs datent de
l'époque de l'invasion japonaise, à la fin du XVIe siècle et sont le
souvenir curieux d'une civilisation déjà très avancée.
L'intérieur de cet espace circulaire est la vraie
Chine,--amoncellement de constructions de bois, neuves ou séculaires,
sur lequel il semble que le génie des labyrinthes ait plané pour le
tracé des voies de communication. Rien ne saurait donner une idée
approximative de l'imbroglio de ce tracé: des ruelles courtes,
boueuses, sentant simplement l'humide ou le moisi, ou empoisonnant
l'atmosphère; se coupant dans tous les sens, arrêtées dans leur
développement par des terrains vagues, ou des places publiques, ou des
jardins, ou des lacs, ou des canaux, ou des ponts; bifurquant suivant
tous les angles de la boussole, aboutissant à des impasses, à des
boutiques, à des dépotoirs, à des espaces cultivés; bordées de petits
magasins, de murs écroulés, de planches neuves ou de barrières
pourries, de tas d'immondices ou de déblais, de fondrières ou de
trous; ici elles sont éclairées par la lumière qui tombe du ciel; là,
on les voit couvertes de vieilleries ou tapies sous l'ombre des nippes
mises à sécher sur des bambous. La saleté commence à l'entrée, à une
zone qui semble lui avoir été abandonnée, des deux côtés du canal, où
des barques viennent déposer aux portes, pour s'y amonceler, les
faïences, grandes et petites, surtout les grandes jarres peintes qui
servent aux industries locales.
Dans les rues qui aboutissent aux portes, il y a quelque régularité,
moins de boue peut-être; les boutiques y sont quelquefois luxueuses,
riches même et bien tenues, suivant les métiers; mais petites, se
touchant toutes, vieilleries de bois vermoulu que l'humidité et la
couche de crasse humaine empêchent seules de flamber dix fois par an.
Puis, au fur et à mesure que l'on s'enfonce, l'irrégularité augmente:
un kaléidoscope qui semblerait impossible à décrire, tant il déroute.
Il y a des espaces assez pittoresques: des places avec quelques
constructions de style chinois en étages, des temples aux toits
superposés et aux angles relevés, où des touches brillent sur des
détails d'ornementation, des têtes de cerbères dorés. Mais aucun
endroit ne supporte l'examen de près. Sur la plupart de ces
constructions, le temps a mis sa patine de vieillesse; elles semblent
enfumées comme avec intention, couvertes d'une lèpre incurable. On en
voit de réparées, ou soutenues par des matériaux nouveaux, ou
agrandies, et alors ces adjonctions font le même effet que ferait une
pièce de toile blanche mise à recouvrir une déchirure dans un drap
noir. On s'étonne d'en voir debout qui semblent, avec leurs matériaux
pourris jusque dans le tréfonds, toutes prêtes à s'affaisser, à tomber
en poussière d'ordure.
[Illustration: Panorama de Shanghaï.--D'après une photographie.]
Mais si telle est l'impression générale que l'on retire d'une vue
d'ensemble, celle qui découle de l'examen plus attentif des rues et
des boutiques est, sinon plus agréable, au moins différente. C'est la
vie affairée, calme, mais travailleuse, l'agitation mesurée, mais
persévérante et obstinée. Les ruelles sont très mouvementées, surtout
aux environs des portes, où l'encombrement est typique, le matin et le
soir, aux heures de la rentrée et de la sortie des ouvriers, ou près
des concessions. Dans les boutiques, on travaille et on ne s'y dérange
pas beaucoup pour les chalands, même si ceux-ci sont des Européens.
Les plus intéressantes à voir, sous la direction d'un guide
indispensable pour cette visite, sont celles où se travaille l'ivoire
transformé en bouddhas ventrus, en têtes de cannes, en statuettes
minuscules, en boîtes découpées à jour et en ces mille petits articles
que nous connaissons en France depuis longtemps. Puis des marchands de
bougies: les Chinois excellent à l'ornementation des bougies, qui
n'ont rien de stéarique, jaunes, tendres, d'une pâte qui se laisse
aisément modeler, et ce n'est pas un spectacle commun que de les voir
travailler à des reliefs de plus de 1 centimètre de hauteur, sur toute
la surface d'un cierge de 1m50 de longueur, avec, pour tout
instrument..., un morceau de navet et leurs doigts. À part ces pièces
artistiques, réservées pour les grandes occasions et que peuvent
s'offrir seuls les riches Chinois, il y a une infinité d'autres types,
depuis la chandelle modeste du pauvre, jusqu'à la fine baguette plus
ou moins odorante qui se brûle partout, à la maison, au temple ou à la
rue. Les marchands de soieries, d'éventails, de lanternes, sont
évidemment nombreux; mais cela est connu. Voici un industriel qui
façonne les petites cyprées marines, le joli coquillage qui servira à
orner la coiffure en forme de diadème, en étoffe rouge ou verte, des
enfants; il est occupé à les percer de part en part en longueur.
Jadis, on mettait dans ces coiffures des dents humaines qui ont,
paraît-il, plus de pouvoir sur les esprits; mais l'esthétique, pour
une fois, a pris le dessus sur la superstition, et la cyprée a été
substituée à la dent.
[Illustration: Dans la ville chinoise, les «camelots» sont nombreux,
qui débitent en plein vent des marchandises ou des légendes
extraordinaires.--D'après une photographie.]
Voici encore un conteur de légendes, que je suppose prises dans
l'histoire même de la Chine, qui en fourmille. Assis ou debout, il
parle sans arrêt, avec des gestes expressifs, des mouvements d'yeux,
de la tête ou des bras, qui en font un acteur. Autour de lui, une
foule attentive l'écoute, droite, derrière deux ou trois bancs qui
doivent constituer les premières classes de cette salle de conférences
en plein vent. Et c'est plaisir que de voir le vif intérêt que
soulève, autour de lui, le pauvre diable qui va parler pendant une
heure pour quelques sapèques que donneront les spectateurs assis. Un
peu plus loin, une fabrique de «sauce de haricots», sorte de condiment
marron foncé, très salé, qui se met dans tous les plats, comme la
sauce anglaise, et n'est point mauvaise; par contre, la vue de ces
innombrables barils remplis d'une substance grumeleuse, variée de
couleur depuis le gris jusqu'au noir, haricots en fermentation, à ciel
ouvert, n'a absolument rien d'engageant. Le marché au jade, la pierre
qui a, pour le Chinois, plus de valeur que l'or même, quand il est
très beau, ou plutôt le marché au faux jade, ornements de tête en
forme de larmes aplaties, têtes de longues aiguilles qui servent à la
coiffure des femmes, attire en ce lieu un coin de place à aspect de
Bourse, une foule de femmes vêtues de blanc qui, avec la tranquillité
de prêtres bouddhiques en extase, discutent un prix pendant une heure
avant d'acheter. Les marchands d'oiseaux et de petits poissons rouges
sont parmi les plus intéressants de ces commerçants locaux, et
étonnent peut-être plus que les autres. Ils étonnent, parce que leurs
petits animaux, bien que coûtant peu, sont un luxe; que dans ce milieu
de travail incessant et de pauvreté, il est singulier qu'un luxe se
porte sur ces petites bêtes fragiles, qui vivent très peu!
Mais le Chinois, qui ne paraît pas avoir un grand amour pour ses
semblables, semble adorer les petites bêtes. Ainsi la sauterelle a sa
saison, du printemps jusqu'au mois d'août, et se vend en quantité sous
trois espèces: la verte, à la tarière recourbée; une autre très
noire, comme notre grillon des champs, et une troisième à forme
ordinaire, mais très petite, de pas plus de 1 centimètre de longueur.
Les unes et les autres sont mises isolées, dans de petites boîtes de
bois, de corne ou d'ivoire, les plus communes dans de minuscules
paniers faits de quelques brins de feuilles de bambou tressées.
Singulier peuple dont le coeur est aussi dur que la pierre, qui est
insensible aux misères et aux souffrances humaines, qui regarde couper
le cou d'un condamné avec la même indifférence que nous apporterions à
voir trancher la tête d'un pavot, et se prend d'un extraordinaire
amour pour de petites bêtes, petits oiseaux, minuscules poissons,
imperceptibles sauterelles!
Les restaurants en plein vent sont partout: quelques bancs,
ignoblement sales, sur lesquels s'étale une vaisselle extraordinaire
d'usure, des soucoupes, des baguettes de bois et des plats pleins de
mixtures diverses, salades qui défient toute description. Il y a
cependant une sorte de vermicelle épais, qui aurait bon aspect dans un
autre milieu et dont le Chinois semble friand, car on en voit
beaucoup. Quelque chose me gâte mon tableau rapide, et je le passerais
volontiers s'il ne donnait pas, dans ce milieu inchangé depuis des
siècles, une note drôle, et si un voyageur ne devait, avant tout,
avoir souci de la vérité: c'est le phonographe. J'en ai vu deux, sur
un trépied, au milieu de la voie et de la foule, avec, à chacun, des
Chinois déguenillés, écoutant aux cornets de caoutchouc je ne sais
quoi, peut-être quelque chanson chinoise des petites chanteuses de
Fou-tchéou-road de la Concession internationale,--le quartier joyeux
de Shanghaï. C'est la seule intrusion moderne que l'on puisse trouver,
d'ailleurs, dans une visite rapide. Les dentistes, comme partout,
étalent des monceaux de molaires et d'incisives. Les débitants de
bonne aventure, en boutique ou sous une simple toile tendue sut quatre
pieux, sont nombreux et ne montrent, avec leurs enseignes à caractères
hiéroglyphiques, que des bandes de papier couvert d'écriture et des
cartes du ciel chinois.
Évidemment, il n'y a pas de véhicules dans la Cité; comment, en effet,
pourrait circuler une voiture ou même une simple brouette? Mais le
voyageur est quelquefois arrêté par un palanquin tenant la largeur
entière de la rue, et que des coolies portent généralement en courant
aussi vite qu'ils le peuvent, ce qui les oblige à pousser des cris de
paon pour faire déblayer la voie, où le garage n'est pas toujours
facile. Les porteurs d'eau, dans deux grands seaux pendant aux deux
extrémités d'un bambou, sont encore plus gênants, parce qu'ils ne
s'arrêtent jamais et ne crient pas toujours gare. Mais quand ils ne
portent que de l'eau, il n'y a encore que demi-mal: la vidange, portée
de même, est autrement plus terrible à rencontrer.
[Illustration: Le poste de l'ouest, un des quatre postes où s'abrite
la milice de la concession française (page 272).--D'après une
photographie.]
Les mendiants sont encore parmi les spectacles ordinaires de la rue
chinoise. On sait que la mendicité est, en Chine, une institution qui
a son chapitre au budget de la ville. À Shanghaï, il y a un chef des
mendiants qui a payé sa «charge» quelques milliers de dollars et en
retire de belles rentes. Il ne mendie pas, évidemment, lui-même, mais
nul ne peut se livrer à l'exercice de cette «profession» sans sa
permission et sa licence écrite. L'aspect que prend parfois un
mendiant chinois dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir de
plus repoussant. J'en ai rencontré un exemple dans la personne d'une
femme étendue en travers d'une rue étroite, la tête et les pieds dans
la boue, effrayante loque humaine, qui semblait un cadavre jeté là, et
vivant cependant dans l'attente des sapèques. Et pareil spectacle
était moins une exception que la règle, constatée souvent.
[Illustration: La population ordinaire qui grouille dans les rues de
la ville chinoise de Shanghaï (page 268).]
On ne saurait se faire une idée de la difficulté qu'éprouve le
voyageur à saisir des notes au passage, tant est grande la
multiplicité des détails nouveaux dans l'imbroglio des petites ruelles
et l'incompréhensible dessin de leur labyrinthe, au coeur même de la
cité. Si l'on sort de cette partie centrale où, sur quelques points
seuls, l'espace n'a pas été ménagé pour une maison de thé, un lac, un
temple, une place publique, on arrive à ce qu'on pourrait croire la
campagne, avec des sentiers, des jardins, des champs, de petits ponts
de pierre et des habitations éparpillées. Et il en est ainsi, je
crois, de toutes les villes chinoises.
[Illustration: Les coolies conducteurs de brouettes attendent
nonchalamment l'arrivée du client (page 266).--Photographies de Mlle
H. de Harven.]
Retournons, maintenant, sur notre bon sol français.
Les rues de notre concession, comme celles de la concession
internationale, sont à peu près, ou perpendiculaires, ou parallèles à
la rivière. Mais, tandis que les nôtres portent des noms choisis un
peu partout, glorifiant même des illustrations locales vivantes, chez
nos voisins les perpendiculaires sont désignées par des noms de villes
chinoises, comme «Peking-road, Fou-tchéou-road, Nanking-road», et les
parallèles par des noms de provinces, comme «Sé-tchouen-road,
Hou-nan-road, Tché-kiang-road». Chez nos voisins, il faut bien le
dire, la ville est plus belle, avec tout un grand quartier presque
entièrement européen, de beaux immeubles et de grands magasins. On y
sent que les règlements municipaux y sont mieux observés et que les
puissants propriétaires s'y soumettent tout comme les autres. Chez
nous, si l'on excepte le quai, le bout de la rue principale par où
nous sommes entrés et la rue courte où s'élève le monument de la
Poste, tout le reste est chinois, avec quelques bâtisses isolées, les
quatre postes de police, et quelques maisons particulières sur la
route du Camp, comme les maisons Yu-sin, à l'extrémité de celle-ci. Il
y a bien des règlements qui obligent les propriétaires des maisons en
bordure à les reconstruire, le cas échéant, soit en pierres, soit en
briques, sur la façade, tout au moins, et à l'alignement; mais lorsque
ces propriétaires sont des personnages influents, ou représentent une
haute autorité collective, les règlements sont impunément violés. Les
maisons de pierres coûtent cher et rapportent, par conséquent, moins.
En un mois de travail, la maison chinoise est élevée et se loue
immédiatement.
[Illustration: Une maison de thé dans la cité chinoise.--D'après une
photographie.]
Et les Français continuent à habiter la concession internationale,--on
pourrait dire anglaise,--à y avoir leurs bureaux, faute de pouvoir
trouver à se loger chez eux, pour le plus grand bénéfice de ces
voisins tout-puissants. Plus qu'en aucune autre colonie, cette
constatation est regrettable à faire par les comparaisons qu'elle
soulève chez nos concurrents.
Mais laissons ces sujets de critique pénible et continuons notre
tournée chez nous, avant de passer chez nos voisins. Nous n'y avons
pas beaucoup de points à visiter, mais la promenade y sera néanmoins
plus agréable, car les trois couleurs y flottent. Si nous remontons le
quai de la Brèche, nous pouvons nous arrêter de l'autre côté de la
«crique», au pied même des murs, à un petit cimetière à la porte
toujours fermée, où reposent en paix, sous deux lignes de petits
tertres oblongs, les morts anglais et indiens de 1860.
Traversant, plus haut, par le cimetière dit de la «pagode de Ning-po»,
qui causa plusieurs émeutes sur notre concession, nous tombons dans la
rue du Consulat, près du poste de l'Ouest, à la fois militaire et de
police municipale.
La sécurité des concessions est assurée, depuis que les troupes ont
été retirées--ce qui n'a pas été la moindre des fautes commises par
les gouvernements, après les événements de 1900,--par une police
municipale, formée d'Européens et d'indigènes, avec, en plus, sur la
concession internationale, un certain nombre de cipayes. L'ensemble de
cette petite force locale, chez nous, se compose de 45 Européens et
116 Chinois, et est répartie dans quatre postes: le «Central»,
attenant à la Municipalité, dans la rue du Consulat; celui de
«l'Ouest», avec un poste militaire en plus des autres; celui de
«l'Est», planté à l'extrémité de la concession, du côté de la rivière,
et celui de Lo-ka-wei, sur terrain chinois, en surveillance sur la
route de Zi-ka-wei, où un autre poste sera bientôt établi pour couper
cette route et le pays environnant en trois secteurs. Ce sont tous de
grands monuments spacieux, avec cours ombragées et vérandas, qui n'ont
point l'air sévère de casernes et de prisons. Derrière le poste de
l'Ouest, dans une annexe, se trouve la prison municipale, qui ne chôme
jamais, mais qui ne renferme, par contre, que bien rarement de vrais
criminels. Car la sécurité à Shanghaï, ville au moins de huit cent
mille habitants, en y comprenant la Cite, est vraiment remarquable.
Dans une statistique de la criminalité par villes, elle tiendrait
peut-être la queue; les crimes y sont très rares, et les tribunaux ont
surtout à s'occuper d'affaires civiles, dettes, jeux prohibés,
enlèvements d'enfants, détournements de femmes et vols. Il y a à
relever une curieuse rubrique dans les statistiques hebdomadaires des
concessions, que publient les journaux: ce sont les «Chinois relevés
morts à la rue», dont il y a toujours un certain nombre. Les criminels
chinois sont, après formalités à la Cour mixte, remis aux autorités
chinoises de la Cité.
[Illustration: Les brouettes, qui transportent marchandises ou
indigènes, ne peuvent circuler que dans les larges avenues des
concessions (page 270).--D'après une photographie.]
Sur la concession internationale, les forces de police comptent
quatre-vingt-dix Européens, cent cinquante Indiens et cinq cent
cinquante indigènes.
Le poste de l'Ouest était, lors de mon passage, dirigé par mon
excellent concitoyen, M. Mascarello, aujourd'hui chef de la Sûreté, un
des serviteurs les plus dévoués de la France sur cette terre de Chine;
je lui dois bien des renseignements intéressants sur la vie chinoise,
qu'il connaît à fond, ce dont je le remercie ici cordialement. Dans ce
poste, trois fois par semaine, on distribue le bambou aux condamnés de
la Cour mixte. On y voit les cangues de divers modèles, cangues de
femme, assez légères, cangues jumelles ou triples, sous lesquelles la
justice pratique la fraternité dans la répression; les vêtements du
«bourreau» de la baguette, les verges destinées aux femmes, une
palette en bois qui sert pour les mains, et enfin la «savate», lames
triples de cuir, taillées en semelle, réunies d'un côté, libres de
l'autre, qui est réservée aussi aux femmes, auxquelles on l'applique,
partie sur les lèvres, partie sur le menton et la joue.
Le bambou, baguette fendue, d'un mètre environ de longueur, aplatie du
côté qui frappe, fait son office sur la face postérieure des cuisses
mises à nu, le patient étant allongé sur une natte, à terre; et les
verges, poignée de fines branches de bambou liées ensemble, sont
appliquées sur le dos, le tout devant l'appareil judiciaire,
représenté ici par un mandarin délégué et le chef de poste. La cangue
est appliquée pendant huit jours au minimum, et trois mois au maximum;
posée à six heures, le matin, elle est enlevée à cinq heures, le soir;
c'est humain. Aux récalcitrants seuls, elle est laissée la nuit
entière, et il en est qui peuvent la supporter ainsi un mois entier.
Les verges, pour les femmes, se reçoivent à genoux, sur le dos,
par-dessus la chemisette ou le tricot, les bras croisés sur la
poitrine et les mains tenues de chaque côté. Elles peuvent en recevoir
de cinquante à mille coups; mais si la place rougit et se tuméfie, la
peau n'est pas enlevée, et le supplice est moins douloureux. Pour les
coups de règle sur les mains, donnés aux jeunes et aux lettrés, à tout
Chinois possédant un titre, un grade universitaire et auquel on ne
peut appliquer le bambou, un des exécuteurs tient la main ouverte sur
son genou, et un autre fait fonctionner la règle de bois épais. Ainsi
que des «soufflets», on ne peut en donner plus de trois cents, avec un
minimum de cinquante, quantité réservée aux femmes. Certains
reçoivent, à leur sortie, après deux mois de cangue, mille coups de
bambou, et s'en vont faire encore six mois de prison dans la Cité, les
autorités chinoises les réclamant après nous.
Les débiteurs ne sont pas exempts de ces peines corporelles, lorsqu'on
a la preuve qu'ils mettent de la mauvaise volonté à s'acquitter; mais
il en est qui recevraient la bastonnade toute leur vie plutôt que
d'ouvrir leur escarcelle. On ne m'a pas dit comment, dans ce cas, la
justice s'y prend pour les faire payer.
Les Chinois ont, chez eux, la torture, la pendaison par les bras liés
derrière le dos, les papiers roulés--les allumettes indigènes--passés
dans le nez, et autres supplices, pour les cas communs de vol et les
délits peu importants. Mais on les applique rarement chez nous, et la
peine n'est jamais sévère.
La question de l'abolition des peines corporelles dans les colonies a
semblé, dernièrement, préoccuper nos gouvernants. En Indo-Chine, si je
ne me trompe, quelque chose dans ce sens a été fait. Ce sera au
bénéfice de la criminalité. Il faut, pour préconiser dans ces pays
l'adoption des règles qui régissent les pays d'Europe, ignorer
complètement la mentalité de l'indigène. La trique corrige et ne tue
ni n'estropie; elle meurtrit la partie la plus charnue du corps,
capable de supporter très bien ce traitement; le sang coule, c'est
vrai, mais il en faut si peu pour le faire apparaître à la surface de
la peau! En quarante-huit heures, la plaie est cicatrisée, ils ont
leurs remèdes pour cela, et souvent la plaie morale est guérie en même
temps. Que le bambou soit supprimé, ou les verges, ou les
claques,--les «soufflets» disent les comptes rendus officiels,--et les
plus étonnés seront ceux qui les auraient dû recevoir. Générosité,
humanité, indulgence, sont des mots peu connus de ces peuples
d'Orient, et ils les traduisent par faiblesse, crainte, impuissance.
La suppression complète des peines corporelles devra venir un jour,
mais ce ne devra être fait que très lentement.
Revenons à la prison, qui se présente comme une grande cage, à forts
barreaux de fer. À un banc, placé au milieu, pend, sous le dossier, la
barre de justice, avec six forts maillons à jeu libre, qui permet, à
travers la grille par laquelle passent les pieds des patients allongés
sur le sol, de mettre aux fers les récalcitrants. Elle sert rarement,
car les prisonniers sont, en général, tranquilles; ils se chamaillent
entre eux, se battent souvent, attrapent la cangue pour la nuit et se
calment.
[Illustration: La prison de Shanghaï se présente sous l'aspect d'une
grande cage, à forts barreaux de fer.--D'après une photographie.]