Le neveu resta froid sous cette menace, et l'oncle, toujours en

quête dans ses poches, étalant devant lui toute une collection

d'objets fantastiques, trouva à la fin ce qu'il cherchait une

grande enveloppe scellée de cinq cachets rouges.

«Monsieur le président, voici un document duquel il appert que le

duc de Mons est le dernier des drôles, des galériens, des...» Les

gros mots allaient venir. Le président l'interrompit:

«C'est bon, donnez le document.»

Il ouvrit la lettre mystérieuse et, après l'avoir lue, la

communiqua à ses deux assesseurs, qui mirent leur nez dessus,

l'épluchèrent soigneusement, sans rien laisser voir de leurs

impressions. De vrais juges du Nord, pardi! fermés, cadenassés.

Qu'y avait-il dans cette coquine de lettre? Avec ces types-là, il

était difficile de s'en faire une idée.

Les assistants se haussaient, se penchaient, regardant de loin,

les mains en abat-jour; on s'interrogeait jusqu'au fond des

tribunes:

«_Qu'es aco? _qu'est-ce que, diable, ça peut être?»

Et comme tous les incidents de l'audience gagnaient le dehors,

grâce aux fenêtres et aux portes restées ouvertes, une grande

rumeur montait sur le cours, des clameurs confuses, le

frémissement d'une houle de mer lorsqu'il se lève jolie brise.

Pour le coup, les gendarmes ne dormaient plus, les mouches en

grappes au plafond se réveillaient, elles aussi, et la fraîcheur

du soir pénétrant dans la salle, avec l'épouvante des courants

d'air particulière aux Tarasconnais, ceux qui étaient près des

fenêtres demandaient à grands cris qu'on fermât, «qu'il y avait de

quoi prendre le mal de la mort».

Pour la centième fois le président Mouillard glapit:

«Un peu de silence, ou je fais évacuer», et l'interrogatoire

continua:

«D. Témoin Bompard, comment cette lettre est-elle venue entre vos

mains et à quel moment?

R. Au départ de la _Farandole, _à Marseille, le duc, ou soi-disant

duc de Mons, me remit donc mes pouvoirs de gouverneur provisoire

de Port-Tarascon, et en même temps il me glissa ce pli, fermé de

cinq cachets rouges bien qu'il n'y eût pas d'argent dedans. J'y

trouverais, disait-il, ses dernières instructions, et il me

recommandait bien de ne l'ouvrir que devant une quelconque des

îles de l'Amirauté par je ne sais quel degré de latitude et de

longitude. Du reste c'est marqué sur l'enveloppe, vous pouvez

voir...

D. Oui, oui, je vois,... Et alors?

R. Alors, monsieur le président, voilà que je fus pris de cette

maladie subite, qu'on a dû vous dire, et même contagieuse et

_cangreneuse _et tout, et qu'on fut obligé de me descendre

agonisant au Château -- d'If. Une fois à terre, je me tordais de

douleur, toujours la lettre dans ma poche, car j'avais oublié, au

milieu de mes souffrances, de la donner à Bézuquet en lui

repassant les pouvoirs.

D. Un oubli regrettable... Et ensuite?

R. Ensuite, monsieur le président, quand je fus un peu mieux, que

je pus me lever et reprendre mes habillements, pas encore bien

solide -- ah! si vous aviez vu ce que je semblais!... -- un jour

j'envoyai la main à la poche, par hasard... Té! la lettre aux

cachets rouges...» Le président, d'un ton sévère:

«Témoin Bompard, ne serait-il pas plus conforme à la vérité de

dire que cette lettre. Destinée à n'être décachetée qu'à quatre

mille lieues de France, vous avez préféré l'ouvrir tout de suite

et en plein port de Marseille pour savoir ce qu'il y avait dedans,

et qu'en lisant son contenu vous avez reculé devant les

responsabilités énormes qui vous incombaient?

-- Vous ne connaissez pas Bompard, monsieur le président. J'en

appelle à Tarascon tout entier, ici présent.»

Un silence de tombe accueillit cet effet oratoire. Surnommé

«l'Imposteur» par ses concitoyens, qui ne sont pourtant pas très

scrupuleux en fait de véracité, Bompard montrait vraiment un fier

toupet de les appeler en témoignage; aussi, Tarascon interrogé ne

répondit rien. Lui, sans s'émouvoir:

«Vous voyez, monsieur le juge..., qui ne dit mot consent...» Et,

reprenant son récit:

«Pour lors, quand je retrouvai la lettre, Bézuquet, parti depuis

des semaines, était trop loin pour que je la lui passe; je me

décidai donc à en prendre connaissance, et vous pensez mon

horrible situation» Très horrible aussi était la situation de

l'auditoire, qui ne savait toujours pas ce que contenait cette

lettre restée sur le bureau du tribunal et dont on parlait tout le

temps.

Et chacun de tendre le cou; mais, de si loin, on ne pouvait rien

voir que les grands cachets rouges, hypnotisants, de l'enveloppe,

qui, de minute en minute, semblait grandir, devenait énorme.

Bompard continua:

«Que faire, je vous demande, après avoir pris communication de ces

horreurs?

«Rattraper la _Farandole _à la nage? J'y ai songé un moment, puis

j'ai douté de mes forces. Empêcher le _Tutu-panpan _de partir en

révélant à mes compatriotes ce pli abominable; doucher leur

enthousiasme de ce grand jet d'eau froide? Mais je me fusse fait

lapider. Enfin, que voulez-vous, je me suis donné peur... Je n'ai

pas même osé me montrer à Tarascon dans mon embarras de savoir que

dire. C'est alors que je vins me cacher en face, à Beaucaire, d'où

je pouvais tout voir sans être vu. J'y cumulais deux positions

celle de gardien du champ de foire et de conservateur du château.

J'avais des loisirs, vous pensez. Du haut de la vieille tour, avec

une bonne lunette, je regardais de l'autre côté du Rhône

l'agitation de mes concitoyens qui se préparaient au départ. Et je

me rongeais, je me désolais... Je leur tendais les bras; je leur

criais de loin comme s'ils avaient pu m'entendre: «Arrêtez!..., Ne

partez pas!...» J'ai même essayé de les prévenir par bouteille...

Dites-le, Tartarin, dites à ces messieurs que j'essayai de vous

prévenir.

-- Je l'atteste, fit Tartarin du banc d'infamie.

-- Ah! ce que j'ai souffert, monsieur le président, quand j'ai vu

le _Tutu-panpan _partir pour le pays des chimères!... Mais j'ai

souffert bien plus encore quand ils sont revenus, quand j'ai su

qu'en face de moi gémissait dans les fers, sur la paille comme un

tas de sorbes, mon illustre compatriote Tartarin. Le savoir dans

cette tour faussement accusé!...

«Différemment vous me direz que j'aurais dû faire plus tôt la

preuve de son innocence; mais quand on s'est enfoncé dans une

mauvaise route, c'est le diable pour se remettre en bon chemin.

J'avais commencé par ne rien dire, c'était de plus en plus

difficile de parler, sans compter la peur du pont, ce terrible

pont qu'il fallait passer.

«Pas moins que je l'ai passé, ce pont du diable, je l'ai traversé

ce matin par une bourrasque épouvantable, obligé de marcher à

quatre pattes, comme à on ascension du mont Blanc. Vous vous

rappelez, Tartarin?

-- Si je me rappelle répondit Tartarin tristement, avec le regret

des heures glorieuses.

-- Ce qu'il tanguait, ce pont! ce qu'il m'a fallu d'héroïsme!...

Mais je n'aime pas me vanter. Finalement me voilà, et cette fois

je rapporte, la preuve, la preuve irréfutable...

-- Irréfutable, croyez-vous? fit Mouillard de sa voix tranquille.

Qui nous garantit que cette étrange lettre, oubliée si longtemps

dans votre poche, soit bien du duc de Mons ou soi-disant tel?

C'est que vous me paraissez sujets et à caution, vous autres

Tarasconnais! Tout ce que j'entends de menteries depuis sept

heures...»

Un sourd grognement de fauves en cage roula dans la salle, dans

les tribunes jusque sur le Tour-de-Ville.

Tarascon n'était pas content et protestait. Gonzague Bompard, lui,

se contenta de sourire ineffablement.

«En ce qui me concerne, monsieur le président, vous dire que je

n'exagère pas toujours un peu lorsque je parle, qu'on pourrait

faire de moi le directeur du bureau _Veritas, _je_ n'irai pas

jusque-là; mais, tenez, adressez-vous à celui-ci -- il désignait

Tartarin; -- comme véracité, c'est encore ce que nous avons de

mieux à Tarascon.»

Il ne fallut pas longtemps à Tartarin pour reconnaître l'écriture

et la signature du sieur de Mons, écriture et signature

malheureusement trop pratiquées de lui; puis, tout debout, tourné

vers le tribunal, brandissant d'une main rageuse le terrible

mystère aux cinq cachets rouges:

«À mon tour, monsieur le président, armé de cette élucubration

cynique, je vous adjure de reconnaître que tous les imposteurs ne

sont pas du Midi. Ah! vous nous appelez menteurs, nous autres de

Tarascon. Mais nous ne sommes que des gens d'imagination et de

paroles débordantes, des trouveurs, des brodeurs, des

improvisateurs féconds, ivres de sève et de lumière, qui se

laissent prendre eux-mêmes à leurs inventions stupéfiantes et

ingénues.

Quelle différence avec vos menteurs du Nord, sans joie ni

spontanéité, qui ont toujours un but, une visée scélérate, comme

le signataire de cette lettre! Oui, certes, on peut le dire, en

fait de mensonge, quand le Nord s'en mêle, le Midi ne peut pas lui

tenir pied!...»

Parti sur ce thème, devant un public tarasconnais, Tartarin aurait

dû enlever la salle. Mais c'était fini du pauvre grand homme et de

sa popularité. Personne ne l'écoutait plus. On n'en avait qu'à

cette mystérieuse missive qu'il agitait au bout de son bras.

L'infortuné voulait parler encore, on ne le lui permit pas. De

tous côtés des cris partaient:

«La lettre!..., la lettre!...

-- Enlevez-le, zou!

-- Qu'il lise la lettre!»

Cédant lui-même à la volonté de la foule, le président Mouillard

prononça:

«Greffier, donnez lecture de la pièce.»

Un immense «Ah» de soulagement; et, dans le silence qui suivit,

rien que le bourdonnement des mouches d'août et le _cra-cra _des

cigales qui rythmait le battement des poitrines haletantes.

Le greffier commença en nasillant:

«À monsieur Gonzague Bompard, Gouverneur provisoire de la colonie

de Port-Tarascon, pour être ouvert par 144° 30' longitude Est, en

face les îles de l'Amirauté.

_Mon cher monsieur Bompard,_

_ _

_Il n'est si bonne plaisanterie qui ne doive prendre fin._

_Virez de bord tout de suite et rentrez tranquillement chez vous

avec vos Tarasconnais._

_Il n'y a pas d'île, pas de traité, pas de Port-Tarascon, ni

d'ares, ni d'hectares, ni de distilleries, ni de sucreries, ni de

rien du tout... Seulement une excellente opération financière qu

m'a valu quelques millions, à cette heure soigneusement mis à

l'abri ainsi que mon auguste personne._

_En définitive, une jolie tarasconnade que vos compatriotes et

leur illustre chef Tartarin voudront bien me pardonner puisqu'elle

les a distraits, occupés, et leur a rendu le goût de leur

délicieuse petite ville, qu'ils avaient perdu._

DUC DE MONS. _Pas plus duc qu'il n'est de Mons. À peine des

environs._

Cette fois, le président eut beau menacer de faire évacuer la

salle, rien ne put contenir les hurlements, les rugissements, qui

éclatèrent, gagnèrent la rue, le cours, l'esplanade, remplirent

toute la ville. Ah! le Belge, le sale Belge, si on l'avait tenu,

comme on le lui aurait fait, le coup du fenestron, la tête la

première dans le Rhône!

Hommes, femmes, enfants, tous s'en mêlaient, et c'est au milieu de

ce charivari épouvantable que le président Mouillard prononça

l'acquittement de Tartarin et de Pascalon, au grand désespoir de

Cicéron Franquebalme, obligé de rentrer, d'avaler son discours,

ses _verum enim vero, _ses _parce que du parce qu'est-ce, _tout le

ciment romain de son plaidoyer monumental. L'audience se vidait,

le public se répandait par les rues, sur le Tour-de-Ville, places

et placettes, continuant de vomir sa colère en vociférations:

«Belge!... sale Belge!... Menteur du Nord!... Menteur du Nord!»

Chapitre VI

_SUITE ET FIN DU MÉMORIAL DE PASCALON._

_8 octobre. _En même temps que ma position à la pharmacie

Bézuquet, j'ai reconquis l'estime de mes concitoyens et retrouvé

l'existence tranquille d'autrefois, sur la Placette, entre les

deux bocaux jaune et vert de la devanture, avec cette différence

que Bézuquet se tient maintenant au fond de la boutique, comme si

c'était lui l'élève, et fait aller le pilon dans le morceau de

marbre, broyant ses drogues avec une colère! De temps en temps il

s'interrompt pour tirer une petite glace de sa poche et regarder

son tatouage. Malheureux Ferdinand! ni pommades ni cataplasmes,

rien n'y fait, pas même la petite «soupe à l'ail» conseillée par

le docteur Tournatoire. Il en a pour la vie, de ces infernales

enluminures.

Moi, cependant, je paquète, j'étiquète, je débite l'aloès et

l'»épicacoine», je fais la causette avec le client, je m'amuse de

tout ce qui se raconte en ville. Les jours de marché il nous vient

beaucoup de monde le mardi et le vendredi, la pharmacie ne

désemplit pas. Depuis que les vignes vont mieux, nos paysans se

sont remis à se droguer, à se poutringuer. Ils adorent cela, dans

la banlieue de Tarascon; pour eux, se purger c'est une fête. Le

reste de la semaine, on est au calme, la sonnette de la boutique

tinte rarement. Je passe mon temps à regarder les inscriptions des

grands flacons de verre et de faïence blanche, rangés sur les

étagères: _sirupus gummi, assa foetida, et le

_inscrit en grec au-dessus du comptoir entre

deux serpents.

Après tant d'agitations, tant d'aventures, ce grand repos de ma

vie ne me déplait pas.

Je prépare un volume de vers provençaux, _Li Gingourlo (Les

Jujubes). _Dans le Nord on ne connaît les jujubes que comme

produit pharmaceutique; ici ces fruits du jujubier sont de petites

olives rouges, croquantes et charmantes, sur un arbre au feuillage

clair. Je réunirai dans ce volume mes paysages, mes vers

d'amour...

Pécaïre! je la vois quelquefois passer, ma Clorinde, longue et

souple, sautillant sur les cailloux pointus de la Placette, ce

qu'elle appelait là-bas «son pas du kanguroo»; elle va à la

seconde messe, son livre d'heures à la main suivie de la femme

Alric, qui _échelait _toujours les toits et qui depuis le retour à

Tarascon est passée du service de Mlle Tournatoire à celui de ces

dames des Espazettes. Pas une fois Clorinde ne regarde vers la

pharmacie. Rentré chez Bézuquet, je n'existe plus pour elle.

La ville a repris son aspect tranquille, réinstallé. On se promène

sur le cours, sur l'esplanade; le soir on va au cercle, à la

comédie. Tout le monde est revenu, à l'exception du Père

Bataillet, resté aux Philippines, pour y fonder une nouvelle

communauté de Pères-Blancs. Ici le couvent de Pampérigouste s'est

rouvert un tout petit peu, le Révérend Père Vézole (Dieu soit

loué!) y est rentré avec quelques autres révérends, et les cloches

ont recommencé de sonner tout doucement, une par une; nous n'en

sommes pas encore au plein carillon, mais on le devine tout

proche.

Qui se douterait que tant d'événements se sont passés! Comme tout

cela est déjà loin, et que la race tarasconnaise est facilement

oublieuse! Il n'y a qu'à voir nos chasseurs, le marquis des

Espazettes en tête, partir tout flambants neufs le dimanche matin,

avec la même ardeur, à l'espère d'un gibier qui n'existe pas.

Moi, le dimanche, après déjeuner, je vais rendre mes devoirs à

Tartarin. Voilà bien, en haut du cours, la maison aux persiennes

vertes, les boites des petits décrotteurs devant la grille; mais

tout est fermé, tout est silencieux, je pousse la porte... je

trouve le héros dans son jardin, tournant, les mains derrière le

dos, autour du bassin aux poissons rouges, ou dans son cabinet au

milieu des kriss et des flèches empoisonnées. Il ne les regarde

seulement plus, ses chères collections. Le cadre est toujours le

même, mais que l'homme a changé! Ils ont eu beau l'acquitter, le

grand homme se sent déchu, déboulonné, il a perdu son socle, et

c'est ce qui le rend triste.

Nous causons. Le docteur Tournatoire vient quelquefois; il apporte

sa bonne humeur et ses plaisanteries à la Purgon dans ce logis

mélancolique. Franquebalme vient aussi le dimanche. Tartarin lui a

confié la défense de ses intérêts. Un procès à Toulon avec le

capitaine Scrapouchinat, qui réclame ses frais de rapatriement; un

autre procès avec la veuve Bravida, qui se porte partie civile

pour ses enfants mineurs, Si mon pauvre cher maître perdait ces

deux affaires, comment s'en tirerait-il? Il a déjà tant dépensé

dans cette lamentable aventure de Port-Tarascon.

Que ne suis-je riche!... Malheureusement ce n'est pas ce que je

gagne chez Bézuquet qui me permettra de lui venir en aide.

_10 octobre. -- _Les _Jujubes _paraîtront _en _Avignon chez le

libraire Roumanille; je suis bien heureux. Une autre bonne

fortune: on organise une grande cavalcade en l'honneur de la

Sainte-Marthe, qui vient le 19 du courant, et en l'honneur aussi

de la rentrée des Tarasconnais sur la terre de France. Dourladoure

et moi, du félibrige tous les deux, devons représenter la Poésie

provençale sur un char allégorique.

_20 octobre... -- _Hier dimanche la cavalcade a eu lieu. Long

défilé de chars, cavaliers en costumes historiques tendant au bout

de longues gaules des aumônières pour quêter. Un grand concours de

foule, du monde à toutes les fenêtres; mais, malgré tout,

l'entrain, la gaieté, n'étaient pas de la fête. L'ingéniosité des

organisateurs n'a pu suppléer à l'absence de notre mère-grand; on

sentait un trou, un vide, le char de la Tarasque manquait. De

sourdes rancunes se réveillaient, au souvenir du malencontreux

coup de fusil tiré sur elle, là-bas, dans le Pacifique; des

grognements se sont fait entendre dans le cortège en passant

devant la maison de Tartarin. Comme la bande à Costecalde essayait

d'exciter la foule par quelques cris, le marquis des Espazettes,

en costume de Templier, s'est retourné sur son cheval «Paix là!

messieurs...» Il avait vraiment grand air, et tout de suite le

désordre s'est arrêté.

La tramontane, un vent de neige, soufflait. Dourladoure et moi

nous la sentions cruellement, sous nos pourpoints Charles VI

prêtés par la troupe d'opéra de passage à Tarascon en ce moment;

assis chacun en haut d'une tour, -- car notre char, traîné par six

boeufs blancs, représentait le château du roi René en bois et

carton peints, -- cette coquine de bise nous transperçait, et les

vers que nous récitions, nos grands luths à la main, grelottaient

autant que nous. Dourladoure me disait: «Outre! C'est qu'on gèle!»

Et pas moyen de descendre, les échelles qui avaient servi à nous

jucher là-haut ayant été retirées.

Sur le Tour-de-Ville le supplice devint intolérable... Et, pour

nous achever, j'eus l'idée -- vanité de l'amour! -- de prendre par

la traverse pour passer devant la maison du marquis des

Espazettes.

Nous voilà engagés dans ces rues très étroites, tout juste la

place pour les roues du char. L'hôtel du marquis était fermé,

sombre et muet dans ses vieilles murailles de pierre noire, toutes

les persiennes closes pour bien indiquer que la noblesse boudait

les plaisirs de la rafataille. Je dis quelques vers, tirés des

_Jujubes, _de ma voix tremblante, en tendant mon filet de quête,

mais rien ne bougea, personne ne parut. Alors je donnai l'ordre au

conducteur d'avancer. Impossible, le char était pris, encanché des

deux côtés. On avait beau tirer devant, tirer derrière, il se

trouvait pressé entre les hautes murailles, et par les persiennes

fermées nous entendions tout près de nous à notre hauteur, des

rires étouffés pendant que nous restions ridiculement perchés,

transis de froid, sur nos tourelles de carton.

Décidément il ne m'a pas porté bonheur, le château du roi René! Il

a fallu dételer les boeufs, aller chercher des échelles pour nous

descendre, et tout cela a pris du temps!...

_23 octobre. -- _Qu'est-ce que c'est donc que ce mal de gloire?

On ne peut plus vivre sans elle, quand une fois ou l'a connue.

J'étais chez Tartarin dimanche; nous causions dans le jardin,

marchant le long des allées sablées. Par-dessus le mur, les arbres

du cours nous envoyaient des paquets de feuilles mortes, et comme

je voyais de la mélancolie dans ses yeux, je lui rappelais les

heures triomphantes de sa vie.

Rien ne pouvait le distraire, pas même les analogies entre son

existence et celle de Napoléon.

«Ah! vaï, Napoléon!... la bonne blague!., le soleil des tropiques

m'avait tapé sur la coloquinte. Ne me parlez plus de cela, je vous

en prie, vous me ferez plaisir.»

Je le regardais stupéfait.

«Pas moins, la dame du commodore...

-- Laisse-moi donc tranquille! Elle s'est moquée de moi tout le

temps, la dame du commodore!»

Nous avons fait quelques pas en silence.

Les cris des petits décrotteurs qui jouaient au bouchon devant la

porte venaient jusqu'à nous dans les coups de vent emportant les

feuilles par tourbillons.

Il m'a dit encore:

«J'y vois clair, maintenant. Les Tarasconnais m'ont ouvert les

yeux; c'est comme si l'on m'avait opéré de la cataracte.»

Il m'a paru extraordinaire.

À la porte, tout à coup, en me serrant la main:

«Tu sais, petit, on va vendre chez moi. J'ai perdu mon procès

contre Scrapouchinat, contre la veuve Bravida aussi, malgré les

arguments de Franquebalme... Il bâtit trop solide, ce garçon-là;

son aqueduc romain lui est tombé dessus et nous avons été écrasés

sous le poids.»

Timidement, j'osai lui offrir mes petites économies, je les aurais

données de grand coeur, mais Tartarin a refusé.

«Merci, mon enfant, je pense que les armes, les curiosités, les

plantes rares, feront assez d'argent. Si ça ne suffit pas, je

vendrai la maison. Après, je verrai. Adieu, petit... Tout ça n'est

rien.»

Quelle philosophie!...

_31 octobre. -- _Aujourd'hui j'ai eu une grande peine. Je

servais à la pharmacie la femme Truphénus pour son enfant qui se

plaint de lancées dans la tête, quand un grincement de roues sur

la Placette m'a fait lever les yeux. J'avais reconnu les ressorts

du grand carrosse de la douairière d'Aigueboulide. La vieille

était dedans, sa perruche empaillée à côté d'elle, en face ma

Clorinde avec une autre personne que je ne voyais pas bien, car le

jour me venait contre, seulement un uniforme bleu, un képi brodé.»

Qui donc est avec ces dames?

-- Mais le petit-fils de la douairière, le vicomte Charlexis

d'Aigueboulide, qui est officier de chasseurs. Vous ne savez donc

pas que Mlle Clorinde et lui doivent s'épouser le mois qui vient?»

Ça m'a donné un coup! Je devais sembler la mort.

Et moi qui gardais encore un espoir.

«Oh! tout à fait un mariage d'inclination, continuait ce bourreau

de femme Truphénus... Mais vous savez ce que nous disons?...

«Qui se marie par amour, bonne nuit et mauvais jours.»

J'aurais bien voulu me marier ainsi, pécaïré!

_5 novembre. -- _On a vendu hier chez Tartarin. Je n'y étais

pas, mais Franquebalme, venu le soir à la pharmacie, m'a raconté

la scène.

Il paraît que c'était navrant. La vente n'a rien fait. On vendait

devant la porte, selon l'habitude de chez nous. Rien, pas un sou,

et pourtant il était venu beaucoup de monde. Ces armes de tous les

pays, flèches empoisonnées, sagaies, yatagans, revolvers,

winchester à trente-deux coups, rien de rien. Rien, les

magnifiques peaux de lions de l'Atlas, rien l'alpenstok, son

glorieux bâton de la Jungfrau, toutes ces richesses, ces

curiosités, vrai musée de notre ville, vendues à des prix

dérisoires... La foi perdue!

Et ce baobab dans son petit pot, qui, pendant trente ans, a fait

l'admiration de la contrée! Quand on l'a mis sur la table, quand

le crieur a annoncé _«arbos gigentea, _des villages entiers

peuvent tenir sous son ombrage...» Il paraît qu'il y a eu un fou

rire. De chez lui Tartarin les entendait, ces rires, en tournant

dans son petit jardin avec deux amis. Il leur a dit sans amertume:

«Opérés de la cataracte, eux aussi, mes bons Tarasconnais. Ils y

voient, maintenant; mais ils sont cruels.»

Le plus triste, c'est que la vente n'ayant pas produit assez, il a

dû céder la maison aux des Espazettes, qui la destinent au jeune

ménage. Et lui, le pauvre grand homme, ou ira-t-il? Passera-t-il

le pont comme il en a vaguement parlé? Se réfugiera-t-il à

Beaucaire prés de son vieil ami Bompard?

Pendant que Franquebalme, debout au milieu de la pharmacie, me

racontait ces épisodes sinistres, Bézuquet, dans le fond,

apparaissant à demi par l'entrebâillement de la porte avec ses

enluminures ineffaçables, a lancé dans un rire de démon papoua:

«C'est bien fait! c'est bien fait!» Comme si c'était Tartarin qui

l'eût tatoué lui-même.

Port-Tarascon: Dernières aventures de l'illustre Tartarin · 第 10 / 11 段