Beaucaire avec la ville à ses pieds, ceux de Courterolle, de
Vacquerie. Derrière ces gros murs, éboulés par le temps, il se
tenait autrefois des «cours d'amour», où les trouvères, les
félibres d'alors, étaient aimés par des princesses et des reines
qu'ils chantaient, comme Pascalon chante sa Clorinde. Mais quel
changement, pécaïre! depuis ces époques lointaines. À présent les
somptueux manoirs ne sont plus que des trous envahis de ronces; et
les félibres ont beau célébrer grandes dames et damoiselles, les
damoiselles se moquent joliment d'eux.
Une vue moins attristante est celle du canal de Beaucaire avec
tous ses bateaux peints en vert, en jaune, serrés en tas, et sur
les quais les taches rouges des militaires que je vois se promener
du haut de mon fenestron. Ils doivent être bien contents, les gens
de Beaucaire, de la mésaventure de Tarascon et de l'écroulement de
notre grand homme; car la renommée de Tartarin les offusquait, ces
orgueilleux voisins d'en face. Dans mon enfance, je me rappelle
quels _esbrouffes _ils faisaient encore avec leur foire de
Beaucaire. On y venait de partout, -- pas de Tarascon, par
exemple, le pont en fil de fer est si dangereux! -- C'était une
affluence énorme, plus de cinq cent mille âmes au moins, ensemble
sur le champ de foire!...
D'année en année tout cela s'est vidé. La foire de Beaucaire
existe toujours, mais personne n'y vient.
En ville on ne voit que des écriteaux: _À louer..., À louer...,
_et s'il arrive par hasard un voyageur, un représentant de maison
de commerce, l'habitant lui fait fête, on se l'arrache, le conseil
municipal va au-devant de lui, musique en tête. Finalement,
Beaucaire a perdu tout renom; tandis que Tarascon devenait
célèbre... Et grâce à qui, sinon à Tartarin?
Monté sur ma table, tout à l'heure, je regardais dehors en
songeant à ces choses. Le soleil disparu, la nuit venait, et tout
à coup, de l'autre côté du Rhône, un grand feu s'alluma sur la
tour du château de Beaucaire.
Il brûla longtemps, longtemps je le regardai, et il me sembla
qu'il avait quelque chose de mystérieux, ce feu, jetant un reflet
rougeâtre sur le Rhône, dans le grand silence de la nuit traversé
par le vol mou des orfraies. Qu'est-ce que cela peut être? Un
signal?
Est-ce que quelqu'un, quelque admirateur de notre grand Tartarin,
voudrait le faire évader?... C'est si extraordinaire, cette flamme
allumée tout en haut d'une tour en ruines et juste en face de sa
prison!
_18 juillet. -- _En revenant aujourd'hui de l'instruction, comme
la voiture cellulaire passait devant Sainte-Marthe, entendu la
voix, toujours impérieuse de la marquise des Espazettes qui criait
avec l'accent d'ici:
«Cloréïnde!... Cloréïnde!» et une voix douce, angélique, la voix
de ma bien-aimée, qui répondait «Mamain!»
Sans doute elle allait à l'église prier pour moi, pour l'issue du
procès.
Rentré dans ma prison, très ému... Écrit quelques vers provençaux
sur Le soir, à la même heure, toujours le même feu sur la tour de
Beaucaire. Il brille là-bas, dans la nuit, comme les bûchers qu'on
allume pour la Saint-Jean.
Évidemment, c'est un signal.
Tartarin, avec qui j'ai pu échanger deux mots à l'instruction dans
le couloir du juge, a vu comme moi ces feux à travers les barreaux
de sa geôle, et quand je lui ai dit ce que j'en pensais, que des
amis voulaient peut-être le faire évader comme Napoléon à Sainte-
Hélène, il a paru très frappé de ce rapprochement.
«Ah! vraiment, Napoléon à Sainte-Hélène..., on a essayé de le
sauver?»
Mais, après un moment de réflexion, il m'a déclaré qu'il n'y
consentirait jamais.
«Certes, ce n'est pas la descente des trois cents pieds de la tour
sur une échelle de corde, secouée la nuit par le vent du Rhône,
qui me ferait peur. Non, ne croyez pas cela, enfant!... Ce que je
redouterais le plus, c'est que j'aurais l'air de fuir
l'accusation: Tartarin de Tarascon ne s'évadera pas.»
Ah! si tous ceux qui hurlent sur son passage: «Au Rhône! Zou! au
Rhône!» avaient pu l'entendre!... Et on l'accuse d'escroquerie! On
a pu le croire complice de ce misérable duc de Mons!... Allons
donc!... Est-ce que c'est possible?...
Tout de même il ne le soutient plus, son duc, maintenant; il le
juge à sa véritable valeur, ce scélérat de Belge! On le verra bien
à sa belle défense, car Tartarin se défendra lui-même devant le
tribunal. Pour moi, je bégaye trop pour parler publiquement: je
serai défendu par Cicéron Franquebalme, et tout le monde sait
quelle incomparable logique de raisonnement il sait mettre dans
ses plaidoyers.
_20 juillet, soir. -- _Ces heures que je passe chez le juge
d'instruction sont bien douloureuses pour moi! Le difficile n'est
pas de me défendre, mais de le faire sans trop accabler mon pauvre
maître. Il a été si imprudent, il a eu tant de confiance en ce duc
de Mons! Et puis, avec l'eczéma intermittent de M. Bonaric, on ne
sait jamais si l'on doit craindre ou espérer; la maladie tourne
chez ce magistrat à l'idée fixe, furieux quand «ça se voit», bon
enfant quand «ça ne se voit pas».
Quelqu'un chez qui ça se voit, et ça se verra toujours, c'est le
malheureux Bézuquet, qui vivait autrefois très bien avec son
tatouage là-bas, dans les mers lointaines, mais maintenant, sous
le ciel tarasconnais, se dégoûte lui-même, ne sort plus, reste
terré tant qu'il peut au fond de son officine, où il combine des
herbages, des omelettes, et sert les clients sous un masque de
velours, comme un conjuré d'opéra-comique.
Il est à remarquer combien les hommes sont sensibles à tous ces
maux physiques, dartres, taches, eczémas; plus peut-être que les
femmes. De là sans doute la rancune de Bézuquet contre Tartarin,
cause de tous ses maux.
_24 juillet -- _Appelé de nouveau hier devant M. Bonaric, je
crois que c'est la dernière fois. Il m'a montré une bouteille
trouvée dans les îles par un pêcheur du Rhône, et m'a fait lire
une lettre que renfermait cette bouteille:
«_Tartarin. -- Tarascon. -- Prison de ville. -- Courage! Un ami
veille de l'autre côté du pont. Il passera quand le moment sera
venu._
«UNE VICTIME DU DUC DE MONS.»
Le juge m'a demandé si je me rappelais avoir déjà vu cette
écriture. J'ai répondu que je ne la connaissais pas; et, comme il
faut toujours dire le vrai, j'ai ajouté qu'une première fois on
avait tenté ce genre de correspondance avec Tartarin: qu'avant
notre départ de Tarascon une bouteille toute semblable lui était
parvenue avec une lettre, sans qu'il y eût attaché d'importance,
ne voyant là que l'effet d'une plaisanterie. Le juge m'a dit
«C'est bien.» Et là-dessus, comme toujours:
«Vous pouvez vous retirer.»
_26 juillet. -- _L'instruction est terminée, on annonce le
procès comme très prochain. La ville est en ébullition. Les débats
commenceront vers le 1er août. D'ici là, je ne vais pas dormir. Il
y a longtemps d'ailleurs que je n'ai plus guère de sommeil, dans
cette étroite logette brûlante comme un four. Je suis obligé de
laisser le fenestron ouvert: il entre des nuées de moustiques et
j'entends les rats qui grignotent dans tous les coins.
Ces jours derniers, j'ai eu plusieurs entrevues avec Cicéron
Franquebalme. Il m'a parlé de Tartarin avec beaucoup d'amertume;
je sens qu'il lui en veut de ne pas lui avoir confié sa cause.
Pauvre Tartarin, il n'a personne pour lui!
Il parait qu'on a renouvelé tout le tribunal. Franquebalme m'a
donné les noms des juges: Président, Mouillard; assesseurs,
Beckmann et Robert du Nord. Pas d'influences à faire agir. Ces
messieurs ne sont pas d'ici, me dit-on. D'ailleurs leurs noms
semblent l'indiquer.
Pour je ne sais quel motif, on a disjoint de la poursuite dirigée
contre nous les deux chefs d'accusation relatifs au délit
d'homicide par imprudence et à l'infraction des lois sur
l'émigration. Cités à comparoir: Tartarin de Tarascon, le duc de
Mons -- mais ça m'étonnerait bien qu'il comparoisse! -- et Pascal
Testanière dit Pascalon.
_31 juillet. -- _Nuit de fièvre et d'angoisse. C'est pour
demain. Resté au lit très tard.
Seulement la force d'écrire sur la muraille ce proverbe
tarasconnais que j'ai entendu si souvent dire à Bravida, qui les
savait tous:
_Rester au lit sans dormir,_
_Attendre sans voir venir,_
_Aimer sans avoir plaisir,_
_Sont trois choses qui font mourir_
Chapitre IV
_Un procès dans le Midi. _- _Dépositions contradictoires. _-
_Tartarin jure devant Dieu et devant les hommes. _- _Les brodeurs
de Tarascon. _- _Rugimabaud mangé par le requin. _- _Un témoin
inattendu._
Ah! _boufre _non, qu'ils n'étaient pas d'ici, les juges du pauvre
Tartarin. Il n'y avait, pour s'en convaincre, qu'à les voir par
cette flamboyante après-midi d'août où se plaidait l'affaire du
Gouverneur dans la grand'salle du palais de justice, pleine à
faire craquer les murs.
Le mois d'août à Tarascon, je vous dirai, est le mois de la lourde
chaleur. Il y fait chaud comme en Algérie, et les précautions
contre l'ardeur du ciel sont les mêmes que dans nos villes
d'Afrique: la retraite dans les rues avant midi, les casernes
consignées, les auvents mis à toutes les boutiques. Mais le procès
de Tartarin avait changé ces habitudes locales, et l'on imagine
aisément la température que devait atteindre cette salle
d'audience bondée de monde, avec les dames à falbalas et à
panaches empilées sur les tribunes du fond.
Deux heures sonnaient au jaquemart du palais; et par les hautes
fenêtres larges ouvertes, devant lesquelles descendaient de longs
rideaux jaunes formant stores, entrait, avec les battements de la
lumière réverbérée, le bruit assourdissant des cigales sur les
alisiers et les platanes du Cours, -- gros arbres à feuilles
blanches, à feuilles de poussière, -- les rumeurs de la foule
restée dehors, les cris des marchands d'eau, comme aux arènes les
jours de courses:
«Qui veut boire? L'eau est fraîche!...»
Vraiment il fallait être de Tarascon pour résister à la chaleur
qu'il faisait là-dedans, une de ces chaleurs où même un condamné à
mort se serait endormi pendant le prononcé de sa sentence. Aussi
les plus écrasés dans la salle étaient-ils les trois juges, tous
étrangers à ce brûlant Midi. Le président Mouillard, un Lyonnais,
comme un Suisse de France, l'air austère, tête longue, chenue et
philosophique, donnant envie de pleurer rien qu'à le regarder,
puis ses deux assesseurs, Beckmann qui arrivait de Lille, et
Robert du Nord, d'encore bien plus haut.
Dès le commencement des débats, ces trois messieurs étaient tombés
malgré eux dans une vague torpeur, les yeux fixés sur les grands
carrés de lumière découpés derrière les rideaux jaunes, et pendant
l'interminable appel des témoins, au nombre de deux cent cinquante
au moins, et tous à charge, ils avaient fini par s'endormir tout à
fait.
Les gendarmes, qui n'étaient pas du Midi davantage et à qui l'on
avait eu la cruauté de laisser leurs lourdes buffleteries,
dormaient aussi. Sans doute ce sont là de mauvaises conditions
pour rendre la vraie justice. Heureusement que les magistrats
avaient étudié l'affaire d'avance, sans cela ils n'y auraient
jamais rien compris, n'entendant, dans leur inattentive
somnolence, que le bruit des cigales et un confus bourdonnement de
mouches et de voix.
Après le défilé des témoins, le substitut Bompard du Mazet
commença la lecture de l'acte d'accusation.
Du plein Midi, celui-là, par exemple! un tout petit velu, chevelu,
bedonnant, une barbe en copeaux noirs, des yeux sortis comme d'un
coup de pouce et tout sanglants dans un teint de vésicatoire, une
voix de cuivre qui vous crachait du métal dans les oreilles; et
une mimique, et des bonds!... La gloire du parquet tarasconnais.
On faisait des lieues pour l'entendre; mais, cette fois, ce qui
pimentait son réquisitoire, c'était la parenté de l'orateur avec
le fameux Bompard, une des premières victimes de l'affaire de
Port-Tarascon.
Jamais accusateur ne se montra plus acharné, plus passionné moins
juste, moins partial; c'est ce qu'on aime à Tarascon, tout ce qui
vibre, tout ce qui vous monte!...
Comme il le secouait le pauvre Tartarin, assis avec son secrétaire
entre deux gendarmes! Quelle loque, sous ses crocs baveux,
devenait tout ce passé de gloire!
Pascalon, éperdu, honteux, se cachait la tête dans ses mains; mais
Tartarin, lui, très calme, écoutait, le front droit, les yeux
clairs, sentant sa journée finie, l'heure venue du grand déclin,
sachant qu'il y a des lois naturelles de grandeur comme de
pesanteur, et résigné à les subir toutes, pendant que Bompard du
Mazet, de plus en plus insultant, le représentait comme un
vulgaire escroc abusant d'une renommée illusoire, de lions peut-
être jamais tués, d'ascensions peut-être jamais faites,
s'associant à un aventurier, à un inconnu, à ce duc de Mons que la
justice ne retrouvait même pas devant elle. Et il faisait Tartarin
plus scélérat encore que ce duc de Mons, qui du moins n'exploitait
pas ses compatriotes, tandis que lui avait spéculé sur les
Tarasconnais, les avait volés, jugulés, réduits à aller aux
portes, à fouiller les balayures pour y chercher leur pain.»
Qu'attendre, d'ailleurs, messieurs de la Cour, qu'attendre d'un
homme qui a tiré sur la Tarasque, sur la mère-grand?...»
À cette péroraison, des sanglots patriotiques roulèrent dans les
tribunes; des hurlements leur répondaient de la rue, où la voix du
substitut était arrivée, fracassant portes et fenêtres; et lui-
même, bouleversé par ses propres accents, se mit à larmoyer, à
gargouiller si fort que les juges se réveillèrent en sursaut.
Croyant que toutes les gouttières et chêneux du palais crevaient
sous une pluie d'orage.
Bompard du Mazet avait parlé pendant cinq heures.
À ce moment, bien que la chaleur tût encore écrasante, un petit
vent frais du Rhône commençait à gonfler les rideaux jaunes des
fenêtres. Le président Mouillard ne se rendormit plus;
nouvellement installé dans le pays, la stupeur où le plongeait la
fougue inventive des Tarasconnais suffit largement à le tenir
éveillé.
Tartarin le premier donna le signal de cette naïve et délicieuse
imposture qui est comme l'arôme, le bouquet de l'endroit.
À un passage de son interrogatoire, que nous croyons devoir
raccourcir, il se leva brusquement et, la main tendue:
«Devant Dieu et devant les hommes, je jure que je n'ai pas écrit
cette lettre.»
Il s'agissait d'une lettre envoyée par lui de Marseille à
Pascalon, rédacteur de la _Gazette, _pour l'émoustiller, l'exciter
à des inventions plus fertiles, plus abondantes.
Non, mille fois non, l'accusé n'avait pas écrit cela; il se
débattait, protestait.
«Peut-être, je ne dis pas, le sieur de Mons, non comparant...» Et
comme il sifflait entre ses lèvres dédaigneuses ce «non
comparant»!
Le président alors:
«Faites passer cette lettre à l'accusé.»
Tartarin la prit, la regarda et répondit très simplement:
«C'est vrai, c'est bien mon écriture. Cette lettre est de moi, je
ne m'en rappelais pas.»
Il y avait de quoi faire pleurer des tigres!
Un moment après, le même épisode avec Pascalon, à propos d'un
article de la Gazette racontant la réception à l'hôtel de ville de
Port-Tarascon des passagers de la _Farandole _et du _Lucifer par
_les indigènes, le roi Négonko et les premiers occupants de l'île,
avec une description très détaillée de l'hôtel de ville.
La lecture de cet article soulevait à chaque mot dans la salle
d'inextinguibles fous rires coupés de cris d'indignation; Pascalon
lui-même se révoltait, protestait de son banc, à tour de bras: ce
n'était pas de lui, jamais de la vie il n'aurait pu signer de si
énormes invraisemblances.
On lui mit sous les yeux l'article imprimé, illustré d'images
faites sur ses indications, signé de son nom, de plus son propre
texte retrouvé à l'imprimerie Trinquelague.
«C'est écrasant dit alors le malheureux Pascalon, les yeux en
boule, ça m'était complètement sorti de la tête.»
Tartarin prit la défense de son secrétaire:
«La vérité, monsieur le président, c'est que, croyant aveuglément
à toutes les histoires du sieur de Mons, non comparant...
-- Il a bon dos, le sieur de Mons, interrompit férocement le
substitut.
-- Je donnais à ce malheureux enfant, continua Tartarin, l'idée de
l'article à faire en lui disant «Brodez là-dessus.» Et il brodait.
-- C'est vrai que je n'ai jamais fait que bro... broder...,»
bégaya timidement Pascalon.
Ah! des brodeurs, il allait en voir, le président Mouillard, en
interrogeant les témoins, tous de Tarascon, tous inventifs,
démentant aujourd'hui ce qu'ils avaient affirmé la veille.
«Mais vous l'avez dit à l'instruction.
-- Moi, j'ai dit ça? ah! vrai... Je n'en ai pas ouvert la bouche.
-- Mais vous avez signé.
-- Signés?... Pas plus...
-- Voici votre signature.
-- C'est, pardi, vrai... Eh! bien, monsieur le président, personne
de plus surpris que moi.»
Et pour tous c'était ainsi, aucun ne se rappelait. Les juges
restaient effarés, hagards, devant ces contradictions, ces
apparences de mauvaise foi, ne sachant pas, ces froids hommes du
Nord, faire la part de l'invention et de la fantaisie des pays de
lumière.
Un des plus extraordinaires fut Costecalde. Racontant qu'il avait
été chassé de l'île, forcé d'abandonner sa femme et ses enfants
par les exactions de Tartarin le tyran. Il fallait entendre le
drame de la chaloupe, les morts effrayantes et successives de ses
malheureux compagnons; Rugimabaud, qui nageait près de la barque
pour se donner un peu de fraîcheur au corps, brusquement entraîné
par un requin, coupé en deux.
«Ah! le sourire de mon ami... je le vois encore; il me tendait les
bras, j'allais à lui, tout à coup sa figure se crispe, il
disparaît, et plus rien... rien qu'un rond de sang qui
s'élargissait sur l'eau.» Et il faisait un grand rond devant lui
avec sa main crispée, tandis que de ses yeux tombaient des larmes
grosses comme des pois chiches.
En entendant le nom de Rugimabaud, les deux juges Beckmann et
Robert du Nord, depuis un moment réveillés, se penchèrent vers le
président, et dans l'unanime explosion de sanglots causée par le
récit de Costecalde on voyait les trois toques noires dodelinant
de l'une à l'autre. Puis le président Mouillard s'adressa au
témoin:
«Vous dites que Rugimabaud a été mangé sous vos yeux par un
requin? Mais le tribunal vient d'entendre comme cité à charge un
certain Rugimabaud débarqué de ce matin...; ne serait-ce pas le
même que celui de la chaloupe?...
-- Mais si, parfaitement..., c'est moi, je suis le même...,» clama
l'ancien sous-directeur aux cultures.
«Tiens, Rugimabaud est ici, fit Costecalde pas plus troublé. Je ne
l'avais pas vu, c'est la première nouvelle.»
Une toque noire observa:
«Il n'aurait donc pas été mangé comme vous venez de le dire?
-- C'est que j'aurai confondu avec Truphénus...
-- Boufre! Mais je suis là, moi aussi, je n'ai pas été mangé...,»
protesta la voix de Truphénus.
Et Costecalde, qui commençait à s'impatienter:
«Enfin, que ce soit l'un ou l'autre, je sais toujours qu'il y en a
eu un de dévoré par un requin, j'ai vu le rond.»
Là-dessus, il continua sa déposition, comme si rien ne s'était
passé.
Avant qu'il quittât la barre, le président voulut savoir à combien
se montait, selon lui, le nombre des victimes. Le témoin répondit:
«_Crante _mille au moins», ce qui est la façon, là-bas, de
prononcer quarante mille.
Or, comme les registres de la colonie constataient qu'il n'y avait
jamais eu plus de quatre cents habitants dans l'île, on se figure
l'effarement du président Mouillard et de ses juges. Ils en
suaient à pleins seaux, les malheureux, n'ayant jamais ouï débats
pareils, dépositions aussi extravagantes. Ce n'était sur ce banc
des témoins que démentis farouches, brusques interruptions; des
gens qui bondissaient, s'arrachaient les mots de la bouche, à
croire que la bouche allait venir avec; et des grincements de
dents, et des rires démoniaques! Un procès fantastique, tragi-
comique, où il n'était question que de Tarasconnais mangés, noyés,
cuits, rôtis, bouillis, dévorés, tatoués, hachés en petits
morceaux, se retrouvant là tous sur le même banc, bien portants,
leurs membres au complet, sans une dent de moins, pas même une
éraflure.
Les deux ou trois qui manquaient encore à l'appel, on les
attendait d'une minute à l'autre, ils devaient avoir eu la même
veine que leurs compagnons, et c'est pour cela que le juge
d'instruction Bonaric, plus au fait des moeurs de ses
compatriotes, avait engagé le président à laisser de côté la
question d'homicide par imprudence.
Cependant le défilé des témoins continuait, de plus en plus
bruyant et cocasse.
Dans la salle, le public prenait parti, conspuait, applaudissait,
riant sans peur ni vergogne au nez du président, qui menaçait à
chaque instant de faire évacuer le prétoire, mais, tout ahuri lui-
même par tant de vacarme et d'incohérence, ne faisait rien évacuer
du tout et, les coudes sur la table, prenait à deux mains sa tête
près d'éclater.
Dans une embellie relative, Robert du Nord, un grand vieux mince,
aux lèvres ironiques entre deux longues floches de favoris blancs,
dit en se renversant, la toque sur l'oreille:
«En somme, dans tout cela, je ne vois guère que la Tarasque qui ne
soit pas revenue»
Le substitut Bompard du Mazet se dressa brusquement, sorti de sa
boite comme un diable:
«Et mon oncle?...
-- Et Bompard?» fit la salle en écho.
Le substitut continua de sa voix d'ophicléide:
«Je ferai remarquer au tribunal que mon oncle Bompard a été une
des premières victimes. Si j'ai eu la discrétion de ne pas parler
de lui dans mon réquisitoire, il n'en est pas moins vrai que
celui-là du moins n'est pas revenu, qu'il ne reviendra jamais...
-- Pardon, monsieur le substitut, interrompit le président, mais
voici justement un M. Bompard qui me fait passer sa carte et
demande à être entendu... Est-ce le vôtre?»
C'était le sien, Bompard (Gonzague).
Ce nom, si connu de tous les Tarasconnais, souleva un immense
tumulte. Public, témoins, accusés, tout le monde était debout,
montait sur les bancs, se penchait, criait, cherchait à voir,
haletant d'impatience et de curiosité. Devant cette agitation, le
président Mouillard ordonna une suspension d'audience de quelques
minutes, dont on profita pour emporter une douzaine de gendarmes
évanouis, demi-morts de chaleur et d'ahurissement.
Chapitre V
_Bompard a passé le pont. -- Histoire d'une lettre à huit cachets
rouges. -- Bompard en appelle à tout Tarascon, qui ne répond pas.
-- _«_Mais lisez-la donc, cette lettre, coquin de sort!» -
Menteurs du Nord et menteurs du Midi._
«C'est lui, c'est Gonzague!... _Vé! Vé!_
-- Comme il a forci!
-- Qu'il est blafard!
-- Il semble un Teur (Turc).»
Depuis si longtemps qu'ils ne l'avaient vu, nos Tarasconnais le
reconnaissaient à peine, ce brave Bompard si maigre autrefois avec
sa tête de Palikare moustachu, ses yeux de chèvre folle; gras
maintenant, _boudenfle, _comme ils disent, mais la même moustache,
les mêmes yeux délirants dans sa face élargie et bouffie.
Sans regarder ni à droite ni à gauche, il s'avança derrière
l'huissier jusqu'à la barre.
Demande:
«C'est bien vous Gonzague Bompard?
-- À dire le vrai, monsieur le président, j'en doute presque quand
je vois -- geste emphatique de Bompard vers le banc des accusés --
quand je vois, dis-je, sur ce banc d'infamie notre gloire la plus
pure, quand j'entends conspuer dans cette enceinte l'honneur et la
probité mêmes...
-- Merci, Gonzague,» fit de sa place Tartarin étranglé d'émotion.
Il avait supporté sans broncher toutes les injures, mais la
sympathie de son vieux camarade lui crevait le coeur, lui faisait
monter les larmes comme à un enfant sur lequel on s'apitoie.
Bompard reprit:
«Va, mon vaillant concitoyen, tu n'y moisiras pas sur ton sale
blanc, et j'apporte ici la preuve..., la preuve...»
Il cherchait dans ses poches, tirait une pipe de Marseille, un
couteau, un vieux silex, un briquet, un peloton de ficelle, un
mètre, un baromètre, une boîte homéopathique, et posait ces objets
l'un après l'autre sur la table du greffier.
«Voyons, témoin Bompard, quand vous aurez fini!» dit le président
impatienté.
Et le substitut Bompard du Mazet:
«Allons, mon oncle, dépêchons-nous.»
L'oncle se retourna vers lui:
«Ah! oui, je t'engage, toi, après tout ce que tu t'es permis de
dire à notre pauvre ami!... Attends un peu que je te déshérite!
Scélérat!»