quitter la ville et passer le pont... Est-ce possible? Tartarin de
Tarascon devenu Tartarin de Beaucaire!... Voyez, rien que pour
l'oreille..., quelle différence!... Et puis ce pont, ce terrible
pont à passer Je sais bien que Tartarin a franchi d'autres
obstacles!... c'est égal, ce sont là de ces choses qui se disent
dans la colère, mais qui ne se font pas. Je doute encore.
_Dimanche, 10 décembre. -- _Sept heures du soir. Je rentre
navré; à peine la force de jeter ces quelques lignes.
C'est fait, il est parti, il a passé le pont.
Nous nous étions donné rendez-vous chez lui, à trois ou quatre,
Tournatoire, Franquebalme, Baumevieille, puis Malbos, un ancien de
la milice, qui nous a rejoints en route.
J'avais le coeur serré devant la détresse de ces murs nus, de ce
jardin dépouillé. Tartarin n'a pas même regardé autour de lui.
C'est là ce que nous avons de bon, nous autres Tarasconnais, notre
mobilité.
Par elle, nous sommes moins tristes que les autres peuples.
Il a donné les clés à Franquebalme:
«Vous les remettrez au marquis des Espazettes. Je ne lui en veux
pas de n'être pas venu, c'est tout naturel. Comme disait Bravida:
_Amour du seigneur,_
_Amitié du verre_
_Ils ont fait de nous,_
_Ils ne veulent plus nous voir.»_
Et se tournant vers moi:
«Tu en sais quelque chose, petit!»
Cette allusion à Clorinde m'a touché. Penser à moi au milieu de
ces circonstances!
Une fois sortis, sur le cours, il faisait un vent terrible. Nous
pensions tous en nous-mêmes:
«Gare le pont, tout à l'heure!»
Lui ne semblait pas le moins du monde préoccupé. À cause du
mistral, on ne voyait personne en ville; rencontré seulement la
musique qui revenait de l'esplanade, les soldats, empêtrés de
leurs instruments, retenant d'une main les pans de leurs capotes
que le vent envolait.
Tartarin parlait lentement, en marche au milieu de nous comme pour
une promenade. Il nous entretenait de lui, rien que de lui, ainsi
qu'à son habitude.
«Moi, voyez-vous, j'ai le mal des gens de chez nous. Je me suis
trop nourri de regardelle...»
À Tarascon nous appelons regardelle tout ce qui tente les yeux,
dont nous avons envie et que la main n'atteint pas. C'est la
nourriture des rêveurs, des gens d'imagination. Et Tartarin disait
vrai, personne plus que lui n'a consommé de regardelle. Comme je
portais le sac, le carton à chapeau, le pardessus de mon héros, je
marchais un peu derrière, je n'entendais pas tout. Des mots
m'échappaient dans le vent qui redoublait à mesure qu'on
approchait du Rhône. J'ai compris qu'il disait n'en vouloir à
personne et parlait de son existence avec une douce philosophie.
«... Ce gueusard de Daudet a écrit de moi que j'étais un Don
Quichotte dans la peau de Sancho... Il a dit vrai. Ce type de Don
Quichotte soufflé, douillet, empoté dans sa graisse et toujours
inférieur à son rêve, est assez fréquent à Tarascon et dans sa
banlieue.»
Un peu plus loin, à un tournant de traverse, nous avons vu fuir le
dos d'Excourbaniès, qui, en passant devant le magasin de
l'armurier Costecalde, nommé de ce matin conseiller municipal de
la ville, criait à toute gorge:
«Ah! ah!... _Fen dé brut... _Vive Costecalde!»
«Même à celui-là, je ne lui en veux, pas, a dit Tartarin. Pourtant
cet Excourbaniès représente le plus horrible côté du Midi
tarasconnais. Je ne parle pas de ses cris, quoiqu'il brame
vraiment plus que de raison, mais de cet épouvantable désir de
plaire, d'être aimable, qui l'amène aux plus abjectes lâchetés. Il
est devant Costecalde: «Au Rhône Tartarin!» Il serait avec moi
que, pour me flatter, il en crierait autant de Costecalde. À part
ça, mes enfants, jolie race, la race tarasconnaise, et sans elle
la France depuis longtemps serait morte de pédantisme et d'ennui.»
Nous arrivions au Rhône; devant nous un couchant triste, quelques
nuages très hauts. Le vent semblait se calmer, tout de même le
pont n'était pas rassurant. On s'arrêta à l'entrée et il ne nous
demanda pas d'aller plus loin.
«Allons, adieu, mes enfants...»
On s'embrassa; il commença par Baumevieille, le plus âgé, et finit
par moi. Je pleurais, tout ruisselant, sans pouvoir m'essuyer, car
j'avais toujours la mallette et le pardessus, et je peux dire que
le grand homme a bu mes larmes. Ému lui-même, il prit ses effets,
carton d'une main, pardessus sur le bras, la mallette de l'autre
main, et comme Tournatoire lui disait:
«Surtout, Tartarin, soignez-vous bien... Climat malsain,
Beaucaire... Petite soupe à l'ail... n'oubliez pas.»
Il répondit en clignant de l'oeil:
«N'ayez peur... Vous savez le proverbe de la vieille: _Au plus la
vieille allait, -- au plus elle apprenait, -- et pour ce, mourir
ne voulait. _Je ferai comme elle.»
Nous le vîmes s'éloigner sous les arceaux, un peu lourd, mais à
bon pas. Le pont tanguait horriblement. Deux ou trois fois il
s'arrêta à cause de son chapeau qui partait. Nous lui criions de
loin, sans avancer:
«Adieu, Tartarin!»
Lui ne se retournait pas, ne disait rien, trop ému; seulement,
avec le carton à chapeau il nous faisait signe aussi, par
derrière:
«Adieu... Adieu...»
_Trois mois après. _-_Dimanche soir -- _je rouvre ce Mémorial
depuis longtemps interrompu, ce vieux registre vert, que je
laisserai à mes enfants, si j'en ai jamais, usé aux coins,
commencé à cinq mille lieues de France, qui m'a suivi sur vies
mers, en prison, partout. Un peu d'espace m' y reste, j'en profite
pour consigner le bruit qui courait en ville, ce matin: Tartarin a
cessé de vivre!
On n'avait plus de ses nouvelles depuis trois mois. Je savais
qu'il demeurait à Beaucaire, près de Bompard, qu'il l'aidait à
garder le champ de foire et à conserver le château. Métiers de
regardelle, en somme, ces métiers-là. Bien souvent, me languissant
de mon bon maître, je m'étais proposé de l'aller voir, mais ce
diable de pont me retenait toujours.
Une fois, regardant du côté du château de Beaucaire, là-haut, tout
en haut, je me figurai voir quelqu'un qui braquait une lorgnette
vers Tarascon. Ça avait l'air de Bompard. Il disparut, entra dans
la tour et revint avec un autre, très gros, qui semblait Tartarin.
Celui-ci prit la lunette, lui aussi, et la lâcha pour faire aller
ses bras en signe de connaissance; mais c'était si loin, si petit,
si vague, que je n'eus pas l'émotion que j'aurais cru ressentir.
Ce matin, tout angoissé sans savoir pourquoi, je suis sorti en
ville, pour ma barbe, comme tous les dimanches, et j'ai été frappé
de voir le ciel voilé, roux, un de ces ciels sans lumière qui
mettent en valeur les arbres, les bancs, les trottoirs, les
maisons. J'en ai fait la remarque en entrant chez Marc-Aurèle, le
barbier.
«Quel drôle de soleil! Il ne chauffe pas, n'éclaire pas... Est-ce
qu'il y a une éclipse?
-- Comment, monsieur Pascalon, vous ne le savez pas?... Elle est
annoncée depuis le premier du mois.»
Et en même temps qu'il me tenait par le nez avec le rasoir tout
près:
«Et la nouvelle, vous la connaissez, dites?... Il paraîtrait que
notre grand homme n'est plus de ce monde.
-- Quel grand homme?»
Quand il nomma Tartarin, d'un peu plus je me coupais avec son
rasoir.
«Voilà ce que c'est de se dépatrier!... Il n'a pas pu vivre sans
Tarascon...»
Marc-Aurèle le barbier ne croyait pas dire si juste.
Sans Tarascon et sans la gloire, c'était sur qu'il ne pourrait pas
vivre.
Pauvre bon maître! Pauvre Tartarin!... Tout de même, cette
coïncidence... une éclipse le jour de sa mort!
Et quel drôle de peuple que le nôtre! Je parie bien qu'en ville la
nouvelle leur a fait de la peine à tous, mais ils ont affecté de
prendre la chose très à la légère.
Tout ça, parce que depuis l'affaire de Port-Tarascon, qui les a
montrés si emballés, si exagérés, les Tarasconnais veulent
paraître très rassis, très maîtres d'eux-mêmes, corrigés pour
toujours.
Eh bien, la vérité, c'est que nous ne sommes pas corrigés le moins
du monde; seulement, au lieu de mentir en delà nous mentons en
deçà.
Nous ne disons plus:
«Hier aux arènes on était plus de cinquante mille, au moins.»
Mais:
«Aux arènes, hier, si l'on était une demi-douzaine, c'est tout le
bout du monde.»
De l'exagération tout de même.
[1] De gré ou de force - ils feront le saut - du
fenestron - de Tarascon - dedans le Rhône.
[2] Lire dans les journaux d'il y a douze ans, le procès
de la « Nouvelle-France » et de la colonie de Port-Breton,
ainsi que le curieux volume publié chez Dreyfous, par le
docteur Baudoin, médecin de l'expédition.
[3] Panpéri
[4] Panpéri-gousto
[5] Locution tarasconnaise. Le _Mémorial en
_fourmille ; on n'a pas cru devoir y retoucher.
[6] Note du transcripteur : le tableau de recensement
est présenté ici sous forme de paragraphes se succédant.
Les champs sont délimités par des tirets (-). Pour des
raisons de présentation, les noms se succédant et ayant les
mêmes caractéristiques sont regroupés dans un même
paragraphe et sont séparés par le symbole suivant (/).
[7] Abris contre le vent.
[8] Célèbre voyageur français.