Mais à ce moment des hurlements épouvantables remplirent l'air,

une bousculade enragée qui fit accourir le commandant, croyant à

quelque assaut de son bord par une bande de pirates. Les

Tarasconnais de l'avant bondissaient, gesticulaient, vociférant

tous ensemble dans le bruit du vent et des vagues.

«La Tarasque... Il a tiré sur la Tarasque... Il a tiré sur la

mère-grand...

-- _Outre! _Que disent-ils donc?» fit Tartarin, qui pâlissait.

À dix mètres maintenant du navire, la Tarasque de Tarascon, la

monstrueuse idole, dressait au-dessus des flots verts son dos

squameux, sa tête chimérique au rire féroce et vermillonné, aux

yeux sanglants.

Faite de bois très dur, solidement charpentée, elle tenait la lame

depuis le jour où, comme on le sut plus tard, un coup de mer

l'avait arrachée du pont de Scrapouchinat. Elle roulait au gré de

tous les courants marins, luisante, algueuse, coquillageuse, mais

sans avarie, échappée aux typhons les plus épouvantables, intacte,

indestructible; et sa première, son unique blessure, était celle

que Tartarin de Tarascon venait de lui faire...

Lui! à elle! La cicatrice toute fraîche apparaissait au milieu du

front de la pauvre mère-grand!

Un officier anglais s'exclama:

«Regardez donc, lieutenant Shipp, quel drôle d'animal est-ce que

cela?

-- C'est la Tarasque, jeune homme, dit Tartarin solennel. C'est

l'aïeule, la grand'mère vénérable de tout bon Tarasconnais.»

L'officier resta stupéfait, et il y avait de quoi, en apprenant

que ce monstre bizarre était la grand'mère de l'étrange peuplade

noiraude et moustachue, recueillie sur une île sauvage à cinq

mille lieues en mer.

Tartarin s'était découvert respectueusement en parlant ainsi, mais

déjà la mère-grand était loin, emportée par les courants du

Pacifique, où elle doit errer encore, insubmersible épave que les

récits des voyageurs, sous le nom de poulpe géant, de serpent de

mer, signalent tantôt ici, tantôt là, à la grande terreur des

équipages baleiniers.

Aussi longtemps qu'on put la voir, le héros la suivit des yeux,

sans mot dire; quand elle ne fut plus qu'un petit point noir à

l'horizon blanchissant des flots, alors seulement il murmura d'une

voix faible:

«Pascalon, je vous le dis, voilà un coup de fusil qui me portera

malheur!» Et tout le reste du jour il demeura soucieux, plein de

remords et de terreur sacrée.

Chapitre II

_Un dîner chez le commodore. _- _Tartarin esquisse un pas de

farandole. _- _Définition du Tarasconnais par le lieutenant Shipp.

_- _En vue de Gibraltar. _- _La vengeance de la Tarasque._

On naviguait depuis une semaine, on approchait des côtes parfumées

de l'Inde, sous le même ciel laiteux, sur la même mer huileuse et

douce qu'au premier voyage, et Tartarin, par une belle après-midi

de chaleur et de clarté, faisait la sieste en caleçon dans se

chambre, sa bonne grosse tête serrée dans son foulard à pois, dont

les bouts, trop longs, se dressaient comme de paisibles oreilles

de ruminant.

Tout à coup Pascalon se précipita dans la cabine.

«Hein!... Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qu'il y a?» demanda

brusquement le grand homme en arrachant son serre-tête, car il

n'aimait pas qu'on le vit ainsi.

Pascalon répondit, suffoquant, les yeux ronds, bègue plus que

jamais:

«Je crois qu'elle en tient.

-- Qui?... La Tarasque?... Hé, coquin de sort! je ne le sais que

trop.

-- Non, dit Pascalon, plus bas qu'un souffle, la dame du

commodore.

-- Pécaïre! pauvre petite! encore une!... Mais qui vous fait

croire cela?» Pour toute réponse, Pascalon tendit un carton

imprimé, par lequel lord commodore et lady William Plantagenet

priaient Son Excellence le Gouverneur Tartarin et M. Pascalon,

directeur du secrétariat, à dîner pour le soir même.

«Oh! les femmes!... les femmes!... s'écria Tartarin, car

évidemment cette invitation à dîner venait de la femme du

commandant; l'idée ne pouvait être du mari, il n'avait pas une

tête à invitations.

Puis, s'interrogeant avec gravité:

«Dois-je accepter, pas moins?... Ma situation de prisonnier de

guerre...»

Pascalon, qui savait ses auteurs, rappela qu'à bord du

_Northumberland, _Napoléon mangeait à la table de l'amiral.

«Voilà qui me décide, fit aussitôt le Gouverneur.

-- Seulement, ajouta Pascalon, l'Empereur se retirait avec les

dames dès qu'on apportait les vins.

-- Parfaitement, ceci me décide encore plus. Répondez, à la

troisième personne, que nous acceptons.

-- L'habit, n'est-ce pas, maître?

-- Certes.»

Pascalon aurait voulu aussi endosser son manteau de première

classe, mais le maître ne fut pas de cet avis; lui-même ne

passerait pas le cordon de l'Ordre.

«Ce n'est pas le Gouverneur qu'on invite, dit-il à son secrétaire,

c'est Tartarin. Il y a une nuance.»

Ce diable d'homme comprenait tout.

Le dîner fut vraiment princier, servi dans une vaste salle à

manger, toute reluisante, richement meublée en thuya et en érable,

et pour cloisons, pour plancher, de ces jolies boiseries

anglaises, si fines, si minutieuses, dont les minces lamelles

semblent s'emboîter comme des joujoux.

Tartarin était assis à la place d'honneur, à la droite de lady

William. Peu de monde invité, seulement le lieutenant Shipp et le

docteur du bord, qui comprenaient le français. Un domestique en

livrée nankin, raide, solennel, se tenait debout derrière chaque

convive. Rien de riche comme le service des vins, la massive

argenterie aux armes des Plantagenet, et au milieu de la table un

magnifique surtout garni des orchidées les plus lares.

Pascalon, très intimidé au milieu de tout ce luxe, bégayait

d'autant plus qu'il se trouvait toujours la bouche pleine au

moment où on lui adressait la parole.

Il admirait l'aisance tranquille de Tartarin en face de ce

commodore aux babines de chat-tigre, aux yeux verts striés de sang

sous des cils d'albinos.

Mais le Tartarin, bon traqueur de fauves, se moquait un peu des

chats-tigres, et faisait sa cour à lady Plantagenet avec autant

d'empressement et de grâce que si le commodore eût été à cent

lieues de là. Milady, de son côté, ne cachait pas sa sympathie

pour le héros et le regardait avec des yeux tendres, des yeux

extraordinaires.

«Les malheureux! Le mari va tout voir,» se disait à chaque instant

Pascalon.

Eh bien, non, le mari ne voyait rien, et semblait lui aussi

prendre un plaisir extrême aux récits du grand Tarasconnais.

Sur un désir de lady William, Tartarin conta l'histoire de la

Tarasque, sainte Marthe et son ruban bleu; il parla de son peuple,

dit la race tarasconnaise, ses traditions, son exode; puis il

exposa son gouvernement, ses projets, ses réformes, le nouveau

code qu'il préparait. Un code, par exemple, c'était bien la

première fois qu'il lui arrivait d'en parler, même à Pascalon;

mais sait-on jamais tout ce que roulent ces vastes cervelles de

conducteurs de peuples!

Il fut profond, il fut gai, il chanta des airs du pays, Jean de

Tarascon pris par les corsaires, ses amours avec la fille du

sultan.

Penché vers lady William, de quel vibrant et brûlant «à mi-voix»

il lui fredonnait le couplet:

«_On dit qu'en étant général d'armée, -- la tête enramée -- avec

du laurier, la fille du roi jolie et luisante, -- de lui

amoureuse, -- un jour lui disait..._

La languissante créole, si pâle d'ordinaire, en devenait toute

rose.

Puis, la chanson finie, elle voulut savoir ce que c'était que la

farandole, cette danse dont les Tarasconnais parlent toujours.

«Oh mon Dieu, c'est bien simple, vous allez voir...,» fit le bon

Tartarin.

Et, voulant ménager l'effet pour lui tout seul, il dit à son

secrétaire:

«Restez, vous, Pascalon.»

Il s'était levé, il esquissa un pas en le rythmant sur un air de

farandole, _Ra-pa-taplan, pa-ta-tin, pa-ta-tan... _Malheureusement

le navire tanguait: il tomba, se releva, toujours de bonne humeur,

et fut le premier à rire de sa mésaventure.

Malgré le _cant _et_ _la discipline, toute la table s'esclaffait,

trouvait le Gouverneur délicieux.

Tout à coup les vins apparurent. Aussitôt lady William quitta la

salle, et Tartarin, jetant brusquement sa serviette, se retira à

son tour sans saluer, sans s'excuser, conformément à la légende

napoléonienne.

Les Anglais se regardèrent avec stupeur, échangeant quelques mots

à voix basse.

«Son Excellence ne boit jamais de vin...,» dit Pascalon, qui crut

devoir expliquer la sortie de son bon maître et prendre la parole

à sa place.

Il tarasconnait fort agréablement lui aussi et, tout en tenant

tête aux Anglais pour boire le _claret_, il les égayait, les

frictionnait de sa verve joyeuse et de sa chaude pantomime.

Puis, lorsqu'on se leva de table, se doutant bien que Tartarin

était monté sur le pont rejoindre lady Plantagenet, il s'offrit

insidieusement pour faire la partie du commodore, grand amateur

d'échecs.

Les autres convives du dîner causaient et fumaient autour d'eux;

et à un moment, le lieutenant Shipp ayant chuchoté au docteur une

drôlerie qui le fit beaucoup rire, le commodore leva la tête:

«Qu'est-ce qu'il a dit, ce Shipp?» Le lieutenant répéta sa phrase,

et l'on rit encore plus fort sans que Pascalon pût comprendre de

quoi il s'agissait.

Là-haut, pendant ce temps, appuyé au fauteuil de lady William,

dans le parfum de la brise mourante et l'éblouissant reflet sur la

mer, sur le pont du navire, d'un soleil couchant qui suspendait à

tous les cordages des gouttelettes de groseille, Tartarin

racontait ses amours avec la princesse Likiriki, et leur

séparation déchirante. Il savait que les femmes aiment à consoler,

et que porter ses chagrins de coeur en écharpe est la meilleure

façon de réussir auprès d'elles.

Oh! la scène des adieux entre la petite et lui, chuchotée de tout

près par Tartarin dans le mystère du crépuscule! Qui n'a pas

entendu cela n'a rien entendu.

Je ne vous affirmerai pas que le récit fût absolument exact, que

la scène ne fût pas un rien arrangée; mais, en tout cas, c'était

comme il aurait voulu que cela fût, une Likiriki passionnée et

brûlante, la pauvre princesse prise entre ses sentiments de

famille et son amour conjugal, s'accrochant au héros de ses

petites mains désespérées:

«Emmène-moi! emmène-moi!»

Lui, le coeur broyé, la repoussant, s'arrachant à ses étreintes

«Non, mon enfant, il le faut. Reste avec ton vieux père, il n'a

plus que toi,...»

En racontant ces choses, il versait de vraies larmes et il lui

semblait que les beaux yeux créoles levés vers lui se mouillaient

à son récit, pendant que le soleil, lentement descendu dans la

mer, laissait l'horizon noyé dans une buée violette.

Soudain des ombres s'approchèrent, et la voix du commodore,

coupante, glaciale, rompit le charme:

«Il est tard, il fait trop frais pour vous, ma chère, il faut

rentrer.»

Elle se leva, s'inclina légèrement:

«Bonne nuit, monsieur Tartarin!»

Et il resta tout ému de la douceur qu'elle avait mise dans cette

parole.

Pendant quelques instants encore il se promena sur le pont,

entendant toujours ce «Bonne nuit, monsieur Tartarin!» Mais le

commodore avait raison, le soir fraîchissait rapidement, il prit

le parti d'aller se coucher.

En passant devant le petit salon, il aperçut par la porte

entrouverte Pascalon, assis à une table, la tête dans ses mains,

très occupé à feuilleter un dictionnaire.

«Que faites-vous là, enfant?»

Le fidèle secrétaire lui apprit le scandale causé par son brusque

départ, les chuchotements indignés autour de la table et surtout

une certaine phrase mystérieuse du lieutenant Shipp, que le

commodore avait fait répéter et dont ils s'étaient tous tant

égayés.

«Quoique j'entende passablement l'anglais, je n'ai pas bien saisi

ce que cela voulait dire, mais j'ai retenu les mots et je suis en

train de reconstituer la phrase.»

Pendant ces explications Tartarin s'était couché, bien étendu dans

son lit, bien à l'aise, la tête enveloppée de son foulard, un

grand verre d'eau de fleur d'oranger, et il demanda, en allumant

la pipe qu'il fumait tous les soirs avant de s'endormir:

«Êtes-vous venu à bout de votre traduction?

-- Oui, mon bon maître, la voici: _En somme, le type tarasconnais,

c'est le Français grossi, exagéré, comme vu dans une boule de

jardin_.

-- Et vous dites qu'ils ont tant ri là-dessus?

-- Tous, le lieutenant, le docteur, le commodore lui-même, ils ne

s'arrêtaient pas de rire.»

Tartarin haussa les épaules avec une moue de pitié.

«Il se connaît que ces Anglais n'ont pas souvent occasion de rire,

pour s'amuser de bêtises pareilles! Allons, bonsoir, mon enfant,

va te coucher.»

Et bientôt tous deux furent partis dans les rêves où l'un

retrouvait sa Clorinde, l'autre la dame du commodore, car Likiriki

était déjà bien loin.

Les jours suivaient les jours, se groupaient en semaines, et le

voyage continuait, une traversée charmante, délicieuse, où

Tartarin, qui aimait tant à inspirer la sympathie, l'admiration,

les sentait autour de lui sous les formes les plus variées.

C'est lui qui aurait pu dire comme Victor Jacquemont[8] dans sa

correspondance: «Que ma fortune est bizarre avec les Anglais! Ces

hommes, qui paraissent si impassibles et qui entre eux demeurent

toujours si froids, mon abandon les détend aussitôt. Ils

deviennent caressants malgré eux et pour la première fois de leur

vie, je fais des bonnes gens, je fais des Français de tous les

Anglais avec lesquels je reste vingt-quatre heures.»

Tout le monde, à bord, l'arrière comme l'avant du _Tomahawk_,

officiers et matelots l'adoraient; il n'était plus question de

prisonnier de guerre, de procès devant les tribunaux anglais; on

devait le relâcher dès qu'on arriverait à Gibraltar.

Quant au farouche commodore, enchanté d'avoir trouvé un partenaire

de la force de Pascalon, il le tenait le soir, pendant des heures,

devant l'échiquier, ce qui désespérait l'infortuné soupirant de

Clorinde et l'empêchait d'aller lui porter, à l'avant, des

friandises de son dîner.

Car les pauvres Tarasconnais, eux, continuaient à mener leur

triste vie d'émigrants, toujours parqués dans leur chiourme, et

c'était la tristesse, le remords de Tartarin, lorsqu'il pérorait

sur la dunette ou fusait sa cour, à l'heure mélancolique du

couchant, de voir au loin, en contre-bas, ses compatriotes

entassés comme un vil bétail, sous la garde d'une sentinelle,

détournant leurs regards de lui avec horreur, surtout depuis le

jour où il avait tiré sur la Tarasque.

Ils ne lui pardonnaient pas ce crime, et lui non plus ne

l'oubliait pas, ce coup de fusil qui devait lui porter malheur.

On avait passé le détroit de Malacca, la mer Rouge, doublé la

pointe de Sicile; on approchait de Gibraltar.

Un matin, la terre étant signalée, Tartarin et Pascalon

préparaient leurs malles, aidés par un des domestiques, quand tout

à coup ils eurent la sensation de balancement que produit un

navire à l'arrêt. Le _Tomahawk_ stoppait; en même temps, on

entendait s'approcher un bruit de rames.

«Regardez donc, Pascalon, dit Tartarin, c'est peut-être le

pilote...»

Le canot accostait en effet, mais ce n'était pas le pilote; il

portait le pavillon français, des matelots français le montaient;

et parmi eux deux hommes habillés de noir, en chapeaux hauts de

forme. L'âme de Tartarin vibra.

«Ah! le drapeau français!... Laisse que je le regarde, mon

enfant.»

Il s'élança vers le hublot, mais à ce moment la porte de la cabine

s'ouvrit, laissant passer un grand flot de lumière; et deux agents

de police en bourgeois, aux façons communes et brutales, munis de

mandats d'arrêt, de permis d'extradition, tout le tremblement

posèrent leurs pattes sur le malheureux État de choses et sur son

secrétaire.

Le Gouverneur recula, blême et digne:

«Prenez garde à ce que vous faites, je suis Tartarin de Tarascon.

-- C'est vous que nous cherchons, justement.»

Et les voilà tous deux emballés, sans un mot d'explication ni de

réponse à leurs questions multiples, sans savoir ce qu'ils avaient

fait, pourquoi on les arrêtait, où on les conduisait. Rien que la

honte de passer chargés de fers, car on leur avait mis les

menottes, devant les matelots et les midships, sous les rires et

les huées de leurs compatriotes, qui, penchés au-dessus du

bordage, applaudissaient, criaient à toute gorge:

«C'est bien fait!... zou... zou...» pendant qu'on descendait les

captifs dans le canot.

En ce moment Tartarin eût voulu s'engloutir au fond de la mer.

De prisonnier de guerre comme Napoléon et Thémistocle, passer à

l'état de vulgaire filou!

Et la dame du commodore qui regardait!

Décidément, il avait raison, la Tarasque se vengeait, elle se

vengeait cruellement.

Chapitre III

_SUITE DU MÉMORIAL DE PASCALON._

_5 juillet. Prison de Tarascon sur Rhône._

--_ _Je reviens de l'instruction, je sais enfin de quoi l'on nous

accuse, le Gouverneur et moi, et pourquoi, brusquement saisis sur

le _Tomahawk, _harponnés en plein bonheur, en plein rêve, comme

deux langoustes tirées du fond de l'eau claire, nous fûmes

transbordés sur un navire français, ramenés à Marseille, les

menottes aux poings, dirigés sur Tarascon et mis au secret dans la

prison de la ville.

Nous sommes prévenus d'escroquerie, d'homicide par imprudence et

d'infraction aux lois sur l'émigration. Ah! pour sûr que j'ai dû

l'enfreindre, la loi sur l'émigration, car c'est la première fois

que j'entends son nom, seulement son nom, à cette coquine de loi.

Après deux jours d'incarcération, avec défense absolue de parler à

quiconque -- c'est ça qui est terrible pour des Tarasconnais, --

nous fûmes conduits au palais par-devant le juge d'instruction,

M. Bonaric.

Ce magistrat a commencé sa carrière à Tarascon, il y a une dizaine

d'années, et me connaissait parfaitement, étant venu plus de cent

fois à la pharmacie, où je lui préparais une pommade pour un

eczéma chronique qu'il a dessus la joue.

Pas moins qu'il m'a demandé mes nom, prénoms, âge, profession,

comme si nous ne nous étions jamais vus. J'ai dû dire tout ce que

je savais de l'affaire de Port-Tarascon et parler deux heures

durant sans m'arrêter. Son greffier ne pouvait pas me suivre, tant

j'allais. Puis, ni bonjour ni bonsoir «Prévenu, vous pouvez vous

retirer».

Dans le corridor du palais de justice, trouvé mon pauvre

Gouverneur que je n'avais pas revu depuis le jour de notre

incarcération. Il m'a paru bien changé.

Au passage, il me serra la main et me fit de sa bonne voix:

«Courage! enfant. La vérité est comme l'huile, elle remonte

toujours dessus.»

Il n a pas pu m'en dire plus, les gendarmes l'entraînaient

brutalement.

Des gendarmes, pour lui!... Tartarin dans les fers, à Tarascon!...

Et cette colère, cette haine de tout un peuple!...

Je les aurai toujours dans l'oreille ces cris de fureur de la

populace, ce souffle chaud de rafataille, quand la voiture

cellulaire nous a ramenés à la prison, cadenassés chacun dans

notre compartiment.

Je ne pouvais rien voir, mais j'entendais autour de nous une

grande rumeur de foule.

À un moment, la voiture s'est arrêtée sur la place du Marché; j'ai

reconnu cela à l'odeur qui me venait par les fentes, dans les

petites raies de lumière blonde, et c'était comme l'haleine même

de la ville, cette odeur de pommes d'amour, d'aubergines, de

melons de Cavaillon, et de poivrons rouges et de gros oignons

doux. De sentir toutes ces bonnes choses dont je suis privé depuis

si longtemps, cela m'agourmandait.

Il y avait tant de monde que nos chevaux ne pouvaient plus

avancer. Un Tarascon plein, bondé, à croire que jamais personne

n'a été tué, ni noyé, ni dévoré par les anthropophages. Ne m'a-t-

il pas semblé reconnaître la voix de Cambalalette, le cadastreur!

C'est une illusion, certainement, puisque Bézuquet lui-même en a

mangé, de notre regretté Cambalalette. Par exemple, je suis sûr

d'avoir entendu le gong d'Excourbaniès. Celui-là, il n'y a pas à

s'y tromper, il dominait tous les autres cris «À l'eau!... Zou!...

au Rhône! au Rhône. _Fen dé brut! _À l'eau Tartarin!»

À l'eau Tartarin!... Quelle leçon d'histoire! Quelle page pour le

Mémorial! J'oubliais de dire que le juge Bonaric m'a rendu mon

registre saisi à bord du _Tomahawk. _Il l'a trouvé intéressant,

m'a même engagé à le continuer, et, à propos de certaines

locutions tarasconnaises qui s'y glissent de temps en temps, il

m'est venu comme ça en souriant dans ses favoris roux:

«Nous avions déjà le _Mémorial; _vous, c'est le _Méridional de

Sainte-Hélène.» _J'ai fait semblant de rire de son jeu de mots.

_Du 5 au 6 juillet. -- _La prison de ville, à Tarascon, est un

château historique, l'ancien château du roi René, qui se voit de

loin au bord du Rhône, flanqué de ses quatre tours.

Nous n'avons pas de chance avec les châteaux historiques. Déjà, en

Suisse, quand notre illustre Tartarin fut pris pour un chef

nihiliste et nous tous avec lui, on nous jeta dans le cachot de

Bonnivar, au château de Chillon.

Ici, il est vrai, c'est moins triste; on est en pleine lumière,

ventilé par le vent du Rhône, et il ne pleut pas comme en Suisse

ou à Port-Tarascon.

Mon cachot est très étroit: quatre murs de pierre crépie, un lit

de fer, une table et une chaise. Le soleil y entre par un

fenestron grillagé, à pic sur le Rhône.

C'est de là que, pendant la grande Révolution, les Jacobins ont

été précipités dans le fleuve, sur l'air fameux: _Dé brin o dé

bran, cabussaran..._

Et, comme le répertoire populaire ne change pas beaucoup, on nous

le chante à nous aussi, ce sinistre refrain. Je ne sais pas où ils

ont logé mon pauvre gouverneur; mais il doit entendre comme moi

ces voix qui montent, le soir, des bords du Rhône et il doit faire

d'étranges réflexions.

Encore si l'on nous avait mis l'un près de l'autre!... quoique, à

vrai dire, j'éprouve, depuis mon arrivée un certain soulagement à

être seul, à me reprendre.

L'intimité d'un grand homme est si fatigante à la longue! Il vous

parle toujours de lui et ne s'occupe jamais de ce qui vous

intéresse. Ainsi, sur le _Tomahawk, _pas une minute à moi, pas un

instant pour être auprès de ma Clorinde. Tant de fois je me disais

«Elle est là-bas!» Mais je ne pouvais m'échapper. Après dîner,

j'avais déjà la partie d'échecs du commodore, puis le reste du

jour Tartarin ne me lâchait plus, surtout depuis que je lui avais

fait l'aveu du Mémorial.» Écrivez ceci... N'oubliez pas de dire

cela...» Et des anecdotes sur lui, sur ses parents souvent, pas

très intéressantes.

Songez-vous que Las Cases a fait ce métier pendant des années!

L'Empereur le réveillait à six heures du matin, l'emmenait, à

pied, à cheval, en voiture, et sitôt en route:

«Vous y êtes, Las Cases?... Alors continuons... Quand j'eus signé

le traité de Campo-Formio...» Le pauvre confident avait ses

affaires, lui aussi, son enfant malade, sa femme restée en France,

mais qu'était cela pour l'autre qui ne songeait qu'à se raconter,

à s'expliquer devant l'Europe, l'Univers, la Postérité, tous les

jours, tous les soirs et pendant des années! C'est-à-dire que la

vraie victime de Sainte-Hélène n'a pas été Napoléon, mais Las

Cases. Moi, maintenant, ce supplice m'est épargné. Dieu m'est

témoin que je n'ai rien fait pour cela, mais on nous a mis à part

et j'en profite pour penser à moi, à mon infortune, qui est

grande, à ma Clorinde bien-aimée. Me croit-elle coupable?... Elle,

non; mais sa famille, tous ces Espazettes de l'Escudelle de

Lambesc?... Dans ce monde là, un homme sans titre est toujours

coupable. En tous cas je n'ai plus d'espoir qu'on m'accueille

jamais pour mari de Clorinde, déchu que je suis de mes grandeurs;

j'irai reprendre mon emploi entre les bocaux de Bézuquet, à la

pharmacie de la Placette... Et voilà la gloire!

_17 juillet. _- Une chose qui me fait inquiéter beaucoup, c'est

que personne ne vienne me voir dans ma prison. Ils m'en veulent

autant qu'à mon maître. Ma seule distraction, tout seulet dans ma

cellule, est de monter sur la table; j'arrive ainsi au fenestron,

et de là j'ai une vue merveilleuse entre les barreaux.

Le Rhône roule du soleil éparpillé parmi ses petites îles d'un

vert pâle que le vent ébouriffe. Le ciel est tout rayé du vol noir

des martinets; leurs petits cris se poursuivent, passant tout

contre moi ou tombant de très haut, et tout en bas se balance le

pont de fil de fer, si long, si mince, qu'on s'attend toujours à

le voir partir, envolé un chapeau.

Port-Tarascon: Dernières aventures de l'illustre Tartarin · 第 8 / 11 段