La distance était grande, et Tartarin eut le temps de se relever,

d'effacer les macules de boue restées à ses vêtements, même de se

faire apporter le cordon de l'Ordre, qu'il passa à la hâte

pardessus sa jaquette vert-serpent. Il avait suffisamment tenue de

gouverneur quand les deux chaloupes atterrirent.

Le premier, un officier anglais, hautain, le chapeau en bataille,

sauta sur la plage, et derrière lui se rangèrent les matelots,

portant tous écrit sur leur bonnet de marine _Tomahawk, _plus une

compagnie de débarquement. Tartarin, très digne, sa lippe des

grands jours, attendait, ayant à sa droite le Père Bataillet et à

sa gauche Franquebalme.

Quant à Excourbaniès, au lieu de rester près d'eux, il s'était

élancé à la rencontre des Anglais, prêt à danser devant le

vainqueur une bamboula frénétique.

Mais l'officier de Sa Gracieuse Majesté, sans prendre garde à ce

fantoche, marcha droit vers Tartarin et demanda en anglais:

«Quelle nation?»

Franquebalme, qui comprenait, répondit dans la même langue

«Tarasconnais.»

L'officier ouvrit des yeux ronds comme des assiettes à ce nom de

peuple qu'il n'avait jamais vu sur aucune carte marine, et demanda

plus insolemment encore:

«Que faites-vous dans cette île? De quel droit l'occupez-vous?»

Franquebalme, interloqué, traduisit la demande à Tartarin, qui

commanda «Répondez que l'île est à nous, Cicéron, qu'elle nous a

été cédée par le roi Négonko, et que nous avons un traité en bonne

forme.» Franquebalme n'eut pas besoin de continuer son rôle

d'interprète. L'Anglais se tourna vers le Gouverneur et dit en

excellent français:

«Négonko? Connais pas... Il n'y a pas de roi Négonko...» Aussitôt

Tartarin donna l'ordre de chercher partout son royal beau-père et

de l'amener.

En attendant, il proposa à l'officier anglais de venir jusqu'au

Gouvernement, où il lui communiquerait les pièces.

L'officier accepta et suivit, laissant à la garde des chaloupes

ses soldats de marine rangés l'arme au pied, la baïonnette au

canon. Et quelles baïonnettes! D'un luisant, d'un tranchant, à

donner la chair de poule.

«Du calme! Mes enfants, du calme!» murmurait Tartarin sur son

passage.

Recommandation bien inutile, excepté pour le Père Bataillet, qui

continuait d'écumer. Mais on avait l'oeil sur lui. «Si vous ne

vous tenez pas, mon Révérend, je vous attache» lui disait

Excourbaniès, fou de terreur.

Pendant ce temps où cherchait Négonko, on l'appelait de tous les

côtés, vainement. Un milicien finit par le découvrir au fond du

magasin, ronflant entre deux barriques, ivre d'ail, d'huile de

lampe et d'alcool à brûler, dont il avait absorbé presque toute la

réserve.

On l'amena dans cet état, empesté et gluant, devant le Gouverneur;

mais il fut impossible d'en tirer un mot.

Alors Tartarin lut le traité à haute voix, montra la croix en

signature de Sa Majesté, le sceau du Gouvernement, des grands

dignitaires de la colonie.

Ce document authentique prouvait les droits des Tarasconnais sur

l'île, ou rien ne les prouverait. L'officier haussa les épaules:

«Ce sauvage est un simple pickpocket, monsieur... Il vous a vendu

ce qui ne lui appartenait pas. L'île est depuis longtemps une

possession anglaise.» En face de cette déclaration, à laquelle les

canons du _Tomahawk et _les baïonnettes des soldats de marine

donnaient une valeur considérable, Tartarin sentit toute

discussion inutile, et se contenta de faire une scène terrible à

son indigne beau-père:

«Vieux coquin!... Pourquoi nous as-tu dit que l'île était à

toi?... Pourquoi nous l'as-tu vendue?... N'as-tu pas honte de

t'être joué d'honnêtes gens?» Négonko demeurait muet, abruti, sa

courte intelligence de sauvage toute volatilisée en vapeurs d'ail

et d'alcool.

«Qu'on l'emporte!...» dit Tartarin aux miliciens qui l'avaient

amené, et se tournant vers l'officier, resté raide, impassible,

pendant cette scène de famille:

«En tous cas, monsieur, ma bonne foi est indiscutable.

-- Les tribunaux anglais en décideront..., répondit l'autre du

haut de sa morgue. Dès ce moment vous êtes mon prisonnier. Quant

aux habitants, il faut que dans les vingt quatre heures ils aient

évacué l'île, sinon nous les passerons par les armes.

-- Outre!... Passer par les armes! s'exclama Tartarin, mais

d'abord comment voulez-vous qu'ils évacuent? Nous n'avons pas de

bateau. À moins qu'ils ne se sauvent à la nage...»

On finit par faire entendre raison à l'Anglais, qui consentit à

prendre les colons à son bord jusqu'à Gibraltar, à condition que

toutes les armes seraient rendues, même les fusils de chasse, les

revolvers et le winchester à trente-deux coups.

Après quoi, il s'en retourna déjeuner sur sa frégate, laissant un

poste en armes pour garder le Gouverneur.

C'était aussi l'heure de se mettre à table au Gouvernement, et,

après avoir cherché la princesse sur tous les lataniers et

cocotiers de la Résidence, comme on ne la trouvait nulle part, on

s'assit, en laissant sa place vide. Tout le monde était si ému,

que le Père Bataillet en oublia le Bénédicité, Ils mangeaient

depuis quelques instants en silence, le nez dans leurs assiettes,

quand tout à coup Pascalon se dressa et, levant son verre:

«Messieurs, notre Gou... verneur est pri... pri... sonnier de

guerre. Jurons tous de le suivre dans sa cap... cap... cap...»

Sans attendre la fin, tous debout, les verres tendus, crièrent

d'enthousiasme:

«Parfaitement!

-- Feu de Dieu! si nous le suivrons!...

-- Je crois bien!... Jusque sur l'échafaud!...

-- Ha! ha! ha!... Vive Tartarin!...» hurlait Excourbaniès.

Une heure après, à l'exception de Pascalon, tous avaient lâché le

Gouverneur, tous, même la petite princesse Likiriki,

miraculeusement retrouvée sur le toit de la Résidence. C'est là

qu'elle s'était réfugiée au premier bruit de la canonnade, sans se

rendre compte des risques bien plus grands qu'elle courait là-

haut, et tellement folle d'épouvante, que ses dames d'honneur

n'avaient pu la décider à descendre qu'en lui montrant de loin une

boîte de sardines ouverte, comme on offre une sucrerie à une

perruche échappée de sa cage.

«Ma chère enfant, lui dit Tartarin d'un ton solennel quand on

l'eut amenée près de lui, je suis prisonnier de guerre. Que

préférez-vous? Venir avec moi ou bien rester dans l'île? Je pense

que les Anglais vous y laisseront, mais en ce cas vous ne me

verrez plus.»

Sans hésiter, bien en face, elle répondit dans son gazouillis

enfantin et clair:

«Moi rester l'île, touzou.

-- C'est bien, vous êtes libre,» dit Tartarin, résigné; mais au

fond le pauvre homme avait le coeur en morceaux.

Le soir, dans la solitude de la résidence, abandonné de sa femme,

de ses dignitaires, n'ayant plus près de lui que Pascalon, il rêva

longtemps à la fenêtre ouverte.

Au loin clignotaient les lumières de la ville; on entendait des

voix irritées, les chansons des Anglais campés sur le rivage et le

fracas du Petit-Rhône grossi par les pluies.

Tartarin referma sa fenêtre avec un gros soupir et, tout en

mettant son foulard de nuit, un vaste foulard à pois qu'il nouait

en serre-tête, il dit à son fidèle secrétaire:

«Quand les autres m'ont renié, cela ne m'a pas trop surpris ni

chagriné; mais cette petite..., vrai! j'aurais cru qu'elle aurait

plus d'attachement.»

Le bon Pascalon essaya de le consoler. Après tout, cette princesse

sauvage était un colis bien étrange à ramener à Tarascon, -- car

finalement on y rentrerait toujours à ce Tarascon, -- et quand

Tartarin reprendrait son existence d'autrefois, là-bas, sa femme

papoua aurait pu le gêner, l'afficher...

«Rappelez-vous, mon bon maître, lorsque vous revîntes d'Algérie,

votre cha... chameau, comme vous le trouviez encombrant...»

Tout de suite Pascalon s'interrompit et devint très rouge. Quelle

idée d'aller parler de chameau à propos d'une princesse de sang

royal! Et pour réparer ce que cette comparaison avait

d'irrévérencieux, il fit remarquer à Tartarin l'analogie de sa

situation avec celle de Napoléon prisonnier des Anglais et

abandonné par Marie-Louise.

«En effet», dit Tartarin très fier de ce rapprochement; et

l'identité de leurs deux destinées, à lui et au grand Napoléon,

lui fit passer une excellente nuit.

Le lendemain, Port-Tarascon était évacué à la grande joie des

colons. Leur argent perdu, les hectares illusoires, le grand coup

de banque du «sale Belge» dont ils avaient été victimes, tout cela

ne leur semblait rien auprès du soulagement qu'ils éprouvaient à

sortir enfin de ce marécage.

On les embarqua les premiers, pour éviter tout conflit avec l'État

de choses, qu'ils rendaient maintenant responsable de leur mauvais

sort.

Comme on les conduisait aux chaloupes, Tartarin se montra à sa

fenêtre, mais dut s'en retirer bien vite sous les huées qui

l'accueillirent et devant les poings menaçants tendus vers lui.

Bien sûr que par un jour de soleil les Tarasconnais se seraient

montrés plus indulgents, mais l'embarquement se faisait sous une

pluie torrentielle, les malheureux pataugeaient dans la fange,

emportaient aux semelles des kilos de cette terre maudite, et les

parapluies garantissaient à peine le petit bagage que chacun

tenait en main.

Quand tous les colons eurent quitté l'île, ce fut le tour de

Tartarin.

Depuis le matin, Pascalon s'agitait, préparant tout, réunissant en

liasses les archives de la colonie.

À la dernière heure, il lui vint une idée de génie. Il demanda à

Tartarin s'il devait mettre pour se rendre à bord son manteau de

première classe.

«Mets-le toujours, ça les impressionnera!...» répondit le

Gouverneur.

Et lui-même passa le grand cordon de l'Ordre.

En bas on entendait sonner les crosses de fusil de l'escorte, la

voix dure de l'officier appelant:

«Monsieur Tartarin! Allons, monsieur le Gouverneur!»

Avant de descendre, Tartarin jeta un dernier regard autour de

l'île, sur cette maison où il avait aimé, où il avait souffert,

subi toutes les affres du pouvoir et de la passion.

Voyant à ce moment le chef du secrétariat dissimuler un cahier

sous son manteau, il s'informa, voulut voir, et Pascalon dut faire

à son bon maître l'aveu du Mémorial.

«Hé bien, continue, mon enfant, dit doucement Tartarin en lui

pinçant l'oreille, comme faisait Napoléon à ses grenadiers, tu

seras mon petit Las Cases.»

La similitude de sa destinée avec celle de Napoléon le préoccupait

depuis la veille.

Oui, c'était bien cela... Les Anglais, Marie-Louise, Las Cases...

Une vraie analogie de circonstances et de type... Et tous deux du

Midi, coquin de sort!

LIVRE TROISIÈME

Chapitre I

_De la réception que les Anglais firent à Tartarin à bord du

«Tomahawk». _- _Derniers adieux à l'île de Port Tarascon. _-

_Conversation du Gouverneur sur le tillac avec son petit Las

Cases. _- _Costecalde est retrouvé. _- _La dame du commodore. _-

_Tartarin tire sa première baleine._

La dignité d'attitude de Tartarin, lorsqu'il monta sur le pont du

_Tomahawk_, impressionna fort les Anglais, saisis surtout par le

grand cordon de l'Ordre, rosé avec la Tarasque brodée, dont le

Gouverneur s'écharpait comme d'un symbole maçonnique, et aussi par

le manteau rouge et noir de grand de première classe qui

enveloppait Pascalon de la tête aux pieds.

Les Anglais ont en effet, par-dessus tout, le respect de la

hiérarchie, du fonctionnarisme et du maboulisme (de _maboul, _en

langue arabe l'innocent, le bon toqué).

À la coupée du navire, Tartarin fut reçu par l'officier de service

et conduit dans une cabine des premières avec les plus grands

égards. Pascalon le suivit, bien récompensé de son dévouement, Car

on lui donna la chambre à côté du Gouverneur, au lieu de le

fourrer dans l'entrepont comme les autres Tarasconnais, entassés

là en misérable troupeau d'émigrants, et pêle-mêle avec eux tout

l'ancien état-major de l'île, ainsi puni de sa faiblesse et de sa

lâcheté.

Entre la cabine de Tartarin et celle de son fidèle secrétaire se

trouvait un petit salon garni de divans, de panoplies, de plantes

exotiques, et une salle à manger où deux blocs de glace, dans des

vases d'encoignure, entretenaient une perpétuelle fraîcheur.

Un maître d'hôtel, deux ou trois domestiques, étaient attachés à

la personne de Son Excellence, qui acceptait ces honneurs du plus

beau sang-froid, et à chaque nouvelle prévenance répondait

«Parfaite _main_!»_ _d'un ton de souverain habitué à tous les

respects et à toutes les sollicitudes.

Au moment où on leva l'ancre, Tartarin monta sur le pont, malgré

la pluie, pour dire un dernier adieu à son île.

Elle lui apparut confusément, dans le brouillard, assez distincte

cependant à travers ce voile gris pour qu'on pût entrevoir le roi

Négonko et ses bandits en train de piller la ville, la Résidence,

et de danser sur le rivage une farandole effrénée.

Tous les catéchumènes du Père Bataillet, sitôt le missionnaire et

les gendarmes partis, retournaient à leur bon instinct de nature.

Pascalon crut même reconnaître, au milieu des danses, la gracieuse

silhouette de Likiriki, mais il n'en dit rien, de peur d'affliger

son bon maître, qui semblait du reste fort indifférent à tout

cela.

Très calme, les mains au dos, dans une historique et marmoréenne

attitude, le héros tarasconnais regardait devant lui sans voir de

plus en plus préoccupé des analogies de sa destinée avec celle de

Napoléon, s'étonnant de découvrir entre le grand homme et lui

mille points de ressemblance, même des faiblesses communes dont il

convenait très simplement.

«Ainsi, tenez, disait-il à son petit Las Cases, Napoléon avait des

colères terribles; moi de même, surtout dans mon jeune temps...

Par exemple, cette fois, au café de la Comédie, où, discutant avec

Costecalde, j'envoyai d'un coup de poing sa tasse et la mienne en

mille miettes...

-- Bonaparte à Léoben!... remarqua timidement Pascalon.

-- Tout juste, mon enfant, fit Tartarin avec un bon sourire.

Mais, en y songeant, c'est par l'imagination, leur fougueuse

imagination méridionale, que l'Empereur et lui s'étaient le plus

ressemblés. Napoléon l'avait grandiose, débordante, à preuve sa

campagne d'Égypte, ses courses dans le désert sur un chameau, --

encore une similitude frappante, ce chameau, -- sa campagne de

Russie, son rêve de la conquête des Indes.

Et lui, Tartarin, son existence tout entière n'était-elle pas un

rêve fabuleux!...

Les lions, les nihilistes, la Jungfrau, le gouvernement de cette

île à cinq mille lieues de France! Certes il ne contestait pas la

supériorité de l'Empereur, à certains points de vue; mais lui, du

moins, n'avait pas fait verser le sang, des fleuves de sang! ni

terrifié le monde comme _l'otre..._

Cependant l'île disparaissait au loin, et Tartarin, appuyé contre

le bastingage, continuait à parler à haute voix pour la galerie,

pour les matelots qui enlevaient les escarbilles tombées sur le

pont, pour les officiers de quart qui s'étaient rapprochés.

À la longue, il devenait ennuyeux. Pascalon lui demanda la

permission d'aller à l'avant se mêler aux Tarasconnais, dont on

apercevait de loin quelques groupes consternés sous la pluie,

afin, disait-il, de savoir un peu ce qu'ils pensaient du

Gouverneur, surtout dans l'espérance de glisser à sa chère

Clorinde quelques mots d'encouragement et de consolation.

Une heure plus tard, en revenant, il trouva Tartarin installé sur

le divan du petit salon, à l'aise, en caleçon de flanelle et

foulard de tête, comme chez lui à Tarascon, dans sa petite maison

du Cours, en train de fumer pipette devant un délicieux sherry-

gobbler.

D'une humeur adorable, le maître demanda:

«Hé bien, qu'est-ce qu'ils vous ont dit de moi, ces braves gens?»

Pascalon ne cacha pas qu'ils lui avaient paru tous «très montés!»

Empilés dans l'entrepont de l'avant comme des bestiaux, mal

nourris, durement traités, ils rendaient le Gouverneur responsable

de toutes leurs déconvenues.

Mais Tartarin haussa les épaules; il connaissait son peuple, vous

pensez bien!

Tout cela sécherait au premier matin de soleil.

«Sûr qu'ils ne sont pas méchants, répondit Pascalon, mais c'est ce

mauvais gueux de Costecalde qui les excite.

-- Costecalde. Comment ça?... Que parlez-vous de Costecalde?»

Tartarin s'était troublé en entendant ce nom funeste.

Pascalon lui expliqua comment leur ennemi, rencontré et recueilli

en mer par le _Tomahawk _dans un canot où il mourait de faim et de

soif, avait traîtreusement signalé la présence d'une colonie

provençale sur territoire anglais, et guidé le navire jusque dans

la rade de Port-Tarascon. Les yeux du Gouverneur étincelèrent «Ah!

le gueux!... Ah! le forban!...»

Il se calma au récit que lui fit Pascalon des sinistres aventures

de l'ancien fonctionnaire et de ses acolytes.

Truphénus noyé!... Les trois autres miliciens, en descendant à

terre pour faire de l'eau, pris par les anthropophages!... Barban

trouvé mort d'inanition au fond de la barque!... Quant à

Rugimabaud, un requin l'avait mangé.» _Ah vai! _un requin!...

Dites plutôt cet infâme Costecalde.

-- Mais le plus extraordinaire de tout, monsieur le Gou...

Gouverneur, c'est que Costecalde prétend avoir rencontré en pleine

mer, un jour de tempête, sous les éclairs, devinez qui?...

-- Que diable veux-tu que je devine?

-- La Tarasque la mère-grand!

-- Quelle imposture!...»

Après tout, qui sait?... Le _Tutu-panpan _pouvait avoir fait

naufrage; ou peut-être qu'un coup de mer avait enlevé la Tarasque

amarrée sur le pont... À ce moment le steward vint présenter le

menu à M. le Gouverneur, qui s'attablait quelques instants après,

avec son secrétaire, en face d'un excellent dîner au Champagne, où

figuraient de superbes tranches de saumon, un roastbeef rosé, cuit

à miracle, et pour dessert le plus savoureux pudding. Tartarin le

trouva si bon qu'il en fit porter une bonne part au Père Bataillet

et à Franquebalme; quant à Pascalon, il confectionna quelques

sandwichs de saumon qu'il mit de côté. Est-il besoin de dire pour

qui_, pécaïre!_

_ _

Dès le deuxième jour de navigation, lorsque l'île ne fut plus en

vue, comme si elle eût été au milieu de ces archipels un réservoir

isolé de brouillards et de pluie, le beau temps apparut.

Chaque matin, après le déjeuner, Tartarin montait sur le pont et

s'installait à une place, toujours la même, pour causer avec

Pascalon.

Ainsi Napoléon, à bord du _Northumberland, _avait son poste

favori, ce canon auquel il s'appuyait et qu'on appelait le canon

de l'Empereur.

Le grand Tarasconnais pensait-il à cela? Cette coïncidence était-

elle voulue? Peut-être; mais elle ne doit le diminuer en rien à

nos yeux. Est-ce que Napoléon, en se livrant à l'Angleterre, ne

songeait pas à Thémistocle, et sans même le dissimuler?

«Je viens comme Thémistocle...» Et qui sait si Thémistocle lui-

même, venant s'asseoir au foyer des Perses...? L'humanité est si

vieille, si encombrée, si piétinée! On y marche toujours dans les

traces de quelqu'un...

Du reste, les détails que Tartarin donnait à son petit Las Cases

ne rappelaient en rien l'existence de Napoléon et lui étaient bien

personnels à lui, Tartarin de Tarascon.

C'était son enfance sur le Tour-de-Ville, ses précoces aventures

en revenant du cercle, la nuit; tout petit, déjà le goût des

armes, des chasses aux grands fauves; et toujours ce bon sens

latin qui ne l'abandonnait pas dans les plus folles escapades,

cette voix intérieure qui lui disait «Rentre de bonne heure..., ne

t'enrhume pas.»

C'était encore, au lointain de sa mémoire, dans une excursion au

pont du Gard, une vieille, vieille gitane, lui disant, après avoir

regardé les lignes de sa main «Un jour, tu seras roi.» Vous pensez

si cet horoscope fit rire tout le monde! Il devait se réaliser

pourtant.

Ici le grand homme s'interrompit:

«Je vous jette ces choses, voyez, un peu à la bousculade, comme

elles me viennent, mais pour le Mémorial je crois que cela pourra

vous être utile...

-- Certes!» fit Pascalon, qui buvait les paroles de son héros,

tandis qu'une demi-douzaine de jeunes midships, groupés autour de

Tartarin, écoutaient ses récits, bouche bée.

Mais la plus attentive était la femme du commodore, une toute

jeune, dolente et délicate créole, étendue non loin de là sur une

chaise longue en bambou, avec des poses abandonnées, la pâleur

chaude d'un magnolia, de grands yeux noirs, doux, profonds,

pensifs... Celle-là, oui, s'en abreuvait des histoires de

Tartarin.

Tout fier de voir son maître si passionnément écouté, Pascalon le

voulait plus glorieux encore, lui faisait raconter ses chasses au

lion, son ascension de la Jungfrau, la défense de Pampérigouste.

Et le héros, bon enfant comme toujours, prêtant la main à cet

innocent compérage, se livrait tout entier, se laissait feuilleter

comme un livre, mais un livre à images, illustré par son

expressive mimique tarasconnaise et les _pan! pan! de _ses

aventures de chasse.

La créole, frileusement pelotonnée sur sa chaise longue,

tressaillait à chaque éclat de voix, et ses émotions se marquaient

d'une touche fine, d'une vaporeuse montée de rosé sur son teint

délicat d'aquarelle.

Quand le mari, le commodore, sorte de Hudson Lowe à museau de

fouine méchante, venait la chercher pour la faire rentrer, elle

suppliait:

«Non, non..., pas encore,» coulant un regard vers le grand homme

de Tarascon, qui n'était pas sans l'avoir remarquée non plus et,

pour elle, haussait la voix avec quelque chose de plus noble dans

l'attitude et dans l'accent.

Quelquefois, en regagnant leur cabine après une de ces séances, il

interrogeait Pascalon d'un air négligent:

«Que vous a dit la dame du commodore? Il me semble qu'il était

question de moi, hé?...

-- Effectivement, maî...ître. Cette personne me disait qu'elle

avait déjà beaucoup entendu parler de vous.

-- Cela ne m'étonne pas, fit Tartarin simplement, je suis très

populaire en Angleterre.»

Encore une analogie avec Napoléon.

Un matin, monté sur le pont de bonne heure, il fut très étonné de

ne pas y trouver sa créole comme d'habitude. Sans doute le mauvais

temps qu'il faisait ce jour-là, la température un peu vive, les

embruns éclaboussant la dunette, ne lui avaient pas permis de

sortir, si délicate de santé, si nerveusement impressionnable!

Le pont lui-même et l'équipage semblaient gagnés par l'agitation

de la mer.

Une baleine venait d'être signalée, fait assez rare dans ces

parages. Elle n'avait pas d'évents, ne lançait pas de jets d'eau;

à quoi des matelots prétendaient reconnaître une femelle, d'autres

une baleine d'espèce particulière. On n'était pas d'accord.

Comme elle restait sur la route du navire sans s'éloigner, un

délégué du carré des élèves alla demander au commandant la

permission de la pêcher. Il refusa, mauvais chien comme toujours,

sous prétexte qu'on n'avait pas de temps à perdre et donna

seulement l'autorisation de tirer à la bête quelques coups de

fusil.

Elle se trouvait à deux cent cinquante ou trois cents mètres

environ, et tantôt se montrait, tantôt disparaissait, suivant le

mouvement de la mer, moutonnante et très lourde, ce qui rendait le

tir difficile.

Après quelques coups de feu, dont les gabiers dans les enfléchures

annonçaient les résultats, elle n'avait pas encore été touchée,

car elle continuait à jouer, à cabrioler au ras de l'eau, et tout

le monde regardait, même les Tarasconnais, qui grelottaient là-bas

à l'avant, arrosés, trempés, bien plus exposés aux éclaboussures

des coups de mer que les gentlemen de l'arrière.

Mêlé aux jeunes officiers, qui essayaient leur adresse, Tartarin

jugeait les coups:

«Trop loin!... trop court!...

-- Si vous tiriez, maî...aître?» bêla Pascalon.

Aussitôt, d'un geste vif de jeunesse, un midship se tourna vers

Tartarin:

«Voulez-vous, monsieur le Gouverneur?»

Il offrait sa carabine; et ce fut quelque chose, la façon dont

Tartarin prit l'arme, la soupesa, l'épaula, tandis que Pascalon

demandait, fier et timide:

«Combien comptez-vous pour la baleine?

-- Je n'ai pas souvent tiré ce gibier-là, répondit le héros, mais

il me semble qu'on peut compter dix.»

Il visa, compta dix, tira et rendit la carabine à l'officier.

«Je crois qu'elle en a, dit le midshipman.

-- Hurrah!... criaient les matelots.

-- Je le savais,» dit Tartarin, modeste.

Port-Tarascon: Dernières aventures de l'illustre Tartarin · 第 7 / 11 段