Une seule malade, et malade de marque, la très haute dame des

Espazettes née de l'Escudelle de Lambesc, avait refusé le remède

de Tournatoire. Bon pour la rafataille, la soupe à l'ail, mais

quand on descend des croisades!... Elle ne voulait pas plus en

entendre parler que du mariage de Clorinde avec Pascalon. La

malheureuse dame était pourtant dans un état déplorable. Celle-là,

oui, l'avait, le _mal. _Entendez par ce nom vague la maladie

bizarre, aqueuse, abattue sur cette colonie de méridionaux. Ceux

qui en souffraient devenaient subitement très laids, les yeux tout

suintants, le ventre et les jambes enflés; cela faisait penser au

terrible «mal de M. Mauve» dans la légende du _Fils de l'homme._

La pauvre marquise était donc toute _boudenfle _pour employer une

expression du Mémorial; et chaque soir, quand le doux et désespéré

Pascalon descendait en ville, il trouvait la pauvre femme au lit,

sous un grand parapluie de cotonnade bleue attaché à son chevet,

geignant et s'obstinant à refuser la soupe à l'ail, pendant que la

longue et douce Clorinde s'activait autour d'une cafetière de

tilleul, et que le marquis, dans un coin, bourrait

philosophiquement des cartouches pour sa chasse très aléatoire du

lendemain.

Dans les cases voisines, l'eau s'égouttait sur les parapluies

ouverts, les enfants piaillaient, ou des bruits de dispute, des

éclats de discussions politiques arrivaient du salon; et toujours

le crépitement de la pluie sur les vitres, sur le toit de zinc,

toujours le gargouillement des gouttières en cascades.

Entre temps, Costecalde continuait ses sourdes menées, le jour

dans son cabinet de directeur des cultures, le soir en ville, dans

le salon commun, avec ses âmes damnées Barban et Rugimabaud, qui

l'aidaient à répandre les bruits les plus sinistres, celui-ci

entre autres «L'ail va manquer!...»

Et quelle consternation de penser qu'un jour prochain on serait

peut-être privé de cet ail sauveur, guérisseur, de cette panacée

universelle gardée dans les magasins du Gouvernement, à qui

Costecalde reprochait de l'accaparer.

Excourbaniès, -- et de quels tonitruements! -- soutenait la

calomnie du directeur des cultures. Il y a un vieux proverbe

tarasconnais qui dit «Larrons de Pise, le jour se battent entre

eux, et la nuit volent ensemble.» C'était bien le cas de cet

Excourbaniès à double face, qui, devant Tartarin, au Gouvernement,

parlait contre Costecalde, tandis qu'en ville, le soir, il faisait

chorus avec les pires ennemis du Gouverneur.

Tartarin, dont on sait la patience et la bonté, était loin

d'ignorer ces attaques. Le soir, lorsqu'il fumait sa pipe accoudé

à la fenêtre ouverte, parmi les bruits nocturnes, mêlés aux

murmures du Petit-Rhône et de tous les ruisselets formés par les

averses sur les pentes, il distinguait de lointaines discussions,

des échos de voix furieuses, il voyait à travers l'air brouillé

d'eau les lumières tremblotantes courir derrière les vitres de la

grande maison; et à l'idée que tout ce train était causé par

Costecalde, sa main frémissait sur la barre d'appui, ses yeux

crachaient de la flamme dans l'ombre mais comme, après tout, ces

émotions, jointes à l'humidité de l'air, pouvaient lui faire

prendre le mal, il se maîtrisait, refermait la fenêtre et allait

tranquillement se coucher.

Les choses pourtant s'envenimèrent au point qu'il se décida à un

grand parti, cassa aux gages Costecalde et ses deux séides, enleva

même au directeur son manteau de première classe, nommant à sa

place Beaumevieille, ancien horloger, pas plus fort peut-être en

culture que son prédécesseur, mais à coup sûr très honnête homme,

et merveilleusement secondé par Labranque, ancien fabricant de

toile cirée, et Rebuffat, _à la renommée des berlingots, _qui

remplaçaient comme sous-directeurs Rugimabaud et Barban. Le décret

fut affiché de très bonne heure sur la porte de la grande maison,

en sorte que Costecalde, sortant le matin pour aller à son bureau,

en reçut l'outrage en pleine figure. C'est alors qu'on put voir

combien Tartarin avait eu raison d'agir avec cette vigueur.

Dans l'affaire d'une heure ou deux surgirent et se dirigèrent vers

la Résidence une vingtaine peut-être de mécontents, tous armés

jusqu'aux yeux et criant:

«À bas le Gouverneur!... À mort!... Au Rhône!... Zou! Zou!...

Démission! Démission!»

Derrière la bande suivait maître Excourbaniès, hurlant plus fort

que tous les autres:

«Démission!... _Fen dé brut!... _Démission!...»

Malheureusement il pleuvait, et à verse, ce qui les obligeait de

tenir leur parapluie d'une main et leur fusil de l'autre. Du

reste, le gouvernement avait pris ses mesures.

Passé le Petit-Rhône, les insurgés arrivèrent devant le blockhaus,

et virent ceci:

Au premier étage, Tartarin s'encadrait dans sa fenêtre large

ouverte, avec son winchester à trente-deux coups, et derrière lui

ses fidèles chasseurs de casquettes ou de conserves, le marquis

des Espazettes au premier rang, des tireurs qui à trois cents pas

vous mettaient, en comptant quatre, leur balle dans le petit rond

d'étiquette d'une boite de pains-poires.

En bas, sous l'auvent du grand portail, le Père Bataillet, penché

sur sa caronade, n'attendait pour tirer que le signal du

Gouverneur.

Si formidable et si inattendu l'aspect de cette artillerie, mèche

allumée, que les révoltés reculèrent, et qu'Excourbaniès, par un

de ces brusques changements d'allures qui lui étaient habituels,

se mit à danser un pas frénétique, ce qu'il appelait cyniquement

la bamboula du succès, sous la fenêtre de Tartarin, rugissant tant

qu'il avait de souffle:

«Vive le Gouverneur!... Vive l'État de choses!... Faisons du

bruit!... Ah! ah! ah!»

Tartarin, du haut de son poste, le winchester toujours au poing,

lança d'une voix vibrante:

«Rentrons chez nous, messieurs les mécontents. L'eau tombe, et je

craindrais de vous retenir plus longtemps sous l'ondée.

«Dès demain, nous allons réunir notre bon peuple dans ses comices

et demander à la nation si elle veut encore de nous. Jusque-là,

qu'on se tienne calme, ou gare dessous!»

On vota dès le lendemain, et l'ancien «État de choses» fut réélu à

une majorité écrasante.

Quelques jours après, comme contraste à toute cette agitation,

avait lieu le baptême de la jeune Likiriki, la petite princesse

papouane, la fille du roi Négonko, élevée par le Révérend Père

Bataillet, qui avait achevé l'oeuvre de conversion commencée par

le Père Vezole, «Dieu soit loué!»

C'était vraiment une délicieuse petite singesse, bien roulée, bien

moulée, et souple, et rebondie, cette princesse à peau jaune,

parée de ses colliers de corail, de sa robe à rayures bleues

confectionnée par Mlle Tournatoire.

Pour parrain le Gouverneur, et pour marraine Mme Franquebalme.

On la baptisa sous les noms de Marthe-Marie-Tartarine. Seulement,

à cause de l'épouvantable temps qu'il faisait ce jour-là, ainsi

que la veille, du reste, et les jours suivants, le baptême ne put

avoir lieu à Sainte-Marthe des Lataniers, envahie par des torrents

d'eau sous son toit de feuillage depuis longtemps effondré.

On se réunit pour la cérémonie dans le salon de la grande maison,

et vous pensez quels souvenirs remués par ce baptême au coeur du

tendre Pascalon, se revoyant parrain avec sa Clorinde.

À ce passage de son journal, que nous ne faisons que résumer, il y

a ici une trace de larmes et ces mots tout délavés:

«Pauvre de moi et pauvre d'elle!»

Et c'est au lendemain du baptême de Likiriki qu'eut lieu

l'épouvantable catastrophe... Mais les faits deviennent trop

graves: laissons la parole au Mémorial.

Chapitre IV

_SUITE DU MÉMORIAL DE PASCALON._

_4 décembre. _-Aujourd'hui, deuxième dimanche de l'avent, le

sacristain Galoffre, inspecteur de la marine, s'en venant comme

tous les matins visiter la chaloupe, ne l'a plus trouvée.

L'anneau, la chaîne, tout était arraché le bateau, disparu.

Il a cru d'abord à quelque nouveau tour de Négonko et de sa bande,

dont nous continuons à nous méfier; mais dans le trou laissé par

l'arrachement de l'anneau s'étalait, toute trempée d'eau et salie

de boue, une large enveloppe à l'adresse du Gouverneur.

Cette enveloppe contenait les cartes P. P. C. de Costecalde, de

Barban et de Rugimabaud; sur la carte de Barban avaient également

signé et pris congé quatre miliciens Caissargue, Bouillargue,

Truphénus et Roquetaillade.

Depuis quelques jours la chaloupe se trouvait toute prête, garnie

de provisions, en vue d'une nouvelle expédition projetée par le R.

P. Bataillet.

Les misérables ont profité de cette aubaine. Ils ont tout emporté,

même la boussole, et leurs fusils par-dessus le marché.

Et dire que les trois premiers sont mariés, qu'ils laissent

derrière eux des femmes et une tapée d'enfants! Les femmes passe

encore de les abandonner ainsi, mais des enfants!

Le sentiment général de la colonie à la suite de cet événement,

une grande stupeur.

Tant qu'on avait la chaloupe, il restait l'espoir de gagner le

continent d'île en île, on croyait à la possibilité d'aller

chercher du secours; maintenant, il semble que ce soit les ponts

coupés avec le restant du monde.

Le Père Bataillet est entré dans une colère terrible, appelant

tous les feux du ciel sur ces bandits, voleurs, déserteurs et pis

encore. Excourbaniès, lui, allait partout criant qu'on aurait dû

les fusiller comme des singes verts et qu'il fallait, à titre de

représailles, passer par les armes leurs femmes et leurs enfants.

Le Gouverneur, seul, a gardé tout son sang-froid:

«Ne nous emballons pas, disait-il. Après tout, ce sont des

Tarasconnais encore. Plaignons-les, songeons aux dangers qu'ils

vont courir. Truphénus seul parmi eux a quelques notions de la

voile.»

Puis, cette belle pensée lui est venue de faire des enfants

abandonnés les pupilles de la colonie.

Au fond, je le crois très heureux d'être débarrassé de son ennemi

mortel et de ses acolytes.

Dans la journée, Son Excellence m'a dicté l'ordre du jour suivant,

qui a été affiché en ville:

ORDRE

_Nous, Tartarin, gouverneur de Port-Tarascon et dépendances,

grand cordon de l'ordre, etc., etc..._

_Recommandons le plus grand calme à la population._

_Les coupables seront poursuivis avec activité et soumis à toutes

les sévérités de la loi._

_Le Directeur de l'artillerie et de la marine est chargé de

l'exécution du présent décret._

En post-scriptum, pour répondre à certains mauvais bruits qui

couraient depuis quelque temps, il m'a fait ajouter: _L'ail ne

manquera pas._

_6 décembre. -- _L'ordre du Gouverneur a produit en ville le

meilleur effet. On aurait bien pu se faire cette réflexion:

Poursuivre les coupables? Comment? Par où? Avec quoi? Mais ce

n'est pas pour rien qu'un proverbe dit chez nous:

«L'homme par la parole et le boeuf par les cornes.»

La race tarasconnaise est si sensible aux belles phrases que

personne n'a mis la parole du Gouverneur en doute.

Un rayon de soleil entre deux averses est arrivé par là-dessus et

voilà tout le monde ravi: sur le Tour-de-Ville ce sont des danses

et des rires. Ah! le joli peuple, et vraiment commode à manier!

_10 décembre. -- _Un honneur inouï m'arrive: je suis promu grand

de première classe.

Trouvé le brevet ce matin à déjeuner sous mon assiette. Le

Gouverneur s'est montré très heureux d'avoir pu m'accorder cette

haute distinction; Franquebalme, Beaumevieille, le Révérend, ont

paru aussi enchantés que moi-même de la nouvelle dignité qui me

fait leur égal.

Le soir, descendu chez les des Espazettes, où la nouvelle était

déjà connue. Le marquis m'a donné l'accolade devant Clorinde,

toute rouge de plaisir. La marquise seule semblait indifférente à

mes nouveaux honneurs. Pour elle, ce manteau de grand ne me relève

pas encore de ma roture. Que lui faudrait-il donc?... De première

classe!... Et à mon âge!...

_14 décembre. -- _Il se passe quelque chose d'extraordinaire au

Gouvernement, de si extraordinaire que j'ose à peine le confier à

ce registre.

Le Gouverneur a un sentiment!

Et pour qui? Je vous le donne en mille. Pour se petite filleule,

la princesse Likiriki!

Lui, Tartarin, notre grand Tartarin, qui a refusé tant de beaux

partis, ne voulant d'autre épouse que la gloire, épris d'une

singesse! Singesse de sang royal, je veux bien, régénérée par

l'eau du baptême, mais restée sauvage en dessous, menteuse,

gourmande, chapardeuse, et si cocasse de moeurs et d'habitudes!

des costumes en loques, toujours en haut de quelque cocotier dès

qu'il ne pleut pas, s'amusant à jeter sur les crânes dénudés de

nos anciens des noix dures comme des cailloux. Elle a manqué ainsi

d'assommer le vénérable Miégeville.

Puis l'écart entre leurs deux âges. Tartarin a bien soixante ans;

il grisonne, il prend du corps. Elle, douze à quinze ans, au plus;

l'âge de la petite Fleurance dans la chanson de chez nous:

_L'a prise si jeunette,_

_Ne sait se ceinturer._

Et c'est cette fillette, ce sauvageon des îles, que nous aurions

pour souveraine!

Depuis longtemps, j'avais noté certains indices. Ainsi les

indulgences du Gouverneur pour le père, ce vieux bandit de

Négonko, qu'il invitait souvent à notre table, malgré la

malpropreté de ce hideux gorille, mangeant avec ses doigts, se

gavant d'eau-de-vie jusqu'à rouler sous sa chaise.

Tartarin traitait tout cela de «bonne gaieté cordiale», et si la

petite princesse, à l'exemple de son père, se livrait à quelque

fantaisie bizarre à nous donner froid dans le dos à tous, notre

bon maître souriait, la couvait d'un regard paternel qui demandait

grâce pour elle et disait:

«C'est une enfant...»

Tant bien, malgré ces symptômes, d'autres plus probants encore, je

n'y voulais pas croire; mais le doute ne m'est plus permis.

_18_ _décembre. -- _Ce matin, au conseil, le Gouverneur s'est

ouvert à nous de son projet de mariage avec la petite princesse.

Il a prétexté la politique, parlé d'un mariage de convenances, des

intérêts de la colonie: Port-Tarascon était isolé, perdu dans

l'Océan, sans alliances. En épousant la fille d'un roi papoua, il

nous amenait une flotte, une armée.

Personne dans le conseil n'a fait d'objection.

Excourbaniès, le premier, s'est élancé, trépignant d'enthousiasme

«Bravo!... Parfait!... À quand la noce?... Ah! ah! ah!...» Ce

soir, en ville, qui sait ce qu'il va répandre d'infamies.

Cicéron Franquebalme, par habitude, a dévidé ses implacables

raisonnements sur le pour et sur le contre, «que si d'une part la

colonie..., il convient de dire que d'autre part..., toutefois et

quantes... _verum enim vero...»_, et finalement il s'est rangé à

l'opinion du Gouverneur.

Beaumevieille et Tournatoire ont emboîté le pas derrière lui.

Quant au Père Bataillet, il semblait au fait de l'histoire, et n'a

pas protesté.

Le comique, c'était les figures hypocrites que nous avions tous,

feignant de croire aux intérêts coloniaux invoqués par Tartarin,

au milieu d'un grand silence approbateur.

Tout à coup ses bons yeux se sont mouillés de larmes gaies, et il

nous a dit très doucement:

«Et puis, voyez, mes amis, ce n'est pas tout ça..., moi je l'aime,

cette petite.» C'était si simple, si touchant, que nous avons eu

tous le coeur retourné. «Hé! faites donc, monsieur le Gouverneur,

faites donc» et on l'entourait, on lui serrait les mains.

_20_ _décembre. -- _Le projet du Gouverneur est très discuté en

ville, moins sévèrement jugé cependant que je n'aurais cru. Les

hommes en parlent gaiement, à la tarasconnaise, avec la pointe de

malice qu'on met chez nous aux choses de l'amour.

Les femmes sont généralement plus hostiles, le groupe de Mlle

Tournatoire surtout. Puisqu'il voulait se marier, pourquoi ne pas

choisir dans la nation? Beaucoup en parlant ainsi pensent à elles-

mêmes ou à leurs demoiselles.

Excourbaniès, venu en ville dans la soirée, s'est mis du parti des

dames et montrait les côtés faibles du mariage: ce beau-père sans

tenue, ivrogne, cannibale; puis la fiancée elle-même ayant selon

toute vraisemblance, mangé du Tarasconnais. Tartarin aurait dû

plus y réfléchir.

En entendant parler ce traître, je sentais la colère qui me

montait et je suis sorti du salon bien vite, tant j'avais peur de

lui envoyer un emplâtre dans la figure. On a le sang vif à

Tarascon, outre!

Quitté de là, entré chez les des Espazettes. La marquise bien

faible, toujours couchée, pauvre femme, répugnant toujours la

soupe à l'ail de Tournatoire, m'a dit, sitôt qu'elle m'a vu «Hé

bien, monsieur le chambellan, y aura-t-il des dames du palais près

de la nouvelle reine?» Elle voulait rire; mais tout de suite

l'idée m'est venue qu'il y avait là quelque chose pour nous.

Demoiselle d'honneur ou dame du palais, Clorinde habiterait la

Résidence, on pourrait se voir à toute heure... Un tel bonheur

serait-il possible!

À mon retour, le Gouverneur venait de se coucher, mais je n'ai pas

voulu attendre au lendemain pour l'entretenir de mon projet, qu'il

a trouvé de bonne politique. Resté très tard près de son lit à

causer avec lui de ses amours et des miennes.

_25 décembre. -- _Hier soir, veille de Noël, toute la colonie se

réunissait dans le grand salon, le Gouvernement, les dignitaires,

et nous avons célébré notre belle fête provençale à cinq mille

lieues de la patrie.

Le Père Bataillet a dit la messe de minuit, puis on a posé le

_cache-feu. _C'est une bûche de bois que le plus vieux de

l'assistance promène autour de la salle et jette dans le feu en

l'arrosant de vin blanc.

La princesse Likiriki était là, très amusée de la cérémonie, et

des nougats, des coques, des estévenons, et mille friandises

locales dont l'ingénieux pâtissier Bouffartigue avait paré la

table.

On a chanté de vieux noëls:

_Voici le roi Maure_

_Avec ses yeux tout trévirés;_

_L'enfant Jésus pleure,_

_Le roi n'ose plus entrer_

Ces chants, les gâteaux, le grand feu autour duquel on faisait

cercle, tout cela nous rappelait le pays, malgré le bruit d'eau

qu'on entendait sur le toit et les parapluies ouverts dans le

salon à cause des fissures.

À un moment, le Père Bataillet a entonné sur l'harmonium la belle

chanson de Frédéric Mistral, _Jean de Tarascon pris par les

corsaires, _l'histoire d'un Tarasconnais tombé aux mains des

Turcs, prenant le turban sans vergogne et tout près d'épouser la

fille du pacha quand il entend sur le rivage chanter en provençal

les matelots d'une barque tarasconnaise. Alors, _Comme l'eau

jaillit sous un coup de rame -- un grand flot de larmes -- crève

son coeur dur; -- le despatrié pense à la patrie, -- et se

désespère -- d'être avec les Turcs._

À ce vers _comme l'eau jaillit sous un coup de rame, _un sanglot

nous a tous secoués. Le Gouverneur lui-même buvait ses larmes, la

tête renversée, et on voyait le grand cordon de l'Ordre qui se

soulevait sur sa poitrine d'athlète. Voilà qui va changer peut-

être bien des choses, rien que cette chanson du grand Mistral.

_29_ _décembre. -- _Aujourd'hui, à dix heures du matin, mariage

de S. Exc. Tartarin, gouverneur de Port-Tarascon, avec la

princesse royale Négonko.

Ont signé au contrat: S. M. Négonko, qui a fait une croix pour

paraphe, les directeurs et les grands dignitaires de la colonie,

puis la messe a été dite dans le grand salon.

Cérémonie très simple, très digne, les miliciens en armes, tout le

monde en grand costume. Seul Négonko faisait tache. Son attitude

comme roi et comme père a été déplorable.

Rien à dire de la princesse, très jolie dans sa robe blanche et sa

parure de corail.

Le soir, grande fête, double ration de vivres, coups de canon,

salves de nos tireurs de conserves, et des vivats, des chants, une

joie universelle.

Et il pleut!... Et il en tombe!...

Chapitre V

_Apparition du duc de Mons -- L'île bombardée -- Ce n'était pas

le duc de Mons. -- Amenez le drapeau, coquin de sort! -- Douze

heures aux Tarasconnais pour évacuer l'île sans bateau. -- À la

table de Tartarin, tous jurent de suivre leur Gouverneur dans sa

captivité._

_«Vé! Vé!... _Un navire!... Un navire dans la rade.»

À ce cri poussé un matin par le milicien Berdoulat, en train de

chercher des oeufs de tortue sous une pluie battante, les colons

de Port-Tarascon se montrèrent aux ouvertures de leur arche

envasée, et en même temps que mille cris répercutaient le cri de

Berdoulat:

«Un navire, _vé! vé_!_ _un navire!» par les fenêtres, par les

portes, gambadant, cabriolant comme une pantomime anglaise, la

foule se précipitait sur la plage, qu'elle emplissait d'un

mugissement de veaux marins.

Le Gouverneur, averti, accourut aussitôt et, tout en achevant de

boutonner sa jaquette, il rayonnait sous le ciel ruisselant au

milieu de son peuple en parapluies:

«Hé bien, mes enfants, quand je vous le disais qu'il

reviendrait!... C'est le duc!...

-- Le duc?

-- Qui voulez-vous que ce soit? Hé! Oui, notre brave duc de Mons,

qui vient ravitailler sa colonie, nous apporter les armes, les

instruments et les bras de rafataille que je n'ai jamais cessé de

lui réclamer.

Il fallait voir, à ce moment, les figures effarées de ceux qui

s'étaient le plus indignés contre le «sale Belge», car tous

n'avaient pas l'impudence d'Excourbaniès criant et tourbillonnant

sur la plage «Vive le duc de Mons! Ah! ah! ah!... Vive notre

sauveur!...»

Pendant ce temps, un grand steamer, haut sur l'eau, imposant,

s'avançait dans la rade. Il siffla, cracha sa vapeur, laissa

tomber son ancre retentissante, mais très loin du rivage à cause

des coraux, puis resta là, immobile sous la pluie et dans le

silence.

Les colons commençaient à s'étonner du peu d'empressement que

mettaient les gens du navire à répondre à leurs acclamations, à

leurs signaux de parapluies et de chapeaux agités. Il leur

semblait froid, le noble duc.

«Différemment, il n'est peut-être pas sûr que c'est nous.

-- Ou bien nous en veut-il du mal qu'on a dit de lui.

-- Du mal? Moi je n'en ai jamais dit.

-- Ni moi certes.

-- Moi, pas davantage...»

Tartarin, au milieu de la confusion, ne perdit pas la tête. Il

donna l'ordre d'agiter le drapeau au faîte de la Résidence et

d'assurer les couleurs d'un coup de canon.

Le coup partit, les couleurs tarasconnaises ondoyèrent dans l'air.

Au même instant une effroyable détonation remplit la rade,

enveloppant le navire d'un nuage de lourde fumée, tandis qu'une

espèce d'oiseau noir, passant au-dessus des têtes avec un

sifflement rauque, venait s'abattre sur le toit du magasin qu'il

écorna.

Il y eut d'abord un mouvement de stupeur.

«Mais ils nous ti!... tirent dessus!» clama Pascalon.

À l'exemple du Gouverneur, toute la colonie s'était jetée à plat

ventre sur la rive.

«Alors, ce ne serait donc pas le duc,» disait tout bas Tartarin à

Cicéron Franquebalme, lequel, affalé dans la boue près de lui,

crut devoir entamer une de ses discussions rigoureuses..., «que si

d'une part il était supposable..., d'autre part on pouvait se dire

aussi...»

L'arrivée d'un nouvel obus interrompit son raisonnement. Pour le

coup, le Père Bataillet bondit, et d'une voix furibonde appela le

sacristain Galoffre, son garde d'artillerie, disant qu'à eux deux

ils allaient riposter avec la caronade.

«Je vous le défends bien, par exemple, lui cria Tartarin. Quelle

imprudence!...Tenez-le, vous autres..., empêchez-le...» Torquebiau

et Galoffre lui-même prirent le Révérend chacun par un bras et le

forcèrent à se coucher comme tout le monde, au moment où le

troisième coup de canon partait du navire, toujours dans la

direction du drapeau tarasconnais. Visiblement on en voulait aux

couleurs nationales. Tartarin le comprit; il comprit aussi que, le

drapeau disparu, les obus cesseraient de pleuvoir; et, de toute la

puissance de ses poumons, il mugit:

«Amenez le drapeau, coquin de sort!»

Aussitôt, tous de crier comme lui:

«Amenez le drapeau!... Amenez donc le drapeau!...» Mais personne

ne l'amenait, ni colons ni miliciens ne se souciant de grimper là-

haut pour cette dangereuse besogne. Ce fut encore la fille Alric

qui se dévoua. Elle _échela _le toit et mit bas le malencontreux

pavillon. Alors seulement le steamer cessa de tirer.

Quelques instants, après, deux chaloupes chargées de soldats, dont

on voyait de loin étinceler les armes, se détachaient du navire et

s'avançaient vers le rivage au rythme des grands avirons des

vaisseaux d'État. À mesure qu'elles approchaient; on pouvait

distinguer les couleurs anglaises traînant à l'arrière dans le

sillage d'écume.

Port-Tarascon: Dernières aventures de l'illustre Tartarin · 第 6 / 11 段