m'achever, la pluie tombe depuis ce matin, tombe sans arrêt,
rayant tout, noyant tout, mettant un voile gris sur les choses.
Bézuquet n'avait pas menti. Il pleut, à Port-Tarascon, il pleut...
La pluie vous entoure de partout, vous enferme comme dans un
grillage serré de cage à cigales. Plus d'horizons. La pluie, rien
que la pluie. Elle inonde la terre, elle crible la mer, qui mêle à
la pluie tombante une pluie remontante d'éclaboussures et
d'embruns...
_3_ _octobre. -- _Le mot du Gouverneur était juste nous manquons
un peu trop de _rafataille_! Moins de quartiers de noblesse, moins
de grands dignitaires, et quelques plombiers, maçons, couvreurs,
charpentiers de plus, tout irait mieux dans la colonie.
Cette nuit, avec la pluie continue, ces trombes d'eau
irrésistibles, le toit de la grande maison a crevé et une
inondation s'est produite en ville. Toute la matinée, plaintes sur
plaintes, va-et-vient incessant de la ville au Gouvernement.
Les bureaux se sont rejeté la responsabilité des uns aux autres.
Les cultures ont dit que l'affaire regardait le secrétariat, le
secrétariat soutenait que c'était une question relevant de la
santé; celle-ci a renvoyé les plaignants à la marine parce qu'il
s'agissait de travaux de charpente.
En ville, ils s'en prenaient à l'État de choses, et ne
décoléraient pas.
Pendant ce temps, la fissure s'élargissait, l'eau tombait en
cascade du toit, et dans toutes les cabines on ne voyait que des
gens avec des parapluies ouverts, qui se chamaillaient, criaient,
accusaient le Gouvernement, inondés et furieux.
Heureusement que nous n'en manquons pas, de parapluies! Dans nos
pacotilles d'objets pour échanges avec les sauvages, il y en avait
une grande quantité, presque autant que de colliers de chiens.
Pour en finir avec l'inondation, c'est une fille Alric, au service
de Mlle Tournatoire, qui a échelé le toit et cloué dessus une
feuille de zinc empruntée au magasin. Le Gouverneur m'a chargé de
lui écrire une lettre de félicitations.
Si je consigne ici l'incident, c'est parce que dans cette
circonstance la faiblesse de la colonie m'est apparue.
Administration excellente, zélée, compliquée même, et bien
française; mais, pour coloniser, les forces manquent: plus de
paperasses que de bras.
Je suis aussi frappé d'une chose, c'est que chacun de nos gros
bonnets se trouve chargé de la besogne à laquelle il était le
moins apte et préparé. Voilà l'armurier Costecalde qui a passé sa
vie au milieu des pistolets, des Lefaucheux, de tous les engins de
chasse, il est directeur des cultures. Excourbaniès n'avait pas
son pareil pour fabriquer le saucisson d'Arles, hé bien, depuis
l'accident de Bravida, on l'a fait directeur de la guerre et chef
des milices. Le Père Bataillet a pris l'artillerie et la marine,
parce qu'il a l'humeur belliqueuse, mais en définitive, ce qu'il
sait le mieux encore, c'est dire la messe et raconter des
histoires.
En ville, la même chose. Nous avons là un tas de braves gens,
petits rentiers, marchands de rouennerie, épiciers, pâtissiers,
qui possèdent des hectares et ne savent qu'en faire, n'ayant pas
la moindre notion de culture.
Je ne vois guère que le Gouverneur qui connaisse vraiment son
affaire. Ah! celui-là, il sait tout, il a tout vu, tout lu, se
représente surtout les choses avec une vivacité!...
Malheureusement il est trop bon et ne veut jamais croire au mal.
Ainsi encore maintenant il a confiance au Belge, à ce scélérat, à
cet imposteur de duc de Mons; il espère encore le voir arriver
avec des colons, des provisions, et tous les jours quand j'entre
dans sa chambre, son premier mot est:
«Pas de navire en vue, ce matin, Pascalon?...»
Et dire qu'un homme aussi bienveillant, un si excellent
Gouverneur, a des ennemis! Oui, des ennemis déjà, il le sait et ne
fait qu'en rire. C'est tout naturel qu'on m'en veuille, me dit-il
quelquefois, puisque je suis l'État de choses.»
_8_ _octobre. _- Passé la matinée à établir un tableau de
recensement que je donne ici. Ce document sur l'origine de la
colonie aura cela d'intéressant qu'il a été dressé par un des
fondateurs, un des ouvriers de la première heure. En regard de
chaque nom, mis une petite note afin de bien connaître ceux qui
sont pour ou contre le Gouverneur. Ne figurent sur cette liste ni
les femmes ni les enfants, parce qu'ils ne votent pas.
Colonie de Port-Tarascon
TABLEAU DE RECENSEMENT[6]
NOMS -- TITRES ET QUALITÉS -- OBSERVATIONS
S. Ex. Tartarin -- Gouverneur, grand cordon de l'ordre
Testanière (Pascal dit Pascalon) -- Directeur du secrétariat,
grand de 2e classe -- Excellent, si j'ose le dire
R. P. Bataillet -- Directeur de l'artillerie et de la Marine,
Chapelain du Gouverneur et grand de 1e classe -- Pense bien mais
exalté
Excourbaniès (Spiridion) -- Directeur de la guerre, chef des
milices et de l'orphéon, grand de 1e classe -- À surveiller
Dr Tournatoire -- Directeur de la Santé, médecin en chef de la
colonie, grand de 1e classe -- Excellent
Costecalde (Fabius) -- Directeur des cultures, grand de 1e classe
-- Exécrable
Franquebalme (Cicéron) -- Directeur de la justice, grand de 1e
classe -- Très bon mais ennuyeux
Torquebiau (Marius) -- Sous-directeur au secrétariat, grand de 2e
classe -- Bon
Bézuquet (Ferdinand) -- Sous-directeur à la santé, médecin adjoint
et pharmacien de la colonie
Galoffre -- Sacristain et garde d'artillerie -- Très bon
Rugimabaud (Antonin)/Barban (Sénèque) -- Attaché au service des
cultures -- Très mauvais
Marquis des Espazettes -- lieutenant de la milice -- Bon
Baumevieille (Dosithée)/Caussemille (Timothée)/Escaras -- Colon --
Bon
Barafort (Alphonse) -- Colon -- Douteux
Rabinat (marin) -- Colon -- Bon
Coudougnan (marin)/ Roumengas (marin) -- Colon -- Douteux
Douladour (marin)/Miègeville (marin)/ Mainfort (marin)/ Bousquet
(marin)/ Lafranque (marin) / Traversière -- Colon -- Bon
Bouffartigue(Néron) -- Patissier -- Bon
Pertus -- Cafetier -- Très mauvais
Rebuffat -- Confiseur -- Bon
Berdoulat (Marc) -- Tambour -- Bon
Fourcade -- Clairon -- Bon
Bécoulet -- Clairon -- Mauvais
Vézanet -- milicien -- Douteux
Malbos -- Milicient -- Bon
Caissargue/ Bouillargue -- milicien -- Très mauvais
Habidos/Trouhias/ Reyranglade/Tolozan -- Milicien -- Bon
Margouty/ Prou -- Milicien -- Douteux
Trouche -- Milicien -- Bon
Sève -- Milicien -- Douteux
Sorgue -- Milicien -- Bon
Cade/Puech/Bosc -- Milicien -- Très bon
Jouve -- Milicien -- Bon
Truphénus/ Roquetaillade/Barbusse -- Milicien -- Exécrable
Barbouin -- Milicien -- Mauvais
Rougnonas/Saucine -- Milicien -- Très bon
Sauze/Roure/Barbigal -- Milicien -- Bon
Merinjane -- Milicien -- Douteux
Ventebren -- Milicien -- Bon
Gavot -- Milicien -- Mauvais
Marc-Aurelle -- Milicien -- Très bon
Coq de Mer/Ponge (aîné)/Gargas/Lapalud/Bezouce -- Orphéoniste --
Bon
Ponge (jeune) -- Orphéoniste -- Mauvais
Picheral -- Orphéoniste -- Bon
Mézoule/Oustalet/Terron (Marc-Antoine) -- Chasseur -- Bon
_10_ _octobre. _- Le marquis des Espazettes et quelques adroits
tireurs, ne pouvant plus sortir à cause de la pluie, avaient
imaginé d'installer des cibles en vieilles boites de fer-blanc,
récipients de conserves de thon, de sardines ou de pains-poires,
et toute la journée ils tiraient là-dessus par les fenêtres.
Nos anciens chasseurs de casquettes, maintenant que casques et
casquettes sont trop difficiles à renouveler, passaient ainsi
chasseurs de conserves. Excellent exercice en soi. Mais Costecalde
ayant persuadé au Gouverneur que cela entraînait un trop grand
gaspillage de poudre, un décret vient de paraître interdisant le
tir des boites. Les chasseurs de conserves sont furieux, la
noblesse boude; seuls Costecalde et sa bande se frottent les
mains.
Mais enfin que peut-on lui reprocher, à notre pauvre Gouverneur?
Ce scélérat de Belge l'a trompé comme nous. Est-ce de sa faute
s'il pleut toujours, si l'on ne peut pas faire courir des boeufs à
cause du mauvais temps?
C'est comme un sort sur ces malheureuses courses, que nos
Tarasconnais se réjouissaient tant de trouver ici; on avait amené
tout exprès quelques vaches et un taureau de Camargue, le _Romain,
_fameux dans les fêtes votives du Midi. À cause des pluies, qui ne
permettaient pas de les laisser au pâturage, on tenait les bêtes
dans une écurie, mais voilà que, sans qu'on sache comment. - Je ne
serais pas étonné qu'il y ait encore du Costecalde là-dessous, -
le _Romain _s'est échappé.
Maintenant il bat la forêt, il est devenu sauvage, un vrai bison.
Et c'est lui qui met en fuite et fait courir le monde, au lieu
qu'on le fasse courir. Est-ce encore la faute de notre Tartarin?
Chapitre II
_Les courses de taureaux à Port-Tarascon. -- Aventures et
combats. -- Arrivée du roi Négonko et de sa fille Likiriki. -
Tartarin frotte son nez contre le nez du roi. -- Un grand
diplomate._
Jour par jour, page à page, avec la minutie des grises rayures de
la pluie, avec la monotonie terne et désespérante de son embue sur
la rade, le «mémorial» que nous avons sous les yeux continue la
chronique de la colonie; mais, craignant de fatiguer le lecteur,
nous allons résumer le journal de l'ami Pascalon.
Les rapports se tendant de plus en plus entre la ville et le
Gouvernement, pour essayer de rattraper sa popularité Tartarin
décida d'organiser enfin les courses de taureaux, pas avec le
_Romain, _bien entendu, qui tenait toujours le maquis, mais avec
les trois vaches qui restaient.
Bien étiques, bien maigres, ces trois malheureuses Camarguaises
habituées au plein air, au grand soleil, et recluses dans une
humide et sombre écurie depuis leur arrivée à Port-Tarascon!
N'importe! Cela valait mieux que rien. D'avance, sur un terrain de
sable au bord de la mer où s'exerçait la milice d'habitude, une
estrade avait été dressée, le cirque établi au moyen de piquets et
de cordes tendues.
On profita d'une entre-lueur de beau temps, et l'État de choses,
chamarré, entouré de ses dignitaires en grand costume, prit place
sur l'estrade, pendant que colons, miliciens, leurs dames,
demoiselles et servantes, se tassaient autour des cordes, et que
les petits couraient dans le rond en criant _«Té!... Té!... _les
boeufs_...»_
Oubliés en ce moment les ennuis des longs jours pluvieux, oubliés
les griefs contre le Belge, le sale Belge _«Té!... Té!... _les
boeufs_...» _Rien que ce cri les grisait tous de joie.
Soudain un roulement de tambours. C'était le signal. Le cirque
envahi se vida en un clin d'oeil et une des bêtes entra dans la
lice, accueillie par de frénétiques hourras. Elle n'avait rien de
terrible. Une pauvre vache efflanquée, effarée, qui regardait
autour d'elle de ses gros yeux déshabitués de la lumière; elle se
planta au milieu du cirque et ne bougea plus, avec un long
meuglement plaintif, son flot de rubans entre les cornes, jusqu'à
ce que la foule indignée l'eût chassée de l'arène à coups de
triques.
Pour la seconde vache, ce fut bien une autre affaire. Rien ne put
la décider à sortir de l'écurie. On eut beau la pousser, la tirer,
par la queue, par les cornes, lui piquer le museau d'une pointe de
trident, impossible de lui faire passer la porte.
Alors, voyons la troisième. On la disait très méchante, celle-là,
très excitée. En effet, elle entra dans le cirque au galop,
creusant le sable de ses pieds fourchus, se fouettant les flancs
de sa queue, distribuant les coups de tête à droite et à
gauche..., Enfin on allait avoir une belle course!... Pas plus! La
bête prend son élan, franchit la corde, écarte la foule de ses
cornes baissées, et court tout droit se jeter dans la mer.
De l'eau jusqu'au jarret, puis jusqu'au garrot, elle avançait,
avançait toujours. Bientôt on ne vit plus que ses naseaux, le
croissant de ses deux cornes au-dessus de la mer. Elle resta là
jusqu'au soir, sinistre, silencieuse et toute la colonie, du
rivage, l'injuriait, la sifflait, lui jetait des pierres, sifflets
et huées dont le pauvre État de choses, descendu de son estrade,
avait bien aussi sa part.
Les courses manquées, il fallait un dérivatif à la mauvaise humeur
générale; le meilleur fut la guerre, une expédition contre le roi
Négonko. Le drôle, depuis la mort de Bravida, de Cambalalette, du
père Vézole et de tant d'autres braves Tarasconnais, s'était enfui
avec ses Papouas, et dès lors on n'avait plus entendu parler de
lui. Il habitait, disait-on, dans une île voisine, à deux ou trois
lieues au large, dont on distinguait les lignes confuses par les
jours clairs, mais invisible la plupart du temps derrière
l'horizon embrumé de pluies continuelles. Tartarin, d'humeur
pacifique, avait longtemps reculé devant une expédition, mais
cette fois la politique le décida.
La chaloupe mise en état, réparée, approvisionnée, ornée à l'avant
de la couleuvrine servie par le Père Bataillet et son sacristain
Galoffre, vingt miliciens bien armés embarquèrent sous les ordres
d'Excourbaniès et du marquis des Espazettes, et un matin on prit
la mer.
Leur absence dura trois jours, qui parurent bien longs à la
colonie. Puis, vers la fin du troisième jour, un coup de
couleuvrine entendu au large amena tout le monde sur le rivage, et
l'on vit arriver la chaloupe, ses voiles dehors, l'avant relevé,
d'une allure rapide, comme poussée par un vent de triomphe. Avant
même qu'elle eût atteint la plage, les cris joyeux de ceux qui la
montaient, le _«fén dé brut_» d'Excourbaniès, annonçaient de loin
le succès complet de l'expédition.
On avait tiré une vengeance éclatante des cannibales, brûlé des
tas de villages, tué au dire de chacun des milliers de Papouas. Le
chiffre variait, mais toujours énorme; les récits aussi
différaient; le certain, c'est qu'on ramenait cinq ou six
prisonniers de marque, parmi lesquels le roi Négonko lui-même et
sa fille Likiriki, conduits au Gouvernement au milieu des ovations
que la foule faisait aux vainqueurs.
Les miliciens défilaient, portant, comme les soldats de Christophe
Colomb au retour de la découverte du Nouveau-Monde, toutes sortes
d'objets étranges, plumes éclatantes, peaux de bêtes, armes et
défroques de sauvages. Mais on se pressait surtout sur le passage
des prisonniers. Les bons Tarasconnais les examinaient avec une
curiosité haineuse. Le Père Bataillet avait fait jeter sur leur
nudité moricaude quelques couvertures dont ils s'enveloppaient à
demi; et de les voir ainsi affublés, de se dire qu'ils avaient
mangé le Père Vezole, le notaire Cambalalette et tant d'autres, on
sentait le même frémissement de répulsion que devant des boas de
ménagerie digérant sous les plis de leur litière de laine. Le roi
Négonko marchait le premier, long vieux noir au gros ventre
d'enfant de lait, coiffé comme d'une calotte par une chevelure
crépue et toute blanche, une pipe en terre rouge de Marseille
pendue à son bras gauche par une ficelle. Près de lui la petite
Likiriki, aux yeux luisants de diablotin, parée de colliers de
corail et de bracelets de coquillages rosés. Après eux de grands
singes noirs à longs bras, grimaçant d'horribles sourires à dents
pointues.
On se permit d'abord quelques plaisanteries, on disait:
«Voilà de l'ouvrage pour Mlle Tournatoire», et la bonne vieille
demoiselle, reprise par son idée fixe, songeait, en effet, à
habiller tous ces sauvages; mais la curiosité se tourna bientôt en
fureur au souvenir des compatriotes mangés par les cannibales.
Des clameurs:
«À mort... à mort!... zou!...» se firent entendre. Excourbaniès,
pour se donner l'air plus militaire, avait repris le mot de
Scrapouchinat et criait «qu'il fallait les fusiller tous comme des
singes verts!»
Tartarin se tourna vers lui, et du geste arrêtant ce furieux:
«Spiridion, dit-il, respectons les lois de la guerre.»
Ne vous extasiez pas trop cette belle parole masquait un acte
politique.
Défenseur acharné du duc de Mons, au fond Tartarin gardait un
doute. Si tout de même il avait eu affaire à un filou! Le traité
que de Mons disait avoir passé avec le roi Négonko pour l'achat de
l'île serait alors faux comme le reste, le territoire ne leur
appartiendrait pas. Les bons pour hectares ne seraient que des
papiers sans valeur.
Aussi le Gouverneur, bien loin de songer à fusiller ses
prisonniers comme des «singes verts». fit-il au roi papoua une
réception solennelle.
Il savait comment s'y prendre, ayant lu tous les récits des
navigateurs, connaissant par coeur Cook, Bougainville,
d'Entrecasteaux.
Il s'approcha du roi et frotta son nez contre le sien. Le sauvage
parut très surpris, car cet usage n'existait plus depuis longtemps
chez ces peuplades. Pourtant le roi se laissa faire, croyant sans
doute à quelque tradition tarasconnaise; et les autres
prisonniers, voyant cela, même la petite Likiriki qui n'avait
qu'un petit nez de chat, presque pas de nez du tout, voulurent
absolument exécuter la même cérémonie avec Tartarin.
Quand on se fut bien frotté le nez, il s'agit d'entrer en
communication par la parole avec ces animaux. Le Père Bataillet
leur parla d'abord son papoua de par là-bas, mais comme ce n'était
pas le papoua de par ici, naturellement ils n'y comprirent goutte.
Cicéron Franquebalme, qui savait à peu près l'anglais, essaya de
cette langue. Excourbaniès leur bredouilla quelques mots
d'espagnol, mais sans plus de succès l'un que l'autre.
«Faisons-les toujours manger,» dit alors Tartarin.
On ouvrit quelques boites de thon. Cette fois les sauvages
comprirent, se jetèrent aussitôt sur les conserves, et les
dévorèrent gloutonnement, vidant les boites, les nettoyant
jusqu'au fond avec leurs doigts ruisselants d'huile. Puis, après
de larges lampées d'eau-de-vie qu'il semblait aimer tout
particulièrement, le roi, à la grande stupeur de Tartarin et des
autres, entonna d'une voix rauque:
_Dé brin o dé bran_
_Cabussaran_
_Dou fenestroun_
_De Tarascoun_
_Dedins lou Rosé_
Cette chanson tarasconnaise éructée par ce sauvage aux lèvres
lippues, aux dents noires de bétel, prenait une physionomie
fantastique et féroce. Mais comment Négonko savait-il le
tarasconnais?
Après un moment de stupéfaction, on s'expliqua.
Pendant les quelques mois de voisinage avec les infortunés
passagers de la _Farandole _et du _Lucifer, _les Papouas avaient
appris le parler des bords du Rhône; ils le dénaturaient bien un
peu mais, les gestes aidant, on pouvait parvenir à s'entendre.
Et l'on s'entendit.
Interrogé au sujet du duc de Mons, le roi Négonko déclara que de
ce blanc, ni de qui que ce fût de semblable jamais de sa vie il
n'avait entendu parler; Pareillement que l'île n'avait jamais été
vendue; Pareillement qu'il n'avait jamais eu de traité.
Jamais de traité!... Tartarin, sans s'émouvoir, en fit préparer
un, séance tenante.
L'érudit Franquebalme collabora pour beaucoup à la rédaction
sévère et minutieuse de ce document. Il y mit toute sa
connaissance de la loi, trouva de nombreux «attendu que...» et
avec son ciment romain en fit un tout solide et compact.
Le roi Négonko cédait l'île de Port-Tarascon moyennant un baril de
rhum, dix livres de tabac, deux parapluies de cotonnade et une
douzaine de colliers de chiens.
Un codicille ajouté au traité autorisait Négonko, sa fille et ses
compagnons à s'installer sur la côte occidentale de l'île, cette
partie où l'on n'allait jamais à cause du _Romain, _le fameux
taureau devenu bison, la seule bête dangereuse de la colonie.
Tout cela conclu en conférence secrète et enlevé en quelques
heures.
Ainsi, grâce à l'habileté diplomatique de Tartarin, les bons
d'hectares se trouvèrent valables, et représentèrent réellement
quelque chose, ce qui ne leur était jamais arrivé.
Chapitre III
_Il pleut toujours -- Invasion de maladies aqueuses -- La soupe à
l'ail. -- Ordre du gouverneur -- L'ail va manquer! -- L'ail ne
manquera pas. -- Le baptême de Likiriki..._
Cependant toujours la mouillure, toujours le ciel gris et l'eau
qui tombait, qui tombait... Le matin, en ville, on voyait
s'entrouvrir les fenêtres, des mains se tendre dehors:
«Il pleut?
-- Il pleut!...»
Il pleuvait continuellement, comme dans les récits de Bézuquet.
Pauvre Bézuquet! Malgré tant de misères endurées avec ceux de la
_Farandole _et du _Lucifer, _il était resté à Port-Tarascon
n'osant retourner en terre chrétienne à cause de son tatouage.
Redevenu pharmacien et aide-major de classe très infime sous les
ordres de Tournatoire, l'ancien gouverneur provisoire aimait
encore mieux cela que d'exhiber dans les pays civilisés sa figure
monstrueuse et ses mains toutes piquetées et carminées. Seulement
il se vengeait de ses malheurs en faisant à ses compagnons les
prédictions les plus sinistres. S'ils se plaignaient de la pluie,
de la boue, de la moisissure, il haussait les épaules:
«Attendez un peu... Vous en verrez bien d'autres!»
Et il ne se trompait pas. De vivre ainsi toujours trempés, par là-
dessus le manque de viandes fraîches, beaucoup tombèrent malades.
Les vaches étaient depuis longtemps mangées. On ne comptait plus
sur les chasseurs, quoiqu'il y eût parmi eux des tireurs très
adroits, tels que le marquis des Espazettes, et tous pénétrés des
principes de Tartarin, deux temps pour la caille, trois temps pour
la perdrix.
Le diable, c'est qu'il n'y avait ni perdrix, ni cailles, ni rien
de semblable, pas même de goélands ni de mouettes, aucun oiseau de
mer n'abordant jamais ce côté de l'île.
On ne rencontrait dans les excursions de chasse que quelques porcs
sauvages, mais si rares! ou des kangourous, d'un tir très
difficile à cause de leurs bonds sautillants.
Tartarin ne pouvait dire au juste combien il fallait compter pour
cet animal. Un jour le marquis des Espazettes l'interrogeant à ce
sujet, il répondit un peu au hasard:
«Comptez six, monsieur le marquis...»
Des Espazettes compta six et n'attrapa rien qu'un gros rhume sous
la pluie à torrents et indiscontinue.
«Il faudra que j'y aille moi-même,» dit Tartarin; mais il
remettait toujours la partie, à cause du mauvais temps, et la
venaison se faisait de plus en plus rare. Certainement les gros
lézards n'étaient pas mauvais, mais à force d'en manger on prenait
en horreur cette chair blanche et fade, dont le pâtissier
Bouffartigue faisait des conserves, d'après les procédés des
Pères-Blancs.
À cette privation de viande fraîche s'ajoutait le manque
d'exercice. Que faire dehors, sous cette pluie, dans les flaques
de boue qui les entouraient? Noyé, sombré, le Tour-de-Ville!
Quelques vaillants colons, Escarras, Douladour, Mainfort,
Roquetaillade, partaient parfois malgré l'averse pour aller bêcher
la terre; remuer leurs hectares, acharnés à des essais de
plantations qui produisaient des choses extraordinaires: dans la
chaleur humide de cette terre toujours trempée, les céleris en une
nuit devenaient des arbres gigantesques, et d'un dur! Les choux
aussi prenaient un développement phénoménal, mais tout en tiges,
longues comme des fûts de palmiers; quant aux pommes de terre et
aux carottes, il fallait y renoncer.
Bézuquet l'avait bien dit: rien ne venait ou tout venait trop.
À ces causes multiples de démoralisation, joignez le mal d'ennui,
le souvenir de la patrie si lointaine, le regret des chauds
_cagnards[7] _tarasconnais, le long des vieux remparts dorés de
lumière, et ne vous étonnez pas si le nombre des malades
augmentait chaque jour.
Heureusement pour eux que le directeur de la santé Tournatoire ne
croyait pas à la pharmacopée, et au lieu de droguer, de
_poutringuer _ses malades comme Bézuquet, leur ordonnait «une
bonne petite soupe à l'ail».
Et pas à dire: «mon bel ami!» jamais il ne manquait son coup.
Vous aviez des gens tout gonflés, sans voix ni souffle, qui
demandaient déjà le prêtre et le notaire. Arrivait la petite soupe
à l'ail, trois gousses dans un petit pot, trois cuillerées de
bonne huile d'olive avec une rôtie dessus, et ces gens qui ne
pouvaient plus parler commençaient par dire:
«_Outre!, _ça sent bon...»
Rien que l'odeur les revenait tout de suite.
Ils prenaient une assiette, deux assiettes, et à la troisième les
voilà debout, désenflés, la voix naturelle, puis le soir au salon
faisant leur partie de whist. Disons aussi que c'étaient tous des
Tarasconnais.