«Si vous fûtes _douloureusement _surpris ce matin en voyant que la

ville de Port-Tarascon n'existait que sur la carte, pensez si nous

autres de la _Farandole _et du _Lucifer, _en arrivant...

-- Pardon que je vous coupe, dit Tartarin en voyant les

sentinelles, à la lisière du bois, donner des signes d'inquiétude.

Je crois qu'il sera plus sage que vous fassiez votre récit à bord.

Ici, les cannibales peuvent nous surprendre.

-- Pas du tout... Votre fusillade les a mis en fuite... Ils ont

tous quitté l'île, et j'en ai profité pour m'évader.»

Tartarin insista. Il préférait le récit de Bézuquet à bord, devant

le grand Conseil réuni. La situation était trop grave.

On héla le canot, qui depuis le commencement de l'échauffourée se

tenait lâchement à distance, et l'on regagna le navire, où tout le

monde attendait avec angoisse le résultat de la première

reconnaissance.

Chapitre VII

_Continuez, Bézuquet... -- Le duc de Mons est-il ou non un

imposteur? -- L'avocat Franquebalme -- «Verum enim vero», le

«parce que du parce qu'est-ce». -- Un plébiscite. -- Le «Tutu-

panpan» disparaît à l'horizon._

Sinistre, cette odyssée des premiers occupants de Port-Tarascon,

racontée dans le salon du _Tutu-panpan, _devant le Conseil où

siégeait les Anciens, le Gouverneur, les Directeurs, les Grands de

première et de deuxième classe, le capitaine Scrapouchinat et son

état-major, tandis qu'en haut, sur le pont, les passagers,

fiévreux d'impatience et de curiosité, ne percevaient que le

bourdonnement soutenu de la basse-taille du pharmacien et les

violentes interruptions de son auditoire.

D'abord, sitôt l'embarquement, la _Farandole _à_ _peine sortie du

port de Marseille, Bompard, gouverneur provisoire et chef de

l'expédition, brusquement pris d'un mal étrange, de forme

contagieuse, disait-il, s'était fait descendre à terre, passant

ses pouvoirs à Bézuquet... Heureux Bompard!... On eût dit qu'il

devinait tout ce qui les attendait là-bas.

À Suez, trouvé le _Lucifer_ en trop mauvais état pour continuer sa

route et transbordé sa cargaison sur la _Farandole_ déjà bondée.

Ce qu'ils avaient souffert de la chaleur, sur ce damné navire!

Restait-on dehors, on fondait au soleil; si l'on descendait, on

étouffait, serrés les uns contre les autres.

Aussi, en arrivant à Port-Tarascon, malgré la déception de ne rien

trouver du tout, ni ville, ni port, ni constructions d'aucune

sorte, on avait un tel besoin de s'espacer, de se détendre, que le

débarquement sur cette île déserte leur semblait un soulagement,

une vraie joie. Le notaire Cambalalette, le cadastreur, les avait

même égayés d'une chansonnette comique sur le cadastre océanien.

Ensuite étaient venues les réflexions sérieuses.

«Nous décidâmes alors, dit Bézuquet, d'envoyer le navire à Sydney

pour en rapporter des matériaux de construction et vous faire

passer la dépêche désespérée que vous avez reçue.»

De toutes parts des protestations éclatèrent.

«Une dépêche désespérée?...

-- Quelle dépêche?...

-- Nous n'avons pas reçu de dépêche...»

La voix de Tartarin domina le tumulte:

«En fait de dépêche, mon cher Bézuquet, nous n'avons eu que celle

où vous racontiez la belle réception que vous avaient faite les

indigènes et le _Te Deum _chanté à la cathédrale.»

Les yeux du pharmacien s'élargissaient de stupeur:

«Un _Te Deum à _la cathédrale! Quelle cathédrale?

-- Tout s'expliquera... Continuez, Ferdinand..., dit Tartarin.

-- Je continue..., «répondit Bézuquet.

Et son récit devint de plus en plus lugubre.

Les colons s'étaient mis courageusement à l'oeuvre. Possédant des

instruments aratoires, ils commencèrent à défricher; seulement le

terrain était exécrable, rien ne poussait. Puis vinrent les

pluies...

Un cri de l'auditoire interrompit de nouveau l'orateur:

«Il pleut donc?

-- S'il pleut!... Plus qu'à Lyon..., plus qu'en Suisse..., dix

mois de l'année.»

Ce fut une consternation. Tous les regards se tournèrent vers les

hublots, à travers lesquels on distinguait des brumes épaisses,

des nuées immobiles sur le vert noir, le vert rhumatisme de la

côte.

«Continuez, Ferdinand, «dit Tartarin.

Et Bézuquet continua.

Avec les pluies perpétuelles, les eaux stagnantes, les fièvres, la

malaria, le cimetière fut bien vite inauguré. Aux maladies

s'ajoutaient l'ennui, la _languison. _Les plus vaillants n'avaient

même pas le courage de travailler, tellement s'amollissaient les

corps dans ce climat tout détrempé.

On se nourrissait de conserves ainsi que de lézards, de serpents

apportés par les Papouas campés de l'autre côté de l'île, et qui,

sous prétexte de vendre le produit de leur pêche et de leur

chasse, se glissaient astucieusement dans la colonie, sans que

personne se méfiât d'eux.

Si bien qu'une belle nuit les sauvages envahirent le baraquement,

pénétrant comme des diables par la porte, par les fenêtres, par

les ouvertures du toit, s'emparèrent des armes, massacrèrent ceux

qui tentaient de résister et emmenèrent les autres à leur camp.

Pendant un mois ce fut une suite ininterrompue d'horribles

festins. Les prisonniers, à tour de rôle, étaient assommés à coups

de casse-tête, rôtis sur des pierres brûlantes dans la terre,

comme des cochons de lait, et dévorés par ces sauvages

cannibales...

Le cri d'horreur poussé par tout le conseil porta la terreur

jusque sur le pont, et le gouverneur eut à peine la force de

murmurer encore:

«Continuez, Ferdinand.»

Le pharmacien avait vu disparaître ainsi, un par un, tous ses

compagnons, le doux Père Vezole, souriant et résigné, disant:

«Dieu soit loué!» jusqu'à la fin, le notaire Cambalalette, le

joyeux cadastreur, trouvant la force de rire même sur le gril.

«Et les monstres m'ont obligé d'en manger, de ce pauvre

Cambalalette» ajouta Bézuquet tout frémissant encore de ce

souvenir.

Dans le silence qui suivit, le bilieux Costecalde, jaune, la

bouche tordue de rage, se tourna vers le Gouverneur:

«Pas moins, vous nous aviez dit, vous aviez écrit et fait écrire

qu'il n'y avait pas d'anthropophages!»

Et comme le gouverneur accablé baissait la tête, Bézuquet

répondit:

«Pas d'anthropophages!... C'est-à-dire qu'ils le sont tous. Ils

n'ont pas de plus grand régal que la chair humaine, surtout la

nôtre, celle des blancs de Tarascon, à ce point qu'après avoir

mangé les vivant ils ont passé aux morts. Vous avez vu l'ancien

cimetière? Il n'y reste rien, pas un os; ils ont tout raclé,

nettoyé, torché comme des assiettes chez nous, quand la soupe est

bonne ou qu'on nous sert une carbonade à l'aïoli.

-- Mais vous-même, Bézuquet, demanda un grand de première classe,

comment fûtes-vous épargné?»

Le pharmacien pensait qu'à vivre dans les bocaux, à mariner dans

les produits pharmaceutiques, menthe, arsenic, arnica, ipécacuana,

sa chair à la longue avait pris un goût d'herbages qui ne leur

allait sans doute pas, à moins qu'au contraire, justement à cause

de son odeur de pharmacie, on ne l'eût gardé pour la bonne bouche.

Le récit terminé:

«Hé bien, maintenant, qu'est-ce que nous faisons? interrogea le

marquis des Espazettes.

-- Quoi, qu'est-ce que vous faites?... dit Scrapouchinat de son

ton hargneux, vous n'allez toujours pas rester ici, je pense?»

On s'écria de tous côtés:

«Ah! Non... Bien sûr que non...

--...Quoique je ne sois payé que pour vous amener, continua le

capitaine, je suis prêt à rapatrier ceux qui voudront.»

En ce moment tous ses défauts de caractère lui furent pardonnés.

Ils oublièrent qu'ils n'étaient, pour lui, que des «singes verts»

bons à fusiller. On l'entoura, on le félicita, les mains se

tendaient vers lui. Au milieu du bruit, la voix de Tartarin se fit

tout à coup entendre, sur un ton de grande dignité:

«Vous ferez ce que vous voudrez, messieurs, quant à moi je reste.

J'ai ma mission de Gouverneur, il faut que je la remplisse.»

Scrapouchinat hurlait:

«Gouverneur de quoi? Puisqu'il n'y a rien?»

Et les autres:

«Le capitaine a raison... puisqu'il n'y a rien...»

Mais Tartarin:

«Le duc de Mons a ma parole, messieurs.

-- C'est un filou, votre duc de Mons, dit Bézuquet, je m'en suis

toujours douté, même avant d'en avoir la preuve.

-- Où est-elle cette preuve?

-- Pas dans ma poche, toujours!» Et d'un geste pudique le

pharmacien serrait autour de son corps le manteau de grand de

première classe qui abritait sa nudité tatouée.

«Ce qu'il y a de sûr, c'est que Bompard agonisant m'a dit, au

moment de quitter la _Farandole: «Méfiez_-vous du Belge, c'est un

blagueur...»_ _S'il avait pu parler, m'en dire davantage..., mais

la maladie ne lui en laissait pas la force.»

D'ailleurs, quelles meilleures preuves pouvait-on avoir que cette

île même, infertile, malsaine, où le duc les avait envoyés pour

défricher et coloniser, et ces fausses dépêches?

Un grand mouvement se fit dans le conseil, tous parlant à la fois,

approuvant Bézuquet, accablant le duc d'injurieuses épithètes:

«menteur..., blagueur..., sale Belge!...»

Tartarin, héroïque, leur tenait tête à tous:

«Jusqu'à preuve du contraire, je réserve mon opinion sur monsieur

de Mons...

-- La nôtre est faite, d'opinion..., un voleur!...

-- Il a pu être imprudent, mal éclairé lui-même...

-- Ne le défendez pas, il mérite le bagne...

-- Quant à moi, nommé par lui Gouverneur de Port-Tarascon, je

reste à Port-

Tarascon...

-- Restez-y seul alors.

-- Seul, soit, si vous m'abandonnez. Qu'on me laisse des outils de

labour...

-- Mais puisque je vous dis que rien ne vient, lui cria Bézuquet.

-- Vous vous y êtes mal pris, Ferdinand.»

Alors Scrapouchinat s'emporta, frappant du poing la table du

conseil.

«Il est fou!... Je ne sais ce qui me tient de l'emmener de force

et, s'il résiste, de le fusiller comme un singe vert.

-- Essayez donc, coquin de sort!»

Bouffant de colère, le geste menaçant, le Père Bataillet, venait

de se dresser aux côtés de Tartarin. Il y eut échange de violentes

paroles, de locutions tarasconnaises telles que «_Vous manquez de

sens... Vous déparlez... Vous dites des choses qui ne sont pas de

dire...»_

Dieu sait comment tout cela eût fini sans l'intervention de

l'avocat Franquebalme, directeur de la justice.

C'était, ce Franquebalme, un avocat très disert, aux arguments

émaillés de _toutes fois et quantes, d'une part, d'autre part,

_aux discours cimentés à la romaine, solides comme l'aqueduc du

pont du Gard. Beau prud'homme latin, nourri d'éloquence et de

logique cicéroniennes, déduisant toujours par _verum enim vero _le

_parce que du parce qu'est-ce, _il profita du premier moment

d'accalmie pour prendre la parole et, en longues et belles

périodes qui se déroulaient sans fin, émit l'avis d'un plébiscite.

Les passagers voteraient oui ou non; d'une part ceux qui

voudraient rester resteraient; d'autre part ceux qui voudraient

s'en aller s'en iraient avec le navire, après que les charpentiers

du bord auraient reconstruit la grande maison et le blockhaus.

Cette motion de Franquebalme, qui mettait tout le monde d'accord,

une fois adoptée, sans plus tarder on fit commencer le vote.

Une grande agitation se produisit sur le pont et dans les cabines,

dès qu'on sut de quoi il s'agissait. On n'entendait que plaintes

et gémissements. Ces pauvres gens avaient mis leur avoir en

l'achat des fameux hectares: allaient-ils donc tout perdre,

renoncer à ces terres qu'ils avaient payées, à leur espoir de

colonisation. Ces raisons d'intérêt les poussaient à rester, mais

aussitôt un regard sur le sinistre paysage les jetait dans

l'hésitation. La grande baraque en ruines, cette verdure noire et

mouillée derrière laquelle on s'imaginait le désert et les

cannibales, la perspective d'être mangés comme Cambalalette, rien

de tout cela n'était encourageant, et les désirs se tournaient

alors vers la terre de Provence, si imprudemment abandonnée.

La foule des émigrants remplissait le navire d'un grouillement de

fourmilière dévastée. La vieille douairière d'Aigueboulide errait

sur le pont, sans lâcher sa chaufferette ni sa perruche.

Au milieu de la rumeur des discussions qui précédaient le vote, on

n'entendait que des imprécations contre le Belge, le sale Belge...

Ah! Ce n'était plus M. le duc de Mons!... Le sale Belge... On

disait cela les dents serrées, le poing tendu.

Malgré tout, sur un millier de Tarasconnais, cent cinquante

votèrent pour rester avec Tartarin. Il faut dire que la plupart

étaient des dignitaires et que le Gouverneur avait promis de leur

laisser leurs fonctions et leurs titres. De nouvelles discussions

s'élevèrent pour le partage des vivres entre les partants et les

restants.

«Vous vous ravitaillerez à Sydney», disaient ceux de l'île à ceux

du navire.

-- Vous chasserez et vous pêcherez, répondaient les autres,

qu'avez-vous besoin de tant de conserves?»

La Tarasque donna lieu aussi à de terribles débats. Retournerait-

elle à Tarascon?... Resterait-elle à la colonie?...

La dispute fut très ardente. Plusieurs fois Scrapouchinat menaça

le Père Bataillet de le faire passer par les armes.

Pour maintenir la paix, l'avocat Franquebalme dut employer de

nouveau toutes les ressources de sa sagesse de Nestor et faire

intervenir ses judicieux _verum enim vero. _Mais il eut beaucoup

de peine à calmer les esprits, surexcités en dessous par cet

hypocrite Excourbaniès qui ne cherchait qu'à entretenir la

discorde.

Velu, hirsute, criard, avec sa devise de «_Fen dé brut!., _faisons

du bruit!...» Le lieutenant de la milice était tellement du Midi

qu'il en était nègre, et nègre pas seulement par la noirceur de la

peau et les cheveux crépus, mais aussi par sa lâcheté, son désir

de plaire, dansant toujours la bamboula du succès devant le plus

fort, devant le capitaine Scrapouchinat entouré de son équipage

quand on était à bord, devant Tartarin au milieu de la milice

quand on se trouvait à terre. À chacun d'eux il expliquait

différemment les raisons qui le décidaient à opter pour Port-

Tarascon, disant à Scrapouchinat:

«Je reste parce que ma femme va s'accoucher, sans quoi...»

Et à Tartarin:

«Pour rien au monde je ne ferai route encore avec cet ostrogoth.»

Enfin, après bien des tiraillements, le partage se termina tant

bien que mal. La Tarasque restait à ceux du navire en échange

d'une caronade et d'une chaloupe.

Tartarin avait arraché, pièce à pièce, vivres, armes et caisses

d'outils. Pendant plusieurs jours il y eut un perpétuel va-et-

vient de canots chargés de mille choses, fusils, conserves, boites

de thon et de sardines, biscuits, provisions de pâtés

d'hirondelles et de pains-poires. En même temps la cognée

résonnait dans les bois, où l'on faisait force abattages pour la

réparation de la grande maison et du blockhaus. Les sonneries du

clairon se mêlaient au bruit des haches et des marteaux. Dans le

jour les miliciens en armes gardaient les travailleurs, par

crainte d'une attaque des sauvages; la nuit, ils restaient campés

sur le rivage, autour des bivouacs. «Pour se rompre au service en

campagne,» disait Tartarin. Quand tout fut prêt, on se quitta un

peu fraîchement. Les partants jalousaient les restants: ce qui ne

les empêchaient pas de dire sur un petit ton moqueur:

«Si ça marche, écrivez-vous, alors nous reviendrons...» De leur

côté, malgré leur apparente confiance, bien des colons auraient

préféré être à bord.

L'ancre dérapée, le navire tira une salve de coups de canon, et la

caronade, servie par le Père Bataillet, répondit de la terre,

pendant qu'Excourbaniès jouait sur sa clarinette: _Bon voyage,

cher Dumollet._

N'importe! Quand le _Tutu-panpan _eut doublé le promontoire et

définitivement disparu, bien des yeux se mouillèrent sur le

rivage, et la rade de Port-Tarascon devint subitement immense.

LIVRE DEUXIÈME

Chapitre I

_MÉMORIAL DE PORT-TARASCON._

Journal rédigé par le Secrétaire PASCALON.

_Où se trouve consigné tout ce qui a été dit et fait dans la

colonie libre sous le Gouvernement de Tartarin._

_20 décembre 1881. - _J'entreprends de consigner sur ce registre

les principaux événements de la colonie.

J'aurai du mal, avec toute la besogne qui m'incombe déjà:

directeur du secrétariat, tant de paperasses administratives, et

puis, dès que j'ai une minute, quelques vers provençaux

brouillonnés à la hâte, car il ne faut pas que les fonctions

officielles tuent le Félibre en moi.

Enfin j'essayerai, et ce sera curieux, un jour, de lire ces débuts

de l'histoire d'un grand peuple. Je n'ai parlé à personne du

travail que je commence aujourd'hui, pas même au Gouverneur.

À noter d'abord la bonne tournure des affaires depuis huit jours

que le _Tutu-panpan _est parti. On s'installe. Le drapeau de Port-

Tarascon, qui porte la Tarasque écartelée sur les couleurs

françaises, flotte au sommet du blockhaus.

C'est là qu'est établi le Gouvernement, c'est-à-dire notre

Tartarin, les directeurs et les bureaux. Les directeurs

célibataires, comme moi, M. Tournatoire, directeur de la santé, et

le Père Bataillet, grand chef de l'artillerie et de la marine,

sont logés au Gouvernement, et mangent à la table de Tartarin.

M. Costecalde et M. Excourbaniès, qui sont mariés, mangent et

couchent en ville.

Nous appelons _en ville _la grande maison que les charpentiers du

_Tutu-panpan _ont remise en état. On a fait tout autour une sorte

de boulevard, auquel on a donné le nom de Tour-de-Ville, comme à

Tarascon. L'habitude est déjà prise parmi nous. On dit «Nous irons

en ville, ce soir... Êtes-vous allé en ville, ce matin?... Si nous

allions en ville?...» Et cela semble tout naturel. Le blockhaus

est séparé de la ville par un ruisseau que nous appelons le Petit-

Rhône. De mon bureau, quand la fenêtre est ouverte, j'entends les

battoirs des laveuses, toutes penchées le long de la berge, leurs

chants, leurs appels en ce parler provençal si coloré, si pimpant,

et je peux me croire encore au pays.

Une seule chose me gâte le séjour du Gouvernement: la poudrière.

On nous a laissé une grande quantité de poudre déposée dans le

sous-sol avec des provisions de diverse nature, ail, conserves,

liquides, réserves d'armes, d'instruments et d'outils; le tout

soigneusement cadenassé; mais c'est égal, de penser qu'on a là,

sous les pieds, une si grande quantité de matières combustibles et

explosibles, la peur vous prend, surtout la nuit.

_25_ _septembre. _- Hier, Mme Excourbaniès s'est heureusement

accouchée[5] d'un gros garçon, le premier citoyen inscrit sur les

registres d'état-civil de Port-Tarascon. Il a été baptisé en

grande cérémonie à Sainte Marthe des Lataniers, notre petite

église provisoire construite en bambous et à toiture de larges

feuilles.

J'ai eu le bonheur d'être parrain et d'avoir pour commère Mlle

Clorinde des Espazettes, bien un peu grande pour moi, mais si

jolie, si bravette sous les taches de lumière qui filtraient à

travers le treillis de bambous et les feuilles mal jointes du

toit!

Toute la ville se trouvait là. Notre bon Gouverneur a prononcé de

belles paroles qui nous ont tous émus, et le Père Bataillet a

raconté une de ses plus jolies légendes.

Partout, ce jour-là, les travaux ont été suspendus, comme un jour

de fête. Après le baptême, promenade sur le Tour-de-Ville. Tout le

monde était en joie; il semblait que le nouveau-né apportât de

l'espoir et du bonheur à la colonie. Le Gouvernement a fait

distribuer double ration de thon et de pains-poires; et sur toutes

les tables, le soir, fumait un plat d'extra. Nous autres, nous

avions mis rôtir un porc sauvage tué par le marquis, le premier

fusil de l'île après Tartarin.

Le dîner fini, resté seul avec mon bon maître, je le sentais si

affectueux, si paternel, que je lui ai avoué mon amour pour Mlle

Clorinde. Il a souri, il le connaissait et m'a promis

d'intervenir, plein de paroles encourageantes.

Malheureusement, la marquise est une d'Escudelle de Lambesc, très

fière de ses origines, et moi rien qu'un simple roturier. De bonne

famille, sans doute, rien à nous reprocher, mais ayant toujours

vécu bourgeois. J'ai aussi contre moi ma timidité, mon léger

bégayement. Je commence en plus à me déplumer un peu dans le

haut... Il est vrai que la direction du secrétariat à mon âge!...

Ah! S'il n'y avait que le marquis! Lui, pardi! Pourvu qu'il

chasse... Ce n'est pas comme la marquise, avec ses quartiers.

Pour vous donner une idée de son orgueil, à cette personne, tout

le monde, en ville, se réunit le soir dans le salon commun. C'est

très gentil; les dames font leur tricot, les hommes leur partie de

whist. Mme des Espazettes, elle, trop fière, reste avec ses

filles, dans leur cabine tellement étroite que, quand ces dames se

changent de robe, elles ne peuvent le faire que l'une après

l'autre. Hé bien, la marquise aime mieux passer ses soirées là,

recevoir chez elle, offrir aux invités qui ne savent où s'asseoir

des infusions de tilleul ou de camomille, plutôt que de se mêler

avec tout le monde, par horreur de la _rafataille_. C'est pour

vous dire! Enfin, malgré tout, j'ai encore de l'espoir.

_29_ _septembre. -- _Hier, le Gouverneur est descendu en ville.

Il m'avait promis de parler de mon affaire et de me savoir à dire

quelque chose en remontant. Vous pensez si je l'attendais avec

impatience! Mai, au retour, il ne m'a ouvert la bouche de rien.

Pendant le déjeuner il était nerveux; en causant avec son

chapelain, il lui est échappé de dire «Différemment, nous manquons

un peu trop de rafataille à Port-Tarascon...»

Comme Mme des Espazettes de Lambesc a toujours ce mot méprisant de

rafataille aux lèvres, j'ai pensé qu'il l'avait vue et que ma

demande n'était pas accueillie, mais je n'ai pu savoir la vérité,

car tout de suite le Gouverneur s'est mis à parler du rapport du

directeur Costecalde au sujet des cultures.

Désastreux, ce rapport. Essais infructueux: ni maïs, ni blé, ni

pommes de terre, ni carottes, rien ne vient. Pas d'humus, pas de

soleil, trop d'eau, un sous-sol imperméable, toutes les semences

noyées. Bref, ce qu'avait annoncé Bézuquet, et plus sinistre

encore!

Il faut dire que le directeur des cultures fait peut-être exprès

de pousser les choses au pire, de les présenter sous leur plus

mauvais jour. Un si mauvais esprit, ce Costecalde! Toujours jaloux

de la gloire de Tartarin et animé contre lui d'une haine

sournoise.

Le Révérend Père Bataillet, qui n'y va pas par quatre chemins,

demandait carrément sa destitution, mais le Gouverneur lui a

répondu avec sa haute raison et sa modération habituelles:

«Pas d'emballement...» Puis, en sortant de table, il est entré

dans le cabinet de Costecalde et lui est venu comme ça, très

calme:

«Et autrement, monsieur le Directeur, ces cultures?»

L'autre a répondu sans se bouger, aigrement:

«J'ai adressé mon rapport à monsieur le Gouverneur.

-- Voyons, voyons. Costecalde, il est un peu sévère, votre

rapport!»

Costecalde devint tout jaune.

«Il est comme il est, et si ça vous fâche...»

Sa voix sonnait l'insolence, mais Tartarin se contint à cause des

assistants.

«Costecalde, fit-il avec deux flammes dans ses petits yeux gris,

je vous dirai deux mots quand nous serons seuls.»

C'était terrible, j'en avais la sueur qui me coulait...

_30_ _septembre. _- C'est bien ce que je craignais, ma demande a

été repoussée par les des Espazettes. Je suis de trop petite

extraction. On m'autorise à venir comme autrefois, mais défense

d'espérer...

Qu'espèrent-ils donc eux-mêmes?... Ils sont seuls de nobles dans

la colonie. À qui comptent-ils donner leur fille. Ah! Monsieur le

marquis vous en agissez bien mal avec moi...

Que faire?... Quel parti prendre?... Clorinde m'aime, je le sais;

mais elle est trop sage pour s'enlever avec un jeune homme et

partir se marier dans quelque autre pays... Le moyen d'abord,

puisque nous sommes dans une île, sans communications avec le

dehors!

Encore j'aurais compris leur refus, quand je n'étais qu'élève en

pharmacie. Mais aujourd'hui, avec ma position, mon avenir...

Combien d'autres s'estimeraient heureuses de ma recherche! Sans

aller bien loin, cette petite Franquebalme, bonne musicienne, qui

joue le piano, qui apprend ses soeurs, en voilà une dont les

parents seraient enchantés si je levais seulement un doigt!

Port-Tarascon: Dernières aventures de l'illustre Tartarin · 第 4 / 11 段