Dès lors en cette ville, et par toute la terre civilisée, il y eut

un sort jeté sur les arrêts suprêmes de la justice. Le glaive de

la loi ne coupait plus, et comme c'est la mort seule que les

assassins redoutent, bientôt un débordement de crimes couvrit le

monde, les rues et les chemins ne furent plus tenables pour les

honnêtes gens terrifiés, tandis que dans les centrales, bondées

par-dessus les toits, les coupe-jarrets s'engraissaient de bons

jus de viandes, fendaient la figure de leurs gardiens à coups de

sabot, leur faisaient sauter l'oeil avec le pouce, ou, simplement

par curiosité, s'amusaient à leur dévisser la tête pour voir ce

qu'il y avait dedans.

Devant le grand dégât causé dans l'humanité rien que par le

désarmement de la justice, le brave saint Pierre trouvait qu'il y

en avait assez, et, le coeur gonflé de pitié, avec un bon gros

rire courtisan:

«La leçon est réussie, Maître, et je crois qu'ils s'en

souviendront... Pas moins, si nous remontions, maintenant... C'est

que, je vais vous dire, j'ai peur qu'on ait besoin de moi, là-

haut.»

Le Fils de l'homme eut son pâle sourire:

«Rappelle-toi, fit-il, le doigt levé... Ce que le Christ a bâti,

le Christ seul pourra le détruire!

Et Pierre songeait, la tête basse:

«J'ai trop parlé, pauvres enfants, j'ai trop parlé!».

Ils se trouvaient en ce moment sur des pentes fertiles au pied

desquelles une riche cité impériale étendait à perte de vue ses

dômes, ses terrasses, clochers brodés, tours et flèches de

cathédrales où des croix de toutes formes, en marbre et en or,

étincelaient dans le couchant paisible.

«J'espère qu'ils en ont, par ici, des couvents et des églises!

reprit le bon vieillard, essayant de détourner la colère du

Seigneur... ça fait plaisir au moins!».

Mais vous savez que ce que Jésus méprise sur toute chose c'est le

culte hypocrite et somptueux des Pharisiens, ces églises où l'on

va à la messe par genre et ces couvents qui fabriquent du garus et

du chocolat; aussi pressait-il le pas sans répondre, et les

moissons étant très hautes, par-dessus les blés dans la descente,

du formidable destructeur de l'humanité on ne voyait qu'un paquet

de hardes sautillant au bout d'un bâton de routier... Et donc, en

cette ville où ils entrèrent, vivait un vieux, vieux empereur, le

doyen des princes de l'Europe comme il en était le plus juste et

le plus puissant, qui gardait la guerre enchaînée aux essieux de

ses canons et, par force ou persuasion, empêchait les peuples de

se dévorer entre eux.

Tant qu'il serait là, il y avait comme un accord tacite de chien à

loup que les ouailles brouteraient tranquilles; après, par

exemple, gare là-dessous! C'est pourquoi tout le monde y tenait, à

la vie du bon empereur; pas une mère qui ne fût prête à s'ouvrir

les veines pour lui faire du sang plus vermeil et plus riche.

Puis, soudainement, tout cet amour se tourna en haine, un mot

d'ordre infernal circula:

«Tuons-le..., c'est le bon tyran, le plus exécrable de tous,

puisqu'il ne nous laisse pas même le droit à la révolte.»

Et sous le palais impérial miné, dynamité, dans la nuit du caveau

où les conjurés s'activaient, de l'eau jusqu'à la ceinture vous

laisse à deviner quel mystérieux compagnon aux yeux étincelants

menait l'oeuvre de mort, fermant les coeurs à la peur, à la pitié,

et, quand le coup partit, poussant le hourrah suprême...

Ah! Le pauvre empereur, on ne retrouva pas gros de lui sous les

décombres! Quelques flocons de barbe roussie, une main de justice

tordue par la flamme; et tout de suite la Guerre démuselée hurla,

le ciel fut noir de corbeaux assemblés au-dessus des frontières,

la grande tuerie commença et ne finit plus.

Pendant que les peuples s'égorgeaient au moyen d'engins

épouvantables, que de toutes parts sur l'horizon les villes prises

d'assaut flambaient comme des torches, par les chemins encombrés

de bétail en déroute, de charrettes sans conducteurs, le long des

champs en friche, des fleuves rouges de sang, des vignes et des

moissons impitoyablement massacrées, Jésus de son pas allègre,

toujours le bâton sur l'épaule et sur ses talons le bon vieux

saint qui essayait vainement de le fléchir. Jésus tirait vers un

pays très loin où professait un docteur fameux, du nom de

M. Mauve.

M. Mauve, grand guérisseur d'hommes et de bêtes, dirigeant à sa

volonté toutes les forces de la nature, avait quasiment trouvé la

prolongation de la vie humaine; il y était, il s'en fallait de çà,

quand, une nuit, par la maladresse d'un nouveau garçon de

laboratoire, très beau, très pâle, et qu'on ne revit jamais plus,

plusieurs bocaux remplis de poisons très subtils restèrent

débouchés, et au matin M. Mauve, en ouvrant sa porte, tomba raide

asphyxié.

Du coup la vie humaine ne fut pas prolongée, bien au contraire;

car le savant collectionnait chez lui, pour l'étude, une foule

d'anciens fléaux, d'extraordinaires lèpres d'Égypte et du Moyen

Age, dont les germes évadés des cornues se répandirent par le

monde entier et le désolèrent. Il y eut des pluies de crapauds,

empestées et ignobles, comme du temps des Hébreux; puis des

fièvres, jaune, maligne, quarte, tierce, seconde, des pestes, des

typhus, un tas de maladies perdues, greffées sur de toutes

récentes, d'autre aussi qu'on ne connaissait pas encore, et dans

le peuple tout cela s'appelait «le mal de M. Mauve».

Dieu vous garde de ce mal terrible, mes enfants!

Les os fondaient comme du verre, les muscles s'effilochaient. On

souffrait tant, qu'on ne criait plus; les malades avant de mourir

tombaient par morceaux, s'en allaient en bouillie sur les chemins,

et la voirie n'avait pas assez de pelles ni de tombereaux pour les

ramasser.

«Mâtin! Voilà une bonne affaire de faite!... disait saint Pierre

d'une joie faussement joyeuse où roulaient des larmes...

Et à présent, Maître, si nous rentrions chez nous... Je commence à

me languir.

Jésus savait bien que ce semblant de languison cachait une grande

pitié pour les humains, et lui, pourtant si bon, s'était juré de

les exterminer jusqu'au dernier. Il faut dire aussi qu'ils lui en

avaient tant fait!... on se lasse à la fin.

Pour lors, continuant sa route sans répondre, il marchait dans la

campagne avec son vieux serviteur par un petit matin vert et rosé,

lorsqu'à travers les appels des coqs et toute la bramée animale

qui salue le lever du jour, une clameur humaine vint jusqu'à eux,

un cri de femme montant à grandes ondes, par épreintes, tantôt

immense à déchirer l'horizon, puis s'apaisant en une longue

plainte douce, à laquelle ceux qui l'ont entendue une fois ne

peuvent plus se tromper. Dans le jour qui commençait, un être

arrivait au monde. Jésus, songeur, s'arrêta. S'il en naissait

toujours, à quoi servait de les détruire»...

Et tourné vers le chaume d'où le cri était venu, il leva sa main

blanche en menace.

«Pitié!... Maître, pitié pour les tout petits!» sanglota le brave

saint Pierre.

Le Seigneur le rassura d'un mot.

À cet enfant de lait comme à tous ceux qui naîtraient dorénavant

sur la terre, il venait de faire un don de bienvenue. Pierre n'osa

pas demander ce que c'était, mais moi je peux vous le dire, mes

amis. Jésus leur avait donné l'expérience, à ces pauvres agneaux,

et ce fut quelque chose de terrible.

Pensez que, jusqu'alors, quand un homme mourait, l'expérience de

cet homme s'en allait avec lui. Mais voilà qu'après le don de

Jésus, il y eut sur la terre de l'expérience accumulée. Les

enfants naquirent tristes, vieux, découragés; à peine les yeux

ouverts, ils découvraient le bout de tout, et l'on vit cette chose

abominable: des suicides d'enfants, des tout petits cherchant à se

détruire de leurs menottes désespérées.

Et cependant ce n'était pas encore assez, la race maudite ne

voulait pas s'éteindre et s'obstinait à vivre quand même.

Alors, pour en finir plus vite, le Christ enleva aux hommes et aux

femmes le goût de l'amour, le sentiment de la beauté. Il n'y eut

plus de joie d'aucune sorte sur la terre, plus d'effusion dans la

prière ni dans la volupté. On ne cherchait plus que l'oubli de

tout, on n'aspirait qu'au sommeil... Oh! Dormir..., ne plus

penser, ne plus vivre...

Elle était, comme vous voyez, dans un bien triste état, la pauvre

humanité, et n'en avait sans doute plus pour longtemps, car

l'infatigable exterminateur hâtait de plus en plus sa besogne. Il

parcourait toujours le monde, en errant voyageur, le paquet au

bout du bâton, son compagnon derrière lui, bien las, bien courbé,

les deux sillons de larmes se creusant davantage le long de ses

joues, à mesure que le Maître sur son passage déchaînait les

volcans, les cyclones et les tremblements de terre.

Or, un beau matin d'Assomption, comme Jésus marchait sur la mer,

glissant à la surface des flots ainsi que nous le montrent les

Écritures, il arriva au milieu des îles de l'Océanie, dans ces

mêmes parages du Pacifique que nous traversons en ce moment.

D'un bouquet d'îles tout verdoyant venaient jusqu'à lui sur la

brise de mer des voix de femmes et d'enfants qui chantaient des

cantiques provençaux.

«Té! s'écria saint Pierre, on dirait des airs de Tarascon.»

Jésus se tourna à demi:

«De mauvais chrétiens, je crois, ces Tarasconnais?

-- Oh! Maître, ils se sont bien amendés depuis les temps,»

s'empressa de répondre le bon saint, craignant que sur un signe de

la main divine l'île dont ils approchaient ne s'engloutît sous les

flots.

Cette île, vous l'avez deviné, n'était autre que Port-Tarascon, où

les habitants, en l'honneur de l'Assomption, faisaient une

procession solennelle.

Et quelle procession, mes enfants!

D'abord les pénitents, tous les pénitents, des bleus, des blancs,

des gris, de toutes les couleurs, précédés de leurs clochettes qui

mêlaient ensemble leur notes de cristal et d'argent. Après les

pénitents, les confréries de femmes, tout de blanc vêtues et

couvertes de longs voiles comme les saintes du Paradis. Puis

venaient les vieilles bannières, si hautes que les figures de

saints, aux auréoles tissées en or dans les étoffes de soie,

semblaient descendre du ciel au-dessus de la foule. Le Saint-

Sacrement avançait ensuite, sous son dais de velours rouge, très

lent, très lourd, surmonté de grands panaches, près duquel les

enfants de choeur portaient au bout de longs bâtons dorés de

grosses lanternes vertes où brûlaient de petites flammes. Et tout

le peuple suivait, jeunes et vieux, chantant et priant tant qu'ils

avaient de souffle.

La procession se déroulait tout autour de l'île, tantôt sur la

plage, tantôt au versant des collines, tantôt sur les sommets où

les grands encensoirs, balancés, laissaient de légères fumées

bleues dans le soleil.

Saint Pierre ébloui murmura:

«Que c'est beau!...» sans une parole de plus, car il désespérait

de fléchir son compagnon, après tant de vaines tentatives: mais

justement il se trompait.

Le Fils de l'homme, touché au coeur par ces transports de foi

naïve, regardait flotter les bannières de Port-Tarascon, et

songeait, immobile sur la crête des vagues, regrettant pour la

première fois sa mission de mort.

Soudain il leva son pâle et doux visage et, dans le silence de la

mer apaisée, d'une forte voix qui remplit l'univers, il cria vers

le ciel:

«Père, Père, un sursis!...»

Et ils se comprirent sans plus parler, le Père et le Fils, à

travers le clair espace.

Le père Bataillet en était là de son récit.

L'auditoire silencieux restait sans bouger de place, très ému,

quand tout à coup, du haut de la passerelle du _Tutu-panpan_, le

capitaine Scrapouchinat cria:

«L'île de Port-Tarascon est en vue, monsieur le Gouverneur. Avant

une heure nous serons dans la rade.»

Alors tout le monde fut debout et il y eut un grand brouhaha.

Chapitre VI

_L'arrivée à Port-Tarascon. -- Personne. -- Débarquement des

milices. -- PHARMA... BEZU Bravida prend le contact. -- Terrible

catastrophe. -- Un pharmacien tatoué._

«Que diable est ceci?... personne au-devant de nous..., « dit

Tartarin, le tumulte des premiers cris de joie apaisé.

Sans doute le navire n'avait pas encore été signalé de la terre.

Il fallait s'annoncer. Trois coups de canon roulèrent à travers

deux longues îles d'un vert gras, d'un vert rhumatisme, entre

lesquelles le steamer venait de s'engager.

Tous les regards étaient tournés vers le rivage le plus proche,

une étroite bande de sable, large de quelques mètres seulement;

au-delà, des pentes raides toutes couvertes d'un écroulement de

sombre verdure depuis les sommets jusqu'à la mer.

Quand l'écho des coups de canon eut cessé de gronder, un grand

silence enveloppa de nouveau ces îles d'aspect sinistre. Toujours

personne: et le plus inexplicable encore, c'est qu'on ne voyait ni

port, ni fort, ni ville, ni jetées, ni bassins de radoub..., rien!

Tartarin se tourna vers Scrapouchinat qui déjà donnait des ordres

pour le mouillage:

«Êtes-vous bien sûr, capitaine?...»

L'irascible long-cours répondait par une salve de jurons. S'il

était sûr, coquin de sort!... il connaissait son métier peut-être,

nom d'un tonnerre!... il savait conduire son navire!...

«Pascalon, allez me chercher la carte de l'île...» fit Tartarin,

toujours très calme.

Il possédait heureusement une carte de la colonie, dressée à une

très grande échelle, où étaient minutieusement détaillés caps,

golfes, rivières, montagnes, et jusqu'à l'emplacement des

principaux monuments de la ville.

Elle fut aussitôt étalée, et Tartarin, entouré de tous, se mit à

l'étudier en suivant du doigt.

Bien cela; ici, l'île de Port-Tarascon..., l'autre île en face,

là..., le promontoire chose..., très bien... À gauche les récifs

de coraux... parfaitement... Mais alors, quoi? La ville, le port,

les habitants, qu'est-ce que tout ça était devenu?

Timide, bégayant un peu, Pascalon suggéra que peut-être il y avait

là-dessous une farce de Bompard, si connu en Tarascon pour ses

plaisanteries.

«Bompard peut-être, fit Tartarin... mais Bézuquet, un homme de

toute prudence, de tout sérieux... Du reste, pour si farceur qu'on

soit, on n'escamote pas une ville, un port, des bassins de

carénage.»

À la longue-vue, on apercevait bien sur la côte quelque chose

comme une baraque; mais les récifs de coraux ne permettaient pas

au navire d'approcher davantage, et, à cette distance, tout se

perdait dans le vert noir des feuillages.

Très perplexes, tous regardaient, déjà prêts pour le débarquement,

leurs paquets à la main, la vieille douairière d'Aigueboulide

elle-même portant sa petite chaufferette, et, dans la stupéfaction

générale, on entendit le Gouverneur en personne murmurer à demi-

voix:

«C'est vraiment bien extraordinaire!...» Tout à coup il se

redressa:

«Capitaine, faites armer le grand canot. Commandant Bravida,

sonnez à la milice.»

Pendant que le clairon ta-ra-ta-tait, que Bravida faisait appel,

Tartarin, plein d'aisance, rassurait les dames:

«Ne craignez rien. Tout va s'expliquer, certainement...».

Et aux hommes, à ceux qui ne venaient pas à terre:

«Dans une heure nous serons de retour. Attendez-nous là, que

personne ne bouge.»

Ils n'avaient garde de bouger, l'entouraient, disaient comme lui:

«Oui, monsieur le Gouverneur... Tout va s'expliquer...

certainement...». Et en ce moment Tartarin leur paraissait

immense.

Dans le grand canot, il prit place avec son secrétaire Pascalon,

son chapelain le Père Bataillet, Bravida, Tournatoire,

Excourbaniès et la milice, tous armés jusqu'aux dents, sabres,

haches, revolvers et carabines, sans oublier le fameux winchester

à trente-deux coups.

À mesure qu'on se rapprochait de ce silencieux rivage où rien ne

remuait, on distinguait un vieil appontement en madriers et

planches, tout rongé de mousse dans une eau croupie. Que ce fût là

cette jetée sur laquelle les naturels venaient au-devant des

passagers de la _Farandole_, voilà qui semblait incroyable. Un peu

plus loin apparaissait une espèce de vieille baraque, aux fenêtres

fermées de volets de fer, rouges, peints au minium, qui jetaient

un reflet sanglant dans l'eau morte. Un toit de planches la

recouvrait, mais crevassé, disjoint.

Sitôt débarqués, ce fut là que l'on courut. Une ruine, à

l'intérieur comme au dehors. De grands lambeaux de ciel se

voyaient à travers la toiture, le plancher gondolé s'effritait en

pourriture de bois, d'énormes lézards disparaissaient dans les

crevasses, des bêtes noires grouillaient le long des murs, de

visqueux crapauds bavaient dans les coins. Tartarin, en entrant le

premier, avait failli marcher sur un serpent gros comme le bras.

Partout une odeur d'humide, de moisi, écoeurante et fade.

À quelques débris de cloisons encore debout, on reconnaissait que

la baraque avait été divisée en compartiments étroits comme des

boxes d'écurie ou des cabines. Sur une de ces cloisons se lisaient

en lettres d'un pied ces mots: Pharma... Bézu... Le reste avait

disparu, mangé par la moisissure; mais pour deviner «Pharmacie

Bézuquet», il ne fallait pas être grand clerc.

«Je vois ce que c'est, dit Tartarin, ce versant de l'île était

malsain, et après un essai de colonisation ils sont allés

s'installer de l'autre côté.»

Puis, d'une voix décidée, il donna l'ordre au commandant Bravida

de partir en reconnaissance à la tête de la milice: il pousserait

jusqu'en haut de la montagne; de là, explorerait le pays et

verrait certainement fumer les toits de la ville.

«Dès que vous aurez pris le contact, vous nous avertirez par une

mousquetade.»

Quant à lui, il resterait en bas, au quartier général, avec son

secrétaire, son chapelain et quelques autres.

Bravida et le lieutenant Excourbaniès rangèrent leurs hommes et se

mirent en route. Les miliciens avancèrent en bon ordre; mais le

terrain montant, recouvert d'une mousse algueuse et glissante,

rendait la marche difficile, et les rangs ne tardèrent pas à se

diviser.

On traversa un petit ruisseau, sur le bord duquel restaient

quelques vestiges d'un lavoir, un battoir oublié, tout cela verdi

par cette mousse dévorante, envahissante, qu'on retrouvait à

chaque pas. Un peu plus loin, les traces d'une autre construction,

qui semblait avoir été un blockhaus.

Le bon ordre des milices acheva de se désorganiser par la

rencontre de centaines de trous très rapprochés les uns des

autres, traîtreusement masqués d'une végétation de ronces et de

lianes.

Plusieurs hommes s'y effondrèrent avec un grand fracas de

buffleteries et d'armes, faisant fuir sous leur chute de ces gros

lézards pareils à ceux de la baraque. Ces trous n'étaient pas trop

profonds, rien que de légères excavations creusées en alignement.

«On dirait un ancien cimetière,» observa le lieutenant

Excourbaniès. Cette idée lui venait de vagues apparences de croix,

faites de branches entrelacées, maintenant reverdies, retournées à

la nature, et prenant des formes de ceps de vigne sauvage. En tous

cas un cimetière déménagé, car il n'y restait plus trace

d'ossements.

Après une pénible escalade à travers d'épais fourrés, ils

arrivèrent enfin sur la hauteur. On y respirait un air plus sain,

renouvelé par la brise et tout chargé des senteurs marines. Au

loin s'étendait une grande lande après laquelle les terrains

redescendaient insensiblement vers la mer. La ville devait être

par là.

Un milicien, le doigt tendu, montra des fumées qui montaient,

pendant qu'Excourbaniès criait d'un ton joyeux: «Écoutez..., les

tambourins..., la farandole!»

Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien la vibration

sautillante d'un air de farandole. Port-Tarascon venait au-devant

d'eux.

On voyait déjà les gens de la ville, une foule émergeant là-bas

des pentes, à l'extrémité du plateau.

«Halte! dit subitement Bravida, on dirait des sauvages.»

En tête de la bande, devant les tambourins, un grand noir dansait,

maigre, en tricot de matelot, des lunettes bleues sur les yeux,

brandissant un tomahawk.

Les deux troupes arrêtées et s'observant à distance tout à coup

Bravida partit d'un éclat de rire:

«C'est trop fort!... Ah! Le farceur..., «et, rengainant son sabre

au fourreau, il se mit à courir en avant. Ses hommes le

rappelaient:

«Commandant!... commandant!...»

Mais il ne les écoutait pas, courait toujours, et, croyant

s'adresser à Bompard, criait au danseur en approchant:

«Connu, mon bon..., trop sauvage..., trop nature...»

L'autre continuait à danser en faisant tournoyer son arme; et

quand le malheureux Bravida s'aperçut qu'il avait en face de lui

un véritable canaque, il était trop tard pour éviter le terrible

coup de casse-tête qui défonça son casque en liège, fit sauter sa

pauvre petite cervelle et l'étendit raide.

En même temps éclatait une tempête de hurlements, de flèches et de

balles. En voyant tomber leur commandant, les miliciens avaient

fait feu d'instinct, puis s'étaient enfuis, sans s'apercevoir que

les sauvages faisaient de même.

D'en bas Tartarin entendit la fusillade. «Ils ont pris le

contact,» dit-il allègrement. Mais sa joie se changea en stupeur

lorsqu'il vit sa petite armée revenir en désordre, bondissant à

travers bois, les uns sans chapeaux, d'autres sans souliers,

jetant tous le même cri terrifiant: «Les sauvages!... les

sauvages!...». Il y eut un moment de panique effroyable. Le canot

prit le large et se sauva à toutes rames. Le Gouverneur courait

sur le rivage, clamant: «Du sang-froid!... du sang-froid!...»

d'une voix blanche, d'une voix de goéland en détresse qui

redoublait la peur de tous.

Le pêle-mêle du sauve-qui-peut se prolongea quelques instants sur

l'étroit banc de sable; mais comme on ne savait de quel côté fuir,

on finit par se rassembler. Aucun sauvage d'ailleurs ne se

montrant, on put se reconnaître, s'interroger.

«Et le commandant?

-- Mort.»

Quand Excourbaniès eut raconté la funeste méprise de Bravida,

Tartarin s'écria:

«Malheureux Placide»... Aussi quelle imprudence... en pays

ennemi... Il ne s'éclairait donc pas!...

Tout de suite il donna l'ordre de placer des sentinelles, qui,

désignées, s'éloignèrent lentement deux par deux, bien décidées à

ne pas trop s'écarter du gros de la troupe. Puis on se réunit en

conseil, pendant que Tournatoire s'occupait du pansement d'un

blessé qui avait reçu une flèche empoisonnée et enflait à vue

d'oeil d'une façon extraordinaire.

Tartarin prit la parole:

«Avant tout, éviter l'effusion de sang.

Et il proposa d'envoyer le Père Bataillet avec une palme qu'il

agiterait de loin, afin de savoir un peu ce qui se passait du côté

de l'ennemi et ce qu'étaient devenus les premiers occupants de

l'île.

Le Père Bataillet se récria:

«Ah! _Vaï!_ Une palme!... J'aimerais mieux votre winchester à

trente-deux coups.

-- Hé! bien, si le révérend ne veut pas y aller, j'irai, moi,

reprit le Gouverneur. Seulement, vous m'accompagnerez, monsieur le

chapelain, car je ne sais pas assez le papoua...

-- Moi non plus, je ne le sais pas.

-- Comment diable!... Mais alors qu'est-ce que vous m'apprenez

depuis trois mois?...

Toutes les leçons que j'ai prises pendant la traversée, quelle

langue était-ce donc?...»

Le Père Bataillet, en beau Tarasconnais qu'il était, se tira

d'affaire en disant qu'il ne savait pas le papoua de par ici, mais

le papoua de par là-bas.

Pendant la discussion, une nouvelle panique se produisit, des

coups de fusil éclatèrent dans la direction des sentinelles, et de

la profondeur du bois sortit une voix éperdue qui criait avec

l'accent de Tarascon:

«Ne tirez pas..., mille noms de noms!... ne tirez pas!»

Une minute après, bondissait des broussailles un être bizarre,

hideux, couvert de tatouages vermillon et noir qui lui faisaient

comme un maillot de clown de la tête aux pieds. C'était Bézuquet.

«Té!... Bézuquet.

-- Eh! comment va?

-- Comment se fait-il?...

-- Mais où sont les autres?

-- Et la ville, et le port, et le bassin de radoub?

-- De la ville, répondit le pharmacien en montrant la baraque en

ruine, voilà ce qui reste; des habitants, voici, -- et il se

désignait lui-même. -- Mais avant tout, jetez-moi vite quelque

chose sur le corps pour cacher les abominations dont ces

misérables m'ont couvert.»

De vrai, toutes les imaginations les plus immondes de sauvages en

délire lui avaient été dessinées sur la peau à coups de poinçon.

Excourbaniès lui donna son manteau de grand de première classe,

et, après s'être réconforté d'une lampée d'eau-de-vie, l'infortuné

Bézuquet commença, avec l'accent qu'il n'avait pas perdu et

l'élocution tarasconnaise:

Port-Tarascon: Dernières aventures de l'illustre Tartarin · 第 3 / 11 段