Pourquoi auraient-ils écrit? Des télégrammes suffisaient bien;

ceux qu'on recevait, régulièrement publiés par la Gazette

n'apportaient d'ailleurs que de bonnes nouvelles:

_Traversée délicieuse, mer d'huile, tous bien portants._

Il n'en fallait pas plus pour entretenir l'enthousiasme.

Un jour enfin, en tête du journal, parut la dépêche suivante

expédiée toujours via Marseille:

_Arrivés Port-Tarascon. -- Entrée triomphale -- Amitié avec

naturels venus au-devant sur la jetée -- Pavillon tarasconnais

flotte sur maison de ville -- Te Deum chanté dans l'église

métropolitaine -- Tout est prêt, venez vite._

À la suite, un article dithyrambique, dicté par Tartarin, sur

l'occupation de la nouvelle patrie, sur la jeune ville fondée, la

visible protection de Dieu, le drapeau de la civilisation planté

en terre vierge, l'avenir ouvert à tous.

Du coup, les dernières hésitations s'évanouirent. Une nouvelle

émission de bons à cent francs l'hectare s'enleva comme des petits

pains blancs.

Le tiers, le clergé, la noblesse, tout Tarascon voulait partir;

c'était une fièvre, une folie d'émigration répandue par la ville,

et les grincheux, comme Costecalde, les tièdes ou les méfiants se

montraient maintenant les plus enragés de colonisation lointaine.

Partout on activait les préparatifs du matin au soir. On clouait

les caisses jusque dans les rues jonchées de paille, de foin, au

milieu d'un roulement de coups de marteau.

Les hommes travaillaient en bras de chemise, tous de bonne humeur,

chantant, sifflant, et l'on s'empruntait les outils de porte à

porte en échangeant de gais propos. Les femmes emballaient leurs

ajustements, les Pères-Blancs leurs ciboires, les tout petits

leurs joujoux.

Le navire nolisé pour emporter tout le haut Tarascon, baptisé le

_Tutu-panpan_, nom populaire du tambourin tarasconnais, était un

grand steamer en fer commandé par le capitaine Scrapouchinat, un

long-cours toulonnais. L'embarquement devait avoir lieu à Tarascon

même.

Les eaux du Rhône étant belles et le navire sans grand tirant

d'eau, on avait pu lui faire remonter le fleuve jusqu'à la ville,

et l'amener à bord du quai, où le chargement et l'arrimage prirent

un grand mois.

Pendant que les matelots rangeaient dans la cale les innombrables

caisses, les futurs passagers installaient d'avance leurs cabines;

et avec quel entrain! Quelle urbanité! Chacun cherchant à se

rendre serviable et agréable aux autres.

«Cette place vous va mieux? Comment donc!

-- Cette cabine vous plaît davantage? À votre aide!» Et ainsi de

tout.

La noblesse tarasconnaise, si morgueuse d'ordinaire, les

d'Aigueboulide, les d'Escudelle, gens qui d'habitude vous

regardaient du haut de leur grand nez, fraternisaient maintenant

avec la bourgeoisie.

Au milieu du tohu-bohu de l'embarquement, on reçut un matin une

lettre du Père Vezole, le premier courrier daté de Port-Tarascon:

«Dieu soit loué! Nous sommes arrivés, disait le bon Père. Nous

manquons de bien des petites choses, mais Dieu soit loué tout de

même!...»

Guère d'enthousiasme dans cette lettre, guère de détails non plus.

Le Révérend se bornait à parler du Roi Négonko, et de Likiriki, la

fillette du roi, une charmante enfant à qui il avait donné une

résille de perles. Il demandait ensuite qu'on envoyât quelques

objets un peu plus pratiques que les dons habituels des

souscripteurs. C'était tout.

Du port, de la ville, de l'installation des colons, pas un mot. Le

Père Bataillet grondait, furieux:

«Je le trouve mou, votre Père Vezole... Ce que je vais vous le

secouer en arrivant!»

Cette lettre était en effet bien froide, venant d'un homme si

bienveillant; mais le mauvais effet qu'elle aurait pu produire se

perdit dans le remue-ménage de l'installation à bord, dans le

bruit assourdissant de ce déménagement de toute une ville.

Le gouverneur -- on n'appelait plus Tartarin que de ce nom --

passait ses journées sur le pont du _Tutu-panpan_. Les mains

derrière le dos, souriant, allant de long en large, au milieu d'un

encombrement de tas de choses étrangers, panetières, crédences,

bassinoires, qui n'avaient pas encore trouvé place dans l'arrimage

de la cale, il donnait des conseils d'un ton patriarcal:

«Vous emportez trop, mes enfants. Vous trouverez tout ce qu'il

vous faut là-bas.»

Ainsi lui, ses flèches, son baobab, ses poissons rouges, il

laissait tout ça, se contentant d'une carabine américaine à

trente-deux coups et d'une cargaison de flanelle.

Et comme il surveillait tout, comme il avait l'oeil à tout, non

seulement à bord mais aussi à terre, tant aux répétitions de

l'orphéon qu'aux exercices de la milice sur le cours!

Cette organisation militaire des Tarasconnais, survivant au siège

de Pampérigouste, avait été renforcée, en vue de la défense de la

colonie et des conquêtes que l'on comptait faire pour l'agrandir!

Et Tartarin, enchanté de l'attitude martiale des miliciens, leur

exprimait souvent sa satisfaction, ainsi qu'à leur chef Bravida,

dans des ordres du jour.

Pourtant un pli sillonnait anxieusement parfois le front du

Gouverneur.

Deux jours avant l'embarquement, Barafort, un pêcheur du Rhône,

trouvait dans les oseraies de la rive une bouteille vide

hermétiquement bouchée, dont le verre était encore assez

transparent pour laisser distinguer à l'intérieur quelque chose

comme un papier roulé.

Pas un pêcheur n'ignore qu'une épave de ce genre doit être remise

aux mains de l'autorité, et Barafort apportait au gouverneur

Tartarin la mystérieuse bouteille contenant cette lettre étranger:

_Tartarin._

_Tarascon._

_Europe._

_Cataclysme épouvantable à Port-Tarascon. Île, ville, port, tout

englouti, disparu. Bompard admirable comme toujours, et comme

toujours mort victime de son dévouement. Ne partez pas, au nom du

ciel! Que personne ne parle!_

Cette trouvaille paraissait l'oeuvre d'un farceur. Comment cette

bouteille, du fond de l'Océanie, serait-elle arrivée de flot en

flot directement jusqu'à Tarascon?

Et puis ce «mort comme toujours» ne trahissait-il pas une

mystification? N'importe, ce présage troublait le triomphe de

Tartarin.

Chapitre IV

_Embarquement de Tarasque -- Machine avant! -- Les abeilles

quittent la ruche. -- L'odeur de l'Inde et l'odeur de Tarascon. --

Tartarin apprend le papoua. -- Distractions de la traversée._

Vous parlez de pittoresque.

Si vous aviez vu le pont du _Tutu-panpan_ ce matin de mai 1881,

c'est là qu'il y en avait du pittoresque! Tous les directeurs en

tenue de cérémonie: Tournatoire directeur général de la santé,

Costecalde directeur des cultures, Bravida général en chef de

milice, et vingt autres offrant aux yeux un mélange de costumes

variés, brodés d'or et d'argent; beaucoup portant en outre le

manteau de grand de première classe, rouge, galonné d'or. Au

milieu de cette foule chamarrée, la tache blanche du Père

Bataillet, grand aumônier de la colonie et chapelain du

Gouverneur.

La milice surtout étincelait. La plus grande partie des simples

miliciens ayant été expédiée par les autres bateaux, il ne restait

guère là que les officiers, sabre aux poings, revolver à la

ceinture, le buste cambré, la poitrine en avant sous le coquet

dolman à aiguillettes et à brandebourgs, fiers surtout de leurs

magnifiques bottes au miroitant vernis.

Parmi les uniformes et les costumes se mêlaient les toilettes des

dames, de couleurs chatoyantes, claires et gaies, avec des rubans

et des écharpes flottant à l'air, et, par-ci par-là, quelques

coiffes tarasconnaises de servantes. Sur tout cela, sur le navire

aux cuivres étincelants, aux mâts dressés vers le ciel, imaginez

un beau soleil, un soleil de jour de fête, pour horizon le large

Rhône, vagué comme une mer, rebroussé par le mistral, et vous

aurez l'idée du _Tutu-panpan_ en partance pour Port-Tarascon.

Le duc de Mons n'avait pu assister au lancement, retenu à Londres

par une nouvelle émission. C'est qu'il en fallait de l'argent,

pour payer bateaux, équipages et ingénieurs, tous les frais de

l'émigration! Le duc avait annoncé des fonds le matin même par

dépêche. Et tous admiraient le côté pratique de l'homme du Nord.

«Quel exemple il nous donne, messieurs!» déclamait Tartarin,

ajoutant toujours:

«Imitons-le... Pas _d'emballemain_!» C'est vrai que lui-même avait

l'air très calme, très simple aussi, sans le moindre «flafla», au

milieu de tous ses administrés en costume, seulement le grand

cordon de l'_Ordre_ en sautoir sur sa redingote.

Du pont du _Tutu-panpan_, on voyait les colons venir de loin, par

groupes, apparaître à des tournants de rue, puis déboucher sur le

quai, enfin reconnaissables et salués par leurs noms:

«Ah! Voilà les Roquetaillade!...

--Té! Monsieur Franquebalme!»

Et des cris, des bravos enthousiastes! On fit entre autres une

ovation à l'antique douairière comtesse d'Aigueboulide, quasi

centenaire, quand on la vit monter lestement à bord, en mantelet

de soie puce, la tête branlante, portant d'une main sa

chaufferette et de l'autre sa vieille perruche empaillée.

La ville se vidait de minute en minute, les rues semblaient plus

larges entre les maisons closes, les boutiques à volets fermés, et

toutes les persiennes ou jalousies baissées.

Tout le monde à bord, il y eut une minute de grand recueillement,

de silence solennel, bercé par le sifflement de la vapeur sous

pression. Des centaines d'yeux se tournaient vers le capitaine,

debout sur la dunette, prêt à donner l'ordre de déraper. Tout à

coup quelqu'un cria:

«Et la Tarasque»...

Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de la Tarasque, l'animal

fabuleux qui a donné son nom à la ville de Tarascon. Pour rappeler

son histoire brièvement, c'était, cette Tarasque, en des temps

très anciens, un monstre redoutable, qui désolait l'embouchure du

Rhône. Sainte Marthe, venue en Provence après la mort de Jésus,

alla, vêtue de blanc, chercher la bête au milieu des marais, et

l'amena en ville, liée seulement d'un ruban bleu, mais domptée,

captivée par l'innocence et la piété de la sainte.

Depuis, les Tarasconnais célèbrent tous les dix ans une fête où

l'on promène à travers les rues un monstre en bois et carton

peint, tenant de la tortue, du serpent et du crocodile, grossière

et burlesque effigie de la Tarasque d'autrefois, vénérée

maintenant comme une idole, logée aux frais de l'État et connue

dans tout le pays sous le nom de «la mère-grand!».

Partir sans la mère-grand, ne leur semblait pas possible. Quelques

jeunes gens s'élancèrent et l'amenèrent au quai rapidement.

Ce fut une explosion de larmes, de cris d'enthousiasme, comme si

l'âme de la ville, la patrie elle-même respirait en ce monstre de

carton d'un si difficile embarquement.

Beaucoup trop grande pour trouver place à l'intérieur du navire,

on attacha la Tarasque sur le pont à l'arrière; et là, cocasse,

énorme, l'air d'un monstre de féerie, avec son ventre en toile et

ses écailles peintes, sa tête dressée au-dessus du bastingage,

elle complétait bien l'ensemble pittoresque et bizarre du

chargement, semblait une de ces chimères sculptées à la proue des

naufs et chargées de présider aux destinées du voyage. On

l'entourait avec respect; quelques-uns lui parlaient, la

flattaient de la main.

En voyant cette émotion, Tartarin craignit qu'elle n'éveillât dans

les coeurs le regret de la patrie quittée, et, sur un signe de

lui, le capitaine Scrapouchinat commanda tout à coup, d'une voix

formidable:

«Machine en avant!...»

Aussitôt éclatèrent les sonneries de la fanfare, les sifflements

de la vapeur, les bouillonnements de l'eau sous l'hélice, dominés

par la voix d'Excourbaniès:

«Fen dé brut!... faisons du bruit!...». Le rivage s'enfuit d'un

bond; la ville, les tours du roi René, reculèrent dans le

lointain, de plus en plus rapetissées, comme brouillées dans la

vibrante lumière du soleil sur le Rhône.

Tous, penchés sur les bordages, tranquilles, souriants,

indifférents, regardaient la patrie s'en aller, disparaître là-

bas, sans plus d'émotion, maintenant qu'ils avaient avec eux la

bonne Tarasque, qu'un essaim d'abeilles changeant de ruche au son

des chaudrons, ou qu'un grand triangle d'étourneaux en vol vers

l'Afrique.

Et, vraiment, elle les protégea, leur Tarasque. Temps divin, mer

resplendissante, pas une tempête, pas un grain, jamais traversée

ne fut plus favorable.

Au canal de Suez, on tira bien un peu la langue, sous le feu d'un

soleil ardent, malgré la coiffure coloniale adoptée par tous à

l'exemple de Tartarin: casque de liège recouvert de toile blanche

et garni d'un voile de gaze verte; mais ils ne souffrirent pas

trop de cette température de fournaise, à laquelle le ciel de

Provence les avait dès longtemps acclimatés.

Après Port-Saïd et Suez, après Aden, la mer Rouge franchie, le

_Tutu-panpan_ se lança à travers la mer des Indes, d'une marche

rapide et soutenue, sous un ciel blanc, laiteux, velouté comme un

de ces aïolis, une de ces crémeuses pommades d'ail que les

émigrants mangeaient à tous leurs repas.

Ce qu'il s'en consommait d'ail, à bord! On en avait emporté

d'énormes provisions, et son délicieux bouquet marquait le sillage

du navire, mêlant l'odeur de Tarascon à l'odeur de l'Inde.

Bientôt on longea des îles émergeant de la mer en corbeilles de

fleurs étranges où voltigeaient de magnifiques oiseaux habillés de

pierreries. Les nuits calmes, transparentes, illuminées de

myriades d'étoiles, semblaient traversées de vagues musiques

lointaines et de danses de bayadères.

Aux Maldives, à Ceylan, à Singapour, on eût fait des escales

divines, mais les Tarasconnaises, Mme Excourbaniès en tête,

défendaient à leurs maris de descendre à terre.

Un féroce instinct de jalousie les mettait toutes en garde contre

ce dangereux climat des Indes et ses effluves amollissantes qui

flottaient jusque sur le pont du _Tutu-panpan_. Il n'y avait qu'à

voir, le soir venu, le timide Pascalon s'appuyer au bastingage

auprès de Mlle Clorinde des Espazettes, grande et belle jeune

fille dont le charme aristocratique l'attirait.

Le bon Tartarin leur souriait de loin dans sa barbe, et d'avance

prévoyait un mariage pour l'arrivée.

Du reste, depuis le commencement de la traversée, le Gouverneur se

montrait à tous d'une douceur, d'une indulgence, qui contrastait

avec les violences et les sombreurs du capitaine Scrapouchinat,

véritable tyran à son bord, s'emportant au moindre mot parlant

tout de suite de vous «faire fusiller comme un singe vert».

Tartarin, patient et raisonnable, se soumettait aux caprices du

capitaine, cherchait même à l'excuser, et, pour détourner la

colère de ses miliciens, leur donnait l'exemple d'une infatigable

activité.

Les heures de sa matinée étaient consacrées à l'étude du papoua,

sous la direction de son chapelain, le R.P. Bataillet, qui, en sa

qualité d'ancien missionnaire, connaissait cette langue et bien

d'autres.

Dans la journée, Tartarin réunissait tout son monde, soit sur le

pont, soit dans le salon, et faisait des conférences, débitait sa

science toute fraîche sur les plantations de canne à sucre et

l'exploitation du tripang.

Deux fois par semaine, cours de chasse, car là-bas, dans la

colonie, on allait trouver du gibier, ce ne serait pas comme à

Tarascon, où l'on était réduit à chasser des casquettes lancées en

l'air.

«Vous tirez bien, enfants, mais vous tirez trop vite,» disait

Tartarin. Ils avaient le sang trop chaud; il faudrait se modérer.

Et il leur donnait d'excellents conseils, leur enseignait les

temps qu'il fallait prendre selon les différentes espèces

animales, en comptant méthodiquement comme au métronome.

«Pour la caille, trois temps. Un, deux, trois..., pan!... ça y

est... Pour la perdrix,» -- et secouant sa main ouverte il imitait

le vol de l'oiseau, -- «pour la perdrix, comptez deux seulement.

Un, deux..., pan!... Ramassez, elle est morte.»

Ainsi passaient les heures monotones de la traversée, et chaque

tour d'hélice rapprochait de la réalisation de leurs rêves tous

ces braves gens qui se berçaient au long de la route de beaux

projets d'avenir, voyageaient avec l'illusion de ce qui les

attendait là-bas, ne parlaient qu'installation, défrichements,

embellissements imaginaires à leurs futures propriétés.

Le dimanche était jour de repos, jour de fête.

Le Père Bataillet disait la messe à l'arrière, en grande pompe; et

des sonneries de clairons éclataient, les tambours battaient aux

champs, au moment où le prêtre levait l'hostie. Après la messe, le

Révérend Père racontait quelqu'une de ces paraboles ardentes où il

excellait, moins un sermon qu'un mystère poétique tout brûlant de

foi méridionale.

Voici un de ces récits, naïf comme une histoire de saints se

déroulant sur les vitraux d'une vieille église de village; mais,

pour en savourer tout le charme, il vous faut imaginer le bateau

lavé de frais, tous ses cuivres reluisants, les dames en cercle,

le Gouverneur sur son fauteuil canné, entouré de ses directeurs en

grand costume, les miliciens sur deux rangs, les matelots dans les

enfléchures, et tout ce monde silencieux, attentif, les yeux

tournés vers le Père, debout sur les marches de l'autel. Les coups

de l'hélice rythment sa voix; sur le ciel pur, profond, la fumée

du steamer s'allonge, droite et mince; les dauphins cabriolent au

ras des lames; les oiseaux de mer, goélands, albatros, suivent en

criant le sillage du navire, et le Père-Blanc, avec son épaule de

côté, a l'air lui-même, quand il lève et secoue ses larges

manches, d'un de ces grands oiseaux battant des ailes et prêt à

partir.

Chapitre V

_La véritable légende de l'Antéchrist racontée par le R. P.

Bataillet sur le pont du «Tutu-Panpan.»_

C'est encore au paradis que je vous emmène, mes enfants, dans

cette vaste antichambre bleu-de-roi où se tient le grand saint

Pierre, son trousseau de clefs à la ceinture, toujours prêt à

ouvrir sa porte aux âmes des élus, lorsqu'il s'en présente;

malheureusement, depuis des années et des années, l'humanité est

devenue si méchante, que les meilleurs, après la mort, s'arrêtent

au purgatoire, sans aller plus haut, et que le bon saint Pierre

n'a pour toute besogne qu'à passer ses clefs rouillées au papier

de verre, et à chasser les toiles d'araignées tendues en travers

de sa porte comme des scellés de justice. Par moment, il a

l'illusion que quelqu'un frappe. Il se dit:

«Enfin... En voilà un, ce n'est pas trop tôt...».

Puis, son guichet ouvert, rien que l'immensité, l'éternel silence,

les planètes immobiles ou roulant dans l'espace avec un bruit doux

d'orange mûre détachée de la branche, mais pas l'ombre d'un élu.

Pensez quelle humiliation pour ce bon saint qui nous aime tant, et

comme il se désole de jour et de nuit, comme il en tombe de ces

larmes brûlantes, dévorantes, qui ont fini par creuser au long de

ses joues deux ornières profondes pareilles à celles qu'on voit

sur les routes des carrières entre Tarascon et Montmajour!

Or, une fois que saint Joseph, venu pour lui tenir compagnie, car

à la longue il s'ennuyait, le pauvre porte-clefs, toujours seul

dans son antichambre, une fois donc que saint Joseph lui disait

pour le consoler:

«Mais, en définitive, qu'est-ce que çà peut te faire que ces gens

d'en bas ne se présentent plus à ton guichet?... Est-ce que tu

n'es pas bien ici, caressé des plus douces musiques et des odeurs

les plus suaves?...».

Et tandis qu'il parlait ainsi, du fond des sept ciels ouverts en

enfilade se coulait une brise tiède chargée de sons, de parfums,

dont rien ne saurait vous donner l'idée, mes chers amis, pas même

ce goût de citronnelle et de framboises fraîches que l'haleine de

mer nous souffle depuis un moment dans la figure, de ce grand

bouquet d'îles roses sous le vent.

«Hé! fit le bon saint Pierre, je ne m'y trouve que trop bien dans

ce paradis de bénédiction, mais j'y voudrais tous ces pauvres

enfant avec moi...».

Et brusquement pris d'indignation:

«Ah «les gueux, ah! Les imbéciles...

Non, vois-tu, Joseph, le Seigneur est trop bon pour ces

misérables... Et à sa place, je sais bien ce que je ferais.

-- Que ferais-tu, mon brave Pierre?

-- Té! pardi, un grand coup de pied dans la fourmilière et va te

promener de l'humanité!»

Saint Joseph hocha sa vieille barbe... Il le faudrait terriblement

fort, tout de même, ce coup de pied qui démolirait la terre...

Passe encore pour les Turcs, les Infidèles, ces peuplades d'Asie

qui tombent en pourriture, mais le monde chrétien, c'est calé,

c'est solide, bâti par le fils...

-- Justement, reprit saint Pierre... Mais ce que le Christ a bâti,

le Christ pourrait aussi bien le détruire. Je leur enverrais mon

Fils Divin une seconde fois à ces galériens de par là-bas, et cet

Antéchrist qui serait le Christ déguisé aurait tôt fait de vous

les mettre en bourtouillade».

Le bon saint parlait dans sa colère, sans bien penser ce qu'il

disait, sans se douter surtout que ses paroles seraient répétées

au Divin Maître, et sa surprise fut grande quand tout à coup le

Fils de l'homme se dressa devant lui, un petit paquet sur l'épaule

au bout d'un bâton de route, ordonnant de sa voix ferme et douce:

«Pierre, viens... Je t'emmène.»

À la pâleur de Jésus, à la fièvre de ses grands yeux cernés qui

jetaient encore plus de feux que son auréole, Pierre comprit tout

de suite, et regretta d'avoir trop parlé. Que n'aurait-il pas

donné pour que cette seconde mission du Fils de Dieu sur la terre

n'eût pas lieu, surtout pour n'être pas lui-même du voyage! Il

s'agitait, tout éperdu, les mains chevrotantes:

«Ah! mon Dieu... Ah! mon Dieu... Et mes clefs, qu'est-ce que j'en

vais faire?» C'est vrai que pour une aussi longue route son lourd

trousseau n'était pas commode.»Et ma porte, qui me la gardera?»

Sur quoi Jésus sourit, lisant le fond de son âme, et dit:

«Laisse les clefs sur la serrure, Pierre... Pas de risque qu'on

entre jamais chez nous, tu sais bien.»

Il parlait doucement, mais on sentait tout de même quelque chose

d'implacable dans son sourire et dans sa voix.

Comme il est dit aux saintes Écritures, des signes dans le ciel

annoncèrent la venue sur terre du Fils de l'homme, mais depuis

longtemps les humains accroupis ne regardaient plus le ciel, et,

distraits par leurs passions, rien ne leur signala la présence du

Maître et du vieux serviteur qui l'accompagnait, d'autant que les

deux voyageurs avaient emporté de la rechange et se déguisaient en

tout ce qu'ils voulaient.

Pas moins, dans la première ville où ils arrivèrent, la veille

justement qu'un bandit fameux nommé Sanguinarias, auteur de crimes

épouvantables, devait être mis à mort, les ouvriers employés à

dresser les bois de justice dans la nuit s'étonnèrent de voir

travailler avec eux, au feu des torches, deux compagnons venus on

ne sait d'où, l'un souple et fier comme un bâtard de prince, la

barbe en fourche, des yeux de pierreries, l'autre déjà courbé,

l'air bonasson et endormi, deux longues cicatrice en rigole sur

ses joues fripées. Puis, au petit jour, l'échafaud debout, le

peuple et les autorités en cercle pour le supplice, les deux

étrangers avaient disparu, laissant toute la mécanique si

étrangement ensorcelée que lorsqu'on eut étendu le condamné sur la

planche, le couteau, pourtant bien aiguisé, d'un acier de bonne

marque, tomba vingt fois de suite sans parvenir seulement à lui

entamer la peau.

Vous voyez le tableau d'ici, les magistrats effarés,

l'horripilation de la foule, le bourreau bousculant ses aides,

arrachant ses cheveux trempés de sueur, Sanguinarias lui-même --

il était de Beaucaire naturellement ce malandrin, et joignait à

tous ses mauvais instincts un amour-propre diabolique --

Sanguinarias très vexé, tournant et retournant son cou de taureau

noir dans la lunette, disant:

«Ah! ça... mais qu'est-ce que j'ai donc?... je ne suis donc pas

fabriqué comme les autres qu'on ne peut venir à bout de moi!...».

Et à la fin des fins, les gendarmes obligés de l'emporter de

force, de le rentrer dans son cachot, pendant que la canaille

hurlante dansait autour de l'échafaud mis en pièces, flambant et

crépitant jusqu'au ciel comme un feu de la Saint-Jean.

Port-Tarascon: Dernières aventures de l'illustre Tartarin · 第 2 / 11 段