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Alphonse Daudet
PORT-TARASCON
DERNIÈRES AVENTURES DE
L'ILLUSTRE TARTARIN
(1890)
Table des matières
LIVRE PREMIER
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
LIVRE DEUXIÈME
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
LIVRE TROISIÈME
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
À LÉON ALLARD
Au subtil et profond romancier
Des _Fictions_ et des _Vies Muettes_
Son frère et son ami Alphonse Daudet
Offre ce livre d'humour
C'était septembre, et c'était la Provence, à une rentrée de
vendange, il y a cinq ou six ans.
Du grand break attelé de deux camarguais qui nous emportait à
toute bride, le poète Mistral, l'aîné de mes fils et moi, vers la
gare de Tarascon et le train rapide du P.-L.-M., elle nous
semblait divine cette fin de jour d'une pâleur ardente, un jour
mat, épuisé, fiévreux, passionné comme un beau visage de femme de
là-bas.
Pas un souffle d'air malgré le train de notre course. Les roseaux
d'Espagne à longues feuilles rubanées, droits et rigides au bord
du chemin; et par toutes ces routes de campagne, d'un blanc de
neige, d'un blanc de rêve, où la poussière craquait immobile sous
les roues, un lent défilé de charrettes chargées de raisins noirs,
rien que des noirs, -- garçons et filles venant derrière, muets et
graves, tous grands, bien découplés, la jambe longue et les yeux
noirs.
Grappes d'yeux noirs, et de raisins noirs, on ne voyait que cela
dans les cuves, sous le feutre à bords rabattus des vendangeurs,
sous le fichu de tête dont les femmes gardaient les pointes entre
les dentes serrées.
Quelquefois, à l'angle d'un champ, une croix se dressait dans le
blanc du ciel, ayant à chacun de ses bras une lourde grappe noire,
pendue en ex-voto.
«Vé!... (vois!)» me jetait Mistral avec un geste attendri, un
sourire de fierté presque maternelle devant les manifestations
ingénument païennes de sont peuple de Provence, puis il reprenait
son récit, quelque beau conte parfumé et doré des bords du Rhône,
comme le Goethe provençal en sème à la volée, de ses deux mains
toujours ouvertes, dont l'une est poésie et l'autre réalité.
Ô miracle des mots, magique concordance de l'heure, du décor et de
la fière légende paysanne que le poète déroulait pour nous tout le
long de l'étroit chemin, entre les champs d'oliviers et de
vignes!... Qu'on était bien, que la vie m'était blanche et légère!
Tout à coup mes yeux se voilèrent, une angoisse m'étreignit le
coeur. «Père, comme tu es pâle!» me dit mon fils, et j'eus à peine
la force de murmurer, en lui montrant le château du roi René, dont
les quatre tours me regardaient venir du fond de la plaine: «Voilà
Tarascon!»
C'est que nous avions un terrible compte à régler, les
tarasconnais et moi. Je les savais très montés, me gardant rancune
noire de mes plaisanteries sur leur ville et sur son grand homme,
l'illustre, le délicieux Tartarin. Des lettres, des menaces
anonymes m'avaient souvent averti: «Si tu passes jamais par
Tarascon, gare!» D'autres brandissaient sur ma tête la vengeance
du héros: «Tremblez! le vieux lion a encore bec et ongles!»
Un lion à bec, diable!
Plus grave encore: Je tenais d'un commandant de gendarmerie de la
région qu'un commis-voyageur parisien ayant, par une homonymie
fâcheuse ou simple fumisterie, signé «Alphonse Daudet» sur le
registre de l'hôtel, s'était vu brutalement assailli à la porte
d'un café et menacé d'un plongeon dans le Rhône, selon les
traditions locales:
_Dé brin o dé bran_
_Cabussaran_
_Dou fenestroun_
_De Taracoun_
_Dedins lou Rose__[1]_
C'était un vieux couplet de 93, qui se chante encore là-bas,
souligné de sinistres commentaires sur le drame dont les tours du
roi René furent témoins à cette époque.
Or, comme il ne me plaisait guère de piquer une tête du fenestron
de Tarascon, j'avais toujours évité dans mes voyages du Midi de
passer par cette bonne ville. Et voilà que cette fois un mauvais
sort, le désir d'aller embrasser mon cher Mistral, l'impossibilité
de prendre le «Rapide» ailleurs que là, me jetaient dans la gueule
du lion à bec.
Encore si je n'avais eu que Tartarin; une rencontre d'homme à
homme, un duel à la flèche empoisonnée sous les arbres du tour-de-
ville n'était pas pour me faire peur. Mais la colère d'un peuple,
et le Rhône, ce vaste Rhône!...
Ah! je vous réponds que tout n'est pas rose dans l'existence du
romancier...
Chose étrange, à mesure que nous approchions de la ville, les
chemins se dépeuplaient, les charrettes de vendanges devenaient
plus rares. Bientôt nous n'eûmes plus devant nous que la route
vide et blanche, et tout autour dans la campagne le large et la
solitude du désert.
«C'est bizarre, disait Mistral, tous bas un peu impressionné, on
se croirait un dimanche.
-- Si c'était dimanche, nous entendrions les cloches...» ajouta
mon fils, sur le même ton, car le silence qui enveloppait la ville
et sa banlieue avait quelque chose d'opprimant. Rien, pas une
cloche, pas un cri, pas même un de ces bruits de charronnage
tintant si clair dans l'atmosphère vibrante du Midi.
Pourtant les premières maisons du faubourg se levaient au bout du
chemin; un moulin d'huile, l'octroi crépi à neuf. Nous arrivions.
Et notre stupeur fut grande, à peine engagés dans cette longue rue
caillouteuse, de la trouver abandonnée, les portes et les fenêtres
closes, sans chien ni chat, enfants ni poules, ni personne, le
portail enfumé du maréchal ferrant dégarni des deux roues qui le
flanquent à l'ordinaire, les grands rideaux de treillis dont les
seuils tarasconnais s'abritent sont les mouches, rentrés, disparus
comme les mouches elles-mêmes et l'exquise bouffée de soupe à
l'ail que toutes les cuisines auraient dû exhaler à cette heure-
là.
Tarascon ne sentant plus l'ail, imagine-t-on une chose pareille!
Mistral et moi, nous nous regardions épouvantés; et, vraiment, il
y avait de quoi. S'attendre aux rugissements d'un peuple en
délire, et trouver le silence de mort de cette Pompéi!
En ville, où nous pouvions mettre un nom sur tous les logis, sur
toutes les boutiques familières à nos yeux depuis l'enfance, cette
impression de vide et d'abandon devint encore plus saisissante.
Fermée, la pharmacie Bézuquet de la placette, l'armurier
Costecalde fermé pareillement, et la confiserie Rébuffat, «À la
renommée des berlingots». Disparus, les panonceaux du notaire
Cambalalette, et l'enseigne sur toile peinte de Marie-Joseph-
Spiridion Excourbaniès, fabricant de saucisson d'Arles; car le
saucisson d'Arles s'est toujours fait à Tarascon, et je signale en
passant ce grand déni de justice historique.
Mais enfin qu'étaient devenus les tarasconnais?
Notre break roulait sur le cours, dans l'ombre tiède des platanes
espaçant leurs troncs blancs et lisses, où plus une cigale ne
chantait: envolées aussi les cigales! Et devant la maison de
Tartarin, toutes ses persiennes fermées, aveugle et muette comme
ses voisines, contre le mur bas du fameux jardinet, plus une
caisse de cirage, plus un petit décrotteur pour vous crier: «Cira,
moussu?»
L'un de nous dit: «Il y a peut être le choléra.»
À Tarascon, en effet, quand vient une épidémie, l'habitant
déménage et campe sous des tentes à bonne distance de la ville,
jusqu'à ce que le mauvais air soit passé.
Sur ce mot de choléra, dont tous les provençaux ont une peur
farouche, le cocher enleva ses bêtes, et quelques minutes après
nous stoppions à l'escalier de la gare, perchée tout en haut du
grand viaduc qui longe et domine la ville.
Ici nous retrouvions la vie, des voix humaines, des visages. Dans
l'entrecroisement des rails, les trains se succédaient sans
relâche, montée, descente, haltaient avec des claquements de
portières, des appels de station.
«Tarascon, cinq minutes d'arrêt..., changement de voiture pour
Nîmes, Montpellier, Cette...»
Tout de suite Mistral courut au commissaire de surveillance, vieux
serviteur qui n'a pas quitté sa gare depuis trente-cinq ans:
«Eh! bé, maître Picard... Et les Tarasconnais? Où sont-ils? Qu'en
avez-vous fait?»
L'autre, tout surpris de notre étonnement:
«Comment!... Vous ne savez pas? D'où sortez-vous donc?... Vous ne
lisez donc rien?...Ils lui ont fait pourtant assez de réclame, à
leur île de Port-Tarascon... Eh! oui, mon bon...Partis, les
Tarasconnais... Partis coloniser, l'illustre Tartarin en tête...
Et tout emporté avec eux, déménagé jusqu'à la tarasque!»
Il s'interrompit pour donner des ordres, s'activer le long de la
voie, tandis qu'à nos pieds dans le couchant, nous regardions
monter les tours, les clochers et clochetons de la ville
abandonnée, ses vieux remparts dorés par le soleil d'un superbe
ton de croustade et donnant l'idée exact d'un pâté de bécasses
dont il ne resterait plus que la croûte.
«Et dites-moi, monsieur Picard», demanda Mistral au commissaire
qui revenait vers nous avec un bon sourire, pas autrement inquiet
de savoir Tarascon sur les chemins...
«Y a-t-il longtemps de cette émigration?
-- Six mois.
-- Et l'on a pas de leurs nouvelles?
-- Aucune.»
Pécaïre! Quelque temps après nous en avions des nouvelles,
détaillées, précises, assez pour me permettre de vous conter
l'exode de ce vaillant petit peuple à la suite de son héros, et
les formidables mésaventures qui les assaillirent.
* * *
Pascal a dit: «Il faut de l'agréable et du réel; mais il faut que
cet agréable soit lui-même pris du vrai.» J'ai tâché de me
conformer à sa doctrine dans cette histoire de Port-Tarascon.
Mon récit est pris du vrai, fait avec des lettres d'émigrants, le
«mémorial» du jeune secrétaire de Tartarin, des dépositions
empruntées à la _Gazette des Tribunaux; _et quand vous
rencontrerez ça et là, quelque tarasconnade par trop extravagante,
que le crique me croque si elle est de mon invention[2]!
LIVRE PREMIER
Chapitre I
_Doléances de Tarascon contre l'état des choses. -- Les boeufs,
les Pères blancs. --Un tarasconnais au pays. -- Siège et reddition
de l'abbaye de Pampérigouste._
«Franquebalme, mon bon..., Je ne suis pas content de la France!...
Nos gouvernants nous font de tout.»
Proférées un soir par Tartarin devant la cheminée du cercle, avec
le geste et l'accent qu'on imagine, ces paroles mémorables
résument bien ce qui se pensait et disait à Tarascon-sur-Rhône
deux ou trois mois avant l'émigration. Le Tarasconnais en général
ne s'occupe pas de politique: indolent de nature, indifférent à
tout ce qui ne l'atteint pas localement, il tient pour l'_état de
choses_, comme il dit. Pas moins, depuis quelque temps, on lui
reprochait un tas de choses, à l'_état de choses_!
«Nos gouvernants nous font de tout!» disait Tartarin.
Dans ce «de tout» il y avait d'abord l'interdiction des courses de
taureaux.
Vous connaissez sans doute l'histoire de ce Tarasconnais très
mauvais chrétien et garnement de la pire espèce, lequel après sa
mort s'étant introduit au Paradis par surprise, pendant que saint
Pierre avait le dos tourné, n'en voulait plus sortir, malgré les
supplications du divin porte-clefs. Alors, que fit le grand saint
Pierre? Il envoya toute une volée d'anges clamer devant le ciel
autant qu'ils auraient de voix:
«Té! té!... les boeufs!... Té! té!... les boeufs!...» qui est le
cri des courses tarasconnaises. Oyant cela, le bandit change de
figure:
«Vous avez donc des courses, par ici, grand saint Pierre?
-- Des courses?... je crois bien magnifiques, mon bon.
-- Où donc çà?... où se font-elles, ces courses?
-- Devant le Paradis... Il y a du large, tu penses.
Du coup le Tarasconnais se précipite dehors pour voir, et les
portes du ciel se referment sur lui à tout jamais.
Si je rappelle ici cette légende aussi vieille que les bancs du
tour-de-ville, c'est afin d'indiquer la passion des gens de
Tarascon pour les courses de taureaux et la colère où les mit la
suppression de ce genre d'exercice.
Après, vint l'ordre d'expulser les Pères-Blancs de fermer leur
joli couvent de Pampérigouste, perché sur une collinette toute
grise de thym et de lavande installé là depuis des siècles aux
portes de la ville, d'où l'on aperçoit, entre les pins, la
dentelle de ses clochetons carillonnant dans les brises claires du
matin avec le chant des alouettes, au crépuscule avec le cri
mélancolique des courlis.
Les Tarasconnais les aimaient beaucoup, leurs Pères-Blancs, doux,
bons, inoffensifs, et qui savaient tirer des herbes parfumées dont
la montagnette est couverte un si excellent élixir; ils les
aimaient pareillement pour leurs pâtés d'hirondelles et leurs
délicieux _pains-poires[3]_, qui sont des coings enveloppés d'une
pâte fine et dorée, d'où le nom de Pampérigouste[4] donné à
l'abbaye.
Aussi quand l'ordre officiel d'avoir à quitter leur couvent fut
envoyé aux Pères et que ceux-ci refusèrent de sortir, quinze cents
à deux mille Tarasconnais du commun, portefaix, décrotteurs,
déchargeurs de bateaux du Rhône, ce que nous appelons la
_rafataille_, vinrent s'enfermer dans Pampérigouste avec les bons
moines.
La bourgeoisie tarasconnaise, les messieurs du cercle, Tartarin en
tête, pensaient bien aussi à soutenir la sainte cause. Il n'y eut
pas une minute d'hésitation. Mais on ne se jette pas dans une
pareille entreprise sans préparatifs d'aucune sorte. Bon pour la
rafataille, d'agir ainsi étourdiment.
Avant tout, il fallait des costumes. Et ils furent commandés; de
superbes costumes renouvelés de la croisade, longues lévites
noires, avec une grande croix blanche sur la poitrine, et partout,
devant, derrière, des entrelacements de fémurs soutachés. La
soutache surtout prit beaucoup de temps.
Quant tout fut prêt, le couvent était déjà investi. Les troupes
l'entouraient d'un triple cercle, campées dans les champs et sur
les pentes pierreuses de la petite colline.
Les pantalons rouges de loin semblaient dans le thym et la lavande
une floraison subite de coquelicots.
On rencontrait par les chemins de continuelles patrouilles de
cavaliers, la carabine le long de la cuisse, le fourreau de sabre
battant le flanc du cheval, l'étui de revolver à la ceinture.
Mais ce déploiement de forces n'était pas pour arrêter l'intrépide
Tartarin, qui avait résolu de passer, ainsi qu'un gros de
messieurs du cercle.
À la file indienne, rampant sur les mains et les genoux avec
toutes les précautions, toutes les ruses classiques des sauvages
de Fenimore, ils réussirent à se glisser à travers les lignes
d'investissement, longeant les rangées des tentes endormies,
tournant les sentinelles, les patrouilles, et de l'un à l'autre se
signalant les passages dangereux par une imparfaite imitation de
cris d'oiseaux.
Il en fallait du courage pour tenter l'aventure par ces nuits
claires comme un plein jour; Il est vrai de dire que les
assiégeants avaient tout intérêt à laisser entrer le plus de monde
possible.
Ce qu'on voulait, c'était affamer l'abbaye plutôt que l'emporter
de vive force. Aussi les soldats détournaient-ils volontiers la
tête en voyant ces ombres errantes au clair de la lune et des
étoiles. Plus d'un officier, qui avait pris l'absinthe au cercle
avec l'illustre tueur de lions, le reconnut de loin malgré son
déguisement et le salua d'un appel familier:
«Bonne nuit, monsieur Tartarin!»
Une fois dans la place, Tartarin organisa la défense.
Ce diable d'homme avait lu tous les livres sur tous les sièges et
blocus. Il embrigada les Tarasconnais en milice, sous les ordres
du brave commandant Bravida, et, plein des souvenirs de Sébastopol
et de Plewna, il leur fit remuer de la terre, beaucoup de terre,
entoura l'abbaye de talus, de fossés, de fortifications de tous
genres, dont le cercle petit à petit se resserrait à ne pouvoir
plus respirer, en sorte que les assiégés se trouvèrent comme
emmurés derrière leurs travaux de défense, ce qui faisait
l'affaire des assiégeants.
Le couvent métamorphosé en place forte fut soumis à la discipline
militaire. C'est ainsi qu'il en doit être, l'état de siège
déclaré. Tout se faisait par roulements de tambour et sonneries de
clairon.
Dès le petit jour, au réveil, le tambour grondait, par les cours,
les corridors et sous les arceaux du cloître.
On sonnait du matin au soir, aux prières _tara-ta-ta_, au
trésorier _tara-ta-ta_, au Père hôtelier _tara-ta-ta_; des coups
de clairons impérieux, secs et sonores, déchirant l'air. On
claironnait pour l'Angélus, pour Matines et Complies. C'était à
faire honte à l'armée assiégeante, qui menait beaucoup moins de
bruit, au large de la campagne, tandis que là-haut, au sommet de
la petite colline, derrière les fins créneaux de l'abbaye-
forteresse, claironnades et tambourinades mêlées aux tintements
des carillons faisaient un fier ramage et jetaient aux quatre
vents, en promesse de victoire, un chant allègre, mi-belliqueux et
mi-sacré.
Le diantre, c'est que les assiégeants, bien tranquilles dans leurs
lignes, sans se donner aucune peine, se ravitaillaient facilement
et tout le jour faisaient bombance. La Provence est un pays de
délices, qui produit toutes sortes de bonnes choses. Vins clairs
et dorés, saucisses et saucissons d'Arles, melons exquis,
pastèques savoureuses, nougats de Montélimar, tout était pour les
troupes du gouvernement: il n'en entrait miette ni goutte dans
l'abbaye bloquée.
Aussi, d'un côté, les soldats, qui n'avaient jamais vu pareille
fête, engraissaient à crever leurs tuniques, les chevaux
montraient des croupes luisantes et rebondies, tandis que de
l'autre, précaire! les pauvres Tarasconnais, la rafataille
surtout, levés tôt, couchés tard, surmenés, sans cesse en alerte,
remuant et brouettant la terre de jour et de nuit, à la brûlure du
soleil et des torches, se desséchaient et maigrissaient que
c'était pitié.
De plus, les provisions des bons Pères s'épuisaient; pâtés
d'hirondelles et pains-poires tiraient à la fin.
Pourrait-on tenir encore longtemps?
C'était la question tous les jours discutée sur les remparts et
terrassements crevassés par la sécheresse.» Et les lâches qui
n'attaquent pas!» disaient ceux de Tarascon, montrant le poing aux
pantalons rouges vautrés dans l'herbe à l'ombre des pins. Mais
l'idée d'attaquer eux-mêmes ne leur venait pas, tant ce brave
petit peuple a le sentiment de la conservation.
Une seule fois, Excourbaniès, un violent parla de tenter une
sortie en masse, les moines devant, et de culbuter tous ces
mercenaires.
Tartarin haussa ses larges épaules et ne répondit qu'un mot:
«Enfant!».
Puis, prenant par le bras le bouillant Excourbaniès, il l'entraîna
au sommet de la contrescarpe, et lui montrant d'un geste immense
les cordons de troupes étagés sur la colline, les sentinelles
placées à tous les sentiers:
«Oui ou non, sommes-nous les assiégés? Est-ce nous qui devons
donner l'assaut?...»
Il y eut autour de lui un murmure approbateur:
«Évidemment... Il a raison... C'est à eux de commencer, puisqu'ils
assiègent Et l'on vit une fois de plus que nul ne connaissait les
lois de la guerre comme Tartarin.
Il fallait pourtant prendre un parti.
Un jour, le Conseil se rassembla dans la grande salle du Chapitre,
éclairée de hauts vitraux, entourée de boiseries sculptées, et le
Père hôtelier lut son rapport sur les ressources de la place. Tous
les Pères-Blancs écoutaient, silencieux, droits sur leurs
_miséricordes_, demi-sièges à forme hypocrite qui permettent
d'être assis en paraissant debout.
Lamentable, le rapport du Père hôtelier! Ce qu'ils avaient dévoré
depuis le commencement du siège, les Tarasconnais! Pâtés
d'hirondelles, tant de cents; pains-poires, tant de mille; et tant
de ceci, et tant de cela! De toutes les choses qu'il énumérait et
dont on était au commencement si bien pourvu, il restait si peu,
si peu, qu'autant dire il n'en restait rien.
Les Révérends se regardaient l'un l'autre, la mine longue, et
convenaient entre eux qu'avec toutes ces réserves, étant donné
l'attitude d'un ennemi qui ne voulait rien pousser à l'extrême,
ils auraient pu tenir pendant des années sans manquer de rien, si
l'on n'était venu à leur secours. Le Père hôtelier, d'une voix
monotone et navrée, continuait de lire, quand une clameur
l'interrompit.
La porte de la salle ouverte avec fracas, Tartarin paraît, un
Tartarin ému, tragique, le sang aux joues, la barbe bouffante sur
la croix blanche de son costume. Il salue de l'épée le Prieur tout
droit sur sa miséricorde, puis les Pères l'un après l'autre, et,
gravement:
«Monsieur le Prieur, je ne peux plus tenir mes hommes... On meurt
de faim... Toutes les citernes sont vides. Le moment est venu de
rendre la place, ou de nous ensevelir sous ses débris.»
Ce qu'il ne disait pas, mais qui avait bien aussi son importance,
c'est que, depuis quinze jours, il était privé de son chocolat du
matin, qu'il le voyait en rêve, gras, fumant, huileux, accompagné
d'un verre d'eau fraîche claire comme du cristal, au lieu de l'eau
saumâtre des citernes, à laquelle il était réduit maintenant.
Tout de suite le Conseil fut debout, et dans une rumeur de voix
parlant toutes ensemble exprima un avis unanime:
«Rendre la place... Il faut rendre la place...» Seul, le Père
Bataillet, un homme excessif, proposa de faire sauter le couvent
avec ce qu'on avait de poudre, d'y mettre le feu lui-même.
Mais on refusa de l'écouter, et la nuit venue, laissant les clefs
sur les portes, moines et miliciens, suivis d'Excourbaniès, de
Bravida, de Tartarin avec son gros de messieurs du cercle, tous
les défenseurs de Pampérigouste sortirent, sans tambours ni
clairons cette fois, et descendirent silencieusement la colline en
une procession fantomatique, sous la clarté de la lune et le
bienveillant regard des sentinelles ennemies.
Cette mémorable défense de l'abbaye fit grand honneur à Tartarin;
mais l'occupation du couvent de leurs Pères-Blancs par les troupes
jeta au coeur des Tarasconnais une sombre rancune.
Chapitre II
_La pharmacie de la Placette. -- Apparition d'un homme du Nord. -
- Dieu le veut, monsieur le Duc! -- Un paradis au-delà des mers._
Quelque temps après la fermeture du couvent, le pharmacien
Bézuquet prenait un soir le frais, devant sa porte, avec son élève
Pascalon et le Révérend Père Bataillet.
Il faut dire que les moines dispersés avaient été recueillis par
les familles tarasconnaises. Chacune avait voulu avoir son Père
Blanc; les gens aisés, les boutiquiers, ceux de la bourgeoisie, en
possédaient un en particulier; quant aux familles artisanes, elles
s'associaient, se mettaient à plusieurs pour entretenir un de ces
saints hommes, en participation.
Dans toutes les boutiques on voyait une cagoule blanche. Chez
l'armurier Costecalde au milieu des fusils, des carabines et des
couteaux de chasse, au comptoir du mercier Beaumevieille derrière
les rangées de bobines de soie, partout se dressait la même
apparition d'un grand oiseau blanc qui semblait un pélican
familier. Et la présence des Pères était pour chaque demeure une
vraie bénédiction. Bien élevés, doux, enjoués, discrets, ils
n'étaient pas gênants, ne tenaient pas une grande place au foyer,
et cependant y apportaient une bonté, une réserve inaccoutumée.
C'était comme si l'on avait eu le bon Dieu chez soi: les hommes se
retenaient de jurer et de dire des gros mots; les femmes ne
mentaient plus, ou guère; les petits restaient bien sages et bien
droits sur leur chaise haute.
Le matin, le soir, à l'heure de la prière, aux repas pour le
_Bénédicité_ et les _Grâces_, les grandes manches blanches
s'ouvraient comme des ailes protectrices sur toute la famille
assemblée, et, avec cette bénédiction perpétuelle au-dessus de
leur tête, les Tarasconnais ne pouvaient faire autrement que de
vivre saints et vertueux.
Chacun était fier de son Révérend, le vantait, le faisait valoir,
surtout le pharmacien Bézuquet, à qui la bonne fortune était échue
d'avoir chez lui le Père Bataillet.
Tout feu, tout nerfs, ce R. P. Bataillet, doué d'une véritable
éloquence populaire, et renommé pour sa manière de raconter
paraboles et légendes; c'était un superbe gaillard, bien découplé
le teint brûlé, des yeux de braise, une tête de cabécilla. Sous
les longs plis de l'épaisse bure, il avait vraiment belle
prestance, bien qu'une épaule fût un peu plus haute que l'autre,
et qu'il marchât de côté.
Mais on ne s'apercevait plus de ces légers défauts, lorsqu'il
descendait de chaire, après le sermon, et fendait la foule, son
grand nez au vent, pressé de regagner la sacristie, tout vibrant
encore, et secoué lui-même par sa propre éloquence. Les femmes
enthousiastes, coupaient au passage avec leurs ciseaux des
morceaux de sa cape blanche; on l'appelait à cause de cela le
«Père festonné», et sa robe était toujours tellement déchiquetée,
si tôt hors d'usage, que le couvent avait grand-peine à l'en
fournir.
Bézuquet, était donc devant la pharmacie avec Pascalon, et en face
d'eux le Père Bataillet, assis sur sa chaise à la cavalière. Ils
respiraient avec délices, dans une sécurité béate de repos, car en
ce moment de la journée il n'y a, plus de clientèle pour Bézuquet.
C'est comme pendant la nuit; les malades peuvent bien se rouler,
se tortiller: le brave pharmacien ne se dérangerait pour rien au
monde; l'heure est passée d'être malade.
Il écoutait, ainsi que Pascalon, une de ces belles histoires
comme, savait en conter le Révérend, pendant qu'au lointain de la
ville ou attendait passer la retraite au milieu des fredons d'un
beau couchant d'été.
Tout à coup l'élève se leva, rouge, ému, et bégaya, le doigt tendu
vers l'autre extrémité de la Placette:
«Voilà monsieur Tar... tar... tarin!».
On sait quelle admiration personnelle et particulière professait
Pascalon pour le grand homme dont la silhouette gesticulante se
détachait là-bas dans les brumes lumineuses, accompagnée d'un
autre personnage ganté de gris, soigné de mise, et qui semblait
écouter, silencieux et raide.
Quelqu'un du Nord, cela se voyait de reste.
Dans le Midi, l'homme du Nord se reconnaît à son attitude
tranquille, à la concision de son lent parler, tout aussi sûrement
que le méridional se trahit dans le Nord par son exubérance de
pantomime et de débit.
Les Tarasconnais étaient habitués à voir souvent Tartarin en
compagnie d'étrangers, car on ne passe pas dans leur ville sans
visiter comme attraction le fameux tueur de lions, l'alpiniste
illustre, le Vauban moderne à qui le siège de Pampérigouste
faisait une renommée nouvelle.
De cette affluence de visiteurs résultait une ère de prospérité
autre fois inconnue.
Les hôteliers faisaient fortune; on vendait chez les libraires des
biographies du grand homme; on ne voyait aux vitrines que ses
portraits en «Teur», en ascensionniste, en costume de croisé, sous
toutes les formes et dans toutes les attitudes de son existence
héroïque.
Mais cette fois ce n'était pas un visiteur ordinaire, un premier
venu de passage, qui accompagnait Tartarin.
La Placette traversée, le héros, d'un geste emphatique, désigna
son compagnon:
«Mon cher Bézuquet, mon Révérend Père, je, vous présente monsieur
le duc de Mons...».
Un duc!... _Outre!_
Il n'en était jamais venu à Tarascon. On y avait bien vu un
chameau, un baobab, une peau de lion, une collection de flèches
empoisonnées et d'alpenstocks d'honneur... mais un duc, jamais!
Bézuquet s'était levé, saluait, un peu intimidé de se trouver
ainsi, sans avoir été prévenu, en présence d'un si grand
personnage. Il bredouillait: «Monsieur le Duc...» Tartarin
l'interrompit:
«Entrons, messieurs, nous avons à parler de choses graves.»
Il passa le premier, le dos rond, l'air mystérieux, dans le petit
salon de la pharmacie, dont la fenêtre, donnant sur la place,
servait de vitrine pour les bocaux à foetus, les longs ténias en
tricot, et les paquets de cigarettes de camphre.
La porte se referma sur eux comme sur des conspirateurs. Pascalon
restait seul dans la boutique, avec l'ordre de Bézuquet de
répondre aux clients et de ne laisser personne approcher du salon
sous aucun prétexte.
L'élève, très intrigué, se mit à ranger sur les étagères les
boîtes de jujube, les flacons de _sirupus gummi_ et autres
produits d'officine.
Le bruit des voix, par moments, arrivant jusqu'à lui, il
distinguait surtout le creux de Tartarin proférant des mots
étranges:
«Polynésie... Paradis terrestre..., canne à sucre,
distilleries..., colonie libre.» Puis un éclat du Père Bataillet:
«Bravo! J'en suis». Quant à l'homme du Nord, il parlait si bas,
qu'on n'entendait rien.
Pascalon avait beau enfoncer son oreille dans la serrure... Tout à
coup, la porte s'ouvrit avec fracas, poussée _manu militari_ par
la poigne énergique du Père, et l'élève alla rouler à l'autre bout
de la pharmacie. Mais, dans l'agitation générale, personne n'y fit
attention.
Tartarin, debout sur le seuil, le doigt levé vers les paquets de
têtes de pavots qui séchaient au plafond de la boutique, avec une
mimique d'archange brandissant le glaive, s'écria:
«Dieu le veut, monsieur le Duc! Notre oeuvre sera grande!».
Il y eut une confusion de mains tendues qui se cherchaient, se
mêlaient, se serraient, poignées de mains énergiques comme pour
sceller à tout jamais d'irrévocables engagements. Tout chaud de
cette dernière effusion, Tartarin, redressé, grandi, sortit de la
pharmacie avec le duc de Mons pour continuer leur tournée en
ville.
Deux jours après, le _Forum_ et le _Galoubet_, les deux organes de
Tarascon, étaient pleins d'articles ci de réclames sur une
colossale affaire. Le titre portait en grosses lettres:
«COLONIE LIBRE DE PORT-TARASCON.» Et des annonces stupéfiantes:
«À vendre, terres à 5 francs l'hectare donnant un rendement de
plusieurs mille francs par an... Fortune rapide et assurée... On
demande des colons.» Puis venait l'historique de l'île où devait
s'établir la colonie projetée, île achetée au roi Négonko par le
duc de Mons dans le cours de ses voyages, entourée d'ailleurs
d'autres territoires qu'on pourrait acquérir plus tard pour
agrandir les établissements.
Un climat _paradisiaque_, une température océanienne, très modérée
malgré sa proximité de l'équateur, ne variant que de deux à trois
degrés, entre 25 et 28; pays très fertile, boisé à miracle et
merveilleusement arrosé, s'élevant rapidement à partir de la mer,
ce qui permettait à chacun de choisir la hauteur convenant le
mieux à son tempérament. Enfin les vivres abondaient, fruits
délicieux à tous les arbres, gibiers variés dans les bois et les
plaines, innombrables poissons dans les eaux. Au point de vue
commerce et navigation, une rade splendide pouvant contenir toute
une Flotte, un port de sûreté fermé par des jetées, avec arrière-
port, bassin de radoub, quais, débarcadères, phare, sémaphore,
grues à vapeur, rien ne manquerait.
Les travaux étaient déjà commencés par des ouvriers chinois et
canaques, sous la direction et sur les plans des plus habiles
ingénieurs, des architectes les plus distingués. Les colons
trouveraient en arrivant des installations confortables, et même,
par d'ingénieuses combinaisons, avec 50 francs de plus, les
maisons seraient aménagées selon les besoins de chacun.
Vous pensez si les imaginations tarasconnaises se mirent à
travailler à la lecture de ces merveilles. Dans toutes les
familles on faisait des plans. L'un rêvait des persiennes vertes,
l'autre un joli perron; celui-ci voulait de la brique, celui-là du
moellon. On dessinait, on coloriait, on ajoutait un détail à un
autre; un pigeonnier serait gracieux, une girouette ne ferait pas
mal.
«Oh! Papa, une véranda!
-- Va pour la véranda, mes enfants!»
Pour ce qu'il en coûtait.
En même temps que les braves habitants de Tarascon se passaient
ainsi toutes leurs fantaisies d'installations idéales, les
articles du Forum et du Galoubet étaient reproduits dans tous les
journaux du Midi, les villes, les campagnes inondées de prospectus
à vignettes encadrés de palmiers, de cocotiers, bananiers,
lataniers, toute la faune exotique; une propagande effrénée
s'étendait sur la Provence entière.
Par les routes poudreuses des banlieues de Tarascon passait au
grand trot le cabriolet de Tartarin, conduisant lui-même avec le
Père Bataillet assis près de lui sur le devant, serrés l'un près
de l'autre pour faire un rempart de leurs corps au duc de Mons,
enveloppé d'un voile vert et dévoré par les moustiques, qui
l'assaillaient rageusement de tous côtés, en troupes
bourdonnantes, altérés du sang de l'homme du Nord, s'acharnant à
le boursoufler de leurs piqûres.
C'est, qu'il en était, du Nord, celui-là! Pas de gestes, peu de
paroles, et un sang-froid!... Il ne s'emballait pas, voyait les
choses comme elles sont, posément. On pouvait être tranquille.
Et sur les placettes ombragées de platanes, dans les vieux bourgs,
les cabarets mangés de mouches, dans les salles de danse, partout,
c'étaient des allocutions, des sermons, des conférences.
Le duc de Mons, en termes clairs et concis, d'une simplicité, de
vérité toute nue, exposait les délices de Port-Tarascon et les
bénéfices de l'affaire; l'ardente parole du moine prêchait
l'émigration à la façon de Pierre l'Ermite. Tartarin, poudreux de
la route comme au sortir d'une bataille, jetait de sa voix sonore
quelques phrases ronflantes:»victoire, conquête, nouvelle patrie,
«que son geste énergique envoyait au loin, par-dessus les têtes.
D'autres fois se tenaient des réunions contradictoires, où tout se
passait par demandes et réponses.
«Y a-t-il des bêtes venimeuses?
-- Pas une. Pas un serpent. Pas même de moustiques. En fait de
bêtes fauves, rien du tout.
-- Mais on dit que là-bas, dans l'Océanie, il y a des
anthropophages?
-- Jamais de, la vie! Tous végétariens...
-- Est-ce vrai que les sauvages vont tout nus?
-- Çà, c'est peut-être un peu vrai, mais pas tous. D'ailleurs nous
les habillerons.»
Articles, conférences, tout eut un succès fou. Les bons
s'enlevaient par cent et par mille, les émigrants affluaient, et
pas seulement de Tarascon, de tout le Midi! Il en venait même de
Beaucaire. Mais, halte là! Tarascon les trouvait bien hardis, ces
gens de Beaucaire!
Depuis des siècles, entre les deux cités voisines, séparées
seulement par le Rhône, gronde une haine sourde qui menace de ne
plus finir.
Si vous en cherchez les motifs, on vous répondra des deux côtés
par des mots qui n'expliquent rien:
«Nous les connaissons, les Tarasconnais...,» disent les gens de
Beaucaire, d'un ton mystérieux.
Et ceux de Tarascon ripostent en clignant leur oeil finaud:
«On sait ce qu'ils valent, messieurs les Beaucairois.»
De fait, d'une ville à l'autre les communications sont nulles, et
le pont qu'on a jeté entre elles ne sert absolument à rien.
Personne ne le franchit jamais. Par hostilité d'abord, ensuite
parce que la violence du mistral et la largeur du fleuve à cet
endroit en rendent le passage très dangereux.
Mais si l'on n'acceptait pas de colons de Beaucaire, l'argent de
tout le monde était parfaitement accueilli. Les fameux hectares à
5 francs (rendement de plusieurs mille francs par an) se
débitaient par fournées. On recevait aussi de partout les dons en
nature que les fervents de l'oeuvre envoyaient pour les besoins de
la colonie. Le Forum publiait les listes, et parmi ces dons se
trouvaient les choses les plus extraordinaires:
_Anonyme_: Une boîte de petites perles blanches.
-- Un lot de numéros du _Forum_.
_M. Bécoulet_: Quarante-cinq résilles en chenilles et perles
pour les femmes indiennes.
_Mme Dourladoure_: Six mouchoirs et six couteaux pour le
presbytère.
_Anonyme:_ Une bannière brodée pour l'orphéon.
_Anduze, de Maguelonne_: Un flamant empaillé.
_Famille Margue_: Six douzaines de colliers de chiens.
_Anonyme_: Une veste soutachée.
_Une dame pieuse de_ Marseille: Une chasuble, un orfroi de
thuriféraire et un pavillon de ciboire.
_La même_: Une collection de coléoptères sous verre.
Et, régulièrement, dans chaque liste, était mentionné un envoi de
Mlle Tournatoire: _Costume complet pour habiller un sauvage_.
C'était sa préoccupation constante, à cette bonne vieille
demoiselle.
Tous ces dons bizarres, fantaisistes, où la cocasserie méridionale
étalait son imagination, étaient dirigés par pleines caisses sur
les docks, les grands magasins de la Colonie libre, établis à
Marseille. Le duc de Mons avait fixé là son centre d'opérations.
De ses bureaux, luxueusement installés, il brassait en grand les
affaires, montait des sociétés de distillerie de canne à sucre ou
d'exploitation du tripang, sorte de mollusque dont les Chinois
sont très friands et qu'ils payent fort cher, disait le
prospectus. Chaque journée de l'infatigable duc voyait éclore une
idée nouvelle, poindre quelque grande machination qui le soir même
se trouvait lancée.
Entre temps, il organisait un comité d'actionnaires marseillais
sous la présidence du banquier grec Kagaraspaki, et des fonds
étaient versés à la banque ottomane Pamenyaï-ben-Kaga, maison de
toute sécurité.
Tartarin passait maintenant sa vie, une vie enfiévrée, à voyager
de Tarascon à Marseille et de Marseille à Tarascon. Il chauffait
l'enthousiasme de ses concitoyens, continuait la propagande
locale, et tout à coup filait par l'express pour aller assister à
quelque conseil, quelque réunion d'actionnaires. Son admiration
pour le duc grandissait chaque jour.
Il donnait à tous comme exemple le sang-froid du duc de Mons, la
raison du duc de Mons:
«Pas de danger qu'il exagère, celui-là; avec lui, pas de ces coups
de mirage que Daudet nous a tant reprochés!»
En revanche, le duc se montrait peu, toujours abrité sous sa gaze
à moustiques, parlait encore moins. L'homme du Nord s'effaçait
devant l'homme du Midi, le mettait sans cesse en avant et laissait
à son intarissable faconde le soin des explications, des
promesses, de tous les engagements. Il se contentait de dire:
«Monsieur Tartarin connaît seul toute ma pensée.»
Et vous jugez si Tartarin était fier!
Chapitre III
_La «Gazette de Port-Tarascon». -- Bonnes nouvelles de la
colonie. -- En Polygamille -- Tarascon se prépare à lever l'ancre.
-- «Ne partez pas! Au nom du ciel, ne partez pas!»_
Un matin, Tarascon s'éveilla avec cette dépêche à tous les coins
de rue:
_La «Farandole», grand voilier de douze cents tonneaux, vient de
quitter Marseille au point du jour, emportant dans ses flancs,
avec les destinées de tout un peuple, des pacotilles pour les
sauvages et un chargement d'instruments aratoires. Huit cents
émigrants à bord, tous Tarasconnais, parmi lesquels Bompard,
gouverneur provisoire de la colonie, Bézuquet, médecin-pharmacien,
le Révérend Père Vezole, le notaire Cambalette, cadastreur. Je les
ai conduits moi-même au large. Tout va bien. Le duc rayonne,
Faites imprimer._
TARTARIN DE TARASCON.
Ce télégramme, affiché dans toute la ville par les soins de
Pascalon, à qui il était adressé, la remplit d'allégresse. Les
rues avaient pris un air de fête, tout le monde dehors, des
groupes arrêtés devant chaque affiche de la bienheureuse dépêche,
dont les mots se répétaient de bouche en bouche:
«Huit cents émigrants à bord... Le duc rayonne...» Et pas un
Tarasconnais qui ne rayonnât comme le duc.
C'était la deuxième fournée d'émigrants qu'un mois après la
première emportée par le vapeur _Lucifer_, Tartarin, investi du
beau titre et des importantes fonctions de gouverneur de Port-
Tarascon, expédiait ainsi de Marseille vers la terre promise. Les
deux fois, même dépêche, même enthousiasme, même rayonnement du
duc. Le _Lucifer_, malheureusement, n'avait pas encore dépassé
l'entrée de l'isthme de Suez. Arrêté là par un accident, son arbre
de couche cassé, ce vieux vapeur acheté d'occasion devait attendre
d'être rallié et secouru par la _Farandole_ pour continuer sa
route.
Cet accident, qui aurait pu sembler de mauvais augure, ne
refroidissait en rien l'enthousiasme colonisateur des
Tarasconnais. Il est vrai qu'à bord de ce premier navire ne se
trouvait que la rafataille; vous savez, les gens du commun, ceux
qu'on envoie toujours en avant-garde.
Sur la _Farandole_, de la rafataille encore, mêlée de quelques
cerveaux brûlés, tels que le notaire Cambalalette, cadastreur de
la colonie. Le pharmacien Bézuquet, homme paisible malgré ses
formidables moustaches, aimant ses aises, craignant le chaud et le
froid, peu porté aux aventures lointaines et périlleuses, avait
longtemps résisté avant de consentir à s'embarquer.
Il ne fallait rien moins pour le décider que le diplôme de
médecin, envié pendant toute sa vie, ce diplôme que le gouverneur
de Port-Tarascon lui décernait aujourd'hui de son autorité privée.
Il en décernait bien d'autres, le gouverneur! des diplômes, des
brevets, des commissions, nommant directeurs, sous-directeurs,
secrétaires, commissaires, grands de première classe et de
deuxième classe, ce qui lui permettait de satisfaire le goût de
ses compatriotes pour tout ce qui est titre, honneur, distinction,
costume et soutache.
L'embarquement du Père Vezole n'avait rien nécessité de semblable.
Une si brave pâte d'homme, toujours prêt à tout, content de tout,
disant:
«Dieu soit loué! À tout ce qui arrivait. Dieu soit loué! Quand il
avait dû quitter le couvent; Dieu soit loué! Quand il s'était vu
fourrer à bord de ce grand voilier, pêle-mêle avec la rafataille,
les destinées de tout un peuple et les pacotilles pour sauvages.
La _Farandole_ partie, il ne restait plus que la noblesse et la
bourgeoisie. Pour ceux-ci, rien ne pressait: ils laissaient à
l'avant-garde le temps d'envoyer des nouvelles de son arrivée là-
bas, afin qu'on sût à quoi s'en tenir.
Tartarin, lui non plus, en sa qualité de gouverneur,
d'organisateur, de dépositaire de la pensée du duc de Mons, ne
pouvait quitter la France qu'avec le dernier convoi. Mais en
attendant ce jour impatiemment désiré, il déployait cette énergie,
ce feu au corps que l'on a pu admirer dans toutes ses entreprises.
Sans cesse en route entre Tarascon et Marseille, insaisissable
comme un météore qu'emporte une invisible force, il
n'apparaissait, ici ou là, que pour repartir aussitôt.
«Vous vous fatiguez trop, Maî...aî... tre!...» bégayait Pascalon,
les soirs où le grand homme arrivait à la pharmacie, le front
fumant, le dos arrondi.
Mais Tartarin se redressait:
«Je me reposerai là-bas. À l'oeuvre, Pascalon, à l'oeuvre!»
L'élève chargé de la garde de la pharmacie depuis le départ de
Bézuquet, cumulait avec cette responsabilité de bien plus
importantes fonctions.
Pour continuer la propagande si bien commencée, Tartarin publiait
un journal, la _Gazette de Port-Tarascon_, que Pascalon rédigeait
à lui seul de la première à la dernière ligne, d'après les
indications, et sous la direction suprême du gouverneur.
Cette combinaison nuisait bien un peu aux intérêts de la
pharmacie; les articles à écrire, les épreuves à corriger, les
courses à l'imprimerie, ne laissaient guère de temps aux travaux
d'officine, mais Port-Tarascon, avant tout!
La _Gazette_ donnait chaque jour au public de la métropole les
nouvelles de la colonie. Elle contenait des articles sur ses
ressources, ses beautés, son magnifique avenir; on y trouvait
aussi des faits divers, des variétés, des récits pour tous les
goûts.
Récits de voyages à la découverte des îles, conquêtes, combats
contre les sauvages, pour les esprits aventureux. Aux
gentilshommes campagnards, des histoires de chasse à travers les
forêts, d'étonnantes parties de pêche sur des rivières
extraordinairement poissonneuses, avec description des méthodes et
des engins de pêche des naturels du pays.
Les gens plus, paisibles, boutiquiers braves bourgeois
sédentaires, se délectaient à la lecture de quelque frais déjeuner
sur l'herbe au bord d'un ruisseau à cascade, sous l'ombre de
grands arbres exotiques; ils y croyaient être, et sentaient gicler
sous leurs dents le jus des fruits savoureux, mangues, ananas et
bananes.
«Et pas de mouches!» disait le journal, les mouches étant, comme
on sait, le trouble-fête de toutes les parties de campagne en
terre de Tarascon.
La _Gazette_ publiait même un roman, _la Belle Tarasconnaise_, une
fille de colon enlevée par le fils d'un roi papoua; et les
péripéties de ce drame d'amour ouvraient aux imaginations des
jeunes personnes des horizons sans fin. La partie financière
donnait le cours des denrées coloniales, les annonces d'émission
des bons de terre et des actions de sucrerie ou de distillerie,
ainsi que les noms des souscripteurs et les listes de dons en
nature qui continuaient à affluer, avec l'éternel «costume pour un
sauvage» de Mlle Tournatoire.
Pour suffire à de si fréquents envois, il fallait que la bonne
demoiselle eût installé chez elle de véritables ateliers de
confection. Du reste elle n'était pas la seule que ce prochain
déménagement pour des îles inconnues et si lointaines eût jetée en
d'étranges préoccupations.
Un jour Tartarin se reposait tranquillement chez lui, dans sa
petite maison, ses babouches aux pieds, douillettement enveloppé
de sa robe de chambre, pas inoccupé cependant, car près de lui,
sur sa table, s'éparpillaient des livres et des papiers: les
relations de voyages de Bougainville, de Dumont-Durville, des
ouvrages sur la colonisation, des manuels de cultures diverses. Au
milieu de ses flèches empoisonnées, avec l'ombre du baobab qui
tremblotait minusculement sur les stores, il étudiait «sa colonie»
et se bourrait la mémoire de renseignements puisés dans les
livres. Entre temps il signait quelque brevet, nommait un grand de
première classe ou créait sur papier à tête un emploi nouveau pour
satisfaire, autant que possible, le délire ambitieux de ses
concitoyens.
Tandis qu'il travaillait ainsi, ouvrant de yeux et soufflant dans
ses joues, on lui annonçait qu'une dame voilée de et qui refusait
de dire son nom, demandait à lui parler. Elle n'avait même pas
voulu entrer, et attendait dans le jardin, où il courut
précipitamment, en pantoufles et en robe de chambre.
Le jour finissait, le crépuscule rendait déjà les objets
indistincts; mais, malgré l'ombre tombante et l'épaisse voilette,
rien qu'au feu des yeux ardents qui brillaient sous le tulle,
Tartarin reconnut sa visiteuse:
«Madame Excourbaniès!
-- Monsieur Tartarin, vous voyez une femme bien malheureuse.»
La voix tremblait, lourde de larmes. Le bonhomme en fut tout ému
et l'accent paternel:
-- Ma pauvre Evelina, qu'avez-vous?... Dites...»
Tartarin appelait ainsi par leur petit nom à peu près toutes les
dames de la ville, qu'il avait connues enfants, qu'il avait
mariées comme officier municipal, restant pour elles un confident,
un ami, presque un oncle.
Il prit le bras d'Evelina, la fit marcher en rond autour du petit
bassin aux poissons rouges, pendant qu'elle lui contait son
chagrin, ses inquiétudes conjugales.
Depuis qu'il était question de s'en aller coloniser au loin,
Excourbaniès prenait plaisir à lui dire à propos de tout sur un
ton de menace gouailleuse:
«Tu verras, tu verras, quand nous serons là-bas, en _Polygamille._
Elle, très jalouse, mais aussi naïve, même un peu bêtasse, prenait
au sérieux cette plaisanterie.
«Est-ce vrai, cela, monsieur Tartarin, que dans cet affreux pays
les hommes peuvent se marier plusieurs fois?
Il l'a rassura doucement.
«Mais non, ma chère Evelina, vous vous trompez. Tous les sauvages
de nos îles sont monogames. La correction de leurs moeurs est
parfaite, et, sous la direction de nos Pères-Blancs, rien à
craindre de ce côté-là.
Pourtant, le nom même du pays?... Cette _Polygamille_?...»
Alors seulement il comprit la drôlerie de ce grand farceur
d'Excourbaniès, et partit d'un joyeux éclat de rire.
«Votre mari se moque de vous, ma petite. Ce n'est pas la
_Polygamie_ que le pays s'appelle, c'est _Polynésie_, ce qui
signifie: groupe d'îles, et n'a rien pour vous alarmer.»
On en a ri longtemps dans la société tarasconnaise!
Cependant les semaines passaient et toujours pas de lettres des
émigrants, rien que des dépêches communiquées de Marseille par le
duc. Dépêches laconiques, expédiées à la hâte d'Aden, de Sydney,
des différentes escales de la _Farandole_.
Après tout, on ne devait pas trop s'étonner, étant donné
l'indolence de la race.