UNE REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE

_A Laurent CARATSCH_

Oh! bien extraordinaire, en effet, la représentation que j'organisai à

Bordeaux au mois de septembre 1880.

Mais n'anticipons pas.

* * * * *

Mon premier prix de comédie obtenu, et ayant beaucoup travaillé pour le

conquérir, je me dis:

Enfin, je vais donc aller me reposer un brin dans mon pays, en province!

Et de prendre mon ticket pour la ville du bon vin ... et des grands

blagueurs.

A peine _déchemindeferré_, je courus chez moi me faire presser par les

miens.

Je n'avais pas fini de pleurer dans le gilet d'un vieil oncle ... que

je voyais pour la première fois ... qu'on vint m'annoncer la visite d'un

inconnu.

Le monsieur, introduit dans le salon familial, prit tout à coup la

parole, en ces termes:

--Je sais que vous êtes arrivé, aussi je tiens à être le premier

étranger qui vous félicite du grand succès que vous avez eu là-bas ...

au Conservatoire.... Ça ne m'étonne pas, du reste.... Je vous connais

depuis longtemps, moi. Ah! vous étiez bien petit à l'époque ... tenez,

pas plus haut que ça.... Je le disais à tout le monde ... le petit

Félix ... vous verrez ça ... plus tard! Me suis-je trompé, hé?

--Mon Dieu, monsieur, je vous remercie bien sincèrement de l'objet....

--Vous ne le connaissez pas l'objet.... Non, vous ne le connaissez pas ...

car je viens aussi vous demander ...

--Allons donc! fis-je à part moi.

--De vouloir bien prêter votre aimable concours à une fête que nous

donnons....

--Ah! ah!

--Nous serions si heureux d'afficher en grosses lettres le nom de _notre

compatriote_, suivi de ce beau titre si difficile à acquérir et si

légitimement envié: Premier prix du Conservatoire!

Comment refuser, à un homme qui vous a vu pas plus haut que ça ... et

qui vous passe tant de pommade. Pas moyen, n'est-ce pas? Aussi lui

dis-je:

--Vous pouvez compter sur moi.

Je croyais qu'il allait m'étouffer. Non, si vous aviez vu ce garçon!...

enfin, c'est à se demander quel serait son état s'il gagnait jamais un

lot de 200,000 francs.

Ses transports de tendresse un peu calmés, mon admirateur ... intéressé

reprit:

Vous allez lire les journaux, je vais vous, faire passer une _nautte_!

Je ne vous dis que ça! Eh bien et les affiches ... non, mais vous verrez

les affiches!

En effet, je les aperçus le lendemain d'un bout de la rue à l'autre.

J'avais ce qu'on appelle en argot de théâtre: _Le fromage à la crème_,

c'est-à-dire mon nom imprimé sur une bande blanche.

Aussi, pensez ce que mon coeur battait!

Ce jour-là, sous prétexte de faire visiter la ville à mon grand-père,

qui l'habitait depuis plus de trente-cinq ans et qui la connaissait

naturellement mieux que son petit fils, je le fis passer _par hasard_,

devant tous les murs où l'on affiche d'ordinaire.

Elles m'éblouissaient, ces immenses pancartes!

Vous n'avez pas idée, ô Parisien qui n'êtes jamais allé plus loin que la

Porte-Maillot, de la dimension extraordinaire, folle, insensée des

affiches de théâtre en province!

On se demande en voyant le nom d'illustres inconnus, comme moi, écrit en

lettres gigantesques s'il y aurait des caractères assez grands pour

imprimer le nom de Got ou de Dupuis, s'ils venaient en représentations

dans ces parages ... où on exagère tout.

La fête se passa fort bien. Le malheur fut qu'alléché par le grand et

immodéré succès que me firent mes compatriotes, je prêtai une oreille

trop encourageante, si j'ose m'exprimer ainsi, comme disait feu

Ballande, aux personnes qui me conseillaient d'organiser moi-même une

représentation.

Ah! si j'ai jamais eu une mauvaise idée, c'est bien ce jour-là!

La représentation décidée, il s'agissait de trouver un local.

On m'indiqua une charmante petite salle qui, jadis, sous le nom de

Gymnase dramatique, avait donné tous les soirs, pendant de nombreuses

années, l'hospitalité a des milliers de spectateurs. (Ligier s'y fit

même entendre). Mais depuis une dizaine d'années, délaissée par les

directeurs, elle ne s'entrebâillait qu'à de rares intervalles, pour les

troupes de passage.

La dernière _tournée_ qui était passée sur ces planches fut celle de

Saint-Germain avec Jonathan.

Il fut même répondu à l'artiste un mot épique, par la _patronne_ d'un

hôtel voisin.

Jouant à 8 heures et la table d'hôte étant à 6 heures et demie,

Saint-Germain avait demandé de dîner, lui et sa troupe, un peu plus tôt,

afin d'avoir tout le temps de s'habiller et de respirer un peu en

sortant de table. Ce surcroît de travail ne fut pas goûté des

domestiques, qui servirent les artistes, comme des chiens. Saint-Germain

va trouver l'hôtesse:

--Je ne vous comprends pas, madame, de tolérer que vos domestiques nous

traitent avec un tel sans façon; nous ne demandons pas l'impossible,

après tout; puisque nous payons bien, nous demandons à être servis

convenablement.

--Eh! monsieur, c'est ce que je ne cesse de leur répéter: ce sont des

comédiens, je le sais bien, mais enfin quoi, vous ne savez pas ce que

vous pouvez devenir!

* * * * *

Mais revenons au Gymnase ... bordelais.

Cette salle ne sert, la plupart du temps, qu'à l'exécution de choeurs,

cantates, oratorios, etc., etc., et la scène n'étant pas suffisamment

spacieuse pour contenir les cent cinquante ou deux cents personnes qui

y prennent place les jours d'exécution, on a eu l'idée de l'agrandir au

moyen de rallonges, ce qui fait qu'elle va jusqu'au milieu du théâtre.

Par conséquent, le rideau baissé séparait la scène en deux parties

égales.

Je louai donc cette salle, demandant toutefois qu'on me la donnât

arrangée et en état de pouvoir y jouer la comédie, car, n'ayant pas

l'intention d'interpréter un drame militaire aux évolutions nombreuses,

ce supplément de scène était pour moi parfaitement inutile et gênant.

Il me restait alors à chercher trois ou quatre artistes, afin de

composer un spectacle présentable.

Justement Amiati, de l'Eldorado, était en représentations à l'Alcazar,

où elle faisait _florès_. J'avais eu occasion de la voir souvent, au

concert du boulevard Strasbourg; nous avions beaucoup d'amis communs, la

présentation fut donc rapidement faite. Mise au courant de la situation,

l'Etoile, avec la meilleure grâce du monde, me promit son concours, si

toutefois elle avait la permission de son directeur.

Je la conquis, cette permission!

Je flamboyais, victorieux: Je possédais Amiati!

Galipettes · 第 64 / 86 题