C'était pour ma soirée, un attrait réel, car la haute société n'allait
pas à l'Alcazar, et désirant fort applaudir la chanteuse, ne manquerait
pas cette occasion.
En écrivant le nom de mademoiselle Amiati, il me revient à l'esprit un
mot que lui lança son hôtesse.
Comme le public qui devait venir au Gymnase applaudir _mon étoile_,
était infiniment mieux élevé que celui qui l'acclamait tous les soirs à
l'Alcazar, sa propriétaire lui dit:
--Vous n'aurez pas peur de chanter au Gymnase?
--Pourquoi ça?
--Té, vous allez voir là des gens bien!
Décidément, les maîtresses d'hôtel de Bordeaux ont le monopole des
reparties heureuses.
Amiati, c'était assurément beaucoup, mais ça ne suffisait pas.
On jouait au Grand Théâtre: _Les Étrangleurs de Paris_. J'avais
précisément un camarade qui jouait un monsieur parfaitement honnête
qu'on étranglait vers les dix heures et quart, je lui proposai de jouer
avec moi: _Le petit voyage_.
Sur ces entrefaites, un couple vient m'offrir de jouer un lever de
rideau. A merveille!
Un baryton se présente.
Il répète, mais ne chante pas une note de la partition, et comme le
pianiste le regarde, abruti:
--Allez toujours, lui dit-il, moi, je ne fais pas ce qui est marqué!
Le pianiste l'envoie promener ... je comprends ça.
Le jour de la représentation arrivé, je cours chez le machiniste qui me
demande trois jours pour enlever l'avant-scène.
--Trois jours, assassin, mais je joue ce soir!
--Oh! alors n'y comptez pas.
Je sentais blanchir la moitié de mes cheveux.
--Mais comment voulez-vous que je fasse? le trou du souffleur a disparu
sous les planches qu'on a ajoutées ... et il sera utile, le trou du
souffleur!!!
--Eh bien, il faut le mettre à découvert.
--C'est mon avis.
--Levons trois planches, alors!
--Levons trois planches, alors.
Et nous voilà levant trois planches. Jusqu'ici j'avais été organisateur,
régisseur, j'étais maintenant menuisier.
Les trois planches enlevées, la carapace du souffleur émergea. Mais
devant cette boîte, il y avait un trou énorme et, de la première
galerie, on aurait vu les jambes de ce modeste mais utile employé.
Je dis au machiniste:
--A présent, il faut boucher cette cavité avec des planches:
Cet ouvrier me répond avec sang-froid.
--Avez-vous des planches?
Alors, instinctivement je me fouille pour voir si par hasard je n'avais
pas sur moi....
Non, voyez-vous ce misérable qui me demande si j'ai des planches!!
--Eh bien, et celles-là, fis-je en lui montrant celles que nous venions
d'enlever.
--Oh! mais je ne puis pas les couper, reprit-il, il me les faudra
intactes pour les remettre à leur place.
--Eh bien, qu'est-ce que nous allons faire alors, nous ne pouvons
cependant pas jouer avec un abîme béant au milieu de la scène.
--Je ne sais pas, moi.... Clouez un tapis.
Le temps s'écoulait, nous décidâmes de suivre ce conseil, et nous voilà
à genoux, clouant un tapis de billard au-dessus de cette immense trappe.
J'étais devenu organisateur, régisseur, menuisier, machiniste, tapissier
et ce n'était pas fini!!!
Pourvu, grands dieux! que mes artistes ne viennent pas se promener sur
ce parquet bizarre, ils n'auraient qu'à disparaître tout à coup, le
public croirait que nous jouons une féerie.
Le trou du souffleur se trouvait donc ainsi placé _au milieu de la
scène_; ce qui fait que le soir, lorsque l'acteur s'avançait par trop,
il avait le _souffleur derrière lui_.
--Eh bien, et la rampe? où est-elle la rampe?
--Elle est cachée sous les planches.
--Alors, nous n'aurons pas de rampe, ce soir???
La seconde moitié de mes cheveux s'argentait.
--Allez vite, vite, me dit le menuisier-machiniste, chez le gazier du
théâtre.
--Où ça?
--A l'usine à gaz.
--Bien, j'y vais.
On sait que les usines à gaz ne sont jamais situées au centre des
villes, aussi ce fut seulement une heure après que je descendis de
voiture.
--L'employé chargé du compteur à gaz du Gymnase ... où est-il?
--A déjeuner, chez lui ... 310, boulevard du Bouscat. (A l'extrémité de
la ville!)
Ah! le criminel! j'y cours.
Une fois chez lui, on me dit:
--Il vient de partir pour la rue Ornano où il range un tuyau à gaz, dans
la rue.
Je vole rue Ornano.
Je vois des pavés entassés les uns sur les autres ... mais pas de
gazier. Je demande aux boutiquiers voisins.
--Où est-il?
--Qui?
--Le gazier qui était là tout à l'heure.
--Il est allé probablement boire un coup.
--L'ivrogne! il sort de table!!!
Et me voilà, au milieu de la rue, devant un tuyau défoncé qui empestait
l'air, attendant mon homme.
Il arriva enfin, je lui raconte ce qui se passe.
Après m'avoir fait recommencer trois fois mon récit, ce bandit me
répond:
--Je ne peux pas quitter mon poste sans autorisation du directeur de
l'usine. Allez me la chercher.
Je galope à l'usine. J'arrache le mot et retourne chercher le gazier que
j'entraîne avec moi.
Une fois au théâtre, on me dit:
--Le piano n'est pas encore arrivé et les artistes attendent pour
répéter.
Il était deux heures et je n'avais rien pris depuis la veille au soir.
Je me précipite chez le facteur ... de pianos.
Ce scélérat me répond:
--J'ai oublié de dire hier à mon patron que vous étiez venu, et je ne
puis vous prêter un piano sans qu'il le sache.
--Où est-il votre patron?
--A la campagne, mais il reviendra ce soir à 7 heures.
--A 7 heures, canaille!!!! mais je le veux de suite!
Et j'allais l'étrangler, lorsque la porte s'ouvrit et la jeune fille de
la maison parut.
Au lieu de me faire arrêter pour tentative d'assassinat, me
reconnaissant, elle consent à me louer un Pleyel. J'étais sauvé.
J'arrive au théâtre. Mes artistes ayant perdu patience venaient de
partir, ne sachant trop s'ils reviendraient le soir. J'en racole trois
au café du théâtre, et nous répétons pour la première fois: _Le petit
voyage_.
Quelle répétition, mon Dieu!
Je croyais devenir fou. Le jeune premier ne savait pas un traître mot,
l'ingénu, qui avait pris des leçons de Talbot, demandait une allumette
sur le ton des imprécations de Camille, et quant à celui qui jouait le
rôle de l'aubergiste ... non, celui-là je renonce à vous le dépeindre ...
Au fait si ... un mot vous donnera une idée de sa bêtise.
J'avais à lui dire, dans la pièce, après lui avoir commandé le menu du
souper:
--Comme dessert, vous nous fricasserez quelque chose de sucré.
A quoi, il doit répondre, énumérant ses plats:
--Parfait-vanille ... orange, etc. etc.
Ce malheureux ignorant qu'il existait de par le monde ... des pâtissiers
des parfaits, me répond d'un air entendu et comme s'il s'agissait de
l'adverbe:
--Parfait!... vanille, orange.
Je lui fus reconnaissant, car il me fit rire. C'était la première fois
que ça m'arrivait depuis trois jours.
* * * * *
Je dis au machiniste:
--Comme accessoires, il nous faudra une cheminée....
Il me répond avec ironie:
--Une cheminée ... au mois de juillet!
Mais ce machiniste m'en a fait une plus drôle.
Je le vois arriver avec une chaise originale.
--Qu'est-ce que c'est que ça?
--C'est une précaution.
--Qu'est-ce que vous voulez dire?
Et me faisant voir la brochure, il me montra ces mots: _Auguste rentrant
avec une grande précaution_.
Enfin, je vis se terminer cette maudite représentation avec un réel
grand plaisir. Tout avait bien marché, mais c'est égal, si je ne suis
pas devenu fou ce soir-là, c'est que ma cervelle est rudement solide.
N'importe, quand on me reprendra à organiser une représentation
extraordinaire, on refusera du monde à la piscine Rochechouart.