_A Edgar PATAY._
Vous me demandiez pourquoi le père Prunier est fâché avec le jeune
Alfred Rigodon?
Ah! mon Dieu, c'est toute une histoire que je vais essayer de vous
raconter en quelques mots.
Il faut vous dire tout d'abord, que l'invention du fil à couper le
beurre remonte à bien des années avant la naissance de Prunier, ce qui
vous explique le qualificatif qui suit son nom; jadis
Charles-le-Téméraire, aujourd'hui Prunier-le-Simple. Donc, nous étions
depuis longtemps brouillés avec cet imbé ... ce brave Prunier; j'en
étais personnellement ravi, ce froid me privant du déplaisir d'entendre
divaguer notre homme.
Mais, vous savez, nous habitons la campagne, c'est moi qui lui ai vendu
sa villa; nos jardins sont contigus, à chaque instant le facteur confond
nos journaux: autant de prétextes pour Poirier, non ... pour Prunier de
venir à la maison; bref, pour lui qui grillait du désir de se «remettre
avec moi», cent occasions se présentaient chaque jour, que j'évitais
avec soin.
Cependant, il eut une idée, cet homme nul (ô reconnaissance, tu n'es
décidément qu'un vain mot!). L'époque des élections municipales
approchait; le conseil actuel était une réunion de gâteux cacochymes qui
laissaient aller les affaires du pays à la dérive: le besoin de
remplacer ces impotents séniles par des hommes robustes et décidés se
faisait impérieusement sentir. Depuis longtemps, on éprouvait dans le
pays le désir de voir un sang jeune et chaud couler dans les veines des
nouveaux officiers municipaux à la place du lait figé qui glaçait ces
vieux cadavres ambulants de conseillers.
Je n'ai pas besoin de vous dire que, cherchant un homme intelligent,
logique, instruit et spirituel, tous les habitants de la commune
dirigèrent leurs yeux sur moi. Ce fut Cerisier, allons, bien! Prunier,
veux-je dire, qui attacha le grelot; il vint me trouver officiellement,
s'excusa de troubler ma retraite, mais le salut du pays en dépendait; il
me suppliait de consentir à me laisser porter candidat aux élections
municipales; ma nomination était assurée, ajoutait-il, je jouissais de
toute la faveur populaire, et un refus serait une grave offense.
Tout en l'écoutant, je me disais:
--Mais pourquoi diable insiste-t-il autant? Je ne demande certes pas
mieux.
Je me levai et, comme le renard de la fable, lui tins à peu près ce
langage:
--Mon cher ami, je suis très sensible à votre démarche, je vous en
remercie. J'accepte, non pour les honneurs et la gloire inhérents à ce
titre de conseiller municipal, loin de là: j'ai toujours, en homme
modeste, méprisé ces vains hochets du pouvoir. J'accepte, parce que je
vois le péril qui menace notre commune; ce village tremble sur sa base,
le pays peut compter sur moi. Merci de venir au nom de nos amis me
proposer de défendre la nation. Vive la France!
Figuier (décidément, j'y renonce) Prunier en pleurait, persuadé que
l'univers avait les yeux sur nous, il m'embrassa avec effusion, et
partit larmoyant, annoncer la bonne nouvelle aux gens du pays qui,
anxieux, haletants, attendaient ma réponse.
Quinze jours après, je donnais un grand dîner en l'honneur de mon
élection. Prunier ... oui, je dis bien, Prunier s'était naturellement
invité.
Il était placé à table en face de Rigodon (Alfred), un de mes amis,
jeune homme charmant qui, dans la semaine, lit les journaux au ministère
de l'Intérieur.
Je ne sais à quel propos, à un moment donné, Prunier lui décoche une
grossièreté; je me penche à l'oreille de mon voisin (car, me défiant de
ses gaffes, je l'avais placé à côté de moi) et lui souffle ces mots:
--Épargnez-le, je vous dirai pourquoi.
* * * * *
Maintenant, faisons entrer en scène un personnage nouveau:
Mademoiselle Sidonie Prunier, vingt ans, maigre, brune, sèche, osseuse,
pointue et muette, du moins, je le suppose, car je ne lui ai jamais vu
ouvrir la bouche si ce n'est pour manger ou bâiller.
Est-ce sa dot, qui est cependant acceptable, ou bien son caractère, qui
ne l'est peut-être pas, mais, ce qu'il y a de certain, c'est que
mademoiselle Sidonie est d'un casement difficile.
Son père a toutes les peines du monde à lui décrocher un mari, et, sans
cesse aux aguets, il croit toujours découvrir le merle désiré ... qui se
dérobe au dernier moment.
* * * * *
Aux quelques mots que je lui murmurai rapidement, Pêcher, sapristi ...
Prunier comprit qu'il se trouvait en présence du gendre introuvable, et
sa figure, de rembrunie qu'elle était, devint sereine et béate.
Oui, positivement, à ce moment-là, Prunier avait l'air serein.
Alors, sans perdre une minute, notre homme commença le siège de Rigodon.
--Un peu de Château-Laffitte?
--Suprême de volaille?
--Sidonie, passe donc la crème fouettée à monsieur.
C'était en vain qu'Alfred refusait, son assiette était toujours pleine.
On se lève, Rigodon s'apprête à offrir son bras à une dame; las! le
malheureux garçon, c'est Prunier qui le prend: il le guettait, l'infâme!
--J'espère que vous me ferez aussi l'amitié d'accepter mon hospitalité.
J'ai une charmante chambre à votre disposition; vous serez là comme chez
vous; les Prunier ne sont pas gênants; vous aurez votre clef, vous
sortirez quand vous voudrez, vous rentrerez à votre heure. Venez dîner
le samedi à cinq heures et demie et repartez le lundi après déjeuner.
Nous nous amuserons, allez! C'est entendu, hein? Je compte sur vous. A
samedi!
* * * * *
Rigodon n'en revenait pas.
Comment, cet homme qu'il ne connaissait pas, qui même, tout à l'heure
avait été impoli envers lui, se montrait familier au point de lui offrir
chambre et nourriture à la campagne? C'est prodigieux!
--Bah! je veux bien, se dit Rigodon, voilà mes dimanches assurés. Ça
tombe à pic; Amélie va précisément passer tous les dimanches chez son
père!
Et le samedi suivant, Rigodon prenait le train à Saint-Lazare et
débarquait à _Poussière-sur-Seine_, où Prunier l'attendait à la gare.
Alors seulement, Alfred eut une idée du paradis.
Arrivés à la villa Garibaldi (on n'a jamais pu savoir pourquoi ce
buen-retiro bourgeois portait le nom du général italien), Prunier se rua
sur notre ami en lui criant:
--Asseyez-vous.
--Hein?
--Asseyez-vous et enlevez vos souliers; voici des pantoufles.
--Oh! merci.
--Otez votre jaquette.
--Pourquoi?
--Prenez cette veste de toile, donnez votre chapeau et mettez ce panama.
--Que de reconnaissance!
--Ne parlez donc pas de ça!
Et cela dura tout l'été de 1884.
Le dimanche matin on apportait à Alfred, encore couché, un grand bol de
lait ... du lait de vache, celui-là! A table, rien que des produits du
jardin, de vrais radis, des artichauts du potager cueillis par
_mademoiselle ma fille_, disait Néflier ... Prunier.
Le premier dimanche on avait visité le pays; la famille expliquait qu'à
tel endroit du bois, Charles IX ou Louis XI (on n'était pas fixé) avait
détaché un pendu, prêt à rendre le soupir extrême (décidément, ce
n'était pas Louis XI); les autres dimanches, on faisait des excursions,
c'était charmant!
De temps en temps, le lundi matin, alors que les Prunier, agitant leur
mouchoir, saluaient le départ du train qui emportait Rigodon, notre
Parisien se demandait bien à part lui:
--Enfin, pourquoi cet accueil?
Mais ne trouvant pas de réponse et heureux de cette sympathie qu'il
inspirait, il donnait un autre cours à ses idées!
Le dernier dimanche de septembre, notre rural prit Rigodon à part et lui
demanda cinq minutes.
--Avec plaisir, ma vieille branche de Prunier, dit gaiement le citadin.
Et après un silence, employé à la confection de sa phrase, le
propriétaire commença:
--Vous ne vous ennuyez pas, Rigodon?
--Ah! ça, vous riez, dit le jeune homme, comment voulez-vous que je ...
--Non, vous ne comprenez pas, je ne parle pas du moment présent ... je
fais allusion à votre vie ... pendant la semaine. Est-ce que vous
n'éprouvez pas de temps en temps le besoin de faire partager vos joies,
vos plaisirs, vos sensations à ... quelqu'un; en un mot, bon Rigodon, ne
songez-vous pas à ... vous marier?
Rigodon s'écria alors, devinant tout à coup:
--C'est donc pour ca!
Et prenant les deux mains de son amphytrion, il lui dit ces simples
mots:
--Ma femme s'appelle Amélie et j'ai deux garçons!