_A A. BELLOT._
Le 13 janvier 1885, Messieurs A-V, T-H, et J-B (ne leur retournons par
le poignard dans la plaie, leur pièce ne fut jouée que trois fois)
lisaient, au théâtre de la Renaissance, un vaudeville en 3 actes qui
portait provisoirement ce titre d'indicateur: 33, boulevard Haussmann.
Un de nos camarades, que nous appellerons Florival, si vous le voulez
bien, reçut comme chacun de nous son billet de service, sur lequel
s'étalaient ces mots:
A 2 h. 1/2: Boulevard Haussmann, 33.
(Lecture).
A l'heure indiquée, tous les artistes du coquet théâtre du boulevard
Saint-Martin, jouant dans la pièce nouvelle, étaient assis au foyer,
prêts à entendre l'oeuvre inédite.
Quand je dis tous, je me trompe, un seul manquait, c'était Florival.
L'inexactitude habituelle du jeune comédien étant proverbiale, on ne
s'en étonna pas outre mesure, et l'on commença la lecture.
Cette petite opération terminée, on passe à la collation ... des rôles.
Il était 4 heures vingt, lorsque la porte ouverte avec fracas, livra
passage à un homme affolé, débraillé.
--Florival! fut le cri poussé par tout le monde, il est temps!
--Vous êtes à l'amende, dit sévèrement le régisseur.
--Ah! monsieur!... si vous saviez ... d'où je viens, haleta le jeune
premier suffoqué.
--Oui, nous la connaissons, celle-là, elle ne prend plus....
--Mais, monsieur, je viens; comme l'indiquait mon bulletin, du nº 33,
boulevard Hausmann!
Ici, je renonce, cher lecteur, à vous dépeindre les crises de nerfs,
les rires homériques, les convulsions hilarantes, les spasmes
fantastiques qui saluèrent cette réplique inattendue!
Cinq minutes après (pas une de moins) un calme relatif s'étant fait,
Florival nous raconta la scène:
J'arrive donc au 33, du boulevard Hausmann. Ne sachant de qui était la
pièce, je ne pouvais citer un nom au concierge, je me contente de
demander:
--A quel étage, demeure l'auteur dramatique?
Le pipelet me répond:
--Ah! monsieur Saint-Albin? au deuxième, à droite.
A ce moment, je crus me souvenir qu'il y a quelques jours, au théâtre,
on parlait effectivement de la lecture prochaine d'une pièce de M.
Valabrègue (Albin). Je me dis: c'est ça, Saint-Albin Valabrègue. Je le
savais Albin, mais je ne le croyais pas Saint. Il l'est, voilà tout.
Je monte.
On m'introduit dans un salon, où mes yeux sont attirés par des
photographies d'artiste, des menus de centièmes, un portrait de Labiche
avec dédicace etc., etc.
Je me dis: il n'y a pas d'erreur, je suis bien chez un auteur
dramatique.
J'en étais là de mes réflexions, lorsque le maître de la maison,
soulevant une tenture parut et vint à moi, le sourire aux lèvres:
LUI.--Monsieur?...
MOI.--Florival.
LUI.--Florival?
MOI.--De la Renaissance.
LUI.--Ah! ah! très bien! vous venez probablement pour ma pièce.
MOI.--Oui, monsieur, en effet, M. Samuel m'a dit de venir ici.
LUI.--Ce serait avec infiniment de plaisir, mais nous faisons le
maximum.
MOI, _étonné_.--Ah! vous faites le maximum!
LUI.--Oui, oui, aussi Bertrand m'a dit: ne donnez rien.
MOI, _ne comprenant rien du tout_.--Ah! Bertrand vous a dit....
LUI.--Croyez que je regrette ... mais comme on jouera la pièce longtemps
encore, je l'espère, vous aurez le temps de la voir.
MOI, _comprenant de moins en moins_.--Oui j'aurai le temps ... mais je
ne viens pas du tout pour ce que vous croyez.
LUI.--Comment, vous ne venez pas me demander des places pour
_Gavroche_?
MOI.--Pas le moins du monde, je viens pour votre nouvelle pièce.
LUI.--Ah! très bien, ma nouvelle pièce.
MOI.--Oui.
LUI.--A la bonne heure. Mais elle n'est pas terminée.
MOI.--Comment, elle n'est pas terminée?
LUI.--Non, je ne la lirai aux artistes du Palais-Royal....
MOI.--Le Palais-Royal? Je deviens fou! Qu'est-ce que le Palais-Royal
vient faire ici?
LUI, _furieux_.--Ah! ça, monsieur, est-ce que vous vous moquez de moi!
MOI, _abruti_.--Mais pas le moins du monde, monsieur, je suis Florival,
de la Renaissance et on m'a dit qu'aujourd'hui, vous nous lisiez une
pièce nouvelle, 33 boulevard Haussmann. Je suis venu chez vous et
j'attends.
LUI.--Qu'est-ce que vous me racontez là! C'est Valabrègue qui a une
pièce portant ce titre, et il la lit en ce moment chez votre directeur!
MOI, _courant comme un fou_.--Pardon, monsieur! Oh! ma tête! ma tête!!
Allons, dit le régisseur, cette équipée est trop amusante pour qu'on
vous punisse. Pour cette fois-ci, je lève l'amende; mais une autre fois,
regardez mieux le tableau.
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