_A C. de RODDAZ._
Il n'est pas rare de rencontrer un bourgeois, épicier ou coiffeur, ayant
du goût pour la musique, par exemple, et s'exerçant le soir, les travaux
finis, à déchiffrer quelque partition wagnérienne; ainsi mon dentiste,
aussi bon chirurgien qu'aimable garçon, se livre régulièrement après son
dîner, sur son violoncelle, à une folle sarabande de croches et de
doubles croches.
Ce type de bourgeois-artistes est donc assez commun; mais ce qui ne se
voit que très rarement, pour ne pas dire jamais, c'est l'_artiste
marchand_;--ces deux choses, _art_ et _commerce_, étant si
diamétralement opposées qu'on ne conçoit pas un individu qui s'est voué
à l'art par goût, trouvant dans la journée le moyen de débiter quelques
denrées coloniales ou autres.
Et pourtant, il existe. Il m'a été donné de le voir cet oiseau rare, ce
merle bleu.
Voici dans quelles circonstances:
Dernièrement, je fus appelé pour un grand mariage, en province, et nous
étions là, trois artistes, une chanteuse, LUI et moi.
J'avais beaucoup entendu parler de lui.
Il habitait la ville où nous étions et ne chantait guère que dans les
soirées données dans son département.
Très bel homme, avec une taille de carabinier, il a une figure bien
étrange, notre héros.
Chauve à rendre des points à une bille de billard, il possède la plus
épaisse, la plus longue et la plus rousse barbe qu'il m'ait été donné de
contempler.
Après son premier morceau, je le félicitai bien sincèrement.
--Comment diable se fait-il que vous restiez ici, en province; on vous
connaît un peu à Paris, vous avez beaucoup de talent, vous auriez vite
une réputation superbe.
--Oui, je sais bien, j'ai même pour amis des gens illustres, tels que
Faure.
--Eh bien, alors?
--Oui, mais il y a vingt ans que j'aurais dû y aller ... à présent,
voyez-vous, c'est fini.
--Comment fini! vous avez?...
--45.
--Eh bien?
--Et puis je ne peux pas, mon commerce s'en ressentirait.
--Votre ...
--Ah! oui. C'est juste, vous ne savez peut-être pas?
--Non, rien.
--Je vends du champagne.
--Ah! bah!
--Oui. Oh! mon Dieu, c'est bien simple. Quand j'étais jeune, mes parents
ne voulaient sous aucun prétexte m'entendre parler chant ou théâtre;
alors, pour vivre, il a bien fallu faire quelque chose. J'entrai chez un
ami, propriétaire d'une des plus belles caves de Reims. Il me prit comme
premier commis, ensuite comme associé et enfin, aujourd'hui, je suis
seul à la tête d'une importante maison? Vous n'êtes pas sans avoir bu de
la carte tricolore?
--Non, assurément.
--Eh bien, c'est mon champagne!
--Tiens, tiens, tiens, tiens ... mais le chant? vous avez donc continué....
Ah! pardon, j'aperçois le maître de la maison qui vient me chercher ...
après mon monologue, si vous voulez bien, nous reprendrons cette petite
conversation qui m'intéresse infiniment.
* * * * *
--Vous disiez donc?
--Dès que je gagnai suffisamment, je pris des leçons et lorsque je fus
assez fort pour voler....
--Vos clients?
--Farceur, va!... de mes propres ailes, je me risquai au théâtre d'ici,
dans une soirée de gala, donnée sous le patronage du maire.
J'eus du succès et depuis ce temps-là, il ne se donne pas, je ne dirai
pas ici, mais dans toute la contrée, une cérémonie quelconque, concerts
pour les crèches, représentations au profit des pauvres, mariages,
cinquantaines, distributions de prix, sans qu'on vienne me chercher.
Je suis, chose assez rare, prophète dans mon pays; mes compatriotes
m'adorent ... peut-être bien, parce que je ne les ai jamais quittés pour
la Grand'-Ville. Et de plus, j'ai énormément de leçons.
--Ah! je comprends alors....
--C'est égal, le moindre petit nom à Paris, ferait bien mieux mon
affaire.
--Bah! vous êtes heureux comme un roi, ne vous plaignez donc pas.
Mais il doit s'en passer de drôles, tout de même, avec ce cumul
bizarre. Je vois d'ici quelques qui proquos:
La scène représente une soirée dans le monde.
Accessoires: lustre brillamment éclairé, piano dans un coin, habits
noirs au-fond; à l'avant-scène, dames et demoiselles luxueusement
habillées.
X... vient de finir une romance de Lhuillier, tout le monde se lève, le
maître de la maison enthousiasmé, prend le chanteur par le bras,
l'emmène au buffet:
--Charmant! délicieux! suave! exquis!
--Mille fois trop aimable.
--Non, non, c'est sincère. Vous devez avoir besoin de vous rafraîchir,
sans doute?
La figure du chanteur, de souriante qu'elle était, devient grave tout à
coup.
Le maître de la maison, _gracieux_.--J'ai un champagne excellent!
LUI.--Moi aussi, monsieur Bidouillard.
BIDOUILLARD.--Ah! ah! carte blanche?
LUI.--Non, tricolore.
BIDOUILLARD, _chauvin_.--Vive la France! (_plus calme_.) Je vais vous
offrir mon nectar.
LUI.--Non, c'est moi qui allais vous en proposer.
BIDOUILLARD.--Du mien?
LUI.--Non, du mien.
BIDOUILLARD, _étonné_.--Hé?
LUI, _s'apercevant qu'il vient de faire une gaffe, timide, presque
honteux._--Vous n'auriez pas besoin par hasard d'un petit champagne
délicieux?
BIDOUILLARD, _ébahi_.--Hein?
LUI.--Je pourrais vous céder ça, dans des conditions extrêmement
avantageuses.
BIDOUILLARD.--Non, merci, pas pour le moment.
LUI.--Ah! ça ne fait rien; nous en reparlerons (_à part_) après mon
second morceau.
MADAME BIDOUILLARD, _survenant_.--Ces dames réclament avec insitance
_Mandolinata_.
Lui.--Avec plaisir, madame!
Le chanteur-commerçant disparaît.
On aperçoit entre les basques de son habit, le col d'un flacon de
champagne.
* * * * *
Double dièze et aï mousseux!