CHEZ MOMUS

_A. Ed. LHUILLIER._

Mais si, vous le connaissez bien; voyons, tout le monde le connaît, le

père Momus, le grand faiseur de revues breveté s. g. d. g., le grand

abatteur de féeries en un nombre incalculable de tableaux, l'unique

pourvoyeur des petits théâtres, le dernier survivant des auteurs de

pantomimes.

Tout Paris défile de deux à six dans _sa_ chambre. Car son appartement

se compose exclusivement d'une pièce et d'un tout petit cabinet de

toilette. La pièce de résistance lui sert donc de chambre à coucher, de

salon, de salle à manger et de cabinet de travail.

Cette chambre «à tiroirs» est absolument encombrée de meubles bizarres,

de tableaux de maîtres ... et d'élèves, surtout, de photographies

d'artistes, de statuettes en marbre, en bronze, en plâtre, en terre

cuite, en saxe; il y en a pour tous les goûts; aux murs, on ne pourrait

trouver la surface d'une pièce de cinq francs, inoccupée. Le papier qui

tapisse ce musée intime, disparaît complètement derrière les panoplies

arabes, les tambours espagnols, les mandolines italiennes, les pipes

turques ... autant de souvenirs qui ont été rapportés à Momus par des

amis de toutes provenances.

Impossible de remuer dans ce capharnaüm sans casser quelque chose. Je me

rappellerai toujours ma première visite à Momus. J'arrive porteur d'une

lettre de recommandation; j'étais tellement troublé par la présence de

ce monsieur qui m'en imposait, qu'en saluant, je fais tomber la pelle de

la cheminée. Ahuri, je veux m'excuser et, en m'inclinant je décroche les

embrasses d'un rideau.

Et Momus de me dire, gaiement:

--Eh bien, si vous venez chez moi pour casser mon mobilier....

Cette phrase me remit tout à fait.

Momus perche au cinquième, au coin de la rue Taitbout et du boulevard.

Il a une fenêtre sur chaque voie, mais celle qui donne sur la rue est

impraticable, barrée qu'elle est par l'immense table de travail.

Combien de fois ai-je gravi ces étages? Ah! dame, c'est qu'on s'y amuse

chez Momus! On est toujours sûr d'y rencontrer des gens joyeux. Et l'on

en entend de drôles, je vous assure! Les potins de coulisses sont

dévoilés dans toute leur crudité. C'est là, seulement qu'on apprend le

motif véritable qui a poussé Pichu à refuser son rôle, dans la nouvelle

pièce de Meilhac. Si vous voulez savoir de qui est le vaudeville qu'on

répète au Palais-Royal, allez chez Momus, vous trouverez l'étoile mâle

de ce théâtre, qui vous renseignera. Tous les artistes de Paris viennent

jaser un brin vers cinq heures, la répétition finie; aussi Momus est-il

au courant de tout et de tous, par _ouï dire_.

Quel brave et spirituel bonhomme! Son âge? personne ne le sait, il

l'ignore peut-être lui-même. Tout rasé, comme il convient à «l'ami des

artistes», portant perruque, Momus se lève invariablement à six heures,

il se met au travail à sept; à neuf heures il déjeune d'un oeuf à la

coque et d'une tasse de thé. Et à partir de midi, commence le défilé des

auteurs, artistes, journalistes et autres gens, touchant à l'art de

quelque côté.

A six heures et demie, Momus s'habille et va dîner en ville, car notre

vieil ami a trois cent soixante-cinq invitations par an. Il ne dîne

jamais chez lui. Aujourd'hui, c'est madame une telle qui le reçoit à sa

table, demain ce sera M. Machin qui sera son hôte.

Et c'est bien naturel qu'on recherche la société de Momus; il est si

gai, si fin conteur et en même temps si réservé dans ses gauloiseries!

Il vous dit les choses les plus raides avec une naïveté telle, qu'on

finit par les trouver toutes naturelles.

Ah! c'est qu'il en a vu et entendu! Vous comprenez qu'un monsieur qui a

eu pour amis Roqueplan, Odry, Pottier, Arnal, Debureau père et fils,

Lesueur, Levassor, Cham, Sainte-Foy (pour ne parler que des morts) doit

avoir un stock d'anecdotes assez amusantes.

Toujours vêtu d'une manière irréprochable, cravate à la dernière mode,

linge d'une blancheur immaculée, Momus cache bien les lustres qu'il doit

avoir.

Personne ne possède autant et d'aussi belles connaissances que ce

spirituel vieillard. Songez donc, il est contemporain de Scribe! Ouvrez

un de ces gros albums qui sont sur ce guéridon et vous trouverez des

dédicaces de Clairville, Thiboust, Barrière, Bayard, Duvert, Cogniard,

etc, etc.

Momus ne possède qu'une seule chambre, comme je l'ai déjà dit plus haut.

Et néanmoins, il trouve moyen de réunir dans cette unique pièce, le jour

de sa fête, plus de cent personnes. Comment fait-il? Mystère. Ce qu'il y

a de certain, c'est qu'ils tiennent bien et ils tiennent bien ... à y

venir, car je vous certifie que, cette nuit-là ... on est véritablement

chez Momus, le dieu de la folie qui agite tellement ses grelots, qu'il

les disperse aux quatre coins de la salle!

Et comment ne pas se dérider en compagnie de tous les comiques de Paris?

Le petit tapis qui est devant la cheminée a été foulé par tous les

grands artistes de la capitale. Ah! si un bourgeois voulait s'offrir un

pareil intermède, il ferait pour sûr une brèche à sa fortune.

Tous les genres, hormis l'ennuyeux, se rencontrent chez lui. Voici

Rousseil aux mâles et tragiques accents; voilà Théo, la divette des

Variétés; ici Fusier, le gai compère; derrière lui, la bonne et honnête

figure de Paul Legrand, dernier mime, le célèbre Pierrot; tous enfin se

donnent rendez-vous chez le vieil ami qui, l'oeil humide, les contemple

d'un air paternel.

Il y a quelques ... années, il s'en est passé une bien bonne chez Momus.

A ses _five o'clock_, venait assidûment Adolphe, qu'on pourrait assez

justement dénommer Poivreau, vu son état d'émotion continuelle.

Adolphe, qui au sortir du Conservatoire, est entré à l'Odéon, pour en

ressortir du reste aussitôt, son début n'ayant pas été précisément

heureux et s'étant borné à deux soirées, que les étudiants--gens

pervers--égayèrent de leur mieux, Adolphe, dis-je, est un type bien

digne de la plume de Balzac.

Quoique n'ayant malheureusement rien de commun, hélas! avec l'auteur

immortel de là «Comédie humaine», je vais essayer, cependant, de vous

esquisser Poivreau ... non, Adolphe.

Quarante ou cinquante automnes (il cache soigneusement son matricule),

assez grand, très myope, un air de saleté désagréablement répandu sur

toute sa personne, Adolphe n'ayant pas--oh! non--réussi comme acteur,

eut l'idée néfaste de faire de la direction, en province. Après

plusieurs tentatives uniformément désastreuses, et le séjour des villes

départementales n'étant pas, par cela même, d'une sécurité absolue pour

lui, Adolphe crut prudent pour son repos, de regagner la capitale.

Il vint donc à Paris, où il vivote en organisant à Meaux ou à

Coulommiers des petites représentations qu'il rend, il faut l'avouer,

on ne peut plus extraordinaires par l'appât irrésistible de son

concours. Il joue les Bressant ... c'est lui qui le dit du moins. Et son

nom, mis en lettres fantastiques sur les affiches, attire quelque peu le

public ... la première fois. De mémoire d'homme, on ne se rappelle pas

lui avoir vu donner une seconde représentation, à la demande générale,

dans la même ville.

Bref, Adolphe est extrêmement connu ... au café de Madrid et à la

Chartreuse, estaminets uniquement fréquentés par les chanteurs de

chansonnettes en quête d'alcazars et par les clowns en rupture de

maillot. Les agences avoisinantes approvisionnent continuellement ce

cabaret extrêmement artistique.

Adolphe possède, entre mille prétentions, celles d'homme à bonnes

fortunes et, sous prétexte qu'il joue les Bressant, il essaye, mais en

vain, de faire croire que sa vue seule fait tomber en pâmoison

duchesses, marquises et honnestes dames de haulte noblesse.

Car, Adolphe ne fait pas dans le petit, il donne dans le grand. Il ne

travaille pas dans le faubourg Antoine, mais bien dans le idem

Saint-Honoré.

Foin des bourgeoises aux gants courts et des ouvrières, aux bottines

vissées! Il fait fi de ce menu fretin, indigne de lui; c'est aux grandes

dames, aux comtesses qui mènent le high-life à grandes guides qu'il

s'adresse!

A lui, la noblesse! les blasons! les voitures armoriées! les couronnes

princières! il ne jette son dévolu que sur une friponne titrée.

C'est encore lui qui le dit.

Et voici comment le hasard, nous montra qu'Adolphe ne se déchaussait pas

pour mentir.

Un jour, Momus reçut une lettre, portant cette suscription:

* * * * *

_A Monsieur MOMUS_,

_Auteur dramatique_.

et tout petit, tout petit, dans le bas de l'enveloppe, cette ligne

microscopique que le contemporain du père Dupin n'aperçut pas tout

d'abord:

_Pour remettre à M. Adolphe_.

Naturellement Momus, ne lisant que son nom, décachette et lit.

Ah! grands dieux!!!

Ce qu'il lut!! non, je renonce à vous en raconter le contenu; c'est en

mettant seulement la copie sous vos yeux, que vous comprendrez le

légitime fou rire qui s'empara de Momus.

Inutile d'ajouter que je respecte scrupuleusement l'orthographe du

poulet:

«Mon chérit,

» Je partirai en voyage jeudi, vient mercredie dans les bras de ta

petite famme vilain méchant jalou, lâche ta famille, c'est moi qui

payerai le dîné, je te ferai du plompoudin. At tu retrouvé ton

portemonnais tu père toujour tout, grend enfan, tu aura le foit. Je

t'embrace bien fors et je te remercit des places au téâtre qeu tu m'a

envoillié par marie nous savons ris comme des bossu. J'espair que la

présante te trouvera de m'aime bien por tant comme ta petit feamme qui

t'aime toujour ne soie pas galou de Jules, il n'ait plus chés nous il

est coché chés une grande cocotte madame l'a mit à la porte pardone mon

grifonage je suis pressé je t'adresse c'ete letre chés ton ami Momuz où

tu m'a di queu ta été l'autte jour,

Ta petite ami qui tembrace sur la tu sait t'ou,

«JOSÉPHINE CACHET.

» j'ai perdu ton adrese.»

Pendant deux mois, on ne parla chez Momus que de la dulcinée d'Adolphe ...

qui, du reste, n'apprit jamais l'aventure.

Nous nous empressâmes--naturellement--de prendre une copie de ce

chef-d'oeuvre; nous étions une douzaine à connaître l'épître, aujourd'hui

nous sommes davantage.

Galipettes · 第 43 / 86 题