_A J. LANDIE_.
Celui-ci est digne de passer à la postérité la plus reculée, car jamais
type semblable ne s'était vu avant lui!
D'abord son prénom est tout un monde.... Je ne vous le révèlerai pas
parce que, seul possesseur de cette appellation joyeuse, mon bonhomme se
reconnaîtrait et viendrait me chercher noise.... Je vous dirai seulement
que c'est à son homonyme que revint l'honneur de fonder la vie
monastique en Palestine, vers l'an de grâce 292 ... et si cela ne vous
suffisait pas, j'ajouterai que son nom de baptême flotte entre Hilaire
et Hilare; maintenant ne m'en demandez pas davantage.
Notre héros, que nous nommerons discrètement H..., si vous voulez
bien, est d'une autre époque. Ayant beaucoup joué avec _mademoiselle
Rachel_ comme il dit, dans ses tournées et par suite adorateur passionné
de la tragédie et de ses nobles représentants, Racine, Corneille et
Voltaire, il a gardé de la fréquentation continuelle de ces génies un
culte exagéré pour les alexandrins classiques; de sorte que dans la vie
ordinaire, dans ce prosaïque terre-à-terre de tous les jours, il ne peut
se résoudre à parler comme tout le monde. L'infâme prose dont se
servait, sans s'en douter, ce bon M. Jourdain, lui soulève le coeur, lui
donne des nausées.
Aussi, est-on tout étonné de voir notre homme avec un vulgaire melon sur
la tête au lieu du casque reluisant d'Achille, ce n'est pas une
redingote en Elbeuf qu'on s'attend à trouver sur lui, mais bien le
manteau d'Oreste et pour ses augustes pieds, il faudrait plutôt des
cothurnes qu'une grosse paire de souliers modernes.
Sa conversation est extrêmement curieuse. Ayant beaucoup lu ... de
tragédies ... aussi antiques qu'inconnues ... il a une certaine
instruction, une érudition relative, mais ce vernis de science, ce
plaqué de savoir en impose cependant à bien des gens.
Comme je l'ai déjà dit, il ne s'exprime pas comme le commun des
mortels, ainsi voulant raconter qu'il aura vu un sergent de ville
emmener une cocotte qui se promenait sur le trottoir, il dira
volontiers: «J'ai aperçu un alguazil emmenant une hétaïre qui ambulait
sur l'asphalte.» Pour lui un soldat est un estafier; une fille aimable,
une courtisane; et quand il paie son domestique, il doit lui dire
assurément: «Tiens, Frontin, prends ces sesterces!»
En somme, on le voit, il devrait s'appeler Joseph Prud'homme. Ajoutez à
cela une avarice sordide pour ses pensionnaires et vous aurez un aperçu
de ce directeur.
Gérant actuellement un de nos grands théâtres, personne n'a lu ... et
joué autant de mauvaises pièces que lui ... mais cela se comprend
jusqu'à un certain point, le désir de produire des auteurs jeunes ... et
riches, l'ayant seul guidé dans cette voie lucrative.
Ses «premières» sont extrêmement houleuses et il n'est pas rare
d'assister, si on a eu l'imprudence de s'y égarer, à un combat singulier
entre le paradis et l'orchestre.
Tout est bon, pour le titi belliqueux ... petits blancs, trognons de
pomme, clous ... et même certaine matière on ne peut plus odorante....
Un de nos gros critiques, que son métier force à braver ces projectiles
divers, se munit toujours lorsqu'il va à ce théâtre d'un parasol
fortement doublé en cas de pluie pendant le spectacle!
Pour vous donner une idée du monsieur, je vais vous citer quelques-uns
de ses mots; eux seuls vous en diront assez.
Tout d'abord il faut l'entendre raconter «comment il s'est marié».
(C'est lui qui parle).
«Une famille m'ayant fait demander pour dire des vers dans une soirée
(quelle drôle d'idée), je m'y rendis. J'entre et j'aperçois une jeune
fille belle comme le jour.... J'ouvre la bouche, elle me regarde ... je
commence, elle me boit ... je continue ... elle chancelle ... j'achève,
elle se pâme....