LES EXTRA

_A Henri PASSERIEU_.

--Votre appartement me convient et je l'arrête, dis-je au concierge;

seulement je vous préviens que je rentre tard, je suis artiste et, dame!

l'hiver, _les soirées_ me retiennent fort avant dans la nuit!

--Je connais ça.

--Ah! vous avez déjà pour locataires....

--Non, c'est moi; je suis dans le même cas que monsieur. En hiver, j'ai

aussi beaucoup de soirées.

--Comment!... vous êtes ...

--Extra.

--?...

--Je sers les rafraîchissements dans les soirées.

--Ah! bah!

--Bien fatigantes _nos_ professions, hein?

--Quel drôle de concierge, fis-je à part moi, il ignore sans doute que

le cumul est défendu, enfin!

Jusqu'ici, je croyais ce mot «Extra» spécialement chargé de désigner le

petit supplément que s'offre, à la crémerie, le commis faiblement

appointé, lorsqu'il demande une anisette additionnelle, ou bien la

largesse inaccoutumée que se fait le bourgeois, le dimanche, alors que,

revenant éreinté de la campagne, suivi de sa nombreuse tribu et jetant

un regard de mépris sur la longue file de tramways bondés de monde, il

hêle un fiacre, se disant _in petto_:

--Ah! bah, pour une fois, faisons un extra!

Mais avoir un portier extra ou un extra-portier était pour moi, chose

nouvelle!

Extra! Ce métier me fait penser de nouveau aux ennuis sans nombre, aux

désagréments de toutes sortes, qu'occasionne sans cesse la similitude du

costume de garçon de soirée avec le nôtre.

Nous sommes tous indifféremment en habit noir.

L'Extra--puisqu'il faut l'appeler par son nom--n'a rien qui le distingue

des invités. Il serait si simple cependant de le mettre en bas de soie

ou de lui donner un signe distinctif quelconque qui le ferait

reconnaître; on ne se tromperait plus alors, et l'on éviterait par cela

même les erreurs fréquentes et regrettables que l'on commet tous les

jours.

Ce léger changement à apporter à la toilette de ces valets est bien

simple et ne demanderait pas grand peine: il suffirait que cet hiver une

mondaine en prit l'initiative et toute la gentry l'imiterait avec

ensemble. Mais mes lamentations sont parfaitement inutiles, et vous

verrez que, comme par le passé, la routine, la sempiternelle routine

continuera à laisser les choses dans un doux statu-quo.

Et pourtant, que de gaffes n'a-t-on pas faites!

A qui de nous n'est-il pas arrivé de dire à un invité orné de longs

favoris:

--Voici mon pardessus, donnez-moi un numéro?

Ou bien de converser longuement avec un domestique dont la figure

rappelle celle d'un ministre assez mondain, et de lui demander ce qu'il

pense de la crise politique que nous traversons!

Et il n'y a pas à objecter la distinction et la tenue.

Certains domestiques de cercle, qui ont servi longtemps ducs, marquis et

barons, ont acquis à ce noble frottement une distinction apparente, une

tenue relative qui font que les plus perspicaces s'y trompent.

Ce sont des figures bien intéressantes à étudier que celles de ces

garçons dits «extra!»

Il y a l'extra-sérieux, le garçon qui pontifie et vous sert un sandwich

avec la dignité d'un sénateur romain élaborant une loi.

Il y a l'extra-gai, celui qui plaisante avec vous, risque le calembourg

facile avec le mot _thé_.

Un type bien curieux, c'est l'extra-prévenant, qui vous dit, lorsque

vous lui demandez une glace:

--Non, non, ça vous ferait mal, prenez plutôt du punch bien chaud.

On rencontre également l'extra-grincheux, qui _a servi dans des maisons

plus importantes où le buffet était bien mieux approvisionné_; celui-là

vous sert à contre coeur, sans la moindre complaisance il vous donne un

sorbet sans cuiller ... et sans grâce.

Il y a aussi l'extra-susceptible qui vous en veut à mort si vous vous

trompez et l'appelez «garçon» tout court; je ne vous engage pas à vous

adresser à lui si vous retournez au buffet.

Le plus terrible, à mon avis, c'est l'extra-censeur, celui qui censure

vos actes; c'est le garçon dont les yeux semblent dire au malheureux qui

redemande quelque chose:

--Mais, pardon, vous en avez déjà pris et si chacun en faisait

autant....

On dirait, ma parole, que c'est lui qui paie le buffet. Aussi, que les

gourmands me permettent un conseil en passant:

--Faites comme moi, adressez-vous chaque fois à un garçon différent.

Il y a encore l'extra ... ordinaire, rien à dire de celui-là.

Mais le plus beau que j'aie rencontré, c'est l'extra-familier, qui, pour

un peu, vous tutoierait devant tout le monde et vous frapperait

familièrement sur le ventre en vous appelant _vieux copain_.

Pour celui-là, je demande la permission d'ouvrir une parenthèse.

Comme je l'ai déjà dit, allant fréquemment en soirées, l'hiver, chez des

amis et chez des étrangers, à cause de ma profession, je me retrouve là,

souvent, avec les mêmes figures d'extra parmi lesquels ils s'en montrent

de plus familiers les uns que les autres.

Il y en a un que j'ai rencontré plus de cinquante fois; je le vois à peu

près tous les quinze jours dans la saison; mais, dès que je l'aperçois

dans une soirée, je l'évite avec soin, car il m'aborde toujours ainsi:

--Eh! bien, nous travaillons donc encore ensemble, ce soir?

Et en disant sa petite phrase, il me gratifie d'une tape protectorale

sur l'épaule. Ça m'embête, mais je suis forcé de le subir!

Cependant, s'il y a le mauvais côté de la chose, il y a aussi le bon;

derrière le revers, la médaille.

Dernièrement, nous étions ensemble dans la même soirée; je vais au

buffet et je vois «mon protecteur» très occupé à servir une foule

d'habits noirs qui demandaient tout à la fois: chocolat, punch, glaces

etc., etc., Il m'aperçoit, les délaisse tous et, venant à moi:

--Que voulez vous prendre monsieur Galipaux? (car il m'appelle par mon

nom).

--J'aurais désiré prendre un bouillon, mais je viens de vous entendre

dire à un monsieur qu'il n'en restait plus, alors je ...

--Ah! ça, vous riez! pas de bouillon pour vous!! mais je savais que vous

deviez venir ce soir, j'en ai gardé pour ... nous deux. Tenez.

Et tirant de dessous la table une tasse toute versée, il me dit d'un ton

paterne:

--Tenez, mon p'tit, buvez ça, vous m'en direz des nouvelles!!

--!!!

--Ce n'est pas tout. Voici une tranche de rosbeaf froid avec sauce

rémoulade: avalez-moi ça prenez ce petit pain rond, la salade russe est

à côté de vous, et je vais vous verser du Bordeaux. Là, débrouillez-vous

tout seul, je vais m'occuper un peu de ces gens-là, maintenant.

Tout à coup, il bondit sur moi et me dit:

--Que faites-vous donc!

--Je me verse de l'eau, parbleu!

--Pas celle-là! fit-il, en m'arrachant des mains la carafe, et, retirant

pour la seconde fois de ce dessous de table décidément inépuisable une

carafe frappée:

--Celle-ci, à la bonne heure! mais demandez-moi donc ce que vous voulez,

avant de vous servir.

Comme on le voit, cet «extra» est un père pour moi!

Un «extra» m'a dit un jour, un mot qui, à lui seul, est tout un monde,

et prouve une fois de plus en quelle estime, les artistes sont encore

tenus ... même par certains domestiques:

--C'était, il y a trois ans. Le baron X... qui habitait alors place

Saint-Michel, mariait la plus jeune de ses filles et, voulant donner

plus d'attrait à la soirée de contrat, avait fait venir quelques

artistes, entr'autres mademoiselle N... de l'Opéra-Comique, son frère,

jeune violoniste de talent, R... ex-ténor de l'Opéra-Populaire,

d'éphémère durée et moi.

On passe devant nous des rafraîchissements, nous n'en prenons point.

Cette sobriété semblant surnaturelle chez des artistes, un «extra»,

croyant comprendre tout à coup que les sirops, grogs et autres liqueurs

qui surchargeaient le plateau n'étaient pas de notre goût, vint à nous,

et, comme sûr de nous séduire, nous dit avec un sourire indescriptible

et que je me rappellerai longtemps:

--Voulez-vous du vin?

!!!!!

Galipettes · 第 30 / 86 题