_A Georges PEYRAT._
--Entrez! dis-je du ton brusque d'un homme qu'on vient de réveiller tout
à coup.
Et mon ami Jules, fit son apparition dans ma chambre. Il enjamba
pantalon, habit, chapeau, qui traînaient par terre, et s'asseyant sans
plus de façon au pied de mon lit--bien qu'un siège vacant ne fût pas
introuvable--il aborda carrément la question, me lançant à
brûle-pourpoint cette phrase traîtresse:
--Que fais-tu ce soir?
--Je me coucherai, fis-je en me retournant de l'autre côté pour montrer
à mon ami que, s'il s'en allait tout de suite, il me ferait bien plaisir
et me permettrait ainsi de reprendre le somme interrompu.
Mais, hélas, Jules était comme l'avare Achéron!
--Eh bien, puisque tu es libre, reprit-il, je t'emmène avec moi chez
madame de Saint-Girieix.
--Pourquoi faire?
--Comment, pourquoi faire? mais tu n'as donc pas lu les journaux! Elle
donne ce soir un bal splendide dans son hôtel, avec kermesse et tout le
tralala, au profit des veuves des matelots suisses morts victimes de
leur dévouement pendant cet incendie terrible qui a détruit une partie
de Berne! Mais on ne parle que de cette fête; ce sera absolument
féerique, il faut y venir!
Judic vendra des pêches, Granier des bretelles, Léonce doit faire du
trapèze à 6 mètres de hauteur dans le cour d'honneur, enfin, je compte
sur toi.... Eh, bien! qu'est-ce que tu as? tu restes abruti ... on
dirait, ma parole que tu ne comprends pas.
--En effet, je ne comprends pas comment toi, qui me connais, toi, mon
ami, à qui je n'ai jamais fait le moindre mal, toi qui n'ignores pas ma
profonde antipathie pour ces petites fêtes chorégraphiques, tu viennes
m'inviter à en subir une.... Oui, je sais, avec toi.... C'est égal, je
te remercie du choix, mais je ne puis....
--Oh! voyons, tu ne vas pas me refuser de m'accompagner, à présent
surtout que j'ai annoncé ta venue à madame de Saint-Girieix. Ce serait
joli ... tu me ferais passer pour un farceur!
--Comment, est-ce que ... maladie subite ... empêchement imprévu....
--Sont des clichés usés, mon cher.
--Et puis, crois-tu que madame de Saint-Girieix n'aura pas autre chose à
faire qu'à te demander de me présenter.... Dans ces soirées-là, c'est à
peine si la maîtresse de la maison regarde les gens qu'on lui
présente.... Non, va, un de plus, un de moins, ce n'est pas ça qui ...
--Voyons, ce n'est pas sérieux, ce que tu me dis là.
--Parfaitement. Et, tiens, puisque tu n'es pas convaincu, écoute et suis
mon raisonnement:
La foule m'énerve, ce soir, on s'étouffera; tu sais quel mal je me donne
pour collectionner dix pièces de vingt sous et tu n'ignores pas que
pour tenir tête aux assauts nombreux des jeunes bouquetières, aux
sollicitations pressantes, des marchandes de programmes, cigares, etc.,
il faut pouvoir posséder une certaine quantité de ces petits papiers
bleus dont la Banque a seule le monopole. De plus je suis extrêmement
fatigué et tu trouveras bon....
--Non, non, non, mille fois non. Je viendrai te prendre à dix heures,
nous irons y passer un moment, et nous rentrerons bien gentiment nous
coucher chacun chez nous. Allons, c'est entendu, tu acceptes?
--Ah! que le diable t'emporte! je m'étais juré de ne pas sortir ce
soir.... Eh bien, oui, là! j'irai, mais à une condition _sine qua non_.
C'est que nous n'y resterons pas plus tard que minuit et que tu ne
m'obligeras pas à danser la moindre polka?
--Soit!
* * * * *
A dix heures précises, Jules arrivait sous les armes, claque et camélia
compris.
Vingt minutes après, nous descendions de voiture devant le perron de
l'hôtel de madame de Saint-Girieix.
Lanternes vénitiennes, plantes rares, orchestre Desgranges, sibylle,
petits chevaux, rochers factices au milieu desquels serpentait un filet
d'eau coloré en vert par un continuel feu de bengale invisible; bref,
rien ne manquait.
Nous montâmes au salon de danse.
Je ne sais si vous êtes comme moi, mais rien ne me semble drôle comme de
voir cirer le parquet à un tas de gens essoufflés, rouges comme des
tomates et suant sang et eau; ils tournent deux à deux, sans se parler
et avec la dignité de gens qui remplissent un sacerdoce; oui, ça m'amuse
toujours de voir sauter ainsi mes contemporains.... Ah! j'avoue que la
chorégraphie est un sens qui me manque!
J'étais donc dans l'embrasure d'une fenêtre, en train de contempler les
minois plus ou moins chiffonnés, lorsque Desgranges, levant son archet
magique, donna le signal de la danse. Les couples se formèrent.
J'aperçus alors Octave, un de mes amis que je n'avais pas revu depuis le
collège, qui invitait une jeune fille blonde et belle comme Vénus,
quoique moins décolletée.
La jeune fille se leva, Octave posa son claque sur sa chaise et tous
deux s'enlacèrent pour la valse qui préludait.
Je les suivis un moment des yeux; mais ce charmant couple disparut dans
le tourbillon des danseurs. Une polka remplaça la valse, une scottish
succéda à la polka.
Changeant alors de spectacle, (j'aime les contrastes), je regardai les
duègnes qui tapissaient le salon. Je vis une dame sèche et jaune, et qui
dut être fort bien en 1812, sourire derrière son éventail.
Je n'y prêtais pas une bien grande attention, la chose n'ayant rien
d'extraordinaire en elle-même, lorsque un éclat de rire formidable me
fit reporter les yeux au même endroit. Je vis alors trois ou quatre
dames, à droite et à gauche de la sus-indiquée, riant à gorge déployée.
Qu'était-ce donc?
Elles se penchaient à l'oreille de leurs voisines pour leur faire part
de quelque chose et le nombre des rieuses allait s'augmentant. Bientôt
l'hilarité devint générale; ce fut comme une traînée de poudre, toute la
rangée des matrones était en ébullition; ces bonnes dames se tordaient
dans des convulsions impossibles à décrire; elles avaient toutes l'air
d'être atteintes de la danse de Saint-Guy. C'était inénarrable!
Enfin, grâce à l'une de ces _Camerera_ qui, ne se contentant pas de
désigner des yeux, montrait avec le doigt--O Sainte impolitesse!--un
groupe tournoyant au milieu du salon, je sus enfin la cause de cette
joie générale: la danseuse d'Octave s'était, sans s'en être aperçue,
assise sur le claque de mon ami, et sa robe en tulle blanc avait gardé
accrochées les gigantesques initiales de son cavalier, qui
s'appelait--horrible fatalité--Octave Quesnel ... et pas par un K!