_A Léon LAMQUET._
Un beau matin du mois de mai de l'année dernière, je reçus une lettre
dont le format et l'odeur trahissaient hautement la provenance.
--Cette missive ne m'est évidemment pas envoyée par un chaudronnier, me
dis-je en la retournant dans tous les sens. Car, je ne sais si vous êtes
comme moi, mais quand je reçois une lettre de quelqu'un qui m'est cher
ou d'une personne inconnue, avant de décacheter la lettre, je me livre à
un vrai petit travail; je la soupèse (ce n'est pas que j'aie l'habitude
de recevoir des lettres chargées, hélas!) je la flaire, je tâche, si je
ne connais pas l'écriture, de deviner l'envoyeur, d'après le nom du
quartier estampillé sur l'enveloppe, et ce n'est que lorsque je suis
suffisamment intrigué que je me décide à l'ouvrir.
Aussi ne fis-je sauter le cachet armorié que j'avais devant moi qu'après
m'être vainement demandé: De qui?
Tout d'abord, le premier sentiment qui s'empara de moi fut un ennui
énorme. Car, déchiffrer des hiéroglyphes n'est pas mon fort, et les
pattes de mouche que j'avais devant les yeux étaient de purs casse-tête
chinois.
Enfin, avec une patience dont mes amis ne me soupçonnent pas capable, je
parvins à deviner ceci:
«Monsieur,
» J'ai eu bien souvent le plaisir de vous entendre et notamment dimanche
dernier, dans un concert au Trocadéro.»
» Fort désireuse de vous connaître et ayant absolument besoin de vous
voir pour vous parler d'une chose qui vous intéressera, je vous supplie
de bien vouloir prendre la peine de passer chez moi demain, dans la
matinée.»
»_Signé_: Mlle FONTANGES.»
Rue de M***.
--Hé! hé! mais voilà, dis-je, qui est du dernier galant.
Voyons, voyons, je ne me trompe pas? Et de relire.
Mais non, c'est bel et bien un rendez-vous, il n'y a pas à en douter.
C'est clair comme le jour.
Ah! mais ce n'est pas tout ça. Irai-je ou n'irai-je pas? _That is the
question!_
Est-ce sérieux? Je n'y crois guère. Un rendez-vous, à moi! non, ce n'est
pas possible, je ne suis pas assez veinard pour que cette bonne fortune
m'arrive ... et puis, il n'y a que dans les romans que l'on reçoit des
rendez-vous d'une inconnue.
Non. C'est une farce que m'auront voulu faire quelques joyeux camarades
qui iront rôder aux abords de la maison indiquée et se gausseront tout à
leur aise de ma folle naïveté.--Oui, c'est une fumisterie, comme aurait
dit Lamartine.--N'y allons pas, c'est plus sage.
Et de déchirer le billet qui avait troublé un moment la quiétude de mon
âme.
Mais cependant, s'il était vrai qu'une jeune et jolie fille m'ait
remarqué? Après tout, il n'y a rien là de si extraordinaire, et on a
assurément vu des choses plus fortes, par exemple, refuser du monde au
théâtre Beaumarchais.
C'est égal, une jeune fille ... écrire à un artiste ... c'est risqué!
Enfin, tant mieux.
Je ne songeai plus alors qu'à cette aventure et la journée qui me
séparait du bienheureux moment me parut interminable.
* * * * *
Inutile de vous dire, cher lecteur, que ce matin-là on n'eut pas de
peine à me réveiller.
Ce fut l'une des rares matinées où j'assistai au lever du joyeux Phoebus.
Ma toilette fut cependant longue, malgré mon impatience, car jamais je
n'y apportai un tel soin. Je refis dix fois le noeud de ma cravate.
... Mon crâne était couvert
D'un tube reluisant d'un soigneux coup de fer.
Mon vêtement était irréprochable de chic.--On me l'avait apporté le
matin même, heureux hasard. On se serait miré dans le vernis de mes
bottines et mes gants eussent été enviés par le plus élégant sportman;
bref, j'étais tout à fait copurchic, comme on dit maintenant.
Je consultai fiévreusement l'indicateur des rues pour savoir dans quel
quartier respirait celle.... Je tressaillis en voyant que la rue de M...
donnait dans l'avenue des Champs-Élysées.
--Allons, allons, le coup de fer n'était pas de trop!
Je descendis et inspectai plusieurs fiacres avant de fixer mon choix.
Enfin une voiture passa, elle était jaune!!
Mauvais présage, pensais-je: mais bah! la superstition n'est pas mon
fait. Je l'arrêtai. Du reste la carrick de l'automédon était vert,
couleur de circonstance.
Nous roulâmes. Arrivé à la rue de M... mon _fringant attelage_ s'arrêta
devant une maison qui détonnait au milieu des autres.
Elle était de modeste apparence, à l'encontre de celles qui
l'entouraient. Et je m'étonnais de trouver cette bourgeoise au milieu de
ces aristocrates. Elle semblait, là, l'oubliée, la Cendrillon en pierre
de taille.
Mais n'ignorant pas que dans les petites boîtes sont les ... je passai
outre. Je jetai le nom au concierge et m'apprêtais à jouir de cette
nouvelle invention qu'on nomme l'ascenseur, lorsque le vieux cerbère me
cria:
--Pas par là ... au 3e, à gauche, le petit escalier au fond de la cour!
Sapristi! 3e, petit escalier ... hem, hem! enfin! je gravis péniblement.
Je ne vous décrirai pas la solennité de l'escalier ... d'abord parce que
ça vous ennuirait ... et moi aussi ... et qu'en outre, l'escalier était
très loin d'être solennel. Qu'il vous suffise de savoir qu'il était
laid, crasseux, et que les murs suintaient dru. Je gravis les marches en
bois non ciré, et je m'arrêtai devant une petite porte sur laquelle une
carte de visite éclatait.... C'est bien là ... je tirai discrètement la
patte de biche et n'eus que le temps de jeter un dernier regard sur ma
toilette, lorsqu'on vint m'ouvrir.
Une petite bonne accorte me fit entrer dans une antichambre où mes yeux
furent aussitôt attirés par une Léda en marbre blanc.
Peu d'instants après, la soubrette, à l'air dégagé, ouvrit une porte
cachée par une merveilleuse tenture de Smyrne et je passai dans la
chambre de sa maîtresse.
Ce que j'aperçus en entrant ... il m'est impossible de vous le dire!...
je ne vis rien ... si, une obscurité complète ... à tel point que,
voulant faire un pas, je trébuchai, sur une marche traîtresse....
--Venez! soupira une voix alanguie.
Et, comme j'écarquillais les yeux pour distinguer quelque chose:
--Par ici!
Et l'on me prit la main pour guider mes pas incohérents.
Cependant, je commençai doucement à me rendre compte des êtres à la
faible lueur d'un minuscule lampion dont le timide éclat était encore
tamisé par l'épaisseur d'un verre rouge.
En ce moment, ce que je ressentais ... ou plutôt ce que je sentais ...
c'était l'odeur troublante de ces pastilles du sérail que mon invisible
interlocutrice avait probablement fait venir de Rivoli-Arcade!
Après m'être excusé d'arriver en retard ... histoire de dire quelque
chose, car j'étais en avance ... je demandai ce qui pouvait me valoir le
plaisir....
C'est égal, à ce moment je devais être bien drôle, car je parlais au
hasard, ignorant si on était devant ou derrière moi.
--Mon Dieu, me dit d'une voix faible ma mystérieuse inconnue, je vous
prie tout d'abord d'excuser la hardiesse de ma démarche, mais je voulais
vous voir d'abord pour vous dire quel plaisir ... (ici les compliments
d'usage) et ensuite pour vous avouer combien je pense à vous.
--Mon Dieu, madame!
L'obscurité absolue qui nous entourait me permettait de rougir à mon
aise.
--Oui, je tenais à vous parler moi-même, car une lettre, hélas! ne vous
aurait pas dit ... (là un soupir gros de promesses).
--Que votre vie est agréable, reprit-elle soudain, vous allez de fêtes
en fêtes, les invitations vous arrivent par douzaines, partout on vous
désire, on vous choie, rien n'est trop beau pour vous. Oh! être artiste!
quel rêve!
--Je ne vois pas encore, madame....
--Et les femmes, me dit-elle tout à coup en me saisissant les mains. Ah!
les femmes! combien seraient heureuses d'être la préférée; mais vous
allez voltigeant de la blonde à la brune, sans vous soucier, petits
libertins, des blessures cruelles que vous avez pu faire.
--Oui, mais dans tout cela....
--Vous en connaissez beaucoup, n'est-ce pas de ces belles jeunes filles,
de ces petites actrices si Parisiennes, si coquettes qui peuplent vos
coulisses?
--Mais oui....
--Et appelé dans le monde, comme vous l'êtes tous les soirs, vous
coudoyez des marquises du noble faubourg, vous voyez là des femmes du
meilleur monde, j'en suis sûre?
--Assurément, mais ...
--Eh bien, j'ai pensé que vous pourriez m'être utile, en priant toutes
ces aimables et jolies femmes que vous fréquentez, de s'adresser à moi
pour tout ce qui regarde la parfumerie. Je tiens à leur disposition:
savons dulcifiants, crème onctueuse, poudres de riz, vinaigre de
toilette, nakara des Indes, lait antéphélique, pommade Dupuytren, iris
de Florence, mais surtout, ma spécialité, l'eau dentifrice qui a la
propriété de blanchir les dents et de rougir les lèvres.
Je renonce, chers lecteurs, à vous dépeindre l'ahurissement que me causa
cette réclame inattendue, récitée avec une volubilité auprès de laquelle
celle de Sarah Bernhardt n'est que de la Saint-Jean.
Et voilà donc pourquoi je m'étais fait beau et avais pris une voiture
pour arriver bien vernis et tout frais!
--Du reste, pour que vous parliez de mes produits en connaissance de
cause, reprit-on, je vais vous faire remettre un paquet de poudre de riz
et un flacon de mon eau dentifrice.
L'emploi de ce liquide a besoin d'un mot explicatif:
Après vous être lavé les dents, comme d'habitude, avec de la poudre
ordinaire, vous vous rincez la bouche, et ayant versé une goutte de
cette eau dans ce petit godet en porcelaine, vous trempez le pinceau que
voici et vous frottez. Essayez et vous m'en direz de bonnes nouvelles.
Je n'eus pas le temps de protester que l'on avait déjà bourré mes poches
de paquets, flacons, godets, pinceaux et de prospectus en nombre tel que
je disparaissais entièrement dessous.
Mon ébahissement ne me quitta que chez moi, où j'étais rentré, sans même
m'apercevoir de la route. Le lendemain, par curiosité, j'essuyai cette
fameuse eau; après l'opération que je fis avec soin, je m'aperçus, ô
désespoir, que j'avais les _lèvres blanches et les dents rouges!!..._