Qu'est-ce donc que le «Bain à quatre sous?»

Voici: personne n'ignore que le théâtre du Palais-Royal n'a rien de

commun avec la salle du Trocadéro, en tant qu'espace, bien entendu.

Or, la salle étant extrêmement exiguë, on ne se fait pas une idée de ce

que sont foyer d'artistes, loges, couloirs, bref la partie du théâtre

qu'on ne voit pas; ce que le potache appelle, en faisant des yeux

blancs: les coulisses!

Au Palais-Royal, les loges d'artistes sont réduites à cinq seulement

plus une pour les choristes là-haut, là-haut.

Sur ces cinq, les vedettes en prennent une chacun, ce qui fait qu'on

empile tous les autres dans la même: Le bain à quatre sous! Nom bien

caractéristique et qui s'explique de lui-même. On attribue à Lassouche

la paternité de cette expression; un jour que, recevant une visite

(jadis!!!) il s'écria: «Montez-donc là haut,--_au bain à 4 sous!_»

En effet, quand on y entre, c'est un bain pour la chaleur et le

déshabillé qui y règnent.

A présent le lecteur en sait autant que moi.

Le jour de la réception arriva.

On jouait alors _Divorçons_. L'examen devait avoir lieu pendant un

entr'acte, afin que tous pussent y assister.

Une petite mise en scène avait été préparée pour cette cérémonie.

Ainsi, devant l'unique fenêtre de la loge (qui permet qu'on n'étouffe

pas tout à fait), on avait cloué de grands journaux qui allaient du haut

en bas du chambranle, au milieu de cette toile de fond improvisée, on

avait dessiné au charbon un masque comique, (afin qu'il n'y eût pas

d'erreur, on l'avait écrit dessous.) Au haut de la fenêtre, on avait

attaché un petit buste de la République (?) qu'on avait trouvé dans un

placard; à droite et à gauche, deux portants pris en bas, et par terre,

tout le long, servant de rampe, huit ou dix morceaux de bougie; avec

tous les becs de gaz allumés: c'était complet.

A neuf heures, Caméléon se présente.

Un frémissement d'aise passe sur tous les visages.

--Je ne suis pas en retard? hasarde le malheureux.

--Non.

--Voyons, venez ici qu'on vous arrange.

--Comment?

--Savez-vous vous faire une tête?

--Hein?

--On vous demande si vous savez vous maquiller?

--Oh! un peu, fait-il pour montrer qu'il sait quelque chose.

--Déshabillez-vous.

--Que je me ...

--Oui, déshabillez-vous, nous allons vous grimer.

--Est-ce bien utile?...

--Je crois bien ... pour voir si vous avez la «gueule» lui dit Numès,

d'un ton sérieux.

--Ah! bon, bon, murmure Caméléon, convaincu.

Tout d'abord on lui enduit la figure et le cou d'un cold-cream appelé

généralement saindoux; après, une couche de blanc gras bien étalée

recouvre tout son visage, la poudre de riz vient ensuite saupoudrer le

tout et on commence alors à lui faire une tête auprès de laquelle celle

qui surmonte les épaules d'un Cynghalais n'est que de la saint-Jean.

--Mets du rouge, dit Pellerin.

Et Numès lui dessine un rond rouge, grand comme une pièce de cinq

francs, sur chaque joue.

--N'oublie pas le bleu, fait Garon.

Et Numès de border d'un beau bleu ces deux circonférences rougeâtres.

--Eh bien, et le crêpé? ajoute Numa.

Ce bandit de Numès colle alors avec du vernis, du crêpé dans les

sourcils de la victime, il lui met des moustaches, de la barbe, des

favoris, je ne sais même pas s'il ne lui en a pas mis un peu dans le

nez, pour simuler quelques poils follets.

--Tu ne lui dessines pas quelques rides? insinue Raymond.

Et le coupable Numès d'ajouter en long, en large, en travers, en biais

de grosses raies marron qu'on aurait aperçues à dix kilomètres; le

malheureux avait l'air d'un prisonnier derrière les grilles de son

cachot.

--Sapristi, il n'a pas de perruque!

Et tous ces criminels de chercher la plus longue, la plus lourde et la

plus gênante des perruques, que l'assassin Numès appliqua sans mot dire

sur la nuque du souffre-douleur qui suait sang et eau.

Le premier acte de _Divorçons_ terminé, les autres artistes montèrent;

ce furent d'abord Daubray, Calvin, puis Plet, Luguet, sans compter

Hyacinthe, venu d'Asnières exprès, Lhéritier, Montbars et votre

serviteur qui venait pour la première fois, depuis son engagement, ce

qui lui donna une rude idée de la dose de mélancolie qui régnait dans le

théâtre où il entrait.

Vous dire _l'épatement_, c'est le mot, des nouveaux arrivés, à la vue de

cet horrible chienlit, est impossible; je vois encore Plet qui tomba sur

une chaise, le malheureux se tordait, j'avoue que, pour ma part, n'étant

pas de la force de ces fameux pince sans-rire, j'eus bien de la peine à

tenir mon sérieux.

--Allons, commençons vite, dit Daubray.

Le patient remet son paletot, enjambe la rampe stéarinesque et, après

avoir salué ce public diabolique, demande ce qu'on exige de lui.

--Que savez-vous?

--_La Grève des Forgerons_.

--Ah! en français? interroge Calvin.

Plet se roule.

--Dame! fait Caméléon, qui commençait à être abruti.

--Dites-nous la.

Il commence.

A peine, a-t-il dit les trois premiers vers, que tous les artistes qui

étaient assis sur des chaises placées en rang, comme pour entendre

quelque chose de sérieux, se lèvent, lui tournent le dos et vont dans un

coin de la salle, se former en rond.

Comme le patient ne comprenait pas la cause de ce mouvement de rotation,

il s'arrête un instant.

--Continuez, lui crie-t-on de toutes parts, le jury délibère.

Il continue; tout le monde sort et le pauvre naïf reste seul, en train

de dire la poésie de Coppée.

Quelques instants après, le jury qui était sorti pour s'esclaffer à son

aise, n'y tenant plus d'un tel effort, rentre et ordonne à l'aspirant

artiste:

--Dites-nous le même morceau en auvergnat.

Plet tombe par terre.

--Comment, vous ne comprenez pas? c'est bien simple. Et Milher de dire:

--Mon hichtoire, mechieure les juges, chera brève; voichi:

--Ah! bon, et Caméléon fit ce qu'on lui demandait!

--Assurément, c'est très gai, la _Grève des Forgerons_, dit Numès, mais

n'auriez-vous pas quelque chose de plus en dehors, du même genre, moins

grave? tenez, par exemple, savez-vous: _J'aime pas l'veau_. C'est très

bien _J'aime pas l'veau_ et ça entre bien dans vos cordes. C'est de

Milher et de moi, je m'étonne que ce morceau ne fasse pas partie de

votre répertoire ... alors, quel est le directeur qui vous engagera?

--Je l'apprendrai, monsieur, balbutie Caméléon.

--C'est bon. Chantez-nous une chansonnette.

Et le malheureux offre de chanter _Le Second mouvement_.

--Va pour le _Second mouvement_, dit Daubray, vous ne savez pas le

troisième?

--Non, monsieur.

--Oui, ajoute des Prunelles, comme pour renseigner le jury, il n'a fait

que des études superficielles.

La chansonnette chantée au milieu de rires difficilement contenus, Numa

dit à Caméléon:

--Pourquoi ne pas être franc? est-ce qu'il ne valait pas mieux nous dire

tout de suite: «Je suis élève de Duprez!»

--Mais, monsieur, répond le pitoyable postulant, je n'ai jamais pris de

leçons de personne.

--Allons donc! Ce n'est pas possible, exclame le choeur.

--Si, si, fait le chanteur flatté.

--Voyons, maintenant vous allez redire la chansonnette sans parler ...

je m'explique: vous allez la penser simplement en vous contentant de ne

faire que les gestes. C'est pour voir si le geste est bon.

Plet se tord.

--Là, à présent, continue Daubray, retournez-vous, regardez la toile de

fond et recommencez à chanter ... mentalement.

Et Caméléon de regarder le mur en gesticulant en silence.

Ah! c'est là qu'on en a profité pour rire un peu.

Les uns mettaient leur mouchoir dans la bouche, les autres moins forts

sortaient n'y tenant plus.

--Voyez-vous! comme il a la figure expressive!

--Quelle physionomie mobile, ce garçon-là!

--Là, maintenant, recommencez, de profil.

--Bien, bien, non, de l'autre côté!... oui, là ... comme ça.

--Ah! mes enfants, dit Daubray, voyez comme le bout de son nez remue.

--A-t-il un nez amusant! Son nez parle positivement.

La sonnette de l'entr'acte retentit.

On abrégea par force cette nouvelle inquisition.

--Mon cher ami, nous vous délivrerons demain un certificat avec toutes

nos signatures; vous le ferez d'abord parapher par M. Luguet, le

régisseur général, et vous vous présenterez ensuite chez M. Briet, le

directeur ... vous êtes sûr de votre affaire.

L'acte recommençait.

Plusieurs artistes descendent et parmi ceux qui restent, Caméléon trouve

encore des ennemis.

--Pour vous démaquiller, dit Pellerin, voici une serviette et de l'eau.

Tout le monde sait que l'eau est impuissante à enlever le fard; on

n'arrive à se nettoyer bien complètement qu'avec du cold-cream.

--Quant au crêpé, ajoute le féroce Numès, c'est bien simple; faites-vous

raser les sourcils; nous, la première fois, c'est ce que nous avons

fait.

Le bien à plaindre Caméléon, désireux d'aller respirer un air pur,

réconfortant et qui pût le remettre de toutes ces émotions, sortit

précipitamment avec son fard et son crêpé sur la figure.

Si on ne l'a pas arrêté ce soir-là, c'est qu'il y a un Dieu pour les

naïfs.

Le lendemain, muni de la bienheureuse pétition, il se présenta chez les

directeurs en agitant triomphalement son certificat.

MM. Briet et Delcroix détruisirent les beaux rêves de Caméléon en lui

apprenant qu'on s'était f...u de lui.

Sorti comme un fou, en jurant de se venger, Caméléon cherche partout

Numès pour le tuer.

Galipettes · 第 26 / 86 题