UNE RÉCEPTION

_A Léon RICQUIER._

De toutes les maladies dangereuses, la plus terrible et la plus

foudroyante est certainement la rage du théâtre.

Ce genre d'hydrophobie est peut-être le seul devant lequel la science de

Pasteur resterait impuissante.

Oui, tout individu piqué de cette tarentule peut se considérer à bon

droit comme f...lambé, la piqûre est venimeuse.

En effet, on a vu des artistes, ayant amassé un petit pécule, renoncer

à l'Art, à ses pompes et à ses oeuvres, autrement dit à ses succès et à

ses vestes, se retirer de cette vie, fiévreuse et agitée s'il en fut,

avec le désir bien arrêté de bourgeoiser tranquillement, de devenir pot

au feu en diable, et moins de cinq ans après, remonter sur les planches,

tant le feu sacré qui semblait éteint chez eux était encore vivace.

Du reste, on n'a qu'à jeter un coup d'oeil sur le passé: combien de

comédiens, je parle seulement des grands talents, ont joué tard sur

leurs vieux jours, ne consentant jamais à prendre un repos bien gagné

et, se croyant toujours jeunes, ont affronté gaiement le feu de la

rampe!

La liste en serait longue de ceux qui, enviant l'immortel Molière,

mourant en scène, en prononçant le fameux _juro_ d'Argan, sont restés

sur la brèche en dépit de tout et de tous, s'y acharnant toujours et

quand même.

Malgré ou peut-être même à cause des difficultés inouïes, des obstacles

insurmontables, des nombreux froissements d'amour-propre et des déboires

sans fin qu'on éprouve dans la carrière dramatique, il se trouve un

nombre considérable de gens qui veulent chausser le cothurne (expression

d'autant plus bizarre, qu'on l'applique souvent à des gens qui n'ont

pas de souliers.)

Ces malheureux assoiffés de gloire, qui ont souvent toutes les

facilités ... pour faire autre chose que du théâtre, et auxquels on ne

saurait trop répéter le vers de Boileau:

Soyez plutôt maçons si c'est votre métier.

mènent pour la plupart une existence bien misérable. Ils servent les

trois quarts du temps de souffre-douleur à leurs camarades et on se

demande, en les voyant, s'il faut en rire ou en pleurer.

Pour celui qui va nous occuper, il faut en rire, car, il a pris son

parti en brave et a renoncé, pour quelques temps du moins, à la

décevante et trompeuse carrière théâtrale, pour une plus lucrative et

plus calme: il s'est fait teinturier.

C'est à présent un homme de couleur.

Si vous le voulez bien, nous le nommerons Caméléon: ça nous rappellera

son métier.

Donc, Caméléon sentit un jour chez lui une vocation irrésistible pour

l'art dramatique; ça lui était venu tout d'un coup, comme l'attaque

d'apoplexie.

Mais il n'était pas encore bien fixé sur le choix du genre qu'il

adopterait; serait-il dieu, table ou cuvette? il l'ignorait.

Pour faire cesser cette cruelle incertitude (car le doute est l'ennemi

de l'homme, dit-on en philosophie) il eut, le malheureux, la triste idée

d'aller consulter les artistes du théâtre du Palais-Royal!!!

Ce ne fut pas là, ce qu'on appelle ordinairement une bonne inspiration....

Mais n'anticipons pas.

Caméléon enfreignit donc le dur règlement du théâtre et, soudoyant à

prix d'or (50c.)l'aimable Pomard, alors le gardien sévère mais juste du

Temple de la Gaîté (quoi que ce soit au Palais-Royal), put franchir la

porte d'ordinaire obstinément close au _profanum vulgus_.

Arrivé au seuil du «Bain à quatre sous», il frappa bien timidement, le

_povero_, et reçut un «entrez» poussé par huit gaillards dont les voix

tonitruantes clouèrent sur place mon pauvre Caméléon, qui, pressentant

sans doute son état actuel, changea de couleur.

Mis au courant de la situation et lorsque le jeune néophyte eut adressé

sa requête, le Bain, par la voix de son secrétaire, le machiavélique

Numès, répondit au futur martyr, qu'il y avait lieu de se réunir et que

le comité lui écrirait le jour où il pourrait venir passer l'audition

demandée.

Caméléon radieux partit enchanté et ne dut pas dormir beaucoup cette

nuit-là!

A peine avait-il refermé sur lui la porte du Bain, que tous les

baigneurs éclatèrent en sourdine, à l'idée de la bonne farce que l'on

allait jouer au naïf, à ce monsieur qui se figurait que, pour jouer la

comédie, il suffisait de monter sur les planches.

L'examen devait avoir lieu le lendemain, en grande pompe; tout le Bain y

assisterait.

Maintenant, une explication nécessaire et que le lecteur a déjà dû

chercher.

Galipettes · 第 25 / 86 题