Le comédien-pêcheur n'est pas un type aussi rare qu'on peut le supposer.
Encore un calme, celui-là, et tout le premier à rire du pêcheur à la
ligne si humoristiquement dessiné par Richepin.
Comme acteur, c'est un consciencieux qui fait très convenablement sa
petite affaire, est très correct dans les rôles qu'on lui confie et ne
dépare jamais une distribution.
Ne compte à son actif ni succès ni veste. On ne dit jamais de lui: «Oh!
qu'il est bon!» mais on ne dit pas non plus: «Oh! qu'il est mauvais!»
Bref, c'est ce qu'on appelle dans le bâtiment: un _Complète un excellent
ensemble_.
Quand il n'est pas d'une pièce en répétitions, il va chatouiller le
goujon et taquiner l'ablette sur les bords fleuris du canal
Saint-Martin ... à deux pas du théâtre, au cas où un accident surgirait,
mais par goût il aimerait mieux jeter plus loin sa ligne, l'eau
croupissante qui empeste le quai Jemmapes n'ayant pour lui aucun appas.
La tournée a justement lieu pendant l'ouverture de la pêche, aussi ne
voulant rien changer à ses habitudes, le comédien-pêcheur a-t-il emporté
avec lui toutes ses lignes ... de fond et autres, sans compter, dit-il
en riant, celles qu'il a dû se fourrer dans la tête.
C'est bien un peu gênant pour les voisins, ces satanés scions qui
tombent sans cesse des filets, mais on ne dit trop rien, le pécheur est
si bon enfant et si tranquille!
Le prototype de cette espèce est sans contredit le grime Samortil.
Je crois, en effet, qu'il serait bien embarrassé de dire lui-même si
c'est la pêche ou le théâtre qu'il préfère. Entre nous, j'ai tout lieu
de supposer que ce n'est pas le théâtre.
Il faut le voir, dès qu'on arrive dans une ville, demander à la première
personne qu'il rencontre:
--Y a-t-il de l'eau, ici?
Et si la réponse est affirmative, se précipiter à l'endroit indiqué.
Mais c'est comme une fatalité, chaque fois qu'on va dans un pays où
serpente une rivière quelconque, on arrive tard; en revanche, si on doit
jouer dans une ville plate et sèche comme la poitrine de mademoiselle X ...
on arrive dès le matin.
Lors de sa dernière tournée, on lui en a fait une bien bonne!
Ses camarades l'avaient conduit à environ cent mètres d'un pont, le plus
bel ornement de la ville de C, et lui désignant l'eau qu'il ne pouvait
voir à cause d'un parapet qui la cachait, l'un d'eux s'écria:
--C'est très bizarre, vous voyez bien cette rivière, tout le monde
s'accorde à la trouver poissonneuse et personne n'a jamais pu prendre la
moindre friture.
--Des blagueurs! fit Samortil, piqué au vif. Je vous fais le pari, moi,
de vous rapporter pour demain matin une matelote copieuse.
Pari tenu.
Dans la journée, notre homme va hors ville, chercher dans les terrains
vagues de la bonne _terre à peloter_; le soir, à table, il met dans sa
poche tous les morceaux de gruyère qu'il aperçoit, excellent appât pour
le chevesne et le barbillon.
Rentré à l'hôtel à minuit, il se fait réveiller à deux heures (quelle
conscience!), se dirige vers le pont en question et tend ses lignes au
milieu de l'obscurité la plus profonde, mais quel n'est pas son
abrutissement lorsqu'à quatre heures, à la clarté de l'aube naissante,
il s'aperçoit qu'il pêchait depuis deux heures dans une _rivière sèche_!
* * * * *
Du reste, il est inouï: n'a-t-il pas profité un jour du moment où son
train stoppait sur un viaduc pour tendre sa ligne par la portière du
wagon!
A part ça, il serait parfait, quoique possesseur d'un tic assommant,
celui de faire porter à tout le monde sa bonne _terre à peloter_ dans un
sac _ad hoc_ (il est tellement encombré par ses engins, qu'il faut bien
l'aider).
L'acteur atteint de péchomanie conserve même au théâtre ses douces
habitudes; oui, c'est plus fort que lui, le soir, si, en jouant, un de
ses camarades se trompe, il le repêche.