L'amateur est ordinairement un gommeux qui n'a pas besoin de ça, mais
que le théâtre amuse ou plutôt que les artistes amusent, et qui, pour
rester davantage avec eux, s'est fait engager pour jouer des _utilités
habillées_.
Est-il heureux de faire partie de cette tournée!
Ah! rien ne lui manque, il a pris ses précautions, celui-là!
Voyez ses poches, elles sont bourrées de guides, elles regorgent
d'indicateurs, il en a! il en a!! de toutes les formes, de toutes les
nuances, le _Chaix_, le _Conty_, le _Noriac_....
Un énorme sac de nuit est à ses côtés--vrai cabinet de toilette ambulant
(jeu de brosses complet) avec toute une pharmacie portative.
Quelqu'un s'est-il blessé, vite, demandez à l'amateur du taffetas rose:
il va vous en découper un morceau avec ses adorables ciseaux
lilliputiens.
L'amateur a trois malles.
Dame! on part pour un mois, et il n'est pas de bon goût de mettre plus
de huit jours de suite le même vêtement. Aussi l'amateur a-t-il emporté
quatre complets ... complets, chapeaux et pardessus assortis.
Quant à ses cravates et ses gants, on n'en sait plus le nombre.
Le soir, s'il y a une annonce à faire, c'est toujours lui qui est chargé
de cette corvée: il a un si bel habit et il le porte si bien!
--C'est son seul talent! insinue cette bonne langue de Floridor.
L'amateur voyage pour s'amuser, voir du pays.
Et pour éviter le temps perdu, voici comment il procède:
Ses innombrables guides lui ayant appris les heures où les musées sont
visibles, les jardins publics ouverts, dès qu'il descend du train, il se
jette dans un fiacre et dit au cocher d'un air entendu:
--Ce qu'il y a de curieux à voir!
C'est ainsi qu'il a vu plus de trente cathédrales, _la plus intéressante
de France au point de vue archéologique_.
Bref, son système est le meilleur pour voir tout, et très vite.
On le blague bien un peu quand il revient de «ses excursions», on lui
monte des scies, en lui demandant régulièrement s'il a visité
l'aquarium; mais ça lui est égal: «Il a tout vu» et c'est ce qu'il veut,
lui, qui voyage pour s'amuser.
Quelquefois même, quand la voiture est au complet, l'amateur l'escorte à
cheval. Il est bon cavalier et fait caracoler son coursier de louage, à
la grande fureur de Floridor, qui, le voyant passer ainsi, fier de sa
monture, grommelle entre ses dents:
--Poseur, va!
Ces soirs-là, à la façon dont l'amateur joue son rôle, les jambes un peu
écartées, on s'aperçoit visiblement des bienfaits de l'équitation.
L'amateur a cependant un avantage, il a toutes les jolies femmes avec
lui, _pendant la journée_ (il faut dire que ce n'est pas toujours un
avant..., mais il ne s'agit pas de ça).
Ces dames le savent si obligeant, si attentionné! L'une lui donne son
sac à porter, l'autre, une ombrelle; celle-ci lui a confié son ticket,
celle-là l'envoie porter une dépêche ... _à son ami de Paris_. Cette
dernière commission lui fait bien faire un peu la tête, mais il y va
tout de même. Il a un si bon caractère!
Comme compensation à toutes ses politesses, on lui permet, quand il veut
dormir en wagon, d'appuyer sa tête sur l'épaule de sa voisine.
Comment refuser ce petit service à un monsieur qui vous promène toute la
journée en voiture? Et puis, ça ne va pas plus loin, d'ailleurs.... A
moins que sous les tunnels ... mais non, je ne crois pas.
L'amateur est l'antithèse de Cinguy. Autant celui-ci est _coup de vent_,
autant celui-là est _tortue_.
Ainsi, il n'a qu'une scène, au deuxième acte: il joue un invité à la
soirée; il a fini à neuf heures. Eh bien, quand ses camarades remontent
à la fin du spectacle, il n'est pas encore prêt et tous les
compartiments de sa malle gisent à terre, encombrant le couloir.
Aussi, il faut entendre sacrer Floridor!
Comme, après le spectacle, il a pris la ruineuse habitude d'offrir un
«ambigu» à ses compagnons enjuponnés, quand, le lendemain, le départ a
lieu de bonne heure, il ne peut pas se dégrouiller. Il a beau se faire
mettre au réveil vingt minutes avant les autres, si son ami Cinguy ne
montait pas deux fois lui-même à sa chambre, après avoir envoyé tous les
garçons de l'hôtel le réveiller, Lambinos raterait le train.
Et quand on lui fait une observation au sujet de son éternelle
inexactitude et des «frousses» qu'elle donne à l'administration,
l'amateur répond _lentement_.
--Je n'ai jamais rien raté!
--Heureux homme! soupire mélancoliquement Dazincourt.
L'amateur a une manie qui lui coûte cher: il achète toujours la
spécialité du pays.
C'est ainsi qu'il a remporté du nougat de Montélimar, des biscuits de
Reims, un de ces petits sacs de haricots que le buffet de Soissons tient
tout prêts pour les gourmets ... naïfs. Il a acheté un pâté à Chartres,
des sardines à Nantes, seulement il les a prises _à l'huile_, du sucre
de pomme à Rouen, des prunes à Agen, des escargots à Troyes; il n'y a
qu'à Orléans où il a vainement cherché des ... mais il ne s'agit pas de
ça.
Bref, en partant, il avait trois malles, il en a six au retour. Aussi
l'impresario a-t-il juré ses grands dieux qu'il n'emmènerait jamais plus
avec lui, en tournée, des amateurs: ça coûte trop cher d'excédent!