Cinguy, qu'on pourrait aussi bien appeler Electric ou Dynamite, est la
pétulance et la vivacité mêmes. Quel brouillon!
Il court, va, vient, monte, descend. Vous le croyez ici, il est là, vous
y allez, il n'y est plus.
C'est tout essoufflé, qu'il arrive à la gare où ses camarades
l'attendent depuis longtemps.
--Où montons-nous? ici ou là? Non, à côté! Je vais voir dans ce wagon,
si nous serons seuls? Oh! non, Floridor y est, allons ailleurs! Tiens,
Louisa, là-bas; grimpons dans son compartiment.
Ses camarades, lassés de zigzaguer sur la voie sont déjà casés que
Cinguy cherche toujours où il va monter. Saprelotte! le train siffle, on
a fermé les portières, il va rater le départ! Enfin, il s'accroche à une
main, on le hisse, il y est, ça n'est pas malheureux!
Les copains installés depuis belle lurette ont placé entre eux une
valise recouverte d'un plaid et s'apprêtent à faire un trente-et-un.
--En es-tu?
Cinguy adore le trente-et-un (quoiqu'il perde toujours, il est si
distrait.)
C'est toujours lui qui propose de jouer, mais il n'est jamais prêt quand
on commence.
--Non, attendez, j'ai mes journaux à lire.
--Zut! fait le choeur.
Et Cinguy retire de sa poche, le _Figaro_, l'_Événement_, le _Gaulois_.
Mais le démon du jeu l'empoigne, il lâche carrément Prével, Besson et
Nicollet pour regarder les cartes.
--Ah! non, pas de conseils, lui crie-t-on, ou bien joue.
--Tout à l'heure! Il faut que je lise.
Et il lit ou du moins, il essaye de lire, mais son esprit est tout au
brelan et au misti que ses voisins annoncent bruyamment.
C'est la vingtième fois au moins que ses yeux fixent: _le programme de
la semaine dans nos théâtres lyriques_; programme qui lui est du reste
profondément indifférent, aujourd'hui qu'il quitte Paris.
--Allons bon! en voilà bien d'une autre à présent.
Cinguy en se démenant,--hasard!--a fait tomber son ticket de chemin de
fer dans la rainure de la portière.
--Quelle scie, cet animal-là!
--On n'est jamais tranquille une minute avec lui!
Cinguy dérange tous les voyageurs. Tous ses voisins, y compris deux
étrangers, essayent d'attraper le billet, celui-ci avec une canne,
l'autre avec la courroie de la vitre, etc.
Comme toutes les tentatives restent infructueuses, Cinguy très-embêté,
dit:
--J'ai une idée.
--Nous sommes perdus, fait la soubrette.
--Non, ne craignez rien!
Et s'adressant à un gros homme qu'il ne connaît pas:
--Pardon, Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de me prêter un instant
votre canif.
Et attachant le couteau à une longue ficelle, il le descend entre les
deux planches, mais à force de faire la marionnette, il lâche la corde
et v'lan, le couteau va rejoindre le billet.
Tout le monde rit.
Tête du monsieur.
Enfin, un camarade plus heureux ou plus adroit que ses devanciers pêche
les deux objets.
--Maintenant, j'en suis! dit Vif-Argent aux joueurs.
Mais le train s'arrête, on est arrivé.
* * * * *
Cinguy, qui a rencontré quelqu'un avec qui il s'est attardé, sort le
dernier.
Les omnibus d'hôtel viennent de partir.
--Eh bien, où sont les autres? Oh! comme c'est bête de ne pas
m'attendre!
On lui dit:
--Les comédiens sont descendus à la _Boule d'Or_.
C'est loin, la _Boule d'or_?
--Ce n'est pas ici, lui répond-on avec vérité.
--Quels daims, ces provinciaux! murmure Cinguy vexé de prendre une
voiture tout seul et encore plus vexé quand il voit que la _Boule-d'Or_
est à dix pas de la gare et qu'il vient de se coller des frais
inutiles.
--Quel est le numéro de ma chambre? demande-t-il à l'hôtelier.
--Monsieur, il n'en reste plus, les voyageurs qui viennent d'arriver ont
tout pris.
--Comme c'est malin, dit Cinguy à ses amis qui redescendent de voir leur
chambre, de ne rien retenir pour moi.
--Allez à l'_Angleterre_, vous y serez très bien.
--Oh! oui, très bien, reprend Floridor avec un sourire machiavélique et
puis, ce n'est que seize francs par jour!
--C'est égal, vous me la paierez, celle-là, fait Cinguy en s'éloignant
furieux.
Enfin, il est installé. Ses amis lui ont dit:
--Nous allons au _Café du Commerce_, tu nous y trouveras, si tu ne
traînes pas.
Ah! bien, ouiche, Cinguy qui a fait le tour de la ville pour trouver
l'_Hôtel de l'Angleterre_, devant lequel il est passé deux fois en
courant, mais qu'il n'a pas vu, il est si distrait, arrive au _Café du
Commerce_, cinq minutes après le départ de ses amis.
Son nez s'allonge.
Heureusement, il rencontre un ancien condisciple de Louis-le-Grand,
aujourd'hui sous-chef à la préfecture de la ville. Ce jeune provincial
savait par les affiches que Cinguy venait jouer ici; il serait bien allé
l'attendre à la gare, mais il ignorait l'heure de l'arrivée. N'importe,
le voilà, il ne lâche plus le comédien. D'ailleurs, ses parents sachant
_l'ami du fils_ bien élevé quoique artiste, ont chargé leur rejeton de
l'inviter à dîner. Oh! impossible de refuser. Tout est prévu. Sachant
que Cinguy avait besoin d'être au théâtre de bonne heure, on dînera à
six heures et quart. C'est en-ten-du.
* * * * *
Au théâtre, tout le monde est agité: Cinguy n'est pas arrivé et c'est
lui qui dit le premier mot.
--Me voilà! Me voilà!
En effet, on entend un tapage effroyable: c'est Cinguy qui monte quatre
à quatre l'escalier tout en criant: à moi!! je suis en retard!!!
coiffeur! habilleur!! vite!
Il se déshabille sur le palier, jette ses vêtements à un machiniste
qu'il prend pour l'habilleur, se fait une tête de clown, tellement il se
presse et crie:
--On peut frapper!... Non, non, ne frappez pas! j'ai oublié la clef de
ma malle à l'hôtel. Garçon de théâtre! allez vite à l'_Angleterre_, (au
bout de la ville) chambre 2, vous trouverez à ma valise un trousseau que
vous m'apporterez. Allez vite!
L'employé revient, dératé, et l'on commence.
Un peu avant la fin de la pièce, Cinguy, croyant qu'on l'attend «à la
sortie» remonte dans sa loge avant sa dernière apparition pour mettre
ses souliers de ville, afin de gagner une minute, mais il ne gagne
qu'une amende parce que cette ascension lui a fait manquer son entrée.
Le rideau baissé sur le dernier acte, son ami vient le féliciter de la
part de sa famille qui n'a pu l'attendre, vu l'heure tardive,--11 h. 35.
Pendant ce temps-là, tout le monde est parti, le théâtre est vide, et le
gazier est là, ronchonnant après l'acteur qui n'en finit pas et qu'il
attend pour éteindre le dernier papillon et s'en aller.
Cinq minutes après, Cinguy se trouve encore seul dans les rues désertes
de cette sous-préfecture inanimée, qu'il fait retentir de son pas
d'acteur pressé!