CELUI QUI SAIT VOYAGER

Parlez-moi au moins de Dazincourt, dit Saint-Albert, voilà un

pensionnaire aimable, pas bruyant et qui sait voyager!

Ah! le fait est que Dazincourt a l'habitude des voyages. Depuis que les

tournées fonctionnent, il n'a pas passé un hiver à Paris. Toujours en

chemin de fer! Aussi, vous pouvez le questionner à propos d'un trajet

quelconque, vous êtes certain qu'il vous répondra sûrement.

Interrogez-le sur l'heure du départ, celle de l'arrivée; demandez-lui le

nombre de kilomètres, si l'on change de train en route, sur quel réseau

on voyage (Lyon, Orléans ou État), jamais vous ne le prendrez sans vert.

Il a tant voyagé! Tellement que, maintes fois, lorsque le train

s'arrête, on l'aperçoit serrant la main du chef de gare: une vieille

connaissance.

_Je sais voyager, moi!_ est sa phrase favorite, qu'il répète souvent,

d'ailleurs. Examinez-le dès le départ, et dites-moi si vous n'avez pas

devant vous un homme qui connaît son affaire.

En wagon, il choisit, lui aussi, le meilleur coin, celui qui tourne le

dos à la locomotive (afin d'éviter les morceaux de charbon), mais il

l'offre gracieusement aux dames, s'il s'en trouve dans le compartiment ...

il est vrai qu'il a toujours soin de monter où elles ne sont pas.

Le train à peine ébranlé, Dazincourt ouvre son petit sac de nuit--son

seul bagage de main et pas encombrant, oh! non--il en retire une

casquette légère ou épaisse, selon la saison, et lit le _Petit Journal_

(Dazincourt n'a pas d'opinions, mais raffole des faits divers); le

dernier crime lu, il le commente, jusqu'à la grande station où l'on

déjeune.

Pendant que ses camarades s'engouffrent au buffet, Dazincourt se glisse

discrètement à la _buvette_; c'est toujours la même cuisine, et c'est

moins cher. Il remonte en wagon, fume onctueusement sa bouffarde et fait

un léger somme qui le rend frais et dispos à l'arrivée.

Il ne se presse pas, à l'arrivée: il sait voyager!

Tandis que les autres artistes perdent dix minutes pour le choix de

l'hôtel, Dazincourt, qui a déjà joué dans cette ville (où n'a-t-il pas

joué?) sait, lui, où est le bon hôtel, l'hôtel raisonnable. Il a écrit

la veille pour retenir sa chambre. Et pour ne pas confondre de noms, car

il en a vu des _Hôtel du Commerce_, des _Lion d'Or_, des _Cheval blanc!_

il a son petit répertoire, ce cahier cartonné que vous lui avez aperçu

tout à l'heure dans les mains. Eh! bien, empruntez-le lui (il se fera

un véritable plaisir de vous le prêter) et vous verrez:

_Versailles_. Tel hôtel, déjeuner, dîner et chambre: tant. V.C.

(ce qui veut dire: vin compris). On est bien. Prendre le café en

face. L'hôtel n'est pas loin de la gare, on peut y aller à pied,

même s'il pleut.

Tournez la page, et vous verrez au-dessous de la note qui regarde

Chartres une petite ligne écrite au crayon:

Descendre à l'hôtel.... Eviter le vin. Demander si la cuisinière

Anna, une petite brune, est toujours là!

Et un point d'exclamation mystérieux termine cette phrase énigmatique!

Dazincourt s'est donc rendu à l'hôtel que lui a recommandé son petit

vade mecum, il donne un bonjour amical aux patrons de l'hôtel, s'informe

de la santé des enfants, qu'il trouve grandis depuis _Michel

Strogoff_--la dernière tournée qui l'a amené ici,--monte au 17, sa

chambre habituelle, ouvre la fenêtre pour changer l'air, éventre le lit,

tâte les draps pour s'assurer de leur sécheresse, soulève un coin du

matelas, à la tête du lit, pour se tranquilliser au sujet des ...

petites trotteuses anthropophages, reborde le drap et, cette dernière

inspection faite, consulte sa montre. Il n'est que cinq heures. Si la

ville dont Dazincourt foule le pavé est une ville de garnison, notre

artiste se dirige au café des officiers: l'absinthe y est toujours de

premier choix.

Six heures. Dazincourt rentre dîner: c'est l'heure de la table d'hôte,

le meilleur repas, il ne faut pas le rater. Mon Dieu, oui, à six heures,

le service des tables d'hôte est toujours si mortellement long, il faut

dîner sans se presser.

Son dessert pris, le comédien descend à la cuisine, et, sachant que, le

lendemain, le départ a lieu dans la matinée, bien avant l'heure du repas

ordinaire, il offre _deux entrées_ au chef, afin que ce Vatel de

province, reconnaissant de la bonne soirée passée la veille, lui trousse

à son choix un petit déjeuner des plus congruents ... et au vin blanc

(le matin, c'est le même prix, et ça change).

En suite, Dazincourt se dirige lentement vers le théâtre, en fumant avec

onction sa vieille bouffarde, Joséphine.

Il s'habille sans se presser et joue de même, en pontifiant un brin. Le

rideau baissé sur le dernier acte, l'acteur se dégrime et se rhabille

avec la même régularité méthodique.

Ici, un détail bien caractéristique:

Afin d'éviter l'odeur rance des fards qui empesteraient sa malle et ses

effets, Dazincourt se démaquille avec de petits frottoirs que sa femme

lui a fabriqués avec de vieilles chemises en prévision de la tournée et

qu'il jette ensuite dans un coin de la loge abandonnée comme un souvenir

de son passage!

Et comme il est sain de prendre un peu l'air avant de se coucher,

surtout quand on a respiré, pendant trois heures, l'atmosphère

surchauffée d'une loge d'artiste, Dazincourt va en griller une dernière

en se promenant sur le cours, et, toujours placide, rentre à l'hôtel où

il se fait mettre au réveil suffisamment tôt pour ne pas avoir à se

bousculer. Monté dans sa chambre, notre acteur se couche, et s'endort

enfin avec la conscience d'un homme qui a fait son devoir ... et qui

sait voyager.

Galipettes · 第 7 / 86 题