LE GRINCHEUX

Floridor est comique au théâtre ... parfois, mais grincheux à la ville ...

toujours.

Il a décroché avec peine et protection un second accessit au temple du

faubourg Poissonnière, où il n'est cependant resté que six ans. Cela lui

suffit pour mettre sur ses cartes de visites «_lauréat du

Conservatoire_» (lauréat! comme c'est malin, c'est pour le bourgeois,

ça.)

Il n'a pas voulu entrer aux Français, il n'y aurait rien fait avec

Machin qui est là et qui accapare tous les rôles.

Entre nous, Floridor ne cache pas son jeu. Dès qu'on l'écoute dix

minutes, on donne raison à ceux qui disent de lui: sale caractère! Ce

n'est pas extraordinaire qu'il soit sans cesse sans engagement: à peine

dans un théâtre, il débine tout et tous.

Depuis le directeur, «qui n'y connaît rien», jusqu'aux artistes, «tous

mauvais» en passant par le régisseur, «une moule», tout le monde a son

paquet avec lui.

Je vous laisse à penser ce qu'il dit de l'artiste qui joue son emploi, à

lui, Floridor!

Enfin, il y a huit jours, il rencontre un camarade, boulevard

Saint-Martin, qui lui dit:

--Que fais-tu?

--Rien.

--Veux-tu venir jouer _le Névrosé_ avec nous?

--Qui, vous?

--Eh bien, Chose, Machin, Dazincourt....

--Ah! môssieu Dazincourt en est?

--Oui, qu'est-ce qu'il t'a encore fait, celui-là? Tu n'as pas l'air de

l'aimer beaucoup.

--Moi? je me fiche pas mal de lui! Ça m'embête seulement de jouer avec

un cabot.

--Allons, décidément, il t'a fait quelque chose.

--Mais non, je t'assure. Et ce serait pour jouer _le Névrosé_,

naturellement?

--Non, c'est Vilter qui le joue.

--Qui ça, Vilter?

--Vilter, du café de Suède.

--Ah! oui je sais ... un comique, plaisanterie à part ... ce sera gai ...

Je ne suis pas curieux, mais je voudrais le voir dans _le Névrosé_....

Enfin, l'affaire est signée, non sans peine, et grâce au directeur qui a

fait toutes les concessions.

On a mis, entre le 2e et le 3e acte, un monologue comique dit par

Floridor, à la demande de l'artiste qui a réclamé cette faveur «afin

d'avoir au moins quelque chose dans la soirée, son rôle étant _une

complaisance_. Qu'on ne l'oublie pas!»

La répétition générale vient d'avoir lieu, au premier étage d'un café du

faubourg du Temple. On s'est séparé en se donnant rendez-vous pour le

lendemain, deux heures, à la gare Saint-Lazare: on joue le soir même à

Versailles. Floridor fait remarquer qu'il est idiot de partir à deux

heures. On peut parfaitement ne partir qu'à cinq, on arrive suffisamment

tôt pour dîner et être prêt à l'heure. Au moins, on passerait sa journée

à Paris. Il faut être fou pour n'avoir pas vu ça! Les indicateurs ne

sont pas faits pour les chiens. Ah! elle commence bien, cette tournée!

* * * * *

On part. Naturellement, Floridor, en parfait gentleman, s'est

immédiatement emparé du meilleur coin. La duègne qui, elle, n'a pas eu

cette chance, a vainement laissé tomber plusieurs fois cette phrase:

--Je sens que je vais être malade ... chaque fois que je vais en

arrière....

Floridor n'a pas bronché. Il bourre silencieusement sa pipe sans tenir

compte de l'effroi visible de ses camarades du sexe faible.

--Oh! quelle tabagie! baissez au moins la vitre.

--Plus souvent! pour attraper un rhume; je joue ce soir, moi!

--Eh bien, et nous?

* * * * *

On arrive.

Floridor n'est pas content:

--Eh bien, l'omnibus? Où est l'omnibus pour ma valise? On ne suppose pas

que je vais porter moi-même ma valise à l'hôtel?

Mais, en voilà bien d'une autre!

Les yeux de Floridor tombent sur une affiche:

--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il écumant.

On a mis Réguval avant moi? C'est trop fort! De quel droit?

--Mais, mon petit Floridor, lui dit-on pour le calmer, Réguval joue

Gaëtan.

--Qu'est-ce que ça me fiche? Je suis quelqu'un, moi, on me connaît ...

ma réputation n'est plus à faire. Dans les _Premières pages d'une grande

histoire_, c'est moi qui ai créé Marceau.

--Comment, Marceau?

--Certainement, à Ruffec.

Bref, après avoir longuement ronchonné et s'être aperçu qu'on ne prêtait

qu'une oreille distraite à ses jérémiades, Floridor change tout à coup

de ton:

--Après tout, être le premier ou le dernier sur l'affiche, ça m'est bien

égal. La vedette, c'est le public qui vous la fait!

* * * * *

Floridor se précipite à l'hôtel et se dispose à choisir la plus belle

chambre, mais le garçon l'arrête:

--Pardon, celle-ci est retenue pour votre camarade, M. Dazincourt.

--Ah! j'aurais été bien étonné si ... Enfin! Eh bien! donnez-moi une

sale mansarde, alors.

On lui offre la chambre mitoyenne et identiquement semblable à celle

qu'il voulait prendre.

--Monsieur sera aussi bien ici.

--Oh! ça ne fait rien. Je sais parfaitement qu'à l'hôtel on n'est pas

comme chez soi,

* * * * *

A table, on présente le plat à Floridor.

--Mais il ne reste que du maigre. Allez à la cuisine chercher du gras.

Le chef revient et avoue, la mine un peu confuse, _qu'il n'en reste

plus_.

--Voilà ma veine! s'écrie l'artiste, je meurs de faim!

Et comme ses camarades se tordent:

--Alors, vous trouvez ça drôle, vous autres? Il vous en faut peu pour

rire!

* * * * *

Au théâtre, le régisseur procède à la distribution des loges.

Floridor (que ses camarades appellent La Grinche) a déjà mis sa valise

dans la première, celle qui est la plus près de la scène.

On lui fait poliment comprendre que c'est l'Étoile qui s'habille là, et

qu'il est tout naturel qu'il cède cette loge à une femme.

--Oui, oui, moi, je m'habillerai dans les dessous, c'est assez bon.

--Floridor! on commence!

--Non, je ne suis pas prêt ... il y a encore une minute!

Si par hasard notre comique a du succès, il répond à ceux qui le

complimentent:

--Oh! pour ce que ça m'avance d'être applaudi à Versailles!

S'il remporte une «tape», et qu'on y fasse allusion, sa réponse est

prête:

--Dame! ce n'est pas à Versailles qu'il faut chercher les connaisseurs!

Le spectacle terminé, le régisseur dit:

--Mes enfants, demain, départ à sept heures, nous allons à Orléans.

--Comment, sept heures! Quand voulez-vous qu'on dorme alors? Et puis,

cette idée d'aller de Versailles à Orléans quand on a Chartres à côté de

soi!

--Mais, mon ami, si on ne va pas à Chartres, c'est que le théâtre est

pris, le soir.

--Eh bien, pourquoi pas en matinée?

* * * * *

Et pour finir par un mot typique, si pendant le voyage la température

n'est pas favorable à l'entreprise, Floridor ne cesse de répéter:

--Sale tournée ... il pleut tout le temps!

Galipettes · 第 6 / 86 题