L'unité d'action, indispensable à l'unité d'impression, ne pouvait

échapper à la vue de Shakspeare. Comment la maintenir, se demande-t-on,

au milieu de tant d'événements si mobiles et si compliqués, dans ce

champ immense qui embrasse tant de lieux, tant d'années, toutes

les conditions sociales et le développement de tant de situations?

Shakspeare y a réussi cependant; dans _Macbeth, Hamlet, Richard III,

Roméo et Juliette_, l'action, pour être vaste, ne cesse pas d'être

une, rapide et complète. C'est que le poëte en a saisi la condition

fondamentale, qui consiste à placer le centre d'intérêt là où se trouve

le centre d'action. Le personnage qui fait marcher le drame est aussi

celui sur qui se porte l'agitation morale du spectateur. On a reproché à

_Andromaque_ la duplicité d'action ou du moins d'intérêt, et le reproche

n'est pas sans fondement; ce n'est pas que toutes les parties de

l'action ne concourent au même but, mais l'intérêt y est épars, le

centre d'action incertain. Si Shakspeare eût eu à traiter un pareil

sujet, d'ailleurs peu conforme à la nature de son génie, il eût fait

d'Andromaque le centre de l'action aussi bien que de l'intérêt. L'amour

maternel eût plané sur toute la pièce, déployant son courage avec ses

craintes, ses forces avec ses douleurs; Shakspeare n'eût pas hésité à

faire paraître l'enfant, comme Racine devenu plus hardi l'a fait ensuite

dans _Athalie_. Toutes les émotions du spectateur auraient été attirées

vers un seul point; on eût vu Andromaque, plus active, essayant, pour

sauver Astyanax, d'autres moyens que «les pleurs de sa mère,» et

ramenant toujours, sur son fils et sur elle, une attention que Racine a

trop souvent détournée sur les moyens d'action qu'il était contraint de

puiser dans les vicissitudes de la destinée d'Hermione. Selon le système

imposé dans le XVIIe siècle à nos poètes dramatiques, Hermione devait

être le centre de l'action, et elle l'est en effet. Sur un théâtre de

plus, en plus soumis à l'autorité des femmes et de la cour, l'amour

semblait destiné à remplacer la fatalité des anciens: puissance aveugle,

inflexible comme la fatalité, conduisant de même ses victimes au but

marqué dès les premiers pas, l'amour devenait le point fixe autour

duquel devaient tourner toutes choses. Dans _Andromaque_, l'amour fait

d'Hermione un personnage simple, dominé par sa passion, y rapportant

tout ce qui se passe sous ses yeux, attentif à se soumettre les

événements pour la servir et la satisfaire; Hermione seule dirige et

fait avancer le drame; Andromaque ne paraît que pour subir une situation

aussi impuissante que douloureuse. Une conception pareille peut amener

d'admirables développements des affections passives du coeur, mais elle

ne constitue pas une action tragique; et dans les développements qui

ne conduisent pas immédiatement à l'action, l'intérêt court risque de

s'égarer et de rentrer ensuite avec peine dans la seule direction où il

se puisse maintenir.

Quand, au contraire, le centre d'action et le centre d'intérêt

sont confondus, quand l'attention du spectateur a été fixée sur le

personnage, à la fois actif et immuable, dont le caractère, toujours le

même, fera sa destinée toujours changeante, alors les événements qui

s'agitent autour d'un tel homme ne nous frappent que par rapport à lui;

l'impression que nous en recevons prend la couleur qu'il leur a lui-même

imposée. Richard III marche de complot en complot; chaque nouveau succès

redouble l'effroi que nous a causé d'abord son infernal génie; la pitié

qu'éveille successivement chacune de ses victimes vient se perdre dans

les sentiments de haine qui s'amassent sur le persécuteur; aucun de ces

sentiments particuliers ne détourne à son profit nos impressions; elles

se reportent sans cesse, et toujours plus vives, vers l'auteur de tant

de crimes; et ainsi Richard, centre d'action, est en même temps centre

d'intérêt; car l'intérêt dramatique n'est pas seulement l'inquiète pitié

que nous ressentons pour le malheur, ou cette affection passionnée que

nous inspire la vertu; c'est aussi la haine, le désir de la vengeance,

le besoin de la justice du ciel sur le coupable, comme celui du salut de

l'innocent. Tous les sentiments forts, capables d'exalter l'âme humaine,

peuvent nous entraîner à leur suite et nous saisir d'un intérêt

passionné; ils n'ont pas besoin de nous promettre le bonheur, ou de nous

attacher par la tendresse; nous pouvons aussi nous élever à ce sublime

mépris de la vie qui fait les héros et les martyrs, et à cette noble

indignation sous laquelle succombent les tyrans.

Tout peut rentrer dans une action ainsi ramenée à un centre unique d'où

émanent et auquel se rapportent tous les événements du drame, toutes les

impressions du spectateur. Tout ce qui émeut l'âme de l'homme, tout ce

qui agite sa vie peut concourir à l'intérêt dramatique, pourvu que,

dirigés vers un même point, marqués d'une même empreinte, les faits les

plus divers ne se présentent que comme les satellites du fait principal

dont ils augmentent l'éclat et le pouvoir. Rien ne paraîtra trivial,

insignifiant ou puéril, si la situation dominante en devient plus vive

ou le sentiment général plus profond. La douleur redouble quelquefois

par le spectacle de la gaieté; au milieu du danger une plaisanterie peut

exalter le courage. Rien n'est étranger à l'impression que ce qui la

détruit; elle s'alimente et s'accroît de tout ce qui peut s'y confondre.

Le babil du jeune Arthur avec Hubert devient déchirant par l'idée de

l'horrible barbarie qu'Hubert se prépare à exercer sur lui. C'est un

spectacle plein d'émotion que celui de lady Macduff tendrement amusée

des saillies de l'esprit naissant de son fils, tandis qu'à sa porte

arrivent les assassins qui vont massacrer et ce fils et les autres, et

ensuite elle-même. Qui pourrait, sans de telles circonstances, prendre

intérêt à cette scène d'enfantillages maternels? Mais, sans la scène,

haïrait-on Macbeth autant qu'on le doit pour ce nouveau crime? Dans

_Hamlet_, non-seulement la scène des fossoyeurs, par le genre des

méditations qu'elle inspire, se lie à l'idée générale de la pièce; mais,

et nous le savons, c'est la fosse d'Ophélia qu'ils creusent en présence

d'Hamlet, c'est à Ophélia que se rapporteront, quand il en sera

instruit, toutes les impressions qu'ont fait naître dans son âme la vue

de ces ossements hideux et méprisés, et l'indifférence attachée aux

restes matériels de ce qui fut beau et puissant, honoré ou chéri. Aucun

détail de ces tristes préparatifs n'est perdu pour le sentiment qu'ils

excitent; l'insensible grossièreté des hommes voués aux habitudes d'un

pareil métier, leurs chansons, leurs quolibets, tout porte coup; et

les formes, les moyens du comique rentrent ainsi sans effort dans la

tragédie, dont les impressions ne sont jamais plus vives que lorsqu'on

les voit près de tomber sur l'homme déjà frappé à son insu et se jouant

en présence du malheur qu'il ignore.

Sans cet emploi du comique, sans cette intervention des classes

inférieures, combien d'effets dramatiques, qui contribuent puissamment

à l'effet général, deviendraient impossibles! Accommodez au goût de

plaisanterie de notre temps la scène du portier de Macbeth, et il n'est

personne qui ne frémisse en songeant à la découverte qui va suivre ces

accès d'une joie bouffonne, au spectacle de carnage encore caché sous

ces restes de l'ivresse d'une fête. Que Hamlet soit le premier mis

en relation avec l'ombre de son père; que de préparations, que

d'explications seront indispensables pour nous placer dans l'état

d'esprit où doit être un prince, un homme des classes élevées, pour

croire à une apparition! Mais l'apparition a eu lieu d'abord devant

des soldats, des hommes simples, plus prêts à s'en effrayer qu'à s'en

étonner; ils se la racontent pendant la veille de la nuit: «C'était ici,

au moment où cette étoile qui brille là-bas éclairait ce même point du

ciel; la cloche sonnait aussi une heure... Paix, le voilà qui revient!»

L'effet de terreur est produit, et nous croyons au spectre avant que

Hamlet en ait même entendu parler.

Ce n'est pas tout: l'intervention des classes inférieures fournit à

Shakspeare un autre moyen d'effet, impraticable dans tout autre système.

Le poëte qui peut prendre ses acteurs dans tous les rangs de la société

et les présenter dans toutes les situations peut aussi tout mettre

en action, c'est-à-dire demeurer constamment dramatique. Dans

_Jules-César_, la scène s'ouvre par le tableau vivant des mouvements et

des sentiments populaires: quelle exposition, quel entretien feraient

aussi bien connaître le genre de séduction qu'exerce sur les Romains le

dictateur, le genre de danger que court la liberté, et l'erreur ainsi

que le péril des républicains qui se flattent de la rétablir par la mort

de César? Lorsque Macbeth veut se défaire de Banquo, il n'a point à nous

informer de son projet dans la personne d'un confident ni à se faire

rendre compte de l'exécution du fait pour nous en instruire; il fait

venir les assassins et cause avec eux; nous assistons aux artifices

par lesquels un tyran fait servir à ses desseins les passions et les

malheurs de l'homme; nous voyons ensuite les meurtriers attendre

leur victime, porter le coup, revenir tout sanglants demander leur

récompense. Banquo peut alors nous apparaître; la présence réelle du

crime a produit tout son effet; nous ne refusons aucune des terreurs qui

l'accompagnent.

Quand on veut produire l'homme sur la scène dans toute l'énergie de sa

nature, ce n'est pas trop d'appeler à son aide l'homme tout entier,

de le montrer sous toutes les formes, dans toutes les situations que

comporte son existence. La représentation en est non-seulement plus

complète et plus vive, mais aussi plus véridique. C'est tromper l'esprit

sur un événement que de lui en présenter une partie saillante et revêtue

des couleurs de la réalité, tandis que l'autre partie est repoussée,

effacée dans une conversation ou un récit. De là résulte une impression

fausse qui, plus d'une fois, a nui à l'effet des plus beaux ouvrages.

_Athalie_, ce chef-d'oeuvre de notre théâtre, nous trouve encore saisis

d'une certaine prévention contre Joad et en faveur d'Athalie qu'on ne

hait pas assez pour se réjouir de sa perte, qu'on ne craint pas assez

pour approuver l'artifice qui l'attire dans le piège. Cependant Athalie

n'a pas seulement massacré, pour régner à leur place, les enfants de son

fils; Athalie est une étrangère, soutenue sur le trône par des soldats

étrangers; ennemie du Dieu qu'adore son peuple, elle l'insulte et le

bravé par la présence et la pompe d'un culte étranger, tandis que le

culte national, sans honneurs, sans pouvoir, pratiqué en tremblant par

«un petit nombre d'adorateurs zélés,» s'attend chaque jour à succomber

sous la haine de Mathan, l'insolent despotisme de la reine et l'avidité

de ses lâches courtisans. C'est bien là la tyrannie et le malheur; c'est

bien là ce qui appelle les révoltes des peuples et pousse aux complots

les derniers défenseurs de leurs libertés. Et tous ces faits sont

consignés dans les discours de Joad, d'Abner, de Mathan, d'Athalie même.

Mais ils ne sont que dans les discours; ce que nous voyons en action,

c'est Joad qui conspire avec les moyens que lui laisse encore son

ennemie; c'est la grandeur imposante du caractère d'Athalie, et la ruse

qui doit son triomphe sur la force à la pitié méprisante qu'elle a su

inspirer par une apparence de faiblesse. La conspiration est sous nos

yeux; nous n'avons fait qu'entendre parler de la tyrannie. Que l'action

nous eût révélé les maux que traîne avec soi l'oppression; que nous

eussions vu Joad excité, poussé par les cris des malheureux en proie aux

vexations de l'étranger; que l'indignation patriotique et religieuse du

peuple contre un pouvoir «prodigue du sang des misérables» fût venue

légitimer à nos propres yeux la conduite de Joad; l'action ainsi

complétée ne laisserait dans notre âme aucune incertitude; et _Athalie_

nous offrirait peut-être l'idéal de la poésie dramatique, tel du moins

que nous ayons pu le concevoir jusqu'à ce jour.

Facilement atteint chez les Grecs, dont la vie et les sentiments peu

compliqués se pouvaient résumer en quelques traits larges et simples,

cet idéal ne se présentait point aux peuples modernes sous des formes

assez générales et assez pures pour recevoir l'application des règles

tracées d'après les modèles antiques. La France, pour les adopter,

fut contrainte de se resserrer, en quelque sorte, dans un coin de

l'existence humaine. Nos poëtes ont employé toutes les forces du génie à

mettre en valeur cet étroit espace; les abîmes du coeur ont été sondés

dans toute leur profondeur, mais non dans toutes leurs dimensions.

L'illusion dramatique a été cherchée à sa véritable source; mais on ne

lui a pas demandé tous les effets qu'on en pouvait obtenir. Shakspeare

nous offre un système plus fécond et plus vaste. Ce serait s'abuser

étrangement que de supposer qu'il en a découvert et mis au jour toutes

les richesses. Quand on embrasse la destinée humaine sous tous ses

aspects et la nature humaine dans toutes les conditions de l'homme sur

la terre, on entre en possession d'un trésor inépuisable. C'est le

propre d'un tel système d'échapper, par son étendue, à la domination

d'un génie spécial. On en peut retrouver les principes dans les ouvrages

de Shakspeare; mais-il ne les a ni pleinement connus, ni toujours

respectés. Il doit servir d'exemple, non de modèle. Quelques hommes,

même d'un talent supérieur, ont essayé de faire des pièces dans le goût

de Shakspeare, sans s'apercevoir qu'il leur manquait une chose; c'était

de les faire comme lui, de les faire pour notre temps, comme celles de

Shakspeare furent faites pour le sien. C'est là une entreprise dont

personne peutêtre n'a encore mûrement considéré les difficultés. On a vu

combien d'art et d'efforts avait employés Shakspeare à surmonter celles

qui sont inhérentes à son système. Elles sont bien plus grandes de nos

jours, et se dévoileraient bien plus complètement à l'esprit de critique

qui accompagne aujourd'hui les plus hardis essais du génie. Ce n'est pas

seulement à des spectateurs d'un goût plus difficile, d'une imagination

plus distraite et plus paresseuse, qu'aurait affaire parmi nous le poëte

qui se hasarderait, sur les traces de Shakspeare: il serait appelé à

faire mouvoir des personnages embarrassés dans des intérêts bien plus

compliqués, préoccupés de sentiments bien plus divers, livrés à des

habitudes d'esprit moins simples, à des penchants moins décidés. Ni la

science, ni la réflexion, ni les scrupules de la conscience, ni les

incertitudes de la pensée n'entravent souvent les héros de Shakspeare;

le doute est peu à leur usage, et la violence de leurs passions fait

bientôt passer leur croyance du côté de leurs désirs, ou leurs actions

par-dessus leur croyance. Hamlet seul présente ce spectacle confus

d'un esprit formé par les lumières de la société, aux prises avec

une situation contraire à ses lois; et il a besoin d'une apparition

surnaturelle pour se déterminer à agir, d'un événement fortuit pour

accomplir son projet. Sans cesse placés dans une situation analogue, les

personnages d'une tragédie conçue aujourd'hui dans le système romantique

nous offriraient la même indécision. Les idées se pressent et se

croisent maintenant dans l'esprit de l'homme, les devoirs dans sa

conscience, les obstacles et les liens autour de sa vie. Au lieu de

ces cerveaux électriques, prompts à communiquer l'étincelle qu'ils ont

recue, au lieu de ces hommes ardents et simples dont les projets, comme

ceux de Macbeth, «passent aussitôt dans leurs mains,» le monde offre

maintenant au poëte des esprits pareils à celui de Hamlet, profonds dans

l'observation de ces combats intérieurs que notre système classique a

puisés dans un état social déjà plus avancé que celui du temps où

vécut Shakspeare. Tant de sentiments, tant d'intérêts, tant d'idées,

conséquences nécessaires de la civilisation moderne, pourraient devenir,

même sous leur plus simple expression, un bagage embarrassant et

difficile à porter dans les évolutions rapides et les marches hardies du

système romantique.

Cependant il faut satisfaire à tout; le succès même le veut. Il faut que

la raison soit contente en même temps que l'imagination sera occupée. Il

faut que les progrès du goût, des lumières de la société et de l'homme,

servent, non à diminuer ou à troubler nos jouissances, mais à les rendre

dignes de nous-mêmes, et capables de répondre aux besoins nouveaux que

nous avons contractés. Avancez sans règle et sans art dans le système

romantique; vous ferez des mélodrames propres à émouvoir en passant la

multitude, mais la multitude seule, et pour quelques jours; comme,

en vous traînant sans originalité dans le système classique, vous ne

satisferez que cette froide nation littéraire qui ne connaît, dans la

nature, rien de plus sérieux que les intérêts de la versification, ni de

plus imposant que les trois unités. Ce n'est point là l'oeuvre du poëte

appelé à la puissance et réservé à la gloire; il agit sur une plus

grande échelle et sait parler aux intelligences supérieures comme aux

facultés générales et simples de tous les hommes. Sans doute il faut

que la foule accoure aux ouvrages dramatiques dont vous voulez faire

un spectacle national; mais n'espérez pas devenir national si vous ne

réunissez dans vos fêtes toutes ces classes de personnes et d'esprits

dont la hiérarchie bien liée élève une nation à sa plus haute

dignité. Le génie est tenu de suivre la nature humaine dans tous

ses développements; sa force consiste à trouver en lui-même de quoi

satisfaire toujours le public tout entier. Une même, tâche est imposée

aujourd'hui au gouvernement et à la poésie; l'un et l'autre doivent

exister pour tous, suffire à la fois aux besoins des masses et à ceux

des esprits les plus élevés.

Arrêté sans doute par ces conditions dont la sévérité ne se révélera

qu'au talent qui saura les remplir, l'art dramatique, en Angleterre

même, où, sous la protection de Shakspeare, il aurait la liberté de tout

entreprendre, ose à peine aujourd'hui s'essayer timidement à le suivre.

Cependant l'Angleterre, la France, l'Europe entière demandent au théâtre

des plaisirs et des émotions que ne peut plus donner la représentation

inanimée d'un monde qui n'est plus. Le système classique est né de la

vie et des moeurs de son temps; ce temps est passé: son image subsiste

brillante dans ses oeuvres, mais ne peut plus se reproduire. Près des

monuments des siècles écoulés, commencent maintenant à s'élever les

monuments d'un autre âge. Quelle en sera la forme? je l'ignore; mais le

terrain où peuvent s'asseoir leurs fondements se laisse déjà découvrir.

Ce terrain n'est pas celui de Corneille et de Racine; ce n'est pas

celui de Shakspeare; c'est le nôtre; mais le système de Shakspeare

peut fournir, ce me semble, les plans d'après lesquels le génie doit

maintenant travailler. Seul, ce système embrasse toutes ces conditions

sociales, tous ces sentiments, généraux ou divers, dont le rapprochement

et l'activité simultanée forment aujourd'hui pour nous le spectacle des

choses humaines. Témoins depuis trente ans des plus grandes révolutions

de la société, nous ne resserrons plus volontiers le mouvement de notre

esprit dans l'espace étroit de quelque événement de famille, ou dans les

agitations d'une passion purement individuelle. La nature et la destinée

de l'homme nous ont apparu sous les traits les plus énergiques comme les

plus simples, dans toute leur étendue comme avec toute leur mobilité. Il

nous faut des tableaux où se renouvelle ce spectacle, où l'homme tout

entier se montre et provoque toute notre sympathie. Les dispositions

morales qui imposent à la poésie cette nécessité ne changeront point; on

les verra au contraire se manifester et se développer de jour en jour.

Des intérêts des devoirs, un mouvement communs à toutes les classes de

citoyens, leur rendront chaque jour plus habituelles et plus puissantes

ces relations auxquelles se viennent rattacher tous les sentiments

publics. Jamais l'art dramatique n'a pu prendre ses sujets dans un ordre

d'idées à la fois plus populaire et plus élevé; jamais la liaison des

plus vulgaires intérêts de l'homme avec les principes d'où dépendent ses

plus hautes destinées n'a été plus vivement présente à tous les esprits;

et l'importance d'un événement peut maintenant éclater dans ses plus

petits détails comme dans ses plus grands résultats. Dans cet état de la

société, un nouveau système dramatique doit s'établir. Il sera large et

libre, mais non sans principes et sans lois. Il s'établira, comme la

liberté, non sur le désordre et l'oubli de tout frein, mais sur des

règles plus sévères et d'une observation plus difficile peut-être que

celles qu'on réclame encore pour maintenir ce qu'on appelle l'ordre

contre ce qu'on nomme la licence.

APPENDICE

Nous avons déjà parlé (p. 284) de l'exemplaire de _Hamlet_, daté de

1603, et retrouvé en 1825; nous avons dit qu'il contenait un texte

différent de ceux qu'on avait connus jusqu'alors. Mais malgré l'intérêt

qui fut fort naturellement attaché à une telle découverte, il faut se

garder, selon nous, d'attribuer trop d'importance au premier _Hamlet_

et à toutes les différences qui le distinguent du second. Parmi ces

différences, il y en a qui sont évidemment du fait de Shakspeare même,

et qui prouvent un profond remaniement; il y en a d'autres qui ne

doivent pas lui être attribuées. Comme pour les premières éditions de

_Roméo et Juliette_ et des _Joyeuses Commères de Windsor_, il est plus

que probable que la première édition de _Hamlet_, celle de 1603, a été

faite sans le concours ni l'aveu de Shakspeare, d'après des notes prises

pendant les représentations, ou d'après un mauvais manuscrit soustrait

aux acteurs ou à l'auteur. Dans la préface que John Heming et Henry

Condell mirent en tête de l'édition in-folio de 1623, ces deux camarades

de théâtre de Shakspeare disaient aux lecteurs: «Vous avez été d'abord

en butte aux déceptions de divers textes dérobés et frauduleux, tronqués

et déformés par les entreprises et les fraudes des outrageux imposteurs

qui les ont publiés.» On sait que Molière tomba dans la même disgrâce,

et ne se décida à publier les _Précieuses ridicules_ qu'après avoir vu

une copie dérobée de sa pièce entre les mains des libraires, accompagnée

d'un privilège obtenu par surprise (Préface des _Précieuses ridicules_).

Quant à Shakspeare, il semble avoir lui-même répudié assez explicitement

la première édition de _Hamlet_, en ajoutant au titre de la seconde que

cette dernière était imprimée d'après le texte «véritable et complet.»

Qu'on se rappelle aussi que le texte de là seconde édition, quoique

daté de 1604, a été certainement écrit en 1600, comme le démontrent

les paroles de Rosencrantz, sur les comédiens nomades, et «la récente

innovation» (Voir acte II, sc. II, et la note, p. 283); Shakspeare, à

coup sur, n'aurait pas fait imprimer, en 1603, le _Hamlet_ de 1589,

quand, depuis trois ans déjà, il en avait écrit et en faisait jouer

un autre approprié à de nouveaux faits et pleins de nouveaux

développements. Le _Hamlet_, de 1603, a donc été publié en dehors de

lui: Shakspeare est bien l'auteur de la pièce, mais il n'est point

garant de l'édition; ni lui ni sa troupe ne devaient plus veiller bien

jalousement, en 1603, sur les manuscrits d'un texte qu'ils ne jouaient

plus, et la conclusion presque forcée de ces remarques est que le

premier _Hamlet_, tel que nous l'avons, est une spéculation de quelque

libraire-pirate, une publication furtive, composée en partie d'après

des fragments d'un texte abandonné, en partie d'après des notes et des

souvenirs.

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