Ainsi, il est imprudent de considérer toutes les différences qui

distinguent le second _Hamlet_ du premier, comme des additions ou des

modifications que Shakspeare lui-même ait voulues. Quelles sont, parmi

ces différences, celles dont il n'est point responsable et qu'il faut

attribuer à l'origine discréditée du premier texte? C'est un choix à peu

près impossible à faire, ce sont autant de points minutieux et litigieux

qui ne permettent pas, pour la plupart, de rien affirmer. Il nous serait

surtout difficile de faire sentir à travers la traduction ce que nous

sentons en lisant dans le texte certains passages du premier _Hamlet_.

Voulez-vous, par exemple, prendre la peine de comparer au passage

correspondant du second _Hamlet_ (acte Ier, sc. II, p. 146), les

quelques lignes que voici? «_Le Roi_: Et maintenant, Laërtes, quoi de

nouveau de votre côté? Vous avez parlé d'une requête. Quelle est-elle,

Laërtes?--_Laërtes_: Mon gracieux seigneur, votre permission favorable,

maintenant que les rites funéraires sont tous accomplis, pour avoir

congé de retourner en France; car, encore que la faveur de votre grâce

fût bien faite pour m'arrêter, il y a quelque chose cependant qui

murmure dans mou coeur, et par quoi mon esprit et mes désirs sont tous

tendus vers la France.» Il y a ici, entre le premier et le second texte

une différence qui saute aux yeux: dans le premier, c'est l'enterrement

du père de Hamlet, dans le second, c'est le couronnement de Claudius,

qui est donné comme cause du retour de Laërtes en Danemark; correction

nécessaire, car dans le premier texte, même sans savoir qu'il était

devant un assassin et qu'il lui parlait des obsèques de sa victime, le

jeune courtisan n'avait pas bonne grâce à se confesser ainsi devant

Claudius d'être revenu, de France tout exprès pour rendre hommage à

la mémoire du feu roi, et à se montrer en même temps si impatient de

quitter la nouvelle cour à peine inaugurée. C'était là, au point de vue

dramatique, une maladresse si palpable, que nous sommes bien tenté d'en

déclarer Shakspeare innocent, et de signaler ce passage comme un de

ceux qui doivent avoir été suppléés par n'importe qui, pour combler

les lacunes d'un manuscrit dérobé. Mais le lecteur acceptera-t-il si

promptement notre hypothèse? Se contentera-t-il, pour nous croire, de

se rappeler que ce genre d'invraisemblance, ce tort de prêter aux

personnages des paroles qui ne sont pas _en situation_, comme on dit

au théâtre, est peut-être la faute où Shakspeare est le plus rarement

tombé, parce que le tact naturel du dramaturge suffit à en défendre?

Et que pourrions-nous faire de plus pour appuyer notre dire? Ce qu'il

faudrait faire, nous le savons bien. Il faudrait être à côté du lecteur,

en tête à-tête avec lui, et lui mettre le texte sous les yeux, et lui en

faire, pour ainsi dire, toucher du doigt chaque mot: il sentirait, nous

en sommes convaincu, que tout le passage sonne creux comme une monnaie

fausse et n'est pas du Shakspeare de bon aloi.

Voilà ce qui ne peut être rendu par aucune traduction, ni formulé par

aucun raisonnement. Mais la critique littéraire serait-elle, parmi les

emplois de l'intelligence, le seul où l'instinct n'ait pas son rôle et

ses droits? Tout au contraire, l'instinct, là comme ailleurs, est bon à

entendre et digne de foi, pourvu qu'on l'interroge sérieusement, pourvu

qu'on le force à se fixer et à se rasseoir. Il ne s'agit point ici de

ces premières vues de hasard ou d'emprunt, qu'on veut souvent faire

passer pour les plus purs témoignages de la nature et pour les jugements

du coeur, mais qui sont seulement les sentences de l'ignorance

présomptueuse et précipitée. Loin d'avoir rien de commun avec ces

boutades, l'instinct, tel qu'un critique attentif doit le comprendre et

peut l'invoquer, est l'essence dernière de l'étude et de la réflexion,

et une sorte de sixième sens qu'on aurait acquis à force d'exercer les

cinq autres. Quand on a longtemps vécu en intimité avec un écrivain,

quand son langage s'est gravé dans notre mémoire, quand ses pensées ont

pénétré les nôtres, un jour vient où le livre cesse d'être un livre;

l'oeuvre écrite nous apparaît dès lors comme une personne vivante; elle

a une allure, un accent à elle; outre ses qualités que nous pouvons

nommer, elle a sa physionomie que nous ne saurions définir, et qui est

pourtant ce que nous connaissons d'elle le plus certainement; de sorte

que nous sommes poussés à nous récrier sans preuves et à nous plaindre

là où cette physionomie manque, comme, devant le portrait d'un ami, si

ses traits y sont reproduits, et non sa ressemblance, nous nous sentons

en droit de dire: «Non, ce n'est pas lui.» Cet instinct parle surtout

lorsqu'il s'agit des poëtes, parce que leurs procédés sont plus

complexes, leur art plus secret, leur originalité tout à la fois plus

saisissante et plus insaisissable que celle dès autres écrivains. Et

s'il est un poëte, entre tous, à qui ces remarques puissent s'appliquer

plus justement encore qu'aux autres poëtes, n'est-ce pas Shakspeare?

n'est-ce pas celui qui, jugeant son propre style, s'est exprimé ainsi:

«Chacune de mes paroles décèle son origine et dit presque mon nom?» (76e

sonnet.) Combien de fois, en lisant le premier _Hamlet_, nous avons été

arrêté par des paroles qui ne disent point le nom de Shakspeare, nous

ne saurions en faire ici le compte. Mais traduisons encore, d'après

l'in-quarto de 1603, le dialogue du roi, de la reine et de Hamlet, dans

cette même scène deuxième du premier acte, dont nous avons déjà cité un

fragment: «_Le Roi_: Et maintenant, royal fils Hamlet, que signifient

ces airs tristes et mélancoliques? Quant à votre départ projeté pour

Wittemberg, nous le regardons comme très-inopportun et très-impropre,

étant la joie de votre mère et la moitié de son coeur. Laissez-moi donc

vous exhorter à demeurer à la cour, espoir de tout le Danemark, notre

cousin et notre fils bien-aimé!--_Hamlet_: Mon seigneur, ce n'est pas le

noir vêtement que je porte, non, ni les larmes qui restent encore dans

mes yeux, ni l'air bouleversé sur le visage, ni tout cela à la fois mêlé

d'apparences extérieures n'est égal au chagrin de mon coeur. J'ai perdu

celui-là que, de toute nécessité, je dois aller chercher (??). Ce ne

sont que les ornements et les vêtements a de la douleur.--_Le Roi_: Cela

montre en vous un affectueux souci, fils Hamlet. Mais vous devez vous

dire que votre père perdit un père, ce père défunt avait perdu le sien,

et ainsi sera, jusqu'à la fin générale. Cessez donc les lamentations,

c'est une faute contre le ciel, faute contre les morts, une faute contre

la nature, et selon la très-certaine marche ordinaire de la raison, nul

ne vit sur la terre qui ne soit né pour mourir.»

Nous espérons que le lecteur trouvera la traduction de ce fragment bien

gauche et bien lourde; elle atténue pourtant plutôt qu'elle ne charge

les défauts du texte. Ainsi, dans le texte, il y a un vers qui se

termine par un article dont le substantif n'arrive qu'au vers suivant:

...Et sera ainsi jusqu'à la

Fin générale.

Ne dirait-on pas une parodie des enjambements romantiques? Cela rappelle

ce distique burlesque:

On croira que je suis atteint de folie ou que

Je veux faire ma cour à madame Panckoucke.

Il y a, presque à chaque ligne, une impossibilité de même force. Ici

c'est un vers qui n'a point de sens, là une phrase dont la fin ne

fait pas suite au commencement; ailleurs, ce n'est pas entre les mots

seulement, mais entre les pensées, que l'on trouve des enjambements et

des hiatus plus choquants encore. Ce que dit Hamlet ne répond nullement

à ce que dit le roi; en rapprochant le premier texte et le second, on

reconnaît tout de suite une lacune; les paroles de Hamlet sont faites

pour répondre à celles de la reine que le premier texte ne donne pas. La

réplique du roi à Hamlet est aussi évidemment falsifiée dans le premier

texte; au lieu de l'idée de Shakspeare, telle que le second texte

l'établit, telle que la scène et le personnage l'amènent et la

réclament, c'est-à-dire au lieu de la distinction entre les regrets

qui sont un devoir et les regrets qui sont un excès, nous voyons là

seulement quelques vers récoltés au hasard, coupés en dépit du mètre, et

rattachés en dépit de l'idée; ce n'est pas un premier thème, c'est un

abrégé infidèle du beau passage qu'on peut relire à la page 148. Ainsi

tout concourt à la même conclusion; le _Hamlet_ daté de 1603 et retrouvé

en 1825 nous est rendu suspect par les indices tirés du texte même,

comme par le témoignage des anciens éditeurs de Shakspeare, et par le

propre témoignage du poëte, consigné dans le titre de l'édition de 1604.

Ce texte de 1603 est tronqué par une mémoire inintelligente et mêlé

de remplissages maladroits. Nous manquons encore d'un exemplaire

authentique et pur du premier _Hamlet_, écrit par Shakspeare, en 1589.

Tel qu'il est, cependant, le premier _Hamlet_ a beaucoup à nous

apprendre. Nous ne le possédons pas, de tout point, tel que Shakspeare

l'avait écrit. Mais là se borne la portée de nos remarques, et nous

ne voudrions pas qu'elles fussent autrement interprétées ni qu'on en

poussât plus loin les conclusions. Nous possédons assurément le premier

_Hamlet_ tel que Shakspeare l'avait conçu; si la forme en est altérée eu

mainte place dans l'in-quarto de 1603, l'ensemble et le fond de l'oeuvre

sont demeurés. C'est un texte qui vaut la peine d'être étudié, même s'il

ne mérite pas l'honneur d'être traduit. Et tout d'abord, en l'étudiant,

on se confirme tout à fait dans l'opinion qui assigne la date de 1589 au

premier _Hamlet_ de Shakspeare. Ceux qui lui assignent la date de 1584

en font la première oeuvre dramatique de Shakspeare, et une oeuvre

qu'il aurait écrite l'année même où il vint à Londres[33]. Mais est-il

vraisemblable que Shakspeare, même Shakspeare, au sortir de sa petite

paroisse et d'une pauvre boutique de boucher, sans expérience de la

scène ni des coulisses, sans avoir vu la ville ni entrevu la cour, sans

s'être mêlé aux écrivains de son temps, ait écrit pour ainsi dire au

débotté cette pièce où la plus puissante imagination n'est pas seule à

se déployer, mais où se montre aussi une très-familière connaissance des

exigences et des procédés dramatiques, et surtout où se reflète, sur le

fond légendaire du sujet, tout le spectacle de la vie contemporaine,

de la vie mondaine, théâtrale, littéraire, telle que Londres seulement

pouvait enseigner à la peindre? Tout cela, pourtant, est déjà dans le

premier _Hamlet_. Déjà toute la séquelle royale, vieux conseillers et

jeunes fats, bons amis de cour qui pompent les faveurs du roi et qui

espionnent l'héritier présomptif, déjà toute la fourmilière citadine,

mauvais auteurs, mauvais acteurs, tragédiens qui hurlent, bouffons qui

se mêlent d'improviser, tiennent leur place dans le premier _Hamlet_,

dépeints et châtiés de main de maître; déjà la _Didon_ de Greene et de

Marlowe y est parodiée, la _Tragédie espagnole_ de Kid y est imitée,

le personnage d'Osrick y est en germe, ceux de Rosencrantz et de

Guildenstern presque complets, celui de Polonius tout en vie. Une

ingénieuse érudition dont nous ne combattons que les excès et les rêves

a trouvé plus d'un rapport frappant entre Polonius et le vieux ministre

d'Elisabeth, Cécil, baron de Burleigh; tous ces traits de ressemblance

existent déjà entre Cécil et Corambis qui est le Polonius du premier

_Hamlet_. Si c'est sur les conseils de Cécil à son fils que sont copiés

les conseils de Polonius à Laërte; si c'est à Cécil, en la personne de

Polonius que Shakspeare recommande par la bouche de Hamlet de mieux

traiter les comédiens et même de les craindre; si c'est pour repousser

l'assimilation établie par Cécil entre les vagabonds et les comédiens

que Hamlet se refuse à entendre son ami s'appeler vagabond; si, pour

expliquer la témérité de ces brûlantes allusions, il faut se souvenir

de l'inimitié de lord Leicester contre Cécil et de sa toute-puissante

protection étendue sur Shakspeare; comme ce commentaire va aussi bien

au Corambis du premier _Hamlet_ qu'au Polonius du second, on ne saurait

admettre que le premier _Hamlet_ et tout ce tissu de satires si finement

croisées soient de 1584.

[Note 33: S'il en était ainsi, d'ailleurs, pourquoi Dryden, soutenant

que jamais auteur tragique n'a fait un coup de maître pour son coup

d'essai, aurait-il dit, du ton le plus affirmatif: «La muse même de

Shakspeare a d'abord enfanté _Périclès_, et le _Prince de Tyr_ fut

l'aîné d'_Othello_.» Dryden écrivait cela en 1677, d'après des souvenirs

qui pouvaient encore être directs, ou tout au moins d'après des

traditions préférables aux conjectures d'aujourd'hui.]

On croit aussi, et avec raison, que les allusions faites dans le drame

aux habitudes d'ivrognerie danoise ont été fournies à Shakspeare par

lord Leicester, qui alla en Danemark comme ambassadeur en 1588 et fut

obligé là de tenir tête à trente-cinq santés bues par le roi Christian

IV, dans un festin qui dura depuis onze heures du matin jusqu'au soir;

comment donc le premier _Hamlet_, où ces allusions sont aussi visibles

que dans le second, serait-il de 1584? Et ce passage du premier _Hamlet_

où le personnage parle évidemment pour le poëte, où nous entendons

Shakspeare s'écrier: «Par le ciel! voilà sept ans que je le remarque,

l'orteil du paysan touche le talon de l'homme de cour d'assez près

pour l'écorcher,» comment l'attribuer à un moraliste de vingt ans? Ne

sentez-vous pas que si, à cet âge, cette idée s'était ainsi rédigée dans

la tête de Shakspeare, il se serait dit tout de suite: «Quoi! j'avais

treize ans quand j'ai fait cette remarque! j'étais un petit écolier de

Stratford quand j'ai commencé à instituer un parallèle entre l'esprit

des paysans et celui des hommes de cour?» et il aurait trop ri de

lui-même pour écrire la phrase telle qu'elle est. Que cette phrase au

contraire soit datée de 1589, et les sept années dont elle nous parle

nous reportent à 1582, à la date du mariage de Shakspeare; or, on sait

que son mariage fut suivi de près par ses démêlés avec sir Thomas Lucy;

ne serait-ce pas à ces démêlés qu'il pensait en écrivant celle phrase?

Ne serait-il pas lui-même le paysan dont l'orteil a écorché au talon

un homme de cour? Vous liriez ainsi sous sa plume une allusion

vraisemblable au lieu d'une risible absurdité. En tout cas, quand il

s'agit de fixer l'époque où fut composé le premier _Hamlet_, laissez

à Shakspeare le temps de se mettre au courant, de respirer l'air de

Londres, avant de se poser en juge du théâtre, du monde et des poëtes.

Avant qu'il fasse allusion à tant de personnes et à tant de choses,

souffrez qu'il les connaisse; renoncez à cette date de 1584 qui rend

tout impossible, et ralliez-vous à celle de 1589, qui laisse la

précocité du génie de Shakspeare assez extraordinaire encore pour

étonner ses plus fervents admirateurs.

FIN

Étude sur Shakspeare · 第 11 / 11 段