Si l'illusion matérielle était le but des arts, les figures de cire de

Curtius surpasseraient toutes les statues de l'antiquité, et un panorama

serait le dernier effort de la peinture. S'il s'agissait d'en imposer à

la raison et d'imprimer à l'imagination une secousse assez forte pour

pervertir le jugement à tel point qu'une représentation théâtrale pût

être prise pour l'accomplissement d'un fait réel et actuel, il suffirait

de bien peu de scènes pour conduire les spectateurs à ce degré de folie

dont l'effet serait de troubler bientôt le spectacle par la violence de

leurs émotions. Si même on voulait qu'en présence des objets imités par

un art quelconque, l'âme, émue du moins de la réalité des impressions

qu'elle en reçoit, éprouvât véritablement les sentiments dont une

représentation fictive produit en elle l'image, les travaux du génie

n'auraient réussi qu'à multiplier en ce monde les douleurs de la vie

avec le spectacle des misères humaines. Cependant ces sentiments nous

arrivent, nous pénètrent, et de leur existence dépend l'effet dont le

poëte a voulu nous saisir. Nous avons besoin d'y croire pour nous y

livrer, et nous n'y croirions pas sans leur attribuer une cause digne de

les exciter. Quand nos larmes coulent devant le _Portement de croix_ de

Raphaël, il faut, pour que nous les laissions couler, que nous croyions

les donner à cette compassion douloureuse qu'élèverait en nous le

spectacle réel de ces déchirantes souffrances. Si, dans les émotions

que nous inspire Tancrède mourant sur le théâtre, nous ne croyions

pas reconnaître celles que nous éprouverions pour Tancrède mourant en

réalité, nous nous saurions mauvais gré de cette pitié qui ne serait

pas légitimée par son application à des douleurs au moins possibles. Et

pourtant nous nous trompons; ce que nous reconnaissons alors en nous

n'est pas cette puissance qui se réveille à la vue des souffrances

de nos semblables, puissance pleine d'amertume si elle est réduite à

l'inaction, pleine d'activité si elle conserve la liberté et l'espoir

de les secourir. Ce n'est point cette puissance, c'est son ombre, c'est

l'image de nos traits répétés et frappants dans un miroir, quoique sans

vie. Émus à l'aspect de ce que nous serions capables d'éprouver, nous y

livrons notre imagination sans avoir rien à demander à notre volonté.

Personne n'est tourmenté du besoin impérieux de crier à Tancrède, à

Orosmane, à Othello qu'ils s'abusent; personne ne souffre de ne pouvoir

se précipiter au secours de Glocester contre l'exécrable duc de

Cornouailles. Ce qu'aurait d'insupportable la situation des spectateurs

d'une pareille scène est écarté par l'idée qu'elle n'a rien de réel;

idée qui nous est présente et que nous conservons sans nous apercevoir

clairement de sa présence, parce que nous sommes absorbés dans la

contemplation des impressions plus vives qui assiègent notre pensée. Si

cette idée était claire dans notre esprit, elle ferait évanouir tout le

cortège des illusions qui nous environnent, et nous l'appellerions à

notre aide pour en amortir l'effet s'il venait à se changer en une vraie

douleur. Mais, tant que le spectateur se plaît à l'oublier, l'art doit

éviter avec soin, ce qui pourrait lui rappeler que le spectacle qu'il

contemple n'a rien de réel. De là vient la nécessité de mettre en accord

toutes les parties de la représentation, de ne pas répandre inégalement

la force de l'illusion, affaiblie dès qu'elle se laisse reconnaître.

C'est ce qui arriverait si, au moment où il se livre à des sentiments

qui lui sont familiers, le spectateur était dérangé, c'est-à-dire averti

par des formes de moeurs qui lui fussent trop étrangères. De là aussi

l'importance d'une certaine attention à l'égard des moyens accessoires,

non pour augmenter l'illusion, mais pour ne pas la troubler. Cette

illusion morale que veut le drame, l'acteur seul est chargé de la

produire. Où trouverait-on des moyens égaux à ceux qu'il possède? Quelle

imitation se soutiendrait à côté de la sienne? Quel objet de la nature

pourrions-nous représenter aussi bien que l'homme, quand c'est l'homme

lui-même qui le représente? Que l'art dramatique ne demande donc point

de secours à d'autres imitations qui sont fort au-dessous de celle que

l'homme lui peut offrir; tout ce que doivent à l'illusion morale le

machiniste et le décorateur, c'est d'écarter ce qui pourrait lui nuire.

Peut-être même l'art aurait-il à redouter de leur part trop d'efforts

pour le servir; qui sait si une trop brillante magie de peinture,

employée à rehausser l'effet des décorations, n'affaiblirait pas l'effet

dramatique en détournant l'attention vers les prestiges d'un autre art?

Ces imitations accessoires sont des auxiliaires dangereux, soit que

par leur perfection elles s'emparent de l'effet auquel elles devaient

simplement contribuer, ou qu'elles le détruisent par leur insuffisance.

En Angleterre, comme on l'a vu, le théâtre naissant fut absolument

étranger à cet art des décorations, hommage récent rendu à la

vraisemblance, et réellement utile à l'illusion dramatique lorsque, sans

prétendre à l'augmenter, il empêche seulement qu'elle n'ait à surmonter

de trop grossiers obstacles, et prépare l'esprit des spectateurs à se

figurer plus nettement la situation où on lui demande de se transporter.

Des imaginations plus susceptibles que délicates, plus faciles à

émouvoir qu'à détromper, n'avaient pas besoin de ces ménagements

qu'exige aujourd'hui une raison inquiète, incessamment occupée à

surveiller même nos plaisirs. Ces spectateurs, si peu exigeants sur la

décoration du théâtre, l'étaient beaucoup quant au mouvement matériel

de la scène; indulgents pour l'insuffisance et la grossièreté des

imitations théâtrales, ils en aimaient la variété, et à peine en

apercevaient-ils les inconvenances. De même qu'un homme pouvait, sans

nuire à leur émotion, leur représenter la sensible Ophélia, la délicate

Desdemona, ils pouvaient voir pointer, à un coin du théâtre, le canon

qui devait tuer au côté opposé le duc de Bedford, et ce grand événement

ne les frappait pas avec moins de vivacité; et ils recevaient avec toute

la force de l'illusion dramatique l'impression touchante de la mort des

deux Talbot, sur un champ de bataille animé par les mouvements de quatre

soldats.

Quand cette illusion devient à la fois plus difficile et plus nécessaire

à des imaginations moins promptement séduites, à des esprits moins

aisément amusés, l'art s'étudie à écarter ce qui pourrait y nuire;

et, en même temps que la représentation des objets matériels se

perfectionne, elle intervient plus rarement dans le spectacle de

l'action, presque exclusivement réservé à l'homme qui peut seul lui

donner les apparences de la réalité. C'est à l'homme que, malgré les

habitudes de son temps, Shakspeare sentit qu'il fallait demander ce

grand effet. Le mouvement du théâtre, qui faisait avant lui le principal

intérêt des ouvrages dramatiques, devint dans les siens un simple

accessoire que le goût de son temps ne lui permettait pas de retrancher,

dont peut-être même son propre goût ne lui demandait pas le sacrifice,

mais qu'il réduisit à sa juste valeur. Peu importe donc que, dans ses

pièces, l'illusion morale puisse encore être quelquefois troublée par

l'imparfaite représentation d'objets que l'illusion théâtrale ne saurait

atteindre; Shakspeare n'en démêla pas moins la véritable source de cette

illusion et n'en chercha pas ailleurs les moyens.

Il en connut également la nature; il sentit qu'une illusion de ce genre,

étrangère à toute erreur des sens ou de la raison, simple résultat d'une

disposition de l'âme qui oublie tout pour se contempler elle-même, ne

peut se soutenir que par le consentement perpétuel du spectateur à la

séduction que le poëte veut exercer sur lui, et qu'ainsi il faut le

séduire sans relâche. Quelle que soit la puissance d'une représentation

dramatique, elle ne saurait, dès les premiers pas, s'emparer de nous

assez complètement pour nous livrer sans défense à tous les sentiments

qui viendront nous saisir à mesure que nous avancerons dans la situation

où elle nous a placés. Il faut que l'imagination se prête par degrés à

cette situation étrangère, que l'âme s'y accoutume et accepte l'empire

des impressions qui en doivent naître, comme, dans un malheur ou dans un

bonheur inattendu, nous avons besoin de quelque temps pour mettre nos

sentiments au niveau de notre sort. Que si, après avoir obtenu notre

consentement à cette situation, après nous avoir émus des impressions

qui l'accompagnent, le poëte veut imprudemment nous faire passer à une

situation, à des impressions nouvelles, le travail est à recommencer,

et avec d'autant plus d'effort qu'il faut effacer la trace d'un travail

déjà affaibli. Alors l'imagination est refroidie et troublée; le

spectateur se refuse à un mouvement dont on le détourne après lui avoir

demandé de s'y livrer. L'illusion s'enfuit, et avec elle l'intérêt; car,

ainsi que l'illusion dramatique, l'intérêt ne peut s'attacher qu'à des

impressions continuées et renouvelées dans une seule et même direction.

L'unité d'impression, ce premier secret de l'art dramatique, a été l'âme

des grandes conceptions de Shakspeare et l'objet instinctif de son

travail assidu, comme elle est le but de toutes les règles inventées par

tous les systèmes. Les partisans exclusifs du système classique ont cru

qu'on ne pouvait arriver à l'unité d'impression qu'à la faveur de ce

qu'on appelle les trois unités. Shakspeare y est parvenu par d'autres

moyens. Si la légitimité de ces moyens était reconnue, elle diminuerait

fort l'importance attribuée jusqu'ici à certaines formes, à certaines

règles, évidemment revêtues d'une autorité abusive si l'art, pour

accomplir son dessein, n'a pas besoin des restrictions qu'elles lui

imposent et qui le privent souvent d'une partie de ses richesses.

La mobilité de notre imagination, la variété de nos intérêts,

l'inconstance de nos penchants ont donné au temps, aux lieux mêmes, une

puissance que ne saurait méconnaître le poëte qui veut se servir des

affections de l'homme pour exciter la sympathie de ses semblables. S'il

leur présente son personnage à des intervalles trop longuement séparés

dans la durée de son existence, ils lui demanderont: «Qu'est devenu

l'homme que nous connaissions il y a six mois?» de même que, rencontrant

un ami six mois après l'événement qui l'a plongé dans la douleur, nous

commençons par nous enquérir discrètement de l'état de cette douleur que

nous avons vue si vive, de peur d'entrer en communication avec son âme

avant de savoir quel sentiment nous aurons à partager. Obligé de rendre

compte des changements survenus, dans le cours de six mois ou d'un an, à

des spectateurs qui, tout à l'heure, l'ont vu disparaître de la scène,

le héros tragique ne formerait-il pas avec lui-même une étrange

disparate? Le fil de l'identité ne serait-il pas rompu? Et, loin de lui

conserver le même intérêt, n'aurait-on pas quelque peine à l'avouer pour

la même personne?

Dans cette condition de la nature humaine a été puisé le véritable motif

des unités de temps et de lieu, si souvent et si mal à propos fondées

sur une prétendue nécessité de satisfaire la raison en accommodant la

durée de Faction réelle à celle de la représentation théâtrale; comme si

la raison pouvait consentir à ce que, dans l'intervalle d'un entr'acte

de quelques minutes, on crût passer du soir au matin sans avoir dormi,

ou du matin au soir sans avoir mangé! comme s'il était plus aisé de

prendre trois heures pour un jour que pour une semaine, ou même pour un

mois!

Cependant, on ne saurait le nier: l'esprit éprouve une certaine

répugnance à voir disparaître devant lui les intervalles de temps et de

lieu sans qu'il puisse s'en rendre compte, sans qu'il en reçoive

aucune modification. Plus ces intervalles sont considérables, plus

son mécontentement s'accroît, car il sent qu'on dérobe ainsi à sa

connaissance beaucoup de choses dont il lui appartient de disposer,

et il n'aimerait pas qu'on lui répétât trop souvent, comme Crispin

à Géronte: «C'est votre léthargie.» Mais ce ne sont point là des

difficultés invincibles aux adresses de l'art; si l'esprit s'effarouche

aisément de ce qui trouble, sans son aveu, les habitudes de son allure,

il est facile de les lui faire oublier. Mettez-le en vue du but

vers lequel vous aurez su porter ses désirs, et dans son élan pour

l'atteindre, il ne songera plus à mesurer l'espace que vous l'obligerez

de franchir. Dans une lecture intéressante, l'attente fortement excitée

nous transporte, sans peine d'un temps à un autre; notre pensée se

préoccupe de l'événement qu'on nous a promis, et ne voit rien dans

l'intervalle qui nous en sépare; et comme elle nous y fait arriver sans

avoir, pour ainsi dire, changé de place, à peine nous apercevons-nous

que nous ayons dû changer de jour. Quand Claudius et Laërtes sont

convenus ensemble de l'assaut d'armes où doit périr Hamlet, entre ce

moment et celui de l'événement on ne s'inquiète guère de savoir si deux

heures ou une semaine se sont écoulées.

C'est que la chaîne des impressions n'a point été rompue; c'est que la

situation des personnages n'a point changé; leurs projets sont demeurés

les mêmes: leur ardeur n'est pas moins énergique; le temps n'a point

agi sur eux; il ne compte pour rien dans les sentiments qu'ils nous

inspirent; il les retrouve, et nous avec eux, dans la même disposition

d'âme; et ainsi les époques sont rapprochées par cette unité

d'impression qui nous fait dire, à la pensée d'un événement consommé

depuis longtemps, mais dont rien encore n'a effacé la trace: «Il me

semble que c'était hier.»

Que nous importe en effet le temps qui s'écoule entre les actions dont

Macbeth remplit sa carrière de crime? Quand il ordonne le meurtre de

Banquo, celui de Duncan est encore présent à nos yeux; il semble que

c'était hier; et quand Macbeth se détermine au massacre de la famille de

Macduff, on croit le voir pâle encore de l'apparition de Banquo. Aucune

de ses actions ne s'est terminée sans rendre nécessaire l'action qui

la suit; elles s'annoncent et s'attirent l'une l'autre, forçant ainsi

l'imagination de marcher en avant, pleine de trouble et d'attente.

Macbeth, qui, après avoir tué Duncan, est poussé, par la terreur même de

son forfait, à tuer les chambellans à qui il veut l'attribuer, ne nous

permet pas de douter de la facilité avec laquelle il commettra les

forfaits nouveaux dont il aura besoin. Les sorcières qui, dès l'entrée

de la scène, se sont emparées de sa destinée, ne nous laissent pas

espérer qu'elles accorderont quelque relâche à l'ambition et aux

nécessités du crime. Ainsi tous les fils de l'action sont d'abord

exposés à nos yeux; nous suivons, nous prévenons le cours des

événements; aucune hâte ne nous coûte pour arriver à ce que notre

imagination dévore d'avance; les intervalles s'évanouissent avec la

succession des idées qui les devaient remplir; une seule succession

se marque dans notre esprit, celle des événements dont se compose le

spectacle entraînant qui nous emporte dans sa rapidité; ils se touchent

pour nous dans le temps comme ils se tiennent dans la pensée; et,

quelque durée qui les puisse séparer, c'est une durée vide et inaperçue

comme celle du sommeil, comme toutes celles où l'âme ne se manifeste par

aucun symptôme sensible de son existence. Qu'est-ce pour notre esprit

que l'enchaînement des heures auprès de cet enchaînement des idées?

Et quel poète, soumis à l'unité de temps, la croirait suffisante pour

établir, entre les différentes parties de son ouvrage, ce lien puissant

qui ne peut résulter que de l'unité d'impression? Tant il est vrai que

celle-là seule est le but, tandis que les autres ne sont que le moyen.

Sans doute ce moyen peut avoir quelquefois son efficacité; la rapidité

d'une grande action exécutée, d'un grand événement accompli dans

l'espace de quelques heures, saisit l'imagination et emporte l'âme

d'un mouvement auquel elle se livre avec ardeur. Mais peu d'actions

comportent en réalité une action si soudaine; peu d'événements se

composent de parties si exactement rapprochées dans le temps et

l'espace; et, sans parler des invraisemblances qu'amène leur cohésion

forcée, les surprises qui en résultent troublent bien souvent l'unité

d'impression, condition rigoureuse de l'illusion dramatique. Zaïre,

passant tout à coup de son amour dévoué pour Orosmane à la plus entière

soumission pour la foi et la volonté de Lusignan, a quelque peine à nous

rendre, dans sa situation nouvelle, autant d'illusion qu'elle nous en a

fait perdre par un si brusque changement. Voltaire a cherché ses effets

dans le contraste de l'amour parfaitement heureux avec l'amour au

désespoir; moyen puissant, il est vrai, mais moins puissant peut-être

que cette préoccupation d'une situation unique et constante qui ne se

développe que pour redoubler le sentiment qu'elle a d'abord inspiré. Ce

n'est pas lorsque nous nous sommes bien établis dans une affection

qu'il est prudent de chercher à nous émouvoir en faveur d'une affection

contraire: Corneille n'a point montré Rodrigue et Chimène ensemble avant

la querelle de leurs pères; il a si peu voulu nous pénétrer de l'idée de

leur bonheur que Chimène, à qui on l'annonce, n'y peut croire et trouble

par ses pressentiments la situation trop douce dont le poëte s'est bien

gardé de nous mettre en possession, de peur qu'ensuite nous n'eussions

trop de peine à la sacrifier au devoir qui nous ordonnera d'en sortir.

De même nous nous sommes associés aux sentiments de Polyeucte; nous

avons tremblé pour lui avant de connaître l'amour de Pauline et de

Sévère; si notre premier intérêt se fût attaché à cet amour, peut-être

nous serait-il difficile d'en ressentir ensuite beaucoup pour Polyeucte,

dont la présence lui serait importune. Ainsi quand Zaïre nous a émus

comme amante, nous sommes enclins à trouver qu'elle abandonne bien

aisément cette situation où elle nous a placés, pour entrer dans celle

de fille et de chrétienne. L'indifférence philosophique que lui a donnée

Voltaire dans la première scène, pour faciliter plus tard sa conversion,

rend plus invraisemblable encore le dévouement qu'elle porte si vite

dans un devoir si récemment découvert. Si au contraire, dès le premier

instant, Voltaire nous eût montré Zaïre troublée de scrupules et

inquiète sur son bonheur, la crainte nous eût préparés d'avance à

comprendre dans toute son étendue, à sa première apparition, le malheur

qui la menace, et à la voir s'y livrer avec un abandon peu probable,

parce qu'il est trop soudain.

L'emploi des péripéties par lesquelles on cherche à déguiser, sous

de grands ébranlements, les transitions trop subites que la règle de

l'unité de temps peut imposer, rend donc souvent plus saillants les

inconvénients de cette règle, en ôtant les moyens de préparer les

impressions différentes qu'elle accumule dans un espace trop étroit.

C'est au contraire par une impression unique que Shakspeare, du moins

dans ses plus belles compositions, s'empare, dès le premier instant, de

la pensée, et, par la pensée, de l'espace. Hors du cercle magique qu'il

a tracé, il ne laisse rien qui soit assez puissant pour altérer la

seule unité dont il ait besoin. La péripétie peut exister pour les

personnages, jamais pour le spectateur. Avant de connaître le bonheur

d'Othello, nous savons qu'Iago s'apprête à le détruire; le spectre qui

va dévouer la vie de Hamlet à la punition du crime paraît avant lui sur

la scène; et avant que nous ayons vu Macbeth, vertueux, son nom prononcé

par les sorcières nous apprend qu'il est destiné à devenir coupable. De

même, dans _Athalie_, toute la pensée de la pièce se déploie, dès la

première scène, dans le caractère et les promesses du grand prêtre;

l'impression est commencée; elle va continuer et s'accroître toujours

dans la même direction. Aussi qui pourrait dire qu'un intervalle de huit

jours, placé, s'il eût été nécessaire, entre les promesses de Joad et

leur accomplissement, eût rompu l'unité d'impression qui résulte de

l'invariable constance de ses projets?

A la constance du caractère, des sentiments, des résolutions, appartient

exclusivement cette unité morale qui, bravant les temps et les

distances, renferme toutes les parties d'un événement dans une action

compacte où ne se laissent plus apercevoir les lacunes de l'unité

matérielle. Une passion violemment excitée ne saurait prétendre à un tel

effet; elle a ses orages momentanés dont le cours, soumis à des causes

extérieures et variables, doit trouver en peu de temps son terme. Dès

que la jalousie s'est emparée du coeur d'Othello, si un intervalle

quelconque séparait ce moment de celui qui amène la mort de Desdémona,

l'unité serait rompue; rien ne nous attesterait le lien qui doit unir

les premiers transports du More à sa dernière résolution; il faut donc

que Faction marche, se précipite et le précipite lui-même à sa perte,

qu'un jour donné à la réflexion l'empêcherait peut-être de consommer.

De même le simple tableau des événements, si la présence d'un grand

caractère individuel ne vient, en les dominant, leur imprimer sa propre

unité, laissera sentir le besoin des unités matérielles; et les efforts

qu'a faits Shakspeare, dans ses pièces historiques, pour s'en rapprocher

ou en déguiser l'absence sont un nouvel hommage rendu à cette unité

morale qui suffit à tout quand le poëte la possède, et que rien

ne remplace quand elle lui manque. Dans _Hamlet_, dans _Macbeth_,

Shakspeare, inattentif au cours du temps, le laisse passer sans y

regarder. Dans ses pièces historiques, au contraire, il le cache et le

dissimule par tous les artifices qui peuvent nous abuser sur sa durée;

les scènes se suivent et s'annoncent l'une l'autre de telle sorte qu'un

intervalle de plusieurs années semble se renfermer en quelques semaines

ou même en quelques jours. Toutes les vraisemblances sont sacrifiées à

cette unité théâtrale, que le temps romprait trop facilement entre des

événements que ne lie point un principe uniforme. La scène où Richard II

apprend d'Aumerle le départ de Bolingbroke pour son exil est celle où

il annonce qu'il va partir lui-même pour l'Irlande; et l'on ne sait pas

encore bien à la cour si en effet il s'est embarqué pour ce voyage quand

on y reçoit la nouvelle du débarquement de Bolingbroke revenant avec une

armée, sous prétexte de réclamer ses droits à la succession de son père

mort dans l'intervalle, mais, au fait, pour s'emparer de la couronne

dont on le voit presque en possession avant que Richard, rejeté par la

tempête sur les côtes d'Angleterre, ait pu être instruit de son

arrivée. Et l'on entend dire à la fin de la pièce qui, depuis l'exil de

Bolingbroke, n'a pu durer plus de quinze jours, que Mowbray, exilé au

même moment que lui, a fait pendant ce temps plusieurs voyages à la

terre sainte, et est venu mourir en Italie.

Ces monstrueuses bizarreries ne compteraient assurément pas parmi les

preuves du génie de Shakspeare si elles n'attestaient l'empire qu'avait

pris sur lui la grande pensée dramatique à laquelle il a tout sacrifié.

Soit que, dans ses pièces historiques, il multiplie les invraisemblances

et les impossibilités pour dissimuler le cours du temps, soit que, dans

ses plus belles tragédies, il le laisse fuir sans s'en inquiéter,

c'est toujours l'unité d'impression, source de l'effet théâtral, qu'il

poursuit et veut maintenir. Il faut voir dans _Macbeth_, véritable type

de son système, avec quel art il sait vaincre les difficultés qui en

naissent, et renouer, dans l'âme du spectateur, la chaîne des lieux et

des temps sans cesse brisée dans la réalité! Macbeth, déterminé à faire

périr Macduff qu'il redoute, vient d'apprendre sa fuite en Angleterre;

il quitte la scène, annonçant le projet d'attaquer immédiatement son

château, d'égorger sa femme, ses enfants, tout ce qui porte son nom. La

scène se rouvre dans le château de Macduff, par une conversation entre

lady Macduff et Ross, son parent, qui vient lui apprendre le départ de

son mari et lui témoigner des craintes pour elle-même. Les deux scènes,

liées ainsi étroitement par la pensée, semblent l'être par le temps; la

distance a disparu: qui songerait à réclamer, comme un intervalle dont

on doit lui rendre compte, les lieues qui séparent le château de Macduff

du palais de Macbeth, et le temps qu'il a fallu pour les parcourir? On

est entré sans effort dans cette nouvelle partie de la situation; elle

suit son cours; les assassins se présentent; le massacre commence. On

passe en Angleterre; on y voit arriver Macduff; les terribles événements

qu'il ignore ont rempli, pour nous, l'intervalle qui doit séparer son

départ de son arrivée; Ross survient quelque temps après et l'instruit

de son malheur. Tous deux peignent à Malcolm la désolation de l'Écosse,

la haine générale qui s'est soulevée contre Macbeth. L'armée qui doit

renverser le tyran est assemblée; on donne l'ordre du départ. Mais,

pendant que l'armée est en route, c'est vers Macbeth que le poëte

rappelle notre imagination; c'est avec lui que nous nous préparons à

l'approche des troupes, dont la marche s'accomplit sans que rien nous

apprenne à en mesurer la durée, ou nous porte à nous en informer.

Presque jamais, dans Shakspeare, les personnages n'arrivent

immédiatement dans le lieu pour lequel ils viennent de partir: un

si brusque rapprochement serait contraire à l'ordre naturel de la

succession des idées. Nous avons vu Richard II partir pour le château de

Jean de Gaunt; c'est chez Jean de Gaunt, et en nous occupant de lui, que

nous attendons ensuite Richard, dont le voyage s'est fait sans que notre

esprit se puisse plaindre de n'avoir pas été consulté sur le temps qu'il

y a employé. De même, entre deux événements évidemment séparés par un

intervalle assez long pour que nous n'aimions pas à le voir disparaître

sans y prendre quelque part, Shakspeare place une scène qui peut

appartenir également à la première ou à la seconde époque, et il

nous fait passer de l'une à l'autre sans nous choquer par son intime

connexion avec ce qui la précède ou ce qui la suit. Ainsi, dans le _Roi

Lear_, entre le moment où Lear partage son royaume à ses filles, et

celui où Gonerille, déjà lassée de la présence de son père, se détermine

à s'en débarrasser, prennent place les scènes du château de Glocester,

et le commencement de l'intrigue d'Edmond. Guidé par cet instinct qui

est la science du génie, le poëte sait que notre imagination parcourra

sans effort avec lui le temps et l'espace, s'il lui épargne les

invraisemblances morales qui pourraient seules l'arrêter; c'est dans ce

dessein que tantôt il accumule les invraisemblances matérielles, tantôt

il épuise les habiletés de son art, et, toujours attentif au but qu'il

poursuit, il sait faire rentrer dans l'unité d'action ces artifices,

ces moyens préparatoires qu'il emploie pour écarter ce qui troublerait

l'illusion dramatique, et pour disposer librement de notre pensée.

Étude sur Shakspeare · 第 9 / 11 段