Ce tombeau est aujourd'hui seul en possession des hommages qu'a

longtemps partagés avec lui le mûrier de Shakspeare. Vers le milieu

du dernier siècle, un M. Castrell, riche ecclésiastique, devint

propriétaire de Newplace. Cette habitation, demeurée quelque temps dans

la famille Nash, avait depuis passé dans plusieurs mains, et la maison

avait été rebâtie, mais le mûrier restait sur pied, objet de la

vénération des curieux. M. Castrell, ennuyé des visites qu'il lui

attirait, le fit couper, dans l'accès d'une brutalité sauvage que ne

se permettrait peut-être pas l'indifférence, mais dont se targue

quelquefois cet orgueil furieux de liberté et de propriété qui se

croirait compromis s'il s'asservissait à quelque respect pour un

sentiment public. Peu d'années après, ce même M. Castrell, sur un démêlé

qu'il eut avec la ville de Stratford, à l'occasion d'une légère taxe

qu'on exigeait de lui pour sa maison, jura qu'elle ne serait point

taxée; et en effet il la fit abattre et en vendit les matériaux. Quant

au mûrier, il fut sauvé en partie du feu auquel l'avait dévoué M.

Castrell par un horloger de Stratford, homme de sens, qui gagna beaucoup

d'argent à en faire des tabatières, des boîtes à cure-dents et autres

petits meubles. La maison où naquit Shakspeare subsiste encore à

Stratford, toujours montrée aux voyageurs, qui peuvent y voir toujours,

et même, dit-on, y acheter constamment soit la chaise, soit l'épée du

poëte, la lanterne qui lui servit à jouer, dans _Roméo et Juliette_, le

rôle du frère Laurence, ou les morceaux de l'arquebuse qui tua le daim

de sir Thomas Lucy.

Ce n'est point de la mort de Shakspeare que date, en Angleterre,

ce culte dont la dévotion, depuis soixante ans si fervente, semble

aujourd'hui répandre, dans quelques parties de l'Europe, un reflet de sa

chaleur. Shakspeare mort, Ben-Johnson vivait. Beaumont avait perdu son

ami Fletcher, mais il conservait son talent, dont Fletcher avait plutôt

affaibli que soutenu les effets. Les besoins de la curiosité l'emportent

trop souvent sur ceux du goût, et le plaisir d'aller encore admirer

Shakspeare devait céder à l'intérêt plus vif d'aller juger les nouvelles

productions de ses émules. Ce ne fut point à sa pédanterie dramatique

que Ben-Johnson dut alors l'empire que, du temps de Shakspeare, il

n'osait prétendre à partager. Les triomphes du goût classique se

bornèrent pour lui aux éloges unanimes des gens de lettres de son temps,

peu difficiles en fait de régularité, et toujours heureux d'avoir à

venger la science des dédains du vulgaire; les tragédies et les comédies

de Ben-Johnson n'en furent pas moins assez froidement accueillies du

public, repoussées même quelquefois avec une irrévérence dont il se

faisait ensuite justice dans ses préfaces. Mais ses _Masques_, espèce

d'opéra, obtinrent un succès général; et plus Ben-Johnson et les érudits

s'efforçaient de rendre la comédie et la tragédie ennuyeuses, plus on

devait se rejeter sur les _Masques_. Plusieurs poëtes de l'école de

Shakspeare s'appliquaient aussi à satisfaire le goût du public pour le

genre de plaisir auquel il l'avait accoutumé. Leurs efforts plus ou

moins heureux, mais soutenus avec une grande activité, entretenaient ce

goût pour le théâtre qui survit aux époques de ses chefs-d'oeuvre.

Cinq cent cinquante pièces de théâtre environ, sans compter celles de

Shakspeare, Ben-Johnson, Beaumont et Fletcher, furent imprimées avant

la restauration de Charles II; dans ce nombre, trente-huit seulement

peuvent dater des temps antérieurs à Shakspeare; on a vu que, durant sa

vie, l'usage n'était pas de faire imprimer les pièces destinées à la

représentation: de 1640 à 1660, les puritains fermèrent, ou à peu près,

tous les théâtres; la plupart de ces productions appartiennent donc aux

vingt-cinq années qui s'écoulèrent entre la mort de Shakspeare et le

commencement des guerres civiles. Voilà sous quel poids a succombé

quelque temps la popularité du premier poëte dramatique de l'Angleterre.

Cependant sa mémoire ne périssait point. En 1623, Hemynge et Condell

avaient publié la première édition complète de ses pièces, dont treize

seulement avaient été imprimées de son vivant. Le respect subsistait

toujours; mais pour qu'une réputation consommée inspire un autre

sentiment que le respect, il faut peut-être que le temps vienne à son

aide, qu'il l'efface et l'assoupisse d'abord pour lui rendre un jour

l'attrait d'une gloire méconnue, pour exciter un jour l'amour-propre

et la curiosité des esprits à la rajeunir par un nouvel examen, et à y

trouver le charme d'une découverte nouvelle. Un grand écrivain obtient

rarement, de la génération qui le suit, les hommages que lui prodiguera

la postérité. Quelquefois même de longs espaces de temps sont

nécessaires pour que la révolution qu'a commencée un homme supérieur

accomplisse son cours et ramène vers lui le monde. Plusieurs causes

contribuèrent à prolonger pour Shakspeare cet intervalle de froideur et

presque d'oubli.

Les guerres civiles et le triomphe du puritanisme vinrent d'abord,

non-seulement interrompre toute représentation dramatique, mais

détruire, autant qu'il se pouvait, la trace de tout amusement de ce

genre. La Restauration amena ensuite en Angleterre un goût étranger, que

ne partageait pas toute la nation, mais qui dominait avec la cour. La

littérature anglaise prit alors un caractère que n'effaça point, en

1688, une révolution nouvelle; et les idées françaises, mises en honneur

par la gloire littéraire du XVIIe siècle, soutenues par celle du XVIIIe,

conservèrent en Angleterre une influence de jeunesse qu'avait perdue la

vieille gloire de Shakspeare. Cinquante ans après sa mort, Dryden avait

déjà déclaré son idiome un peu «hors d'usage.» Au commencement du XVIIIe

siècle, lord Shaftesbury se plaint de son style «grossier et barbare, de

ses tournures et de son esprit tout à fait passé de mode;» et Shakspeare

fut alors, par cette raison, rejeté de plusieurs collections de

poètes modernes. En effet Dryden ne comprenait déjà plus Shakspeare,

grammaticalement parlant: on a plusieurs preuves de ce fait, et Dryden

a prouvé lui-même, en refaisant ses pièces, que poétiquement il ne le

comprenait pas davantage. Non-seulement Shakspeare n'était pas compris,

bientôt même il ne fut plus connu. En 1707, un poëte nommé Tate donna

comme son ouvrage un _Roi Lear_, dont il a, dit-il, tiré le fond

d'une pièce de même nom, qu'un de ses amis l'a engagé à lire comme

intéressante. Cette pièce est le _Roi Lear_ de Shakspeare.

Cependant les écrivains distingués n'avaient pas tout à fait cessé

d'accorder à Shakspeare une part dans la gloire littéraire de leur pays;

mais c'était timidement et par degrés qu'ils soulevaient le joug des

préventions de leur temps. Si, de concert avec Davenant, Dryden avait

refait les ouvrages de Shakspeare, Pope, dans l'édition qu'il en donna

en 1725, se contente d'en retrancher ce qu'il ne peut se résoudre à

regarder comme l'oeuvre du génie auquel il rend du moins cet hommage.

Quant à ce qu'il faut bien lui laisser, Shakspeare, dit Pope, forcé de

pourvoir à sa subsistance, a écrit «pour le peuple,» et d'abord sans

songer à plaire à des esprits «d'une meilleure sorte.» En 1765, Johnson

déjà plus hardi, encouragé par l'aurore d'un retour au goût national,

défend vigoureusement les libertés romantiques de Shakspeare contre les

prétentions de l'autorité classique; et s'il accorde quelque chose aux

dédains d'un siècle plus poli pour la _vulgarité_ et l'ignorance du

vieux poëte, du moins fait-il remarquer qu'à certaines époques le

vulgaire c'est toute la nation.

On réimprimait donc et on commentait Shakspeare; mais les mutilations de

ses oeuvres obtenaient seules les honneurs de la scène; le Shakspeare

amendé par Dryden, Davenant et tant d'autres, était le seul qu'on osât

représenter-, et le _Tatler_ ayant à citer des vers de _Macbeth_, les

prenait dans le _Macbeth_ corrigé par Davenant. Ce fut Garrick qui, ne

trouvant nulle part, aussi bien que dans Shakspeare, de quoi suffire aux

besoins de son propre talent, l'arracha à ces honteuses protections,

prêta à cette vieille gloire la fraîcheur de sa jeune renommée, et remit

le poëte en possession du théâtre comme de la patriotique admiration des

Anglais.

Depuis cette époque, l'orgueil national a, chaque jour, répandu et

redoublé cette admiration. Cependant elle demeurait stérile, et

Shakspeare régnait, dit sir Walter Scott, «comme un prince grec sur des

esclaves persans qui l'adorent, mais sans oser imiter son langage.»

Un nouvel élan ne peut être uniquement dû à d'anciens souvenirs; une

ancienne époque, pour porter de nouveaux fruits, a besoin d'être de

nouveau fécondée par un mouvement analogue à celui qui lui valut jadis

sa fécondité.

Ce mouvement s'est fait sentir en Europe, et l'Angleterre aussi commence

à en éprouver l'impulsion; les romans de sir Walter Scott en sont la

preuve; Mais ce qu'elle devra à Shakspeare dans la direction nouvelle

gui se manifeste sur son théâtre, comme dans les autres genres de sa

littérature, l'Angleterre ne sera pas seule à le recevoir de lui. Dans

la secousse littéraire qui l'agite, l'Europe continentale tourne les

yeux vers Shakspeare. L'Allemagne l'a depuis longtemps adopté pour

modèle plutôt que pour guide; et par là elle a peut-être suspendu dans

leur cours les sucs vivifiants qui ne viennent colorer qu'un fruit né du

sol. Cependant la voie où l'Allemagne est entrée mène à la découverte

des vraies richesses; qu'elle exploite les siennes propres, la fécondité

ne lui manquera point. La littérature de l'Espagne, fruit naturel de sa

civilisation, possède déjà son caractère original et distinct. L'Italie

seule et la France, patries du classique moderne, s'étonnent du premier

ébranlement donné à ces opinions qu'elles ont établies avec la rigueur

de la nécessité, et soutenues avec l'orgueil de la foi. Le doute ne se

présente encore à nous que comme un ennemi dont on commence à craindre

les atteintes; il semble que la discussion porte un aspect menaçant, et

que l'examen ne puisse sonder sans renverser. Dans cette situation, on

hésite, comme au moment de détruire ce qu'on ne remplacera point; on a

peur de se trouver sans loi, et de ne rien découvrir que l'insuffisance

ou l'illégitimité des principes sur lesquels on se plaisait à s'appuyer

sans inquiétude.

Ce trouble des esprits ne peut cesser tant que la question sera posée

entre la science et la barbarie, les beautés de l'ordre et les effets

du désordre, tant qu'on s'obstinera à ne voir, dans le système dont

Shakspeare a tracé les premiers contours, qu'une liberté sans frein, une

latitude indéfinie laissée aux écarts de l'imagination comme à la course

du génie. Si le système romantique a des beautés, il a nécessairement

son art et ses règles. Rien n'est beau pour l'homme qui ne doive ses

effets à certaines combinaisons dont notre jugement peut toujours nous

donner le secret quand nos émotions en ont attesté la puissance. La

science ou l'emploi de ces combinaisons constitue l'art. Shakspeare a

eu le sien. Il faut le découvrir dans ses ouvrages, examiner de quels

moyens il se sert, à quels résultats il aspire. Alors seulement nous

connaîtrons vraiment le système; nous saurons à quel point il peut

encore se développer, selon la nature générale de l'art dramatique

considéré dans son application à nos sociétés modernes.

Ce n'est point ailleurs, en effet, ce n'est point dans des temps passés

ou chez des peuples étrangers à nos moeurs, c'est parmi nous et en

nous-mêmes qu'il faut chercher les conditions et les nécessités de la

poésie dramatique. Différent en ceci des autres arts, outre les règles

absolues que lui impose, comme à tous, l'invariable nature de l'homme,

l'art du théâtre a des règles relatives qui découlent de l'état mobile

de la société. Dans l'imitation du style antique, les statuaires

modernes n'éprouvent d'autre gêne que la difficulté d'atteindre à sa

perfection: le plus fervent et le plus puissant adorateur de l'antiquité

n'oserait, sur le théâtre le plus soumis, reproduire tout ce qu'il

admire dans une tragédie de Sophocle. Il est aisé d'en démêler la cause.

Devant une statue ou un tableau, le spectateur reçoit d'abord, du

sculpteur ou du peintre, l'impression première qui le saisit; mais c'est

à lui-même à continuer ensuite l'ouvrage. Il s'arrête, il regarde; sa

disposition naturelle, ses souvenirs, ses pensées viennent se grouper

autour de l'idée principale qui s'offre à ses yeux, et développent en

lui par degrés l'émotion toujours croissante qui va bientôt le dominer.

L'artiste n'a fait qu'ébranler, dans le spectateur, la faculté de

concevoir et de sentir; elle s'empare du mouvement qu'elle a reçu, le

suit dans sa propre direction, l'accélère par ses propres forces, et

crée ainsi elle-même le plaisir dont elle jouit. Que devant un tableau

de martyre, l'un s'émeuve de l'expression d'une piété fervente, l'autre

de l'aspect d'une douleur résignée; que la cruauté des bourreaux pénètre

celui-ci d'indignation; qu'une teinte de satisfaction courageuse

répandue dans les regards de la victime rappelle au patriote les joies

du dévouement à une cause sacrée; que l'âme du philosophe s'élève par

la contemplation de l'homme se sacrifiant à la vérité: peu importe la

diversité de ces impressions; elles sont toutes également naturelles,

également libres; chaque spectateur choisit, pour ainsi dire, le

sentiment qui lui convient, et quand il y est entré, aucun fait

extérieur ne vient l'y troubler; nul mouvement n'interrompt celui auquel

chacun se livre selon son penchant.

Dans le cours prolongé de l'action dramatique, au contraire, tout change

à chaque pas; chaque moment produit une impression nouvelle. Il a suffi

au peintre d'établir, entre le personnage et le spectateur, un premier

rapport qui ne varie plus. Il faut que le poëte dramatique renoue sans

cesse cette relation, qu'il la maintienne à travers les vicissitudes de

situations diverses. Tous les actes où se déploie l'existence humaine,

toutes les formes quelle revêt, tous les sentiments qui la peuvent

modifier pendant la durée d'un événement toujours compliqué, voilà les

nombreux et mobiles objets qu'il présente au public; et il ne lui est

pas permis de se séparer jamais de ses spectateurs, de les laisser un

instant seuls et libres; il faut qu'il agisse incessamment sur eux, qu'à

chaque pas il excite dans leur âme des émotions analogues à la situation

toujours changeante où il les a placés. Comment y parviendra-t-il s'il

ne s'adapte avec soin à leurs dispositions, à leurs penchants, s'il ne

répond aux besoins actuels de leur esprit, s'il ne s'adresse constamment

à des idées qui leur soient familières, et ne leur parle le langage

qu'ils ont coutume d'entendre? La passion ne nous paraîtra plus aussi

touchante si elle se manifeste d'une façon contraire à nos habitudes; la

sympathie ne s'éveillera point avec la même vivacité sur des intérêts

auxquels nous avons cessé d'être personnellement sensibles. La nécessité

d'apaiser les dieux par un sacrifice humain ne prête pas pour nous,

aux discours de Ménélas, la force qu'elle pouvait leur donner chez les

Grecs, attachés à leur croyance; ce n'est pas la farouche chasteté

d'Hippolyte qui nous intéresse à son sort; et la vertu même, pour

obtenir de nous le culte affectueux qu'elle a droit d'en attendre, a

besoin de s'attacher à des devoirs que nos moeurs nous aient appris à

respecter et à chérir.

Soumis donc à la fois aux conditions des arts d'imitation et à celles

des arts purement poétiques, tenu, comme l'épopée dans ses récits, de

mettre la vie humaine en mouvement, appelé, comme la peinture et la

sculpture, à la présenter en personne et sous des traits individuels, le

poëte dramatique est obligé de renfermer, dans les vraisemblances d'une

action, tous les moyens dont il a besoin pour la faire comprendre. Ses

personnages ne peuvent nous dire que ce qu'ils diraient s'ils étaient

là, réellement occupés du fait qu'ils nous représentent. Le poëte épique

fait, pour ainsi dire, à ses lecteurs, les honneurs de l'édifice où il

les introduit; il les accompagne de ses propres discours, les aide de

ses explications, et par la peinture des moeurs, des temps, des lieux,

il les dispose à la scène dont il va les rendre témoins, et leur ouvre

en tout sens le monde où il veut les transporter et se transporter avec

eux. Le personnage dramatique arrive seul, occupé de lui-même; c'est

sans tenir compte du spectateur qu'il va se mettre en communication avec

lui; c'est sans l'appeler ni le guider qu'il doit s'en faire suivre.

Ainsi séparés l'un de l'autre, comment parviendront-ils à se rapprocher

si une profonde et générale analogie n'existe déjà entre eux? Évidemment

ces héros, qui ne font rien pour le public que sentir, et parler

sous ses yeux, n'en seront compris et accueillis qu'autant qu'ils se

rencontreront avec lui dans leur manière de concevoir, de sentir, de

parler, et l'effet dramatique ne peut résulter que de leur aptitude à

s'unir dans les mêmes impressions.

Les impressions de l'homme communiquées à l'homme, telle est en effet

l'unique source des effets dramatiques. L'homme seul est le sujet du

drame; l'homme seul en est le théâtre. Son âme est la scène où viennent

jouer leur rôle les événements de ce monde; ce n'est point par leur

propre vertu, c'est uniquement par leurs rapports avec l'être moral dont

la destinée nous occupe, que les événements prennent part à l'action;

tout caractère dramatique les abandonne des qu'ils prétendent à exercer

sur nous une influence directe, au lieu d'agir par l'intermédiaire d'un

personnage sensible, et par l'émotion que nous recevons, à notre tour,

de l'émotion qu'ils ont excitée en lui. Pourquoi le récit de Théramène

est-il épique et non dramatique? C'est qu'il s'adresse au spectateur et

non à Thésée: Thésée, déjà instruit que son fils est mort, n'est plus

capable de se prêter aux impressions du récit. Si, encore incertain,

il ne devait arriver à la connaissance de son malheur qu'à travers les

angoisses d'une telle relation, les ornements poétiques dont elle est

peut-être surchargée n'empêcheraient pas qu'elle ne fût dramatique,

car les impressions qu'elle produit seraient pour nous celles d'un

personnage intéressé au résultat; nous les sentirions dans le coeur de

Thésée.

Dans le coeur seul de l'homme peut se passer le fait dramatique;

l'évènement qui en est l'occasion ne le constitue point. La mort de

l'amant est rendue dramatique par la douleur de l'amante, le danger

du fils par l'effroi de sa mère; quelque horrible que soit l'idée du

meurtre d'un enfant, c'est d'Andromaque seule que nous occupe

Astyanax. Un tremblement de terre et les bouleversements physiques qui

l'accompagnent ne fourniront qu'un spectacle pour les yeux ou le sujet

d'un récit épique; mais la pluie est dramatique sur la tête chauve du

vieux Lear, et surtout dans le coeur de ses compagnons, déchiré de la

pitié qu'il leur inspire l'apparition d'un spectre ne ferait rien à

personne dans la salle si quelqu'un ne s'en effrayait sur le théâtre; et

pour l'effet dramatique du somnambulisme de lady Macbeth, Shakspeare a

eu soin d'en rendre témoins un médecin et une femme de chambre, chargés

de nous transmettre les terribles impressions qu'ils en reçoivent.

Ainsi l'homme seul occupe la scène; son existence s'y déploie animée,

agrandie par les événements qui s'y rapportent, et qui doivent à ce

rapport seul leur caractère théâtral. Dans la comédie, plus petits que

la passion qu'ils excitent dans l'homme, les événements empruntent de

cette passion une importance risible; dans la tragédie, plus puissants

que les moyens dont l'homme dispose, ils nous émeuvent du spectacle de

sa grandeur et de sa faiblesse. Le poëte comique les invente librement,

car son art est de faire naître, de l'homme même et de ses travers, les

événements dont l'homme s'agite. Cette invention est rarement un mérite

pour le poëte tragique, car son oeuvre est de démêler et de faire

éclater l'homme et son âme au milieu des événements qu'il subit. S'il

faut en général que le fond de la tragédie soit pris dans l'histoire des

grands et des puissants, c'est que les impressions fortes dont elle

veut nous saisir ne peuvent guère nous être communiquées que par des

caractères forts, incapables de succomber sous les coups d'une destinée

ordinaire. C'est dans le développement de la haute fortune et de ses

terribles vicissitudes que paraît l'homme tout entier, avec la richesse

et dans l'énergie de sa nature. Ainsi concentré dans l'individu, le

spectacle du monde se révèle à nous sur la scène du théâtre; ainsi, à

travers l'âme qui en reçoit l'impression, les événements nous atteignent

par la sympathie, source de l'illusion dramatique.

Étude sur Shakspeare · 第 8 / 11 段