doute, de l'aveu de Shakspeare; rien n'indique cependant qu'il ait pris
la moindre part à leur publication. Ni lui ni son éditeur n'ont cherché
à leur donner un intérêt historique par la désignation des personnes à
qui ils furent adressés ou des occasions qui les inspirèrent. Aussi les
clartés qu'on y peut entrevoir sur quelques circonstances de sa vie
sont-elles si douteuses qu'elles servent plutôt à inquiéter son
historien qu'à le conduire. Le style passionné qui y règne, même dans
ceux qui évidemment ne s'adressent qu'à un ami, a jeté les commentateurs
de Shakspeare dans un grand embarras. De toutes les suppositions
hasardées pour l'expliquer, une seule, à mon avis, a quelque
vraisemblance. Dans un temps où l'esprit, comme tourmenté de son
inexpérience et de sa jeunesse, essayait de toutes les formes, excepté
de la simplicité, près d'une cour où l'_euphuisme_, langage à la mode,
avait porté jusque dans la conversation familière les plus bizarres
travestissements de personnes et d'idées, il se peut que, pour
exprimer des sentiments réels, le poëte ait pris quelquefois, dans ces
compositions légères, un rôle et un langage de convention. On sait, par
un pamphlet publié en 1598, que les _doux_ sonnets de Shakspeare, déjà
célèbres bien qu'il ne fussent pas encore imprimés, faisaient le charme
de ses sociétés particulières; et si l'on remarque que le trait qui les
termine est presque toujours répété et retourné dans plusieurs sonnets
de suite, on sera bien tenté de les considérer comme de simples
amusements d'un esprit que séduisait toujours l'occasion d'exprimer
une idée ingénieuse. Insuffisants donc à éclaircir les faits qu'ils
indiquent, ce n'est que par des inductions plus ou moins rapprochées que
les sonnets de Shakspeare peuvent offrir quelques renseignements sur ce
qui remplit sa vie pendant son séjour à Londres, et pendant ces trente
années, maintenant si glorieuses, dont il a mis si peu d'intérêt à
conserver les détails.
Peut-être sa situation a-t-elle, aussi bien que son caractère, contribué
à ce silence. Un sentiment de fierté autant que la modestie a pu
disposer Shakspeare à renfermer dans l'oubli une existence dont il était
peu satisfait. L'état de comédien n'avait alors, en Angleterre, ni
consistance ni éclat. Quelque différence que mette Hamlet entre les
acteurs ambulants et ceux qui appartenaient à un théâtre établi, ces
derniers devaient porter aussi le poids de la grossièreté du public dont
ils dépendaient, et de celle des confrères avec qui ils partageaient la
charge de divertir le public. La passion du spectacle fournissait de
l'emploi à des gens de tout étage, depuis ceux qu'on dressait aux
combats de Tours jusqu'aux enfants de Saint-Paul et aux sociétaires de
Black-Friars. C'est probablement de quelque théâtre placé entre ces deux
extrêmes que Shakspeare nous donne une si plaisante image dans _le Songe
d'une nuit d'été._ Mais les moyens d'illusion auxquels ont recours les
artisans comédiens de ce drame ne sont guère inférieurs à ceux dont
se servaient les théâtres les plus relevés. L'acteur crépi de plâtre,
chargé de figurer la muraille qui sépare Pyrame et Thisbé, et instruit à
écarter les doigts en guise de crevasse, cet homme qui avec sa lanterne,
son chien et son buisson, doit signifier le clair de la lune, ne
demandaient pas à l'imagination des spectateurs beaucoup plus de
complaisance qu'il n'en fallait ailleurs pour se représenter la même
scène tantôt comme un jardin rempli de fleurs, puis aussitôt, sans aucun
changement, comme un rocher contre lequel vient se briser un vaisseau,
puis enfin comme un champ de bataille où quatre hommes, armés d'épées et
de boucliers, viennent figurer deux armées en présence[23]. Il y a lieu
de croire que tous ces spectacles rassemblaient à peu près le même
public; du moins est-il certain que les pièces de Shakspeare ont été
jouées à _Black-Friars_ et au _Globe_, deux théâtres différents, bien
qu'appartenant à la même Troupe.
[Note 23: C'est la description ironique de l'état grossier du théâtre
que donne sir Philippe Sidney dans sa _Defence of Poesie_, imprimée en
1595.]
Les comédiens ambulants étaient en usage de donner leurs représentations
dans les cours d'auberge; le théâtre en occupait une partie; les
spectateurs remplissaient l'autre et demeuraient à découvert ainsi que
les acteurs; les chambres basses qui formaient le circuit de la cour et
les galeries au-dessus offraient des places sans doute plus chères. Les
théâtres de Londres avaient été construits sur ce modèle; et ceux
qu'on appelait _théâtres_ _publics_, par opposition aux _salles
particulières_, avaient gardé la coutume de représenter en plein jour
et sans autre toit que le ciel. Le _Globe_ était un théâtre public
et _Black-Friars_ une salle particulière; nul doute que ces derniers
établissements ne fussent d'un rang supérieur; on vit même plus tard la
qualité de spectateurs de _Black-Friars_ regardée comme le signe d'un
goût plus élégant et plus dédaigneux. Mais de telles distinctions ne se
dessinent nettement qu'à la longue, et quand Shakspeare monta sur la
scène, les nuances en étaient probablement très-confuses. En 1609,
Decker, dans un pamphlet intitulé _Guis Hornbook_, écrit un chapitre sur
«la manière dont un homme du bel air doit se conduire au spectacle.»
On y voit que, dans les salles _publiques_ ou _particulières_, le
gentilhomme doit d'abord aller prendre place sur le théâtre même: là il
s'assiéra à terre ou sur un tabouret, selon qu'il lui conviendra ou non
de payer un siège. Il gardera courageusement sort poste malgré les huées
du parterre, dût même la populace qui le remplit «lui cracher au nez et
lui jeter de la boue au visage;» ce qu'il convient au gentilhomme de
supporter patiemment, en riant «de ces imbéciles animaux-là.» Cependant
si la multitude se met à crier à pleine gorge: «Hors d'ici le sot!»
le danger devient assez sérieux pour que le bon goût n'oblige pas le
gentilhomme à s'y exposer. Les gens du peuple se faisaient apporter,
pendant le spectacle, de la bière, des pommes, et les acteurs en avaient
souvent leur part; on fournissait d'un autre côté aux gentilhommes, pour
leur argent, des pipes à fumer, des cartes à jouer; et il était dans
les règles de conduite des élégants habitués du théâtre d'y établir une
partie de jeu avant le commencement de la pièce. _Guls Hornbook_ leur
recommande de témoigner une grande ardeur à leur jeu, dussent-ils
ensuite se rendre l'argent à souper; rien ne saurait, dit-il, donner
plus de relief à un gentilhomme que de lancer ses cartes sur le théâtre
après en avoir déchiré trois ou quatre avec les apparences de la fureur.
Parler, rire, tourner le dos aux acteurs quand la pièce ou l'auteur
déplaît, ce sont les devoirs du spectateur en possession des honneurs de
la scène. Ces plaisirs des gentilhommes indiquent assez quels étaient
ceux de la populace réunie au parterre, et que les écrits contemporains
désignent ordinairement sous le nom de _puants_[24] Le sort des acteurs
voués aux divertissements d'un tel public devait avoir plus d'un dégoût,
et il est permis d'attribuer à ce que Shakspeare en avait souffert cette
aversion pour les réunions populaires qui se manifeste souvent dans ses
ouvrages avec tant d'énergie.
[Note 24: _Stinkards_.]
La condition et les moeurs des poëtes qui travaillaient pour le théâtre
ne nous donnent pas, sous ces deux rapports, une idée plus honorable des
acteurs qui les fréquentaient; et, pour supposer que Shakspeare jeune,
gai, facile, ait échappé à l'influence de ce double caractère de poëte
et de comédien, il faut cette foi robuste que les commentateurs ont
vouée à leur patron. Shakspeare lui-même nous laisse peu de doute sur
des torts qu'il a du moins le mérite de regretter. Il demande, dans
un sonnet, que sa fortune «coupable déesse, dit-il de mes mauvaises
actions,» porte seule le reproche des «moyens publics» auxquels l'a
réduit la nécessité de subsister: «De là vient, ajoute-t-il, que mon nom
est diffamé et ma nature presque abaissée jusqu'à l'élément dans lequel
elle agit, ainsi qu'il arrive à la main du teinturier. Ayez donc pitié
de moi, et souhaitez que je puisse être renouvelé, tandis que, soumis et
patient, je boirai des potions de vinaigre contre la puissante contagion
où je vis[25].» Dans le sonnet suivant, s'adressant à la même personne,
toujours sur le ton d'une affection confiante à la fois et respectueuse:
«Votre tendresse et votre pitié, dit-il, effacent pour moi «l'empreinte
que grave sur mon front le reproche vulgaire.
[Note 25: Sonnet 111, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 670.]
Que m'importera qu'on me qualifie mal ou bien si vous recouvrez de
fraîches couleurs ce que j'ai de mauvais, et reconnaissez ce que j'ai de
bon[26]?» Ailleurs il s'afflige de cette tache qui sépare deux vies unies
par l'affection: «Je ne puis, dit-il, toujours t'avouer, de peur que la
faute que je pleure ne te fasse rougir; et tu ne peux m'honorer d'une
faveur publique, dans la crainte de déshonorer ton nom[27].» Puis il
se plaint d'être, sinon calomnié, du moins mal jugé, et de ce que les
fragilités de sa «folâtre jeunesse» sont épiées par des censeurs encore
plus fragiles que lui[28]. On devine aisément quelle devait être
la nature des faiblesses de Shakspeare; plusieurs sonnets sur les
infidélités, et même sur les vices de la maîtresse qu'il célèbre,
indiquent assez que ses écarts n'avaient pas toujours pour objet des
personnes capables de les honorer. Cependant, comment supposer que, dans
l'état des moeurs au XVIe siècle, la sévérité publique déployât tant de
rigueur contre de pareils égarements? Pour expliquer l'humiliation du
poëte, il faut supposer ou quelque scandale fort au delà de l'usage, ou
simplement un déshonneur particulier attaché aux désordres et à l'état
de comédien. Cette dernière hypothèse me paraît la plus probable. Aucun
reproche grave ne peut, en aucun temps, avoir pesé sur un homme dont ses
contemporains n'ont jamais parlé qu'avec une affection pleine d'estime,
et que Ben-Johnson déclare «véritablement honnête», sans tirer de cette
assertion l'occasion ni le droit de rapporter quelque trait honteux à sa
mémoire, quelque tort connu que l'officieux rival n'eût pas manqué de
constater en l'excusant.
[Note 26: Sonnet 112, _ibid._]
[Note 27: Sonnet 36, _ibid._, p. 61.]
[Note 28: Sonnet 121, _ibid._ p. 678.]
Peut-être en se rapprochant des classes élevées, frappé du spectacle
d'une élégance relative de sentiments et de moeurs qu'il ne soupçonnait
pas encore, averti soudain que sa nature lui donnait droit de participer
à ces délicatesses jusque-là étrangères à ses habitudes, Shakspeare se
sentit-il chargé, par sa situation, de douloureuses entraves; peut-être
s'exagéra-t-il son abaissement, par cette disposition d'une âme fière,
d'autant plus accablée d'une condition inégale qu'elle se sent plus
digne de l'égalité. Du moins n'est-il pas douteux qu'avec cette
circonspection mesurée qui accompagne la fierté aussi bien que
la modestie, Shakspeare n'ait travaillé à franchir des distances
humiliantes, et qu'il n'y soit parvenu. Sa première dédicace à
lord Southampton, celle de _Vénus et Adonis_, est écrite avec une
respectueuse timidité. Celle du poëme de _Lucrèce_, publié l'année
suivante, exprime un attachement reconnaissant, mais sûr d'être
accueilli, et il voue à son protecteur «un amour sans mesure.» Le ton
de cette préface conforme à celui d'un grand nombre de sonnets, des
bienfaits répétés auxquels l'amitié de lord Southampton donna ce mérite
qui permet qu'on s'en honore, la vive tendresse que devait inspirer au
sensible et confiant Shakspeare l'aimable et généreuse protection d'un
jeune homme brillant et considéré, toutes ces circonstances ont fait
supposer à quelques commentateurs que lord Southampton pouvait bien
avoir été l'objet des inexplicables sonnets du poète. Sans examiner à
quel point _l'euphuisme_, l'exagération du langage poétique et le
faux goût du temps ont pu donner à lord Southampton les traits d'une
maîtresse adorée, on ne saurait méconnaître que la plupart de ces
sonnets s'adressent à une personne d'un rang supérieur, pour qui le
dévouement du poëte porte le caractère d'un respect soumis autant que
passionné. Plusieurs indiquent des relations littéraires, habituelles,
et intimes. Tantôt Shakspeare se félicite d'être guidé et inspiré,
tantôt il se plaint de n'être plus seul à recevoir ces inspirations:
«J'avoue, dit-il, que tu n'étais pas marié à ma muse[29];» et cependant
la douleur d'un tel partage se reproduit sous toutes les formes de la
jalousie, tantôt résignée, tantôt poussée, par des sentiments trop
amers, à laisser échapper des reproches pressants, mais contenus
dans les bornes du respect. Ailleurs il s'accuse, à ce qu'il semble,
d'infidélité envers «un ancien ami;» il a trop «fréquenté des esprits
inconnus,» trop livré au monde «les droits chèrement achetés» d'une
affection qui l'enchaîne chaque jour par de nouvelles obligations; mais
il revient, et réclame son pardon au nom de la confiance que lui inspire
toujours cette affection qu'il a négligée[30]. Un autre sonnet parle de
torts mutuels pardonnés, mais dont la douleur est encore présente[31]. Si
ce ne sont pas là de pures formes de langage employées peut-être dans
des occasions bien différentes de celles qu'elles paraissent indiquer,
le sentiment qui occupait ainsi la vie intérieure du poëte était aussi
orageux que passionné.
[Note 29: Sonnet 82, _ibid._, p. 646.]
[Note 30: Sonnet 117, _ibid._ p. 675.]
[Note 31: Sonnet 120, _ibid._ p. 677.]
Au dehors, cependant, son existence paraît avoir suivi un cours
tranquille. Son nom ne se trouve mêlé dans aucune querelle littéraire;
et sans les malignes allusions de l'envieux Ben-Johnson, à peine une
critique s'associerait-elle aux éloges qui consacrent sa supériorité.
Tous les documents nous montrent enfin Shakspeare placé comme il avait
droit de prétendre à l'être, recherché pour le charme de son caractère
autant que pour l'agrément de son esprit et l'admiration due à son
génie. Un coup d'oeil jeté sur les affaires du poëte prouve aussi
qu'il commençait à porter, dans les détails de son existence, cette
régularité, cet ordre nécessaires à la considération. On le voit
achetant successivement dans son pays natal une maison et diverses
portions de terre dont il forme bientôt une propriété suffisante pour
assurer l'aisance de sa vie. Les profits qu'il retirait du théâtre,
en qualité d'auteur et d'acteur, ont été évalués à deux cents livres
sterling par an, somme considérable pour le temps; et si les bienfaits
de lord Southampton sont venus au secours de l'économie du poëte, on
peut juger que du moins ils n'ont pas été mal employés. Rowe, dans sa
vie de Shakspeare, semble croire que les libéralités d'Élizabeth eurent
part aussi à la fortune de son poète favori. Le don d'un écusson
accordé, ou plutôt confirmé à son père en 1599, prouve en effet
l'intention d'honorer sa famille. Mais rien n'indique d'ailleurs
que Shakspeare ait obtenu, d'Élizabeth et à sa cour, des marques de
distinction supérieures ou même égales à l'accueil que recevait de Louis
XIV Molière, comme lui comédien et poëte; ainsi que Molière, Shakspeare,
si l'on en excepte son intimité avec lord Southampton, chercha surtout
ses relations habituelles parmi les gens de lettres dont il avait
probablement contribué à relever la condition sociale. Le club de la
_Sirène_, fondé par sir Walter Raleigh et où se réunissaient Shakspeare,
Ben-Johnson, Beaumont, Fletcher, etc., a été longtemps célèbre
par l'éclat des combats d'esprit que s'y livraient Ben-Johnson et
Shakspeare, jeu frivole où la vivacité de celui-ci lui donnait un
immense avantage sur la lenteur laborieuse de son rival. Les traits
qu'on en cite ne valent plus aujourd'hui la peine d'être recueillis. Peu
de bons mots sont en état de fournir une carrière de deux siècles.
Qui ne croirait qu'une vie ainsi devenue honorable et douce retiendra
longtemps Shakspeare au milieu de sociétés conformes aux besoins de son
esprit et sur le théâtre de sa gloire? Cependant, en 1613 ou 1614 au
plus tard, trois ou quatre ans après avoir obtenu de Jacques Ier la
direction du théâtre de Black-Friars, sans qu'on puisse entrevoir aucun
dégoût de la part du roi à qui il devait cette nouvelle faveur, ni de
la part du public auquel il venait de donner _Othello_ et la _Tempête_,
Shakspeare quitte Londres et le théâtre pour aller vivre à Stratford,
dans sa maison de _Newplace_ et au milieu de ses champs. Le besoin de
la vie de famille s'est-il fait sentir à lui? Mais il pouvait attirer
à Londres sa femme et ses enfants. Rien n'indique qu'il eût été fort
tourmenté de cette séparation. Pendant son séjour à Londres, il faisait,
dit-on, de fréquents voyages à Stratford; mais on l'accusait de trouver,
même sur la route, des distractions du genre de celles qui avaient pu
le consoler, au moins de l'absence de sa femme; et sir William Davenant
s'est vanté hautement de l'intimité du poëte avec sa mère, la belle et
spirituelle hôtesse de _la Couronne_, à Oxford, où Shakspeare s'arrêtait
en allant à Stratford. Si les sonnets de Shakspeare devaient être
regardés comme l'expression de ses sentiments les plus habituels et les
plus chers, on s'étonnerait de n'y jamais rencontrer un seul mot relatif
à son pays, à ses enfants, pas même au fils qu'il perdit à l'âge
de douze ans. Cependant Shakspeare ne pouvait ignorer la tendresse
paternelle: celui qui, dans _Macbeth_, a peint la pitié sous la forme
d'un «pauvre petit nouveau-né tout nu;» celui qui a fait dire à
Coriolan: «Pour ne pas devenir faible et sensible comme une femme, il ne
faut pas voir le visage d'une femme ou d'un enfant;» celui qui a si bien
rendu les tendres puérilités de l'amour maternel, celui-là ne pouvait
avoir vu ses propres enfants sans ressentir les tendresses de coeur d'un
père. Mais Shakspeare, tel que son caractère se présente à notre pensée,
avait pu trouver longtemps, dans les distractions du monde, de quoi
tenir, dans son âme et sa vie, la place qu'il était capable de donner
aux affections. Quoi qu'il en soit, il est plus difficile de démêler les
causes qui déterminèrent son départ de Londres, que d'entrevoir celles
qui avaient pu y prolonger son séjour. Peut-être quelques infirmités
vinrent-elles l'avertir de la nécessité du repos; peut-être aussi le
désir bien naturel de montrer à son pays une existence si différente de
celle qu'il en avait emportée lui fit-il hâter le moment de renoncer à
des travaux qui n'avaient plus pour dédommagement les plaisirs de la
jeunesse.
De nouveaux plaisirs ne devaient pas manquer à Shakspeare dans sa
retraite. Une disposition naturelle à jouir vivement de toutes choses
rendait également propre au bonheur d'une vie paisible celui qu'elle
avait distrait des vicissitudes d'une vie agitée. Le premier mûrier
qui ait été introduit dans le canton de Stratford, planté des mains de
Shakspeare en un coin de son jardin, de Newplace, a durant plus d'un
siècle attesté la douce simplicité des occupations qui remplissaient ses
journées. Une aisance suffisante, l'estime et l'amitié de ses voisins,
tout semblait lui promettre ce qui couronne si bien une vie brillante,
une vieillesse tranquille et honorée, lorsque le 23 avril 1616, le jour
même où il avait atteint sa cinquante-deuxième année, la mort vint
l'enlever à cette situation commode et calme dont peut-être il n'eût pas
toujours livré au repos seul les heureux loisirs.
Rien n'indique le genre de maladie auquel il succomba. Son testament est
daté du 25 mars 1616; mais la date de février, effacée pour faire place
à celle de mars, donne lieu de croire qu'il l'avait commencé un mois
auparavant. Il déclare l'avoir écrit en parfaite santé; mais cette
précaution prise si fort à propos dans un âge encore si éloigné de la
vieillesse fait présumer que quelque fâcheux symptôme avait éveillé en
lui l'idée du danger. Rien n'écarte ou ne confirme cette supposition; et
les derniers jours de Shakspeare sont entourés d'une obscurité encore
plus profonde, s'il se peut, que celle de sa vie.
Son testament n'offre rien de remarquable, si ce n'est une nouvelle
preuve du peu de place qu'occupait dans sa pensée la femme à qui
il s'était si précipitamment uni. Après avoir institué légataire
universelle sa fille aînée Susanna, mariée à M. Hall, médecin de
Stratford, il laisse des marques d'amitié à plusieurs personnes, parmi
lesquelles il oublie sa femme, et ne s'en souvient ensuite que pour lui
léguer dans un interligne, non pas le meilleur de ses lits, mais _le
second après le meilleur_[32]. Une distraction semblable, réparée de
la même manière, se fait remarquer à l'égard de Burbadge, Hemynge et
Condell, les seuls de ses camarades de théâtre dont il fasse mention; il
lègue à chacun d'eux, aussi dans un interligne, trente-six schellings
pour avoir une bague. Burbadge, le premier acteur de son temps, avait
contribué au succès des pièces de Shakspeare; Hemynge et Condell ont
donné, sept ans après sa mort, la première édition complète de ses
oeuvres dramatiques.
[Note 32: _The second best._]
Cette singulière omission du nom de la femme de Shakspeare, si
légèrement réparée, indique peut-être plus que de l'oubli; on est tenté
de la regarder comme le signe d'un éloignement ou d'un ressentiment dont
l'approche seule de la mort a pu engager le poëte à adoucir un peu la
manifestation.
La seconde fille de Shakspeare, Judith, mariée à un marchand de vin,
reçut une part beaucoup moins considérable que madame Hall, sa soeur,
de l'héritage de leur père. Fut-ce en qualité d'aînée, ou par une
prédilection particulière que Shakspeare voulut ainsi avantager Susanna?
Une épitaphe gravée sur le tombeau de celle-ci, morte en 1649, la
représente comme «spirituelle au delà de la portée de son sexe,» et
ayant en cela «quelque chose de Shakspeare,» mais plus encore en ce
qu'elle était «sage pour le salut et pleurait avec tous ceux qui
pleuraient.» Rien ne nous est parvenu sur Judith, sinon qu'elle ne
savait pas écrire, fait constaté par un acte encore existant, où elle a
apposé une croix ou quelque autre signe analogue, indiqué par une note
marginale comme «le signe de Judith Shakspeare.» Judith laissa trois
fils qui moururent sans enfants. Susanna n'eut qu'une fille, mariée
d'abord à Thomas Nash et ensuite à sir Bernard Abingdon. Aucun enfant ne
naquit de ces deux mariages, et ainsi s'éteignit à la seconde génération
la postérité de Shakspeare.
Le jour de sa mort avait été, en Espagne, celui de la mort de Cervantes.
Shakspeare fut enterré dans l'église de Stratford, où subsiste encore
son tombeau. Il est représenté de grandeur naturelle, assis dans une
niche, un coussin devant lui et une plume à la main. Cette figure avait
été dans l'origine, selon l'usage du temps, peinte des couleurs de la
vie, les yeux d'un brun clair, la barbe et les cheveux plus foncés. Le
pourpoint était écarlate et la robe noire. Les couleurs ternies par le
temps en furent rafraîchies en 1748, par les soins de M. John Ward,
grand-père de mistriss Siddons et de M. Kemble, sur les profits d'une
représentation d'_Othello_. Mais en 1793, M. Malone, l'un des principaux
commentateurs de Shakspeare, fit enduire la statue d'une épaisse couche
de blanc, conduit sans doute par cette prévention exclusive en faveur
des coutumes modernes qui l'a souvent égaré dans ses commentaires. Un
voyageur indigné a, par un quatrain inscrit dans l'_Album_ de l'église
de Stratford, appelé la malédiction du poëte sur le profanateur qui
«badigeonne son tombeau comme il gâta ses pièces.» Sans adhérer
absolument aux dures expressions d'une légitime colère, on ne peut
s'empêcher de sourire en retrouvant, dans la couche de blanc de M.
Malone, un symbole de l'esprit qui a dicté ses commentaires, et ce
caractère général du XVIIIe siècle asservi à ses propres goûts, et
inhabile à comprendre ce qui n'entrait pas dans la sphère de ses
habitudes ou de ses idées.
Bien que cette malencontreuse réparation ait eu l'inconvénient d'altérer
la physionomie du portrait de Shakspeare, elle n'a cependant pu tout
à fait effacer, dit-on, cette expression de douce sérénité qui parait
avoir caractérisé la figure comme l'âme du poëte. Sur la pierre
sépulcrale placée au-dessous de la niche sont gravés quatre vers dont
voici la traduction:
«Ami, pour l'amour de Jésus, abstiens-toi de fouiller la poussière ici
enclose. Béni soit celui qui épargnera ces pierres, et maudit soit celui
qui déplacera mes os!»
Cette inscription, composée, à ce qu'on croit, par Shakspeare lui-même,
fut, dit-on, la cause qui empêcha de transporter son tombeau à
Westminster, comme on en avait eu le projet. Il y a peu d'années qu'il
se forma, contre le mur de l'église de Stratford, une excavation qui mit
à découvert la fosse même où avait été déposé le corps; le sacristain
qui, pour empêcher les déprédations sacrilèges de la curiosité ou de
l'admiration, fit la garde près de l'ouverture jusqu'à ce que la voûte
fût réparée, ayant essayé de porter la vue au dedans de la tombe, n'y
aperçut ni ossement ni cercueil, mais seulement de la poussière. «Il
me sembla, ajoute le voyageur qui raconte le fait, que c'était quelque
chose que d'avoir vu la poussière de Shakspeare.»