Imprimés pour la première fois en 1609, ces sonnets le furent, sans

doute, de l'aveu de Shakspeare; rien n'indique cependant qu'il ait pris

la moindre part à leur publication. Ni lui ni son éditeur n'ont cherché

à leur donner un intérêt historique par la désignation des personnes à

qui ils furent adressés ou des occasions qui les inspirèrent. Aussi les

clartés qu'on y peut entrevoir sur quelques circonstances de sa vie

sont-elles si douteuses qu'elles servent plutôt à inquiéter son

historien qu'à le conduire. Le style passionné qui y règne, même dans

ceux qui évidemment ne s'adressent qu'à un ami, a jeté les commentateurs

de Shakspeare dans un grand embarras. De toutes les suppositions

hasardées pour l'expliquer, une seule, à mon avis, a quelque

vraisemblance. Dans un temps où l'esprit, comme tourmenté de son

inexpérience et de sa jeunesse, essayait de toutes les formes, excepté

de la simplicité, près d'une cour où l'_euphuisme_, langage à la mode,

avait porté jusque dans la conversation familière les plus bizarres

travestissements de personnes et d'idées, il se peut que, pour

exprimer des sentiments réels, le poëte ait pris quelquefois, dans ces

compositions légères, un rôle et un langage de convention. On sait, par

un pamphlet publié en 1598, que les _doux_ sonnets de Shakspeare, déjà

célèbres bien qu'il ne fussent pas encore imprimés, faisaient le charme

de ses sociétés particulières; et si l'on remarque que le trait qui les

termine est presque toujours répété et retourné dans plusieurs sonnets

de suite, on sera bien tenté de les considérer comme de simples

amusements d'un esprit que séduisait toujours l'occasion d'exprimer

une idée ingénieuse. Insuffisants donc à éclaircir les faits qu'ils

indiquent, ce n'est que par des inductions plus ou moins rapprochées que

les sonnets de Shakspeare peuvent offrir quelques renseignements sur ce

qui remplit sa vie pendant son séjour à Londres, et pendant ces trente

années, maintenant si glorieuses, dont il a mis si peu d'intérêt à

conserver les détails.

Peut-être sa situation a-t-elle, aussi bien que son caractère, contribué

à ce silence. Un sentiment de fierté autant que la modestie a pu

disposer Shakspeare à renfermer dans l'oubli une existence dont il était

peu satisfait. L'état de comédien n'avait alors, en Angleterre, ni

consistance ni éclat. Quelque différence que mette Hamlet entre les

acteurs ambulants et ceux qui appartenaient à un théâtre établi, ces

derniers devaient porter aussi le poids de la grossièreté du public dont

ils dépendaient, et de celle des confrères avec qui ils partageaient la

charge de divertir le public. La passion du spectacle fournissait de

l'emploi à des gens de tout étage, depuis ceux qu'on dressait aux

combats de Tours jusqu'aux enfants de Saint-Paul et aux sociétaires de

Black-Friars. C'est probablement de quelque théâtre placé entre ces deux

extrêmes que Shakspeare nous donne une si plaisante image dans _le Songe

d'une nuit d'été._ Mais les moyens d'illusion auxquels ont recours les

artisans comédiens de ce drame ne sont guère inférieurs à ceux dont

se servaient les théâtres les plus relevés. L'acteur crépi de plâtre,

chargé de figurer la muraille qui sépare Pyrame et Thisbé, et instruit à

écarter les doigts en guise de crevasse, cet homme qui avec sa lanterne,

son chien et son buisson, doit signifier le clair de la lune, ne

demandaient pas à l'imagination des spectateurs beaucoup plus de

complaisance qu'il n'en fallait ailleurs pour se représenter la même

scène tantôt comme un jardin rempli de fleurs, puis aussitôt, sans aucun

changement, comme un rocher contre lequel vient se briser un vaisseau,

puis enfin comme un champ de bataille où quatre hommes, armés d'épées et

de boucliers, viennent figurer deux armées en présence[23]. Il y a lieu

de croire que tous ces spectacles rassemblaient à peu près le même

public; du moins est-il certain que les pièces de Shakspeare ont été

jouées à _Black-Friars_ et au _Globe_, deux théâtres différents, bien

qu'appartenant à la même Troupe.

[Note 23: C'est la description ironique de l'état grossier du théâtre

que donne sir Philippe Sidney dans sa _Defence of Poesie_, imprimée en

1595.]

Les comédiens ambulants étaient en usage de donner leurs représentations

dans les cours d'auberge; le théâtre en occupait une partie; les

spectateurs remplissaient l'autre et demeuraient à découvert ainsi que

les acteurs; les chambres basses qui formaient le circuit de la cour et

les galeries au-dessus offraient des places sans doute plus chères. Les

théâtres de Londres avaient été construits sur ce modèle; et ceux

qu'on appelait _théâtres_ _publics_, par opposition aux _salles

particulières_, avaient gardé la coutume de représenter en plein jour

et sans autre toit que le ciel. Le _Globe_ était un théâtre public

et _Black-Friars_ une salle particulière; nul doute que ces derniers

établissements ne fussent d'un rang supérieur; on vit même plus tard la

qualité de spectateurs de _Black-Friars_ regardée comme le signe d'un

goût plus élégant et plus dédaigneux. Mais de telles distinctions ne se

dessinent nettement qu'à la longue, et quand Shakspeare monta sur la

scène, les nuances en étaient probablement très-confuses. En 1609,

Decker, dans un pamphlet intitulé _Guis Hornbook_, écrit un chapitre sur

«la manière dont un homme du bel air doit se conduire au spectacle.»

On y voit que, dans les salles _publiques_ ou _particulières_, le

gentilhomme doit d'abord aller prendre place sur le théâtre même: là il

s'assiéra à terre ou sur un tabouret, selon qu'il lui conviendra ou non

de payer un siège. Il gardera courageusement sort poste malgré les huées

du parterre, dût même la populace qui le remplit «lui cracher au nez et

lui jeter de la boue au visage;» ce qu'il convient au gentilhomme de

supporter patiemment, en riant «de ces imbéciles animaux-là.» Cependant

si la multitude se met à crier à pleine gorge: «Hors d'ici le sot!»

le danger devient assez sérieux pour que le bon goût n'oblige pas le

gentilhomme à s'y exposer. Les gens du peuple se faisaient apporter,

pendant le spectacle, de la bière, des pommes, et les acteurs en avaient

souvent leur part; on fournissait d'un autre côté aux gentilhommes, pour

leur argent, des pipes à fumer, des cartes à jouer; et il était dans

les règles de conduite des élégants habitués du théâtre d'y établir une

partie de jeu avant le commencement de la pièce. _Guls Hornbook_ leur

recommande de témoigner une grande ardeur à leur jeu, dussent-ils

ensuite se rendre l'argent à souper; rien ne saurait, dit-il, donner

plus de relief à un gentilhomme que de lancer ses cartes sur le théâtre

après en avoir déchiré trois ou quatre avec les apparences de la fureur.

Parler, rire, tourner le dos aux acteurs quand la pièce ou l'auteur

déplaît, ce sont les devoirs du spectateur en possession des honneurs de

la scène. Ces plaisirs des gentilhommes indiquent assez quels étaient

ceux de la populace réunie au parterre, et que les écrits contemporains

désignent ordinairement sous le nom de _puants_[24] Le sort des acteurs

voués aux divertissements d'un tel public devait avoir plus d'un dégoût,

et il est permis d'attribuer à ce que Shakspeare en avait souffert cette

aversion pour les réunions populaires qui se manifeste souvent dans ses

ouvrages avec tant d'énergie.

[Note 24: _Stinkards_.]

La condition et les moeurs des poëtes qui travaillaient pour le théâtre

ne nous donnent pas, sous ces deux rapports, une idée plus honorable des

acteurs qui les fréquentaient; et, pour supposer que Shakspeare jeune,

gai, facile, ait échappé à l'influence de ce double caractère de poëte

et de comédien, il faut cette foi robuste que les commentateurs ont

vouée à leur patron. Shakspeare lui-même nous laisse peu de doute sur

des torts qu'il a du moins le mérite de regretter. Il demande, dans

un sonnet, que sa fortune «coupable déesse, dit-il de mes mauvaises

actions,» porte seule le reproche des «moyens publics» auxquels l'a

réduit la nécessité de subsister: «De là vient, ajoute-t-il, que mon nom

est diffamé et ma nature presque abaissée jusqu'à l'élément dans lequel

elle agit, ainsi qu'il arrive à la main du teinturier. Ayez donc pitié

de moi, et souhaitez que je puisse être renouvelé, tandis que, soumis et

patient, je boirai des potions de vinaigre contre la puissante contagion

où je vis[25].» Dans le sonnet suivant, s'adressant à la même personne,

toujours sur le ton d'une affection confiante à la fois et respectueuse:

«Votre tendresse et votre pitié, dit-il, effacent pour moi «l'empreinte

que grave sur mon front le reproche vulgaire.

[Note 25: Sonnet 111, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 670.]

Que m'importera qu'on me qualifie mal ou bien si vous recouvrez de

fraîches couleurs ce que j'ai de mauvais, et reconnaissez ce que j'ai de

bon[26]?» Ailleurs il s'afflige de cette tache qui sépare deux vies unies

par l'affection: «Je ne puis, dit-il, toujours t'avouer, de peur que la

faute que je pleure ne te fasse rougir; et tu ne peux m'honorer d'une

faveur publique, dans la crainte de déshonorer ton nom[27].» Puis il

se plaint d'être, sinon calomnié, du moins mal jugé, et de ce que les

fragilités de sa «folâtre jeunesse» sont épiées par des censeurs encore

plus fragiles que lui[28]. On devine aisément quelle devait être

la nature des faiblesses de Shakspeare; plusieurs sonnets sur les

infidélités, et même sur les vices de la maîtresse qu'il célèbre,

indiquent assez que ses écarts n'avaient pas toujours pour objet des

personnes capables de les honorer. Cependant, comment supposer que, dans

l'état des moeurs au XVIe siècle, la sévérité publique déployât tant de

rigueur contre de pareils égarements? Pour expliquer l'humiliation du

poëte, il faut supposer ou quelque scandale fort au delà de l'usage, ou

simplement un déshonneur particulier attaché aux désordres et à l'état

de comédien. Cette dernière hypothèse me paraît la plus probable. Aucun

reproche grave ne peut, en aucun temps, avoir pesé sur un homme dont ses

contemporains n'ont jamais parlé qu'avec une affection pleine d'estime,

et que Ben-Johnson déclare «véritablement honnête», sans tirer de cette

assertion l'occasion ni le droit de rapporter quelque trait honteux à sa

mémoire, quelque tort connu que l'officieux rival n'eût pas manqué de

constater en l'excusant.

[Note 26: Sonnet 112, _ibid._]

[Note 27: Sonnet 36, _ibid._, p. 61.]

[Note 28: Sonnet 121, _ibid._ p. 678.]

Peut-être en se rapprochant des classes élevées, frappé du spectacle

d'une élégance relative de sentiments et de moeurs qu'il ne soupçonnait

pas encore, averti soudain que sa nature lui donnait droit de participer

à ces délicatesses jusque-là étrangères à ses habitudes, Shakspeare se

sentit-il chargé, par sa situation, de douloureuses entraves; peut-être

s'exagéra-t-il son abaissement, par cette disposition d'une âme fière,

d'autant plus accablée d'une condition inégale qu'elle se sent plus

digne de l'égalité. Du moins n'est-il pas douteux qu'avec cette

circonspection mesurée qui accompagne la fierté aussi bien que

la modestie, Shakspeare n'ait travaillé à franchir des distances

humiliantes, et qu'il n'y soit parvenu. Sa première dédicace à

lord Southampton, celle de _Vénus et Adonis_, est écrite avec une

respectueuse timidité. Celle du poëme de _Lucrèce_, publié l'année

suivante, exprime un attachement reconnaissant, mais sûr d'être

accueilli, et il voue à son protecteur «un amour sans mesure.» Le ton

de cette préface conforme à celui d'un grand nombre de sonnets, des

bienfaits répétés auxquels l'amitié de lord Southampton donna ce mérite

qui permet qu'on s'en honore, la vive tendresse que devait inspirer au

sensible et confiant Shakspeare l'aimable et généreuse protection d'un

jeune homme brillant et considéré, toutes ces circonstances ont fait

supposer à quelques commentateurs que lord Southampton pouvait bien

avoir été l'objet des inexplicables sonnets du poète. Sans examiner à

quel point _l'euphuisme_, l'exagération du langage poétique et le

faux goût du temps ont pu donner à lord Southampton les traits d'une

maîtresse adorée, on ne saurait méconnaître que la plupart de ces

sonnets s'adressent à une personne d'un rang supérieur, pour qui le

dévouement du poëte porte le caractère d'un respect soumis autant que

passionné. Plusieurs indiquent des relations littéraires, habituelles,

et intimes. Tantôt Shakspeare se félicite d'être guidé et inspiré,

tantôt il se plaint de n'être plus seul à recevoir ces inspirations:

«J'avoue, dit-il, que tu n'étais pas marié à ma muse[29];» et cependant

la douleur d'un tel partage se reproduit sous toutes les formes de la

jalousie, tantôt résignée, tantôt poussée, par des sentiments trop

amers, à laisser échapper des reproches pressants, mais contenus

dans les bornes du respect. Ailleurs il s'accuse, à ce qu'il semble,

d'infidélité envers «un ancien ami;» il a trop «fréquenté des esprits

inconnus,» trop livré au monde «les droits chèrement achetés» d'une

affection qui l'enchaîne chaque jour par de nouvelles obligations; mais

il revient, et réclame son pardon au nom de la confiance que lui inspire

toujours cette affection qu'il a négligée[30]. Un autre sonnet parle de

torts mutuels pardonnés, mais dont la douleur est encore présente[31]. Si

ce ne sont pas là de pures formes de langage employées peut-être dans

des occasions bien différentes de celles qu'elles paraissent indiquer,

le sentiment qui occupait ainsi la vie intérieure du poëte était aussi

orageux que passionné.

[Note 29: Sonnet 82, _ibid._, p. 646.]

[Note 30: Sonnet 117, _ibid._ p. 675.]

[Note 31: Sonnet 120, _ibid._ p. 677.]

Au dehors, cependant, son existence paraît avoir suivi un cours

tranquille. Son nom ne se trouve mêlé dans aucune querelle littéraire;

et sans les malignes allusions de l'envieux Ben-Johnson, à peine une

critique s'associerait-elle aux éloges qui consacrent sa supériorité.

Tous les documents nous montrent enfin Shakspeare placé comme il avait

droit de prétendre à l'être, recherché pour le charme de son caractère

autant que pour l'agrément de son esprit et l'admiration due à son

génie. Un coup d'oeil jeté sur les affaires du poëte prouve aussi

qu'il commençait à porter, dans les détails de son existence, cette

régularité, cet ordre nécessaires à la considération. On le voit

achetant successivement dans son pays natal une maison et diverses

portions de terre dont il forme bientôt une propriété suffisante pour

assurer l'aisance de sa vie. Les profits qu'il retirait du théâtre,

en qualité d'auteur et d'acteur, ont été évalués à deux cents livres

sterling par an, somme considérable pour le temps; et si les bienfaits

de lord Southampton sont venus au secours de l'économie du poëte, on

peut juger que du moins ils n'ont pas été mal employés. Rowe, dans sa

vie de Shakspeare, semble croire que les libéralités d'Élizabeth eurent

part aussi à la fortune de son poète favori. Le don d'un écusson

accordé, ou plutôt confirmé à son père en 1599, prouve en effet

l'intention d'honorer sa famille. Mais rien n'indique d'ailleurs

que Shakspeare ait obtenu, d'Élizabeth et à sa cour, des marques de

distinction supérieures ou même égales à l'accueil que recevait de Louis

XIV Molière, comme lui comédien et poëte; ainsi que Molière, Shakspeare,

si l'on en excepte son intimité avec lord Southampton, chercha surtout

ses relations habituelles parmi les gens de lettres dont il avait

probablement contribué à relever la condition sociale. Le club de la

_Sirène_, fondé par sir Walter Raleigh et où se réunissaient Shakspeare,

Ben-Johnson, Beaumont, Fletcher, etc., a été longtemps célèbre

par l'éclat des combats d'esprit que s'y livraient Ben-Johnson et

Shakspeare, jeu frivole où la vivacité de celui-ci lui donnait un

immense avantage sur la lenteur laborieuse de son rival. Les traits

qu'on en cite ne valent plus aujourd'hui la peine d'être recueillis. Peu

de bons mots sont en état de fournir une carrière de deux siècles.

Qui ne croirait qu'une vie ainsi devenue honorable et douce retiendra

longtemps Shakspeare au milieu de sociétés conformes aux besoins de son

esprit et sur le théâtre de sa gloire? Cependant, en 1613 ou 1614 au

plus tard, trois ou quatre ans après avoir obtenu de Jacques Ier la

direction du théâtre de Black-Friars, sans qu'on puisse entrevoir aucun

dégoût de la part du roi à qui il devait cette nouvelle faveur, ni de

la part du public auquel il venait de donner _Othello_ et la _Tempête_,

Shakspeare quitte Londres et le théâtre pour aller vivre à Stratford,

dans sa maison de _Newplace_ et au milieu de ses champs. Le besoin de

la vie de famille s'est-il fait sentir à lui? Mais il pouvait attirer

à Londres sa femme et ses enfants. Rien n'indique qu'il eût été fort

tourmenté de cette séparation. Pendant son séjour à Londres, il faisait,

dit-on, de fréquents voyages à Stratford; mais on l'accusait de trouver,

même sur la route, des distractions du genre de celles qui avaient pu

le consoler, au moins de l'absence de sa femme; et sir William Davenant

s'est vanté hautement de l'intimité du poëte avec sa mère, la belle et

spirituelle hôtesse de _la Couronne_, à Oxford, où Shakspeare s'arrêtait

en allant à Stratford. Si les sonnets de Shakspeare devaient être

regardés comme l'expression de ses sentiments les plus habituels et les

plus chers, on s'étonnerait de n'y jamais rencontrer un seul mot relatif

à son pays, à ses enfants, pas même au fils qu'il perdit à l'âge

de douze ans. Cependant Shakspeare ne pouvait ignorer la tendresse

paternelle: celui qui, dans _Macbeth_, a peint la pitié sous la forme

d'un «pauvre petit nouveau-né tout nu;» celui qui a fait dire à

Coriolan: «Pour ne pas devenir faible et sensible comme une femme, il ne

faut pas voir le visage d'une femme ou d'un enfant;» celui qui a si bien

rendu les tendres puérilités de l'amour maternel, celui-là ne pouvait

avoir vu ses propres enfants sans ressentir les tendresses de coeur d'un

père. Mais Shakspeare, tel que son caractère se présente à notre pensée,

avait pu trouver longtemps, dans les distractions du monde, de quoi

tenir, dans son âme et sa vie, la place qu'il était capable de donner

aux affections. Quoi qu'il en soit, il est plus difficile de démêler les

causes qui déterminèrent son départ de Londres, que d'entrevoir celles

qui avaient pu y prolonger son séjour. Peut-être quelques infirmités

vinrent-elles l'avertir de la nécessité du repos; peut-être aussi le

désir bien naturel de montrer à son pays une existence si différente de

celle qu'il en avait emportée lui fit-il hâter le moment de renoncer à

des travaux qui n'avaient plus pour dédommagement les plaisirs de la

jeunesse.

De nouveaux plaisirs ne devaient pas manquer à Shakspeare dans sa

retraite. Une disposition naturelle à jouir vivement de toutes choses

rendait également propre au bonheur d'une vie paisible celui qu'elle

avait distrait des vicissitudes d'une vie agitée. Le premier mûrier

qui ait été introduit dans le canton de Stratford, planté des mains de

Shakspeare en un coin de son jardin, de Newplace, a durant plus d'un

siècle attesté la douce simplicité des occupations qui remplissaient ses

journées. Une aisance suffisante, l'estime et l'amitié de ses voisins,

tout semblait lui promettre ce qui couronne si bien une vie brillante,

une vieillesse tranquille et honorée, lorsque le 23 avril 1616, le jour

même où il avait atteint sa cinquante-deuxième année, la mort vint

l'enlever à cette situation commode et calme dont peut-être il n'eût pas

toujours livré au repos seul les heureux loisirs.

Rien n'indique le genre de maladie auquel il succomba. Son testament est

daté du 25 mars 1616; mais la date de février, effacée pour faire place

à celle de mars, donne lieu de croire qu'il l'avait commencé un mois

auparavant. Il déclare l'avoir écrit en parfaite santé; mais cette

précaution prise si fort à propos dans un âge encore si éloigné de la

vieillesse fait présumer que quelque fâcheux symptôme avait éveillé en

lui l'idée du danger. Rien n'écarte ou ne confirme cette supposition; et

les derniers jours de Shakspeare sont entourés d'une obscurité encore

plus profonde, s'il se peut, que celle de sa vie.

Son testament n'offre rien de remarquable, si ce n'est une nouvelle

preuve du peu de place qu'occupait dans sa pensée la femme à qui

il s'était si précipitamment uni. Après avoir institué légataire

universelle sa fille aînée Susanna, mariée à M. Hall, médecin de

Stratford, il laisse des marques d'amitié à plusieurs personnes, parmi

lesquelles il oublie sa femme, et ne s'en souvient ensuite que pour lui

léguer dans un interligne, non pas le meilleur de ses lits, mais _le

second après le meilleur_[32]. Une distraction semblable, réparée de

la même manière, se fait remarquer à l'égard de Burbadge, Hemynge et

Condell, les seuls de ses camarades de théâtre dont il fasse mention; il

lègue à chacun d'eux, aussi dans un interligne, trente-six schellings

pour avoir une bague. Burbadge, le premier acteur de son temps, avait

contribué au succès des pièces de Shakspeare; Hemynge et Condell ont

donné, sept ans après sa mort, la première édition complète de ses

oeuvres dramatiques.

[Note 32: _The second best._]

Cette singulière omission du nom de la femme de Shakspeare, si

légèrement réparée, indique peut-être plus que de l'oubli; on est tenté

de la regarder comme le signe d'un éloignement ou d'un ressentiment dont

l'approche seule de la mort a pu engager le poëte à adoucir un peu la

manifestation.

La seconde fille de Shakspeare, Judith, mariée à un marchand de vin,

reçut une part beaucoup moins considérable que madame Hall, sa soeur,

de l'héritage de leur père. Fut-ce en qualité d'aînée, ou par une

prédilection particulière que Shakspeare voulut ainsi avantager Susanna?

Une épitaphe gravée sur le tombeau de celle-ci, morte en 1649, la

représente comme «spirituelle au delà de la portée de son sexe,» et

ayant en cela «quelque chose de Shakspeare,» mais plus encore en ce

qu'elle était «sage pour le salut et pleurait avec tous ceux qui

pleuraient.» Rien ne nous est parvenu sur Judith, sinon qu'elle ne

savait pas écrire, fait constaté par un acte encore existant, où elle a

apposé une croix ou quelque autre signe analogue, indiqué par une note

marginale comme «le signe de Judith Shakspeare.» Judith laissa trois

fils qui moururent sans enfants. Susanna n'eut qu'une fille, mariée

d'abord à Thomas Nash et ensuite à sir Bernard Abingdon. Aucun enfant ne

naquit de ces deux mariages, et ainsi s'éteignit à la seconde génération

la postérité de Shakspeare.

Le jour de sa mort avait été, en Espagne, celui de la mort de Cervantes.

Shakspeare fut enterré dans l'église de Stratford, où subsiste encore

son tombeau. Il est représenté de grandeur naturelle, assis dans une

niche, un coussin devant lui et une plume à la main. Cette figure avait

été dans l'origine, selon l'usage du temps, peinte des couleurs de la

vie, les yeux d'un brun clair, la barbe et les cheveux plus foncés. Le

pourpoint était écarlate et la robe noire. Les couleurs ternies par le

temps en furent rafraîchies en 1748, par les soins de M. John Ward,

grand-père de mistriss Siddons et de M. Kemble, sur les profits d'une

représentation d'_Othello_. Mais en 1793, M. Malone, l'un des principaux

commentateurs de Shakspeare, fit enduire la statue d'une épaisse couche

de blanc, conduit sans doute par cette prévention exclusive en faveur

des coutumes modernes qui l'a souvent égaré dans ses commentaires. Un

voyageur indigné a, par un quatrain inscrit dans l'_Album_ de l'église

de Stratford, appelé la malédiction du poëte sur le profanateur qui

«badigeonne son tombeau comme il gâta ses pièces.» Sans adhérer

absolument aux dures expressions d'une légitime colère, on ne peut

s'empêcher de sourire en retrouvant, dans la couche de blanc de M.

Malone, un symbole de l'esprit qui a dicté ses commentaires, et ce

caractère général du XVIIIe siècle asservi à ses propres goûts, et

inhabile à comprendre ce qui n'entrait pas dans la sphère de ses

habitudes ou de ses idées.

Bien que cette malencontreuse réparation ait eu l'inconvénient d'altérer

la physionomie du portrait de Shakspeare, elle n'a cependant pu tout

à fait effacer, dit-on, cette expression de douce sérénité qui parait

avoir caractérisé la figure comme l'âme du poëte. Sur la pierre

sépulcrale placée au-dessous de la niche sont gravés quatre vers dont

voici la traduction:

«Ami, pour l'amour de Jésus, abstiens-toi de fouiller la poussière ici

enclose. Béni soit celui qui épargnera ces pierres, et maudit soit celui

qui déplacera mes os!»

Cette inscription, composée, à ce qu'on croit, par Shakspeare lui-même,

fut, dit-on, la cause qui empêcha de transporter son tombeau à

Westminster, comme on en avait eu le projet. Il y a peu d'années qu'il

se forma, contre le mur de l'église de Stratford, une excavation qui mit

à découvert la fosse même où avait été déposé le corps; le sacristain

qui, pour empêcher les déprédations sacrilèges de la curiosité ou de

l'admiration, fit la garde près de l'ouverture jusqu'à ce que la voûte

fût réparée, ayant essayé de porter la vue au dedans de la tombe, n'y

aperçut ni ossement ni cercueil, mais seulement de la poussière. «Il

me sembla, ajoute le voyageur qui raconte le fait, que c'était quelque

chose que d'avoir vu la poussière de Shakspeare.»

Étude sur Shakspeare · 第 7 / 11 段