En France cependant cette alliance fut bientôt rompue. Par des causes

qui se lient à toute l'histoire de notre civilisation, le peuple

français a toujours pris à la moquerie un extrême plaisir. D'époque en

époque notre littérature en fait foi. Ce besoin de gaieté, et de gaieté

sans mélange, a donné de bonne heure chez nous, aux classes inférieures,

leurs farces comiques où n'entrait rien qui ne tendit à provoquer le

rire. La comédie en France put bien, dans l'enfance de l'art, envahir le

domaine de la tragédie, mais la tragédie n'avait aucun droit sur celui

que la comédie s'était réservé; et dans les _piteuses_ Moralités, dans

les _pompeuses_ tragédies que faisaient représenter les princes dans

leurs châteaux ou les régents dans leurs collèges, le comique trivial

conserva longtemps une place impitoyablement refusée au tragique dans

les bouffonneries dont s'amusait le peuple. On peut donc affirmer qu'en

France la comédie, informe mais distincte, fut créée avant la tragédie:

plus tard la séparation tranchée des classes, l'absence d'institutions

populaires, la régularité du pouvoir, rétablissement de l'ordre public

plus exact et plus uniforme que partout ailleurs, les habitudes de cour,

bien d'autres causes encore disposèrent les esprits à la distinction

rigoureuse des deux genres que commandaient les autorités classiques,

souveraines de notre théâtre. Alors naquit chez nous la vraie, la grande

comédie, telle que l'a conçue Molière; et comme il était dans nos

moeurs, aussi bien que dans les règles, d'en former un genre spécial,

comme en s'adaptant aux préceptes de l'antiquité, elle ne cessa point de

puiser, dans le monde et dans les faits qui l'entouraient, ses sujets et

ses couleurs, elle s'éleva soudain à une hauteur, à une perfection que

n'ont connues, selon moi, nul autre temps et nul autre pays. Se placer

dans l'intérieur des familles et ressaisir par là cet immense avantage

de la variété des conditions et des idées qui élargit le domaine de

l'art sans altérer la simplicité de ses effets; trouver dans l'homme des

passions assez fortes, des travers assez puissants pour dominer toute

sa destinée, et cependant en restreindre l'influence aux erreurs qui

peuvent rendre l'homme ridicule sans aborder celles qui le rendraient

misérable; pousser un caractère à cet excès de préoccupation qui,

détournant de lui toute autre pensée, le livre pleinement au penchant

qui le possède, et en même temps n'amener sur sa route que des intérêts

assez frivoles pour qu'il les puisse compromettre sans effroi; peindre,

dans le _Tartufe_, la fourberie menaçante de l'hypocrite et la

dangereuse imbécillité de la dupe, pour en divertir seulement le

spectateur et en échappant aux odieux résultats d'une telle situation;

rendre comiques, dans le _Misanthrope_, les sentiments qui honorent

le plus l'espèce humaine en les contraignant de se resserrer dans les

dimensions de l'existence d'un homme de cour; arriver ainsi au plaisant

par le sérieux, faire jaillir le ridicule des profondeurs de la nature

humaine, enfin soutenir incessamment la comédie en marchant sur le bord

de la tragédie: voilà ce qu'a fait Molière, voilà le genre difficile et

original qu'il a donné à la France, qui seule peut-être, je le pense,

pouvait donner à l'art dramatique cette direction et Molière.

Rien de pareil ne s'est passé chez les Anglais. Asile des moeurs comme

des libertés germaines, l'Angleterre suivit, sans obstacle, le cours

irrégulier, mais naturel, de la civilisation qu'elles devaient enfanter.

Elle en retint le désordre comme l'énergie, et jusqu'au milieu du

XVIIe siècle, sa littérature, aussi bien que ses institutions, en fut

l'expression sincère. Quand le théâtre anglais voulut reproduire l'image

poétique du monde, la tragédie et la comédie ne s'y séparèrent point. La

prédominance du goût populaire y poussa quelquefois la représentation

tragique à un degré d'atrocité inconnu en France, dans les plus

grossiers essais de l'art; et l'influence du clergé, en épurant la scène

comique de l'excessive immoralité qu'elle étalait ailleurs, lui fit

perdre aussi cette gaieté maligne et soutenue qui est l'essence de la

vraie comédie. Les habitudes d'esprit qu'entretenaient dans le peuple

les ballades et les ménestrels permettaient d'introduire, même dans

les productions les plus consacrées à la joie, quelques teintes de ces

émotions que la comédie, en France, n'admet guère sans perdre son nom

pour prendre celui de drame. Parmi les oeuvres vraiment nationales, la

seule pièce entièrement comique que présente le théâtre anglais avant

Shakspeare, l'_Aiguille de ma commère Gurton,_ fut composée pour un

collège et modelée selon les règles classiques. Les titres vagues donnés

aux ouvrages dramatiques, comme _play, interlude, history_ ou même

_ballad_, n'indiquent presque jamais aucune distinction de ce genre.

Aussi, entre ce qu'on appelait _tragédie_ et ce qu'on nommait

quelquefois _comédie_, la seule différence essentielle consistait-elle

dans le dénoûment, d'après le principe posé au XVe siècle par le moine

Lydgate qui veut que la comédie commence dans les plaintes et finisse

par _le contentement_, tandis que la tragédie doit commencer par la

prospérité et finir dans le malheur.

Ainsi, à l'arrivée de Shakspeare, la nature et la destinée de l'homme,

matière de la poésie dramatique, ne s'étaient point divisées ni classées

entre les mains de l'art. Quand l'art voulait les porter sur la scène,

il les acceptait dans leur ensemble, avec les mélanges et les contrastes

qui s'y rencontraient, et sans que le goût public fût tenté de s'en

plaindre. Le comique, cette portion des réalités humaines, avait droit

de prendre sa place partout où la vérité demandait ou souffrait sa

présence; et tel était le caractère de la civilisation que la tragédie,

en admettant le comique, ne dérogeait point à la vérité. En un tel état

du théâtre et des esprits, que pouvait être la comédie proprement dite?

Comment lui était-il permis de prétendre à porter un nom particulier,

à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant hardiment de ces

réalités où son domaine naturel n'était ni respecté ni même reconnu;

elle ne s'astreignit point à peindre des moeurs déterminées ni des

caractères conséquents; elle ne se proposa point de représenter les

choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable: elle

devint une oeuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes

invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se

plaît à réunir par un fil léger, pour en former des combinaisons

capables de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement de la

raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosité qui s'attache

au mouvement d'une intrigue, les mécomptes, les quiproquo, les jeux

d'esprit que peut amener un travestissement, tel était le fond de ce

divertissement sans conséquence. La contexture des pièces espagnoles,

dont le goût commençait à s'introduire en Angleterre, fournissait à ces

jeux de l'imagination des cadres nombreux et de séduisants modèles;

après les chroniques et les ballades, les recueils de nouvelles

françaises ou italiennes étaient, avec les romans de chevalerie, la

lecture favorite du public. Est-il étrange que cette mine féconde et ce

genre facile aient attiré d'abord les regards de Shakspeare? Doit-on

s'étonner que cette imagination jeune et brillante se soit empressée

d'errer à son plaisir dans de tels sujets, libre du joug des

vraisemblances, dispensée de chercher des combinaisons sérieuses et

fortes? Ce poëte, dont l'esprit et la main marchaient, dit-on, avec une

égale rapidité, dont les manuscrits offraient à peine une rature, se

livrait sans doute avec délices à ces jeux vagabonds où se déployaient

sans travail ses vives et riches facultés. Il pouvait tout mettre dans

ses comédies, et il y a tout mis en effet, excepté ce que repoussait un

pareil système, c'est-à-dire l'ensemble qui, faisant concourir chaque

partie à un même but, révèle à chaque pas et la profondeur du dessein,

et la grandeur de l'ouvrage. On trouverait difficilement, dans les

tragédies de Shakspeare, une conception, une situation, un acte de

passion, un degré de vice ou de vertu, qui ne se rencontrent également

dans quelqu'une de ses comédies; mais ce qui, dans ses tragédies, est

approfondi, fertile en conséquences, fortement lié à la série des causes

et des effets, n'est, dans ses comédies, qu'à peine indiqué, et offert

un instant à la vue pour la frapper d'un effet passager, et disparaître

bientôt dans une nouvelle combinaison. Dans _Mesure pour Mesure_,

Angelo, cet indigne gouverneur de Vienne, après avoir condamné à mort

Claudio pour crime de séduction envers une jeune fille qu'il veut

épouser, travaille lui-même à séduire Isabelle, soeur de Claudio, en lui

promettant la grâce de son frère; et lorsque, par l'adresse d'Isabelle

qui substitue à sa place une autre jeune fille, il croit avoir reçu

le prix de son infâme marché, il donne ordre d'avancer l'exécution de

Claudio. N'est-ce pas là de la tragédie? Un fait pareil se placerait

bien dans la vie de Richard III; aucun crime de Macbeth ne présente cet

excès de scélératesse; mais dans _Macbeth,_ dans _Richard III_, le

crime produit l'impression tragique qui lui appartient, parce qu'il est

vraisemblable, parce que des formes et des couleurs réelles attestent sa

présence; on démêle la place qu'il occupe dans le coeur dont il s'est

saisi; on sait par où il est entré, ce qu'il a conquis, ce qui lui reste

à subjuguer; on le voit s'incorporer par degrés dans l'être malheureux

qu'il possède; on le voit vivre, marcher, respirer avec un homme qui

vit, marche, respire, et lui communique ainsi son caractère, sa propre

individualité. Chez Angelo, le crime n'est qu'une abstraction vague,

attachée en passant à un nom propre, sans autre motif que la nécessité

de faire commettre à ce personnage telle action qui produira telle

situation dont le poëte veut tirer tels et tels effets. Angelo n'est

présenté d'abord ni comme un scélérat, ni comme un hypocrite; c'est au

contraire un homme d'une vertu exagérée dans sa sévérité. Mais la marche

du poëme veut qu'il devienne criminel, et il le devient; son crime

accompli, il se repentira autant que le poëte en aura besoin, et il se

trouvera en état de reprendre sans effort le cours naturel de sa vie un

moment interrompu.

Ainsi, dans la comédie de Shakspeare, toute la vie humaine passera

devant les yeux du spectateur, réduite en une sorte de fantasmagorie,

reflet brillant et incertain des réalités dont sa tragédie offre le

tableau. Au moment où la vérité semble près de se laisser saisir,

l'image pâlit, s'efface, son rôle est fini, elle disparaît. Dans le

_Conte d'hiver_, Léontès est jaloux, sanguinaire, impitoyable comme

Othello; mais sa jalousie, née tout à coup et d'un simple caprice à

l'instant où il faut que la situation commence à se former, perdra

soudain ses fureurs et ses soupçons dès que l'action aura atteint le

point où doit naître une situation nouvelle. Dans _Cymbeline_ que,

malgré son titre, on doit ranger parmi les comédies puisque la pièce est

entièrement conçue dans le même système, la conduite de Jachimo n'est ni

moins fourbe, ni moins perverse que celle d'Iago dans _Othello_; mais

son caractère n'a point expliqué sa conduite, ou plutôt il n'a point de

caractère; et toujours prêta dépouiller le manteau de scélérat dont l'a

revêtu le poëte, dès que l'intrigue touchera à son terme, dès que l'aveu

du secret que lui seul peut révéler sera nécessaire pour faire cesser,

entre Posthumus et Imogène, la mésintelligence que lui seul a causée, il

n'attendra pas même qu'on le lui demande, et il méritera ainsi d'avoir

part à cette amnistie générale gui doit être la fin de toute comédie.

Je pourrais multiplier à l'infini ces exemples; ils abondent

non-seulement dans les premières comédies de Shakspeare, mais encore

dans celles qui ont succédé à ses plus savantes tragédies. Partout

on verrait les caractères aussi peu tenaces que les passions,

les résolutions aussi mobiles que les caractères. Ne demandez ni

vraisemblance, ni conséquence, ni étude profonde de l'homme et de la

société; le poëte ne s'en inquiète guère et vous invite à vous en

inquiéter aussi peu que lui. Intéresser par le développement des

situations, divertir par la variété des tableaux, charmer par la

richesse poétique des détails, voilà ce qu'il veut; voilà les plaisirs

qu'il vous offre. Du reste rien ne tient, rien ne s'enchaîne; vices,

vertus, penchants, desseins, tout change et se transforme à chaque pas.

La bêtise même n'est pas toujours un mérite assuré au personnage qu'on

en a d'abord affublé. Dans _Cymbeline_, l'imbécile Cloten devient

presque fier et spirituel quand il s'agit d'opposer l'indépendance d'un

prince anglais aux menaces d'un ambassadeur romain; et dans _Mesure

pour mesure_, le constable _Le Coude_, dont les balourdises ont fait le

divertissement d'une scène, parle presque en homme de sens lorsque, dans

une scène postérieure, un autre que lui est chargé d'égayer le

dialogue. Tant est vagabond et négligent le vol du poëte à travers ces

capricieuses compositions! Tant sont fugitives les créations légères qui

viennent les animer!

Mais aussi quel mouvement gracieux et rapide! Quelle variété de formes

et d'effets! Quel éclat d'esprit, d'imagination, de poésie, employé à

faire oublier la monotonie de ces cadres romanesques! Sans doute ce

n'est point là la comédie telle que nous la concevons et que nous l'a

faite Molière; mais quel autre que Shakspeare eût répandu, sur cette

comédie frivole et bizarre, de si riches trésors? Les nouvelles et les

contes où il l'a puisée ont donné naissance, avant et après lui, à des

milliers d'ouvrages dramatiques plongés maintenant dans un juste oubli.

Qu'un roi de Sicile, jaloux, sans savoir pourquoi, d'un roi de Bohême,

se décide à faire mourir sa femme et exposer sa fille; que cette enfant,

abandonnée sur un _rivage_ de la Bohême et recueillie par un berger,

devienne, au bout de seize ans, une beauté merveilleuse et la bien-aimée

de l'héritier du trône; qu'après tous les obstacles naturellement

opposés à leur union, arrive le dénoûment ordinaire des explications et

des reconnaissances; voilà, certes ce que peuvent réunir de plus commun

et de plus invraisemblable les romans, nouvelles et pastorales du temps.

Mais Shakspeare s'en saisit, et la fable absurde qui ouvre le _Conte

d'hiver_ devient intéressante par la vérité brutale des transports

jaloux de Léontès, l'aimable caractère du petit Mamilius, la patiente

vertu d'Hermione, la généreuse inflexibilité de Pauline; et, dans la

seconde partie, cette fête des champs, sa gaieté, ses joyeux incidents,

et au milieu de cette scène rustique, la ravissante figure de Perdita,

unissant à la modestie d'une humble bergère l'élégance morale des

classes élevées, offrent, à coup sûr, le tableau le plus piquant et le

plus gracieux que la vérité puisse fournir à la poésie. Que seraient les

noces de Thésée et d'Hippolyte, et la situation rebattue de deux

couples d'amants malheureux les uns par les autres? Il n'y a là qu'une

combinaison décousue, sans intérêt comme sans vérité. Mais Shakspeare

en a fait _le Songe d'une nuit d'été_; au milieu de cette fade intrigue

interviendront Oberon et son peuple de fées et d'esprits qui vivent de

fleurs, courent sur la pointe dès herbes, dansent dans les rayons de la

lune, se jouent avec la lumière du matin, et s'enfuient à la suite de

la nuit, mêlés aux douteuses lueurs de l'aurore. Leurs emplois, leurs

plaisirs, leurs malices occuperont la scène, participeront à tous les

incidents, enlaceront dans une même action et les destinées plaintives

des quatre amants, et les jeux grotesques d'une troupe d'artisans; et,

après s'être envolés aux approches du soleil, quand la nuit enveloppera

de nouveau la terre, ils reviendront reprendre possession du monde

fantastique où nous a transportés cette amusante et brillante folie.

En vérité, il faudrait être bien rigoureux envers soi-même et bien

ingrat envers le génie pour se refuser à le suivre un peu aveuglément

quand il nous y invite avec tant d'attrait. L'originalité, la naïveté,

la gaieté, la grâce sont-elles donc si communes que nous les traitions

si sévèrement parce qu'elles se sont prodiguées sur un fond léger et

de peu de valeur? N'est-ce donc rien que de goûter, au milieu des

invraisemblances, ou, si l'on veut, des absurdités du roman, le charme

divin de la poésie? Avons-nous donc perdu l'heureux pouvoir de nous

prêter complaisamment à ses caprices, et n'aurions-nous plus dans

l'imagination assez de vivacité, et dans les sentiments assez de

jeunesse pour nous livrer à un plaisir si doux, sous quelque forme qu'il

nous soit offert?

Cinq seulement des comédies de Shakspeare, _la Tempête, les Joyeuses

Bourgeoises de Windsor, Timon d'Athènes, Troïlus et Cressida,_ et _le

Marchand de Venise_, ont échappé, en partie du moins, à l'influence du

goût romanesque. On s'étonnera peut-être de voir ce mérite attribué à

_la Tempête_. Comme _le Songe d'une nuit d'été, la Tempête_ est peuplée

de sylphes, d'esprits, et tout s'y passe sous l'empire de la féerie.

Mais après avoir établi l'action dans ce monde fictif, le poëte la

conduit sans inconséquence, sans complication, sans langueur; point

de sentiments forcés ou sans cesse interrompus; les caractères sont

soutenus et simples; le pouvoir surnaturel qui dispose des événements se

charge de répondre à toutes les nécessités de l'intrigue, et laisse les

personnages libres de se montrer tels qu'ils sont, de nager à l'aise

dans cette atmosphère magique qui les environne sans altérer la vérité

de leurs impressions ou de leurs idées. Le genre est bizarre et léger;

mais, la supposition admise, rien dans l'ouvrage ne choque le jugement

et ne trouble l'imagination par l'incohérence des effets.

Dans le système de la comédie d'intrigue, les _Joyeuses Bourgeoises de

Windsor_ offrent une composition presque sans reproches, des moeurs

réelles, un dénoûment aussi piquant que bien amené, et, à coup sûr, un

des ouvrages les plus gais de tout le répertoire comique. Shakspeare a

évidemment aspiré plus haut dans _Timon d'Athènes_. C'est un essai dans

ce genre savant où le ridicule naît du sérieux et qui constitue la

grande comédie. Les scènes où les amis de Timon s'excusent, sous divers

prétextes, de venir à son secours, ne manquent ni de vérité ni d'effet.

Mais, d'ailleurs, la misanthropie de Timon aussi furieuse que sa

confiance a été extravagante, le caractère équivoque d'Apémantus, la

brusquerie des transitions, la violence des sentiments forment un

spectacle plus triste que vrai, et trop peu adouci par la fidélité du

vieil intendant. Bien inférieur à _Timon_, le drame de _Troïlus et

Cressida_ présente cependant une conception habile; c'est la résolution

que prennent les chefs grecs de flatter l'orgueil stupide d'Ajax et d'en

faire le héros de l'armée, pour humilier le superbe dédain d'Achille et

obtenir de sa jalousie les secours qu'il a refusés à leurs prières. Mais

l'idée en est plus comique que l'exécution; et ni les bouffonneries de

Thersite, ni la vérité du rôle de Pandarus ne suffisent pour donner à

la pièce cette physionomie plaisante sans laquelle il n'y a point de

comédie.

Ces quatre ouvrages, plus étrangers que les autres comédies au système

romanesque, appartiennent aussi plus complètement à l'invention de

Shakspeare. _Les Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ sont une création

originale; on n'a découvert aucun récit où Shakspeare ait pris le sujet

de _la Tempête_; la composition de _Timon_ ne doit rien au passage de

Plutarque sur ce misanthrope; et à peine, dans _Troïlus et Cressida_,

Shakspeare a-t-il emprunté quelques traits à Chaucer.

La fable du _Marchand de Venise_ rentre tout à fait dans le roman, et

Shakspeare l'en a tirée comme le _Conte d'hiver, Beaucoup de bruit pour

rien, Mesure pour mesure_, et tant d'autres, pour l'orner seulement

du gracieux éclat de sa poésie. Mais un incident du sujet a conduit

Shakspeare sur les limites de la tragédie, et il a soudain reconnu son

domaine; il est rentré dans ce monde réel où le comique et le tragique

se confondent, et, peints avec une égale vérité, concourent par leur

rapprochement à la puissance de l'effet. Quoi de plus frappant, en ce

genre, que le rôle de Shylock? Cet enfant d'une race humiliée a les

vices et les passions qui naissent d'une condition pareille; son origine

l'a fait ce qu'il est, haineux et bas, craintif et impitoyable; il

ne songe point à s'affranchir de la loi, mais il est ravi de pouvoir

l'invoquer une fois, dans toute sa rigueur, pour assouvir cette soif de

vengeance qui le dévore; et lorsque, dans la scène du jugement, après

nous avoir fait trembler pour les jours du vertueux Antonio, Shylock

voit inopinément se retourner contre lui l'exactitude de cette loi dont

il triomphait avec tant de barbarie, lorsqu'il se sent accablé à la fois

sous le péril et le ridicule de sa position, l'émotion et la moquerie

s'élèvent presque en même temps dans l'âme du spectateur. Preuve

singulière de la disposition générale de l'esprit de Shakspeare! Il

a traité, sans mélange de comique ou même de gaieté, toute la partie

romanesque du drame, et la vraie comédie ne se rencontre que là où est

Shylock, c'est-à-dire la tragédie.

C'est qu'il est vain de prétendre fonder, sur la distinction du comique

et du tragique, la classification des oeuvres de Shakspeare; ce n'est

point entre ces deux genres qu'elles se divisent, mais entre le

fantastique et le réel, le roman et le monde. Dans la première classe

se rangent la plupart de ses comédies; la seconde comprend toutes ses

tragédies, scènes immenses et vivantes où toutes choses apparaissent

sous leur forme solide, pour ainsi dire, et à la place qu'elles occupent

dans une civilisation orageuse et compliquée; là, le comique intervient

aussi souvent que son caractère de réalité lui donne le droit d'y entrer

et l'avantage de s'y montrer à propos. Falstaff y marche à la suite de

Henri V, Dorothée Tear-Sheet à la suite de Falstaff; le peuple y entoure

les rois, les soldats s'y pressent auprès des généraux; toutes les

conditions de la société, toutes les faces de la destinée humaine y

paraissent pêle-mêle et tour à tour, avec la nature qui leur est propre

et dans la situation qui leur appartient. Le tragique et le comique se

réunissent quelquefois dans un seul individu, et éclatent dans le même

caractère. L'impétueuse préoccupation de Hotspur est plaisante quand

elle l'empêche d'écouter toute autre voix que la sienne, quand elle met

ses sentiments et ses paroles à la place des choses qu'on veut lui dire,

et qu'il a dessein d'apprendre; elle devient sérieuse et fatale quand

elle lui fait adopter, sans examen, un projet dangereux qui le saisit

tout à coup de l'idée de la gloire. L'opiniâtreté contrariante qui le

rend si comique dans ses relations avec le hâbleur et glorieux Glendower

sera la cause tragique de sa perte, lorsque, en dépit de toute raison,

de tout conseil, abandonné de tout secours, il s'élancera sur le champ

de bataille, où bientôt, demeuré seul, il regardera de tous côtés et _ne

verra que la mort_. Et ainsi c'est le monde entier, c'est l'ensemble des

réalités humaines que Shakspeare reproduit dans la tragédie, théâtre

universel, à ses yeux, de la vie et de la vérité.

En 1595, au plus tard, avait paru _Roméo et Juliette_. À cet ouvrage

succédèrent, presque sans interruption, jusqu'en 1599, _Hamlet_, le _Roi

Jean, Richard II, Richard III_, les deux _Henri IV_ et _Henri V_. De

1599 à 1605, l'ordre chronologique des oeuvres de Shakspeare ne nous

offre que des comédies, et _Henri VIII_, ouvrage de cour et de fête.

A dater de 1605, la tragédie y reparaît avec le _Roi Lear, Macbeth,

Jules-César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan, Othello_. La première

période, comme on voit, appartient plutôt aux pièces historiques; la

seconde à la tragédie proprement dite, à celle dont les sujets, pris

hors de l'histoire positive de l'Angleterre, ouvraient au poëte un champ

plus libre et lui permettaient de se déployer dans toute l'originalité

de sa nature. Les pièces historiques, communément désignées sous le nom

_d'Histoires_, étaient, depuis vingt ans environ, en possession de la

faveur populaire; Shakspeare ne se dégagea que lentement du goût de

son siècle; toujours plus grand, toujours plus approuvé à mesure qu'il

s'abandonnait plus librement à son propre instinct, et cependant

toujours attentif à mesurer ses hardiesses sur les progrès de son

auditoire dans le sentiment de l'art. Il parait constant, par la date

de ses pièces, qu'il n'a jamais composé une de ses tragédies sans que

quelque autre poëte eût, pour ainsi dire, tâté, sur le même sujet, les

dispositions du public; comme s'il eût senti en lui-même une supériorité

qui, pour se confier au goût de la multitude, avait besoin d'une caution

vulgaire.

Étude sur Shakspeare · 第 5 / 11 段