Ce fut, on doit le croire, durant l'époque de ces travaux plus conformes

à la gêne de sa situation qu'à la liberté de son génie, que Shakspeare

chercha à se délasser par la composition du poëme d'Adonis. Peut-être

même l'idée de cet ouvrage ne lui était-elle pas alors entièrement

nouvelle; plusieurs sonnets relatifs au même sujet se rencontrent dans

un recueil de poésies publié en 1596 sous le nom de Shakspeare, et dont

le titre _(The passionate Pilgrim)_ exprime la situation d'un homme

errant, dans l'affliction, loin de son pays natal. Amusements de

quelques heures de tristesse, dont le caractère et l'âge du poëte

n'avaient pu le préserver à l'entrée d'une destinée incertaine ou

pénible, ces petits ouvrages sont sans doute les premières productions

que le génie poétique de Shakspeare se soit, permis d'avouer; et

quelques-uns, il faut le dire, ainsi que le poëme _d'Adonis,_ ont besoin

de trouver une excuse dans cette effervescence d'une jeunesse trop

livrée aux rêves du plaisir pour ne pas chercher à le reproduire sous

toutes les formes. Dans _Vénus et Adonis,_ absolument dominé par la

puissance voluptueuse de son sujet, le poëte semble en avoir ignoré les

richesses mythologiques. Vénus, dépouillée du prestige de la divinité,

n'est qu'une belle courtisane sollicitant, sans succès, par les prières,

les larmes et les artifices de l'amour, les désirs paresseux d'un froid

et dédaigneux adolescent. De là une monotonie que ne rachètent point la

grâce naïve ni le mérite poétique de quelques détails, et que redouble

la coupe du poëme en stances de cinq vers, dont les deux derniers

offrent presque constamment un jeu d'esprit. Cependant un mètre exempt

d'irrégularités, une cadence pleine d'harmonie, et une versification

que ne connaissait pas encore l'Angleterre, annonçaient le poëte «à

la langue de miel[21];» et le poëme de _Lucrèce_ vint bientôt après

compléter les productions épiques qui suffirent quelque temps à sa

gloire.

[Note 21: _Honey-tongued Shakespeare_.]

Après avoir, dans _Adonis_, employé les couleurs les plus lascives à la

peinture d'un désir sans effet, c'est avec la plume la plus chaste, et

comme une sorte de réparation, que Shakspeare a décrit dans _Lucrèce_

les progrès et le triomphe d'un désir criminel. La recherche des idées,

l'affectation du style, et aussi le mérite de la versification, sont

les mêmes dans les deux ouvrages, la poésie, moins brillante et plus

emphatique dans le second, abonde moins en images gracieuses qu'en

pensées élevées; mais déjà se laissent apercevoir la science des

sentiments de l'homme, et le talent de les faire ressortir sous une

forme dramatique, par les plus petites circonstances de la vie.

Ainsi Lucrèce, accablée sous le poids de sa honte, après une nuit de

désespoir, appelle au jour naissant un jeune esclave, pour le charger

d'aller au camp porter à son mari la lettre qui doit le rappeler. Timide

et simple, ce jeune homme rougit en paraissant devant sa maîtresse; mais

Lucrèce, remplie du sentiment de son déshonneur, ne peut voir rougir

sans imaginer qu'on rougit d'elle et pour elle; elle se croit devinée

et demeure interdite et tremblante devant l'esclave que trouble sa

présence.

Un détail de ce poëme semble indiquer l'époque où il fut écrit. Lucrèce,

pour charmer ses douleurs, s'arrête à contempler un tableau de la ruine

de Troie; le poëte, en le décrivant, représente avec complaisance

les effets de la perspective «et le sommet de la tête de plusieurs

personnages qui, presque cachés derrière les autres, semblent s'élever

au-dessus pour décevoir l'esprit.» C'est là l'observation d'un homme

bien récemment frappé des prestiges de l'art, et un symptôme de

cette surprise poétique qu'excite la vue d'objets inconnus dans une

imagination capable de s'en émouvoir. Peut-être en doit-on conclure que

la composition du poëme de _Lucrèce_ appartient aux premiers temps du

séjour de Shakspeare à Londres.

Quelle que soit au reste la date de ces deux petits poëmes, ils se

placent, parmi les ouvrages de Shakspeare, à une époque bien plus

éloignée de nous qu'aucun de ceux qui ont rempli sa carrière dramatique.

C'est dans cette carrière qu'il a marché en avant et entraîné son siècle

à sa suite; c'est là que ses plus faibles essais annoncent déjà la force

prodigieuse qu'il déploiera dans ses derniers travaux. Au théâtre seul

appartient la véritable histoire de Shakspeare; après l'avoir vu là, on

ne peut plus le chercher ailleurs; lui-même ne sien est plus écarté.

Ses sonnets, saillies du moment que la grâce poétique ou spirituelle

de quelques vers n'eût pas sauvées de l'oubli sans la curiosité qui

s'attache aux moindres traces d'un homme célèbre, jetteront çà et là

quelques lueurs sur les parties obscures ou douteuses de sa vie; mais,

sous le rapport littéraire, ce n'est plus que comme poëte dramatique que

nous avons à le considérer.

Je viens de dire quel fut, en ce genre, le premier emploi de son talent.

Il en devait résulter de grandes incertitudes sur l'authenticité de

quelques-uns de ses ouvrages, Shakspeare a mis la main à beaucoup de

drames; et sans doute, de son temps même, la part qu'il y avait prise

n'eût pas toujours été facile à assigner. Depuis deux siècles la

critique s'est exercée à constater les limites de sa propriété

véritable; mais les faits manquent à cet examen, et les jugements

littéraires ont été communément déterminés par le désir de faire

prévaloir telle ou telle prévention. Il est donc à peu près impossible

de prononcer aujourd'hui avec certitude sur l'authenticité des pièces

contestées de Shakspeare. Cependant, après les avoir lues, je ne saurais

partager l'opinion, d'ailleurs si respectable, de M. Schlegel, qui

paraît décidé à les lui attribuer. Le caractère de sécheresse qui domine

dans ces pièces, cet amas d'incidents sans explication et de sentiments

sans cohérence, cette marche précipitée à travers des scènes sans

développements vers des événements sans intérêt, ce sont là les signes

auxquels, dans les temps encore grossiers, se reconnaît la fécondité

sans génie; signes tellement contraires à la nature du talent de

Shakspeare que je n'y découvre pas même les défauts qui ont pu entacher

ses premiers essais. Au nombre des pièces que, d'un commun accord,

les derniers éditeurs ont rejetées au moins comme douteuses, à peine

_Locrine_, _lord Cromwell_, _le Prodigue de Londres_, _la Puritaine_

et la tragédie d'_Yorkshire_ offrent-elles quelques touches d'une main

supérieure à celle qui a fourni le fond. _Lord John Oldcastle_, ouvrage

plus intéressant et composé avec plus de bon sens, s'anime aussi, dans

quelques scènes, d'un comique plus voisin de la manière de Shakspeare.

Mais s'il est vrai que le génie, dans son plus profond abaissement,

laisse encore échapper quelques rayons lumineux qui trahissent

sa présence, si Shakspeare, en particulier, a porté cette marque

distinctive qui, dans un de ses sonnets, lui fait dire, en parlant de ce

qu'il écrit: «Chaque mot dit presque mon nom[22],» à coup sûr il n'a rien

à se reprocher dans cet exécrable amas d'horreurs que, sous le nom de

_Titus Andronicus,_ on a donné aux Anglais comme une pièce de théâtre,

et où, grâce à Dieu, aucun trait de vérité, aucune étincelle de talent

ne vient déposer contre lui.

[Note 22: Sonnet 76, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 642.]

Des pièces contestées, _Périclès_ est, à mon avis, la seule à laquelle

se rattache, avec quelque certitude, le nom de Shakspeare, la seule du

moins où se rencontrent des traces évidentes de sa coopération, surtout

dans la scène où Périclès retrouve et reconnaît sa fille Marina qu'il

croyait morte. Si, du temps de Shakspeare, un autre homme que lui eût

su, dans la peinture des sentiments naturels, unir à ce point la force

et la vérité, l'Angleterre eût compté alors un poète de plus. Cependant,

malgré cette scène et quelques traits épars, la pièce demeure mauvaise,

sans réalité, sans art, complètement étrangère au système de Shakspeare,

intéressante seulement en ce qu'elle marque le point d'où il est parti,

et elle semble appartenir à ses oeuvres comme un dernier monument de

ce qu'il a renversé, comme un débris de cet échafaudage antidramatique

auquel il allait substituer la présence et le mouvement de la vie.

Les spectacles des peuples barbares s'adressent à leurs yeux avant de

prétendre à ébranler leur imagination par le secours de la poésie. Le

goût des Anglais pour ces représentations muettes _(pageants)_ qui,

dans le moyen âge, ont fait partout en Europe l'ornement des solennités

publiques, avait conservé sur leur théâtre une grande influence. Dans la

première moitié du XVe siècle, le moine Lydgate, chantant les malheurs

de Troie avec cette liberté d'érudition que se permettait, plus encore

que toute autre, la littérature anglaise, décrit une représentation

dramatique telle qu'elles avaient lieu, dit-il, dans les murs d'Ilion.

Là il représente le poète chantant «avec un visage de mort, tout vide

de sang, les nobles faits qui sont les historiques de rois, princes et

dignes empereurs.» Au milieu du théâtre, sous une tente, des hommes

«d'une contenance effrayante, le visage défiguré par des masques,

jouaient par signes, à la vue du peuple, ce que le poëte avait chanté en

haut.» Lydgate, moine et poëte, prêt à rimer une légende ou une ballade,

à composer les vers d'une mascarade ou à dresser le plan d'une pantomime

religieuse, avait peut-être figuré dans quelque représentation de ce

genre, et sa description nous donne, à coup sûr, l'idée de ce qui se

passait de son temps. Quand la poésie dialoguée eut pris possession du

théâtre, la pantomime y demeura comme ornement et surcroît de spectacle.

Dans la plupart des pièces antérieures à Shakspeare, des personnages

presque toujours emblématiques viennent, d'acte en acte, indiquer le

sujet qu'on va représenter. Un personnage historique ou allégorique se

charge d'expliquer ces emblèmes et de _moraliser_ la pièce, c'est-à-dire

d'en faire jaillir la vérité morale qu'elle contient. Dans _Périclès_,

Gower, poëte du XIVe siècle, célèbre par sa _Confessio amantis_, où il a

mis en vers anglais l'aventure de Périclès, qu'il avait tirée d'ouvrages

plus anciens, vient sur la scène déclarer au public, non ce qui va se

passer, mais les faits antérieurs dont l'explication est nécessaire à

l'intelligence du drame. Quelquefois sa narration est interrompue et

suppléée par la représentation muette des faits mêmes. Gower

explique ensuite ce que la scène muette n'a pas éclairci. Il parait,

non-seulement au commencement de la pièce et entre les actes, mais dans

le cours de l'acte même, aussi souvent qu'il convient d'abréger par le

récit quelque partie moins intéressante de l'action, pour avertir le

spectateur d'un changement de lieu ou d'un laps de temps écoulé, et

transporter ainsi son imagination partout où une scène nouvelle demande

sa présence. C'était déjà là un progrès; un accessoire inutile était

devenu un moyen de développement et de clarté. Mais Shakspeare devait

bientôt rejeter comme indigne de son art ce moyen factice et maladroit;

bientôt il devait instruire l'action à s'expliquer d'elle-même, à se

faire comprendre en se montrant, et rendre ainsi à la représentation

dramatique cette apparence de vie et de réalité vainement cherchée par

une machine dont les rouages s'étalaient si grossièrement à la vue. Dans

le cours des oeuvres de Shakspeare, on ne trouve plus que _Henri V_ et

_le Conte d'hiver_ où le choeur vienne encore soulager le poëte dans le

difficile travail de transporter les spectateurs à travers le temps et

l'espace. Le choeur de _Roméo et Juliette_, conservé peut-être comme

un reste de l'ancien usage, n'est qu'un ornement poétique étranger à

l'action. Après _Périclès_, les représentations muettes ont complètement

disparu; et si les trois _Henri VI_ n'attestent pas, par la force de

la composition, une étroite parenté avec le système de Shakspeare, du

moins, dans les formes matérielles, rien ne les en sépare plus.

De ces trois pièces, la première a été absolument contestée à

Shakspeare, et il est, à mon avis, également difficile de croire qu'elle

lui appartienne en entier et que l'admirable scène de Talbot avec son

fils ne porte pas l'empreinte de sa main. Deux anciens drames imprimés

en 1600 renferment le plan et même de nombreux détails de la seconde et

de la troisième partie de _Henri VI_. On a longtemps attribué à notre

poëte ces deux ouvrages originaux, comme un premier essai qu'il aurait

ensuite perfectionné. Mais cette opinion ne résiste pas à un examen

attentif; et toutes les probabilités, historiques ou littéraires, se

réunissent pour n'accorder à Shakspeare, dans les deux derniers _Henri

VI_, d'autre part que celle d'un remaniement plus étendu et plus

important, il est vrai, que ce qu'il a pu faire sur d'autres ouvrages

soumis à sa correction. De brillants développements, des images suivies

avec art et prolongées avec complaisance, un style animé, élevé,

pittoresque, tels sont les caractères qui distinguent l'oeuvre du poëte

de cette oeuvre primitive à laquelle il n'a prêté que son coloris.

Quant au plan et à la conduite, les pièces originales n'ont subi aucun

changement, et, après les _Henri VI_, Shakspeare pouvait encore donner

_Adonis_ comme le premier-né de son invention.

Quand donc cette invention se déploiera-t-elle enfin dans sa liberté?

Quand Shakspeare marchera-t-il seul sur ce théâtre où il doit faire de

si grands pas? Avant les _Henri VI_, quelques-uns de ses biographes

placent _les Méprises_ et _Peines d'amour perdues_, les deux premiers

ouvrages dont il n'ait à partager avec personne l'honneur ni les

critiques. Dans cette discussion sans importance, un seul fait est

certain et devient un nouvel objet de surprise. La première oeuvre

dramatique qu'ait vraiment enfantée l'imagination de Shakspeare a été

une comédie; d'autres comédies suivront celle-ci: il a enfin pris son

élan, et ce n'est pas encore la tragédie qui l'appelle. Corneille aussi

a commencé par la comédie; mais Corneille s'ignorait lui-même, ignorait

presque le théâtre. Les scènes familières de la vie s'étaient seules

offertes à sa pensée; sa ville natale, _la Galerie du palais, la Place

royale_, voilà où il place la scène de ses comédies; les sujets en

sont timidement empruntés à ce qui l'environne; il ne s'est pas encore

détaché de lui-même ni de sa petite sphère; ses regards n'ont pas encore

pénétré jusqu'aux régions idéales que parcourra un jour son imagination.

Shakspeare est déjà poëte; l'imitation n'asservit plus sa marche; ce

n'est plus dans le monde de ses habitudes que se forment exclusivement

ses conceptions. Comment, dans ce monde poétique où il va les puiser,

l'esprit léger de la comédie est-il son premier guide? Comment les

émotions de la tragédie n'ont-elles pas ébranlé d'abord le poëte

éminemment tragique? Est-ce là ce qui aurait fait porter à Johnson ce

singulier jugement: «Que la tragédie de Shakspeare paraît être le fruit

de l'art, et sa comédie celui de l'instinct?»

A coup sûr, rien n'est plus bizarre que de refuser à Shakspeare

l'instinct de la tragédie; et si Johnson en eût eu lui-même le

sentiment, jamais une telle idée ne fût tombée dans son esprit.

Cependant le fait que je viens de remarquer n'est pas douteux; il mérite

d'être expliqué: il a ses causes dans la nature même de la comédie,

telle que l'a conçue et traitée Shakspeare.

Ce n'est point, en effet, la comédie de Molière; ce n'est pas non plus

celle d'Aristophane ou des Latins. Chez les Grecs, et dans les temps

modernes, en France, la comédie est née de l'observation libre, mais

attentive, du monde réel, et elle s'est proposé de le traduire sur la

scène. La distinction du genre comique et du genre tragique se rencontre

presque dans le berceau de l'art, et leur séparation s'est marquée

toujours plus nettement dans le cours de leurs progrès. Elle a son

principe dans les choses mêmes. La destinée comme la nature de l'homme,

ses passions et ses affaires, les caractères et les événements, tout en

nous et autour de nous a son côté sérieux et son côté plaisant, peut

être considéré et représenté sous l'un ou l'autre de ces points de vue.

Ce double aspect de l'homme et du monde a ouvert à la poésie dramatique

deux carrières naturellement distinctes; mais en se divisant pour les

parcourir, l'art ne s'est point séparé des réalités, n'a point cessé de

les observer et de les reproduire. Qu'Aristophane attaque, avec la

plus fantastique liberté d'imagination, les vices ou les folies

des Athéniens; que Molière retrace les travers de la crédulité, de

l'avarice, de la jalousie, de la pédanterie, de la frivolité des cours,

de la vanité des bourgeois, et même ceux de la vertu; peu importe la

diversité des sujets sur lesquels se sont exercés les deux poëtes; peu

importe que l'un ait livré au théâtre la vie publique et le peuple

entier, tandis que l'autre y a porté les incidents de la vie privée,

l'intérieur des familles et les ridicules des caractères individuels:

cette différence de la matière comique provient de la différence des

siècles, des lieux, des civilisations, mais pour Aristophane comme pour

Molière, les réalités sont toujours le fond du tableau; les moeurs et

les idées de leur temps, les vices et les travers de leurs concitoyens,

la nature et la vie de l'homme enfin, c'est toujours là ce qui provoque

et alimente leur verve poétique. La comédie naît ainsi du monde qui

entoure le poëte, et se lie, bien plus étroitement que la tragédie, aux

faits extérieurs et réels.

Les Grecs, dont l'esprit et la civilisation ont suivi dans leur

développement une marche si régulière, ne mêlèrent point les deux

genres, et la distinction qui les sépare dans la nature se maintint sans

effort dans l'art. Tout fut simple chez ce peuple; la société n'y fut

point livrée à un état plein de lutte et d'incohérence; sa destinée ne

s'écoula point dans de longues ténèbres, au milieu des contrastes, en

proie à un malaise obscur et profond. Il grandit et brilla sur son sol

comme le soleil se levait et suivait sa carrière dans le ciel qui le

couvrait. Les périls nationaux, les discordes intestines, les guerres

civiles y agitèrent la vie de l'homme sans porter le trouble dans son

imagination, sans combattre ni déranger le cours naturel et facile de sa

pensée. Le reflet de cette harmonie générale se répandit sur les lettres

et les arts. Les genres se distinguèrent spontanément, selon les

principes auxquels ils se rattachaient, selon les impressions qu'ils

aspiraient à produire. Le sculpteur fit des statues isolées ou des

groupes peu nombreux, et ne prétendit point à composer avec des blocs de

marbre des scènes violentes ou de vastes tableaux. Eschyle, Sophocle,

Euripide, entreprirent d'émouvoir le peuple en lui retraçant les graves

destinées des héros et des rois; Cratinus et Aristophane se chargèrent

de le divertir par le spectacle des travers de leurs contemporains ou

de ses propres folies. Ces classifications naturelles répondaient à

l'ensemble de l'ordre social, à l'état des esprits, aux instincts du

goût public qui se fût choqué de les voir violées, qui voulait se livrer

sans incertitude ni partage à une seule impression, à un seul plaisir,

qui eût repoussé ces mélanges et ces brusques rapprochements dont rien

ne lui avait offert l'image ni fait contracter l'habitude. Ainsi chaque

art, chaque genre se développa librement, isolément, dans les limites de

sa mission. Ainsi la tragédie et la comédie se partagèrent l'homme et

le monde, prenant chacune, dans les réalités, un domaine distinct, et

venant tour à tour offrir, à la contemplation sérieuse ou gaie d'un

peuple qui voulait partout la simplicité et l'harmonie, les poétiques

effets qu'elles en savaient tirer.

Dans notre monde moderne, toutes choses ont porté un autre caractère.

L'ordre, la régularité, le développement naturel et facile en ont paru

bannis. D'immenses intérêts, d'admirables idées, des sentiments sublimes

ont été comme jetés pêle-mêle avec des passions brutales, des besoins

grossiers, des habitudes vulgaires. L'obscurité, l'agitation et le

trouble ont régné dans les esprits comme dans les États. Les nations se

sont formées, non plus d'hommes libres et d'esclaves, mais d'un mélange

confus de classes diverses, compliquées, toujours en lutte et en

travail; chaos violent que la civilisation, après de si longs efforts,

n'a pas encore réussi à débrouiller complètement. Des conditions

séparées par le pouvoir, unies dans une commune barbarie de moeurs, le

germe des plus hautes vérités morales fermentant au sein d'une absurde

ignorance, de grandes vertus appliquées contre toute raison, des vices

honteux soutenus avec hauteur, un honneur indocile, étranger aux plus

simples délicatesses de la probité, une servilité sans bornes, compagne

d'un orgueil sans mesure, enfin l'incohérent assemblage de tout ce que

la nature et la destinée humaine peuvent offrir de grand et de petit,

de noble et de trivial, de grave et de puéril, de fort et de misérable,

voilà ce qu'ont été dans notre Europe l'homme et la société; voilà le

spectacle qui a paru sur le théâtre du monde.

Comment seraient nées, dans un tel état des faits et des esprits, la

distinction claire et la classification simple des genres et des arts?

Comment la tragédie et la comédie se seraient-elles présentées et

formées isolément dans la littérature, lorsque, dans la réalité,

elles étaient sans cesse en contact, enlacées dans les mêmes faits,

entremêlées dans les mêmes actions, si bien qu'à peine quelquefois

apercevait-on, de l'une à l'autre, le moment du passage? Ni le principe

rationnel ni le sentiment délicat qui les séparent ne pouvaient

se développer dans des esprits que le désordre et la rapidité des

impressions diverses ou contraires empêchaient de les saisir.

S'agissait-il de transporter sur la scène ce qui remplissait le

spectacle habituel de la vie? Le goût ne se montrait pas plus difficile

que les moeurs. Les représentations religieuses, origine du théâtre

européen, n'avaient pas échappé à ce mélange. Le christianisme est une

religion populaire; c'est dans l'abîme des misères terrestres que son

divin fondateur est venu chercher les hommes pour les attirer à lui; sa

première histoire est celle des pauvres, des malades, des faibles; il

a vécu longtemps dans l'obscurité, ensuite au milieu des persécutions,

tour à tour méprisé et proscrit, en proie à toutes les vicissitudes, à

tous les efforts d'une destinée humble et violente. Des imaginations

grossières devinaient facilement les trivialités qui avaient pu se mêler

aux incidents de cette histoire; l'Évangile, les actes des martyrs, les

vies des saints les eussent beaucoup moins frappées si on ne leur en eût

fait voir que le côté tragique ou les vérités rationnelles. Les premiers

Mystères amenèrent en même temps sur la scène les émotions de la terreur

et de la tendresse religieuses et les bouffonneries d'un comique

vulgaire; et ainsi, dans le berceau même de la poésie dramatique, la

tragédie et la comédie contractèrent l'alliance que devait leur imposer

l'état général des peuples et des esprits.

Étude sur Shakspeare · 第 4 / 11 段