Et cette élégance des chaumières est la même dont se pareront les

châteaux; les champs et des fleurs, c'est ce que chercheront les jeunes

gentilshommes comme les garçons du village. Laissez faire la joie pour

que l'égalité s'établisse entre les plaisirs; la joie a ses symboles qui

ne varient point; elle ne les changera pas plus selon les situations que

selon les saisons. Ici elle semble, conduite par l'abondance, parcourir

l'année à travers une série de fêtes. Comme le premier de mai étale ses

arcades de verdure, comme la tonte des brebis jonche les rues de fleurs,

comme les épis font la parure de la fête des moissons, de même Noël

aura ses salles tapissées d'ifs, de houx et de laurier vert. Comme les

danses, les courses, les spectacles, les combats rustiques font retentir

de leurs sons joyeux le ciel du printemps, de même les mascarades «où

la chemise par-dessus l'habit tient «lieu de déguisement, où un visage

charbonné sert de «masque,» perceront des cris de leur gaieté les

froides nuits de décembre; et, ainsi que l'arbre de mai, la bûche de

Noël sera apportée en triomphe et célébrée par des chants.

C'est au milieu de ces jeux, de ces fêtes, de ces banquets, dans

ces réunions si multipliées, au sein de cette joyeuse et habituelle

«convivialité,» pour me servir de l'expression nationale, que prenaient

place et chantaient les ménestrels; et leurs chants avaient pour objet

les traditions de la contrée, les aventures des héros populaires comme

celles des ancêtres du château, les exploits de Robin Hood contre le

shériff de Nottingham comme ceux des Percy contre les Douglas. Ainsi

les moeurs publiques appelaient la poésie; ainsi la poésie naissait des

moeurs publiques et s'unissait à tous les intérêts, à toute l'existence

de cette population accoutumée à vivre, à agir, à prospérer et à se

réjouir en commun.

Comment la poésie dramatique serait-elle demeurée étrangère à un peuple

ainsi disposé, si souvent réuni et si avide de fêtes? Tout indique

qu'elle s'essaya plus d'une fois dans les jeux des ménestrels. Les

anciens écrivains leur donnent aussi les noms de _mimi, joculatores,

histriones_. Des femmes faisaient partie de leurs bandes; et plusieurs

de leurs ballades, entre autres celle de «la fille aux cheveux

châtains[14],» sont évidemment des scènes dialoguées. Cependant les

ménestrels formèrent plutôt le goût national, porté ensuite au théâtre,

que le théâtre même. Les premiers essais d'une véritable représentation

théâtrale sont difficiles et dispendieux; il y faut le concours

d'une puissance publique, et ce n'est guère que dans des solennités

importantes et générales que l'effet du spectacle pourra répondre aux

efforts d'imagination et de travail qu'il aura coûté. L'Angleterre,

comme la France, l'Italie et l'Espagne, dut aux fêtes du clergé ses

premières représentations dramatiques; seulement elles y furent, à

ce qu'il paraît, plus précoces que partout ailleurs; les mystères y

remontent jusqu'au XIIe siècle, et peut-être au delà. Mais, en France,

le clergé, après avoir élevé les théâtres, ne tarda pas à les foudroyer;

il en avait réclamé le privilège dans l'espoir d'entretenir ou

d'échauffer ainsi la foi; bientôt il en redouta l'effet et en abandonna

l'usage. Le clergé anglais était plus intimement associé aux goûts, aux

habitudes, aux divertissements du peuple. L'Église aussi profitait des

avantages de cette «convivialité» universelle dont je viens de tracer

le tableau. Célèbre-t-on quelque grande pompe religieuse; une paroisse

manque-t-elle de fonds: on annonce un _church-ale_[15]; les marguilliers

brassent de la bière, la vendent au peuple à la porte de l'église, aux

riches dans l'église même; chacun vient contribuer à la fête de son

argent, de sa présence, de ses provisions, de sa gaieté; la joie des

bonnes oeuvres s'augmente des plaisirs de la bonne chère, et la piété

des riches se plaît à dépasser, par ses dons, le prix exigé. Souvent

plusieurs paroisses se réunissent pour tenir tour à tour le _church-ale_

au profit de chacune d'elles. Les jeux ordinaires suivaient ces

réunions; le ménestrel, la danse moresque, la représentation de Robin

Hood avec la belle Marianne et le _Cheval de bois_[16], ne manquaient pas

d'y figurer. Le temps de la confession, la Pâque, la Pentecôte, étaient

encore, pour l'Église et le peuple, autant d'occasions périodiques de

réjouissances communes. Ainsi, familier avec les moeurs populaires, le

clergé anglais, en leur offrant des plaisirs nouveaux, songea moins à

les modifier qu'à se les rendre favorables; et dès qu'il vit quel charme

trouvait le peuple aux représentations dramatiques, quel que fût le

sujet mis en scène, il n'eut garde de renoncer à ce moyen de popularité.

En 1378, les choristes de Saint-Paul se plaignent à Richard Il de ce

que des ignorants se mêlent de représenter les histoires de l'Ancien

Testament, «au grand préjudice du clergé.» Depuis cette époque, les

mystères et les moralités ne cessent pas d'être, dans les églises et

les couvents, un des, amusements favoris de la nation, et l'une des

occupations des ecclésiastiques. Au commencement du XVIe siècle, un

comte de Northumberland, protecteur des lettres, établit pour règle de

sa maison qu'au nombre de ses chapelains il en aura un pour composer des

intermèdes[17]. Vers la fin de son règne, Henri VIII interdit à l'Eglise

ces représentations qui, dans l'incertitude de sa croyance, déplaisent

au roi et l'offensent tantôt comme catholique, tantôt comme protestant.

Mais elles reparaissent après sa mort, et avec tant d'autorité que le

jeune roi Edouard VI compose lui-même, sous le titre de la _Prostituée

de Babylone_, une pièce antipapiste, et qu'à son tour la reine Marie,

fait représenter dans les églises, en faveur du papisme, des drames

populaires. Enfin, en 1569, on retrouve les enfants de choeur de

Saint-Paul jouant, «vêtus de soie et de satin,» des pièces profanes dans

la chapelle d'Elisabeth, dans les différentes maisons royales, et si

bien exercés à leur profession qu'ils étaient devenus, du temps de

Shakspeare, une des troupes d'acteurs les plus accréditées de Londres.

[Note 14: _The nut-brown maid_.]

[Note 15: Littéralement _bière d'église_; mais la bière était si

intimement unie aux fêtes populaires que le mot _ale_ était devenu

synonyme de _fête_.]

[Note 16: _Hobby-horse_.]

[Note 17: _Interludes_.]

Loin de combattre ou même de chercher à dénaturer le goût du peuple pour

les représentations théâtrales, le clergé anglais s'empressa donc de le

satisfaire. Son influence donna, il est vrai, aux ouvrages qu'il mettait

en scène, un caractère plus sérieux et plus moral que n'avaient ailleurs

des compositions livrées aux fantaisies du public et aux anathèmes de

l'Église. Malgré la grossièreté des idées et du langage, le théâtre

anglais, si licencieux à dater du règne de Charles II, parait chaste et

pur au milieu du XVe siècle, quand on le compare aux premiers essais

du nôtre. Mais il n'en demeurait pas moins populaire, étranger à toute

régularité scientifique, et fidèle à l'esprit national. Le clergé eût

beaucoup perdu à vouloir s'en affranchir. Il ne possédait point de

privilège; de nombreux concurrents lui disputaient la foule et le

succès. Robin Hood et la belle Marianne, le lord de Misrule, le Cheval

de bois, n'avaient point disparu. Des comédiens ambulants, attachés au

service des grands seigneurs, parcouraient, sous leurs auspices, les

comtés de l'Angleterre, obtenant, à la faveur d'une représentation

gratuite devant le maire, les aldermen et leurs amis, le droit d'exercer

plus lucrativement leur profession dans les villes où les cours

d'auberge leur servaient de salles de spectacle. En mesure de donner

à ses solennités beaucoup plus de pompe et d'y attirer un plus grand

nombre de spectateurs, le clergé luttait avec avantage contre ses

rivaux, et conservait même une prépondérance marquée, mais toujours

sous la condition de s'adapter aux sentiments, aux habitudes, au tour

d'imagination de ce peuple formé au goût de la poésie par ses propres

fêtes et par les chants des ménestrels.

Tels étaient l'état et la direction de la poésie dramatique naissante

lorsqu'au commencement du règne d'Élisabeth un double péril parut la

menacer. De jour en jour plus accréditée, elle devint enfin un objet

d'inquiétude pour la sévérité religieuse et d'ambition pour la

pédanterie littéraire. Le goût national se vit attaqué presque en même

temps par les anathèmes des réformateurs et par les prétentions des

lettrés.

Si ces deux classes d'ennemis s'étaient réunies contre le théâtre, il

aurait peut-être succombé. Mais les puritains voulaient le détruire; les

lettrés ne voulaient que s'en emparer. Ceux-ci le défendaient donc

quand les premiers tonnaient contre son existence. Quelques bourgeois

considérables de Londres obtinrent pour un moment, d'Élisabeth, la

suppression des spectacles dans l'espace que comprenait la juridiction

de leur Cité; mais au delà, le théâtre de Blackfriars et la cour de la

reine conservèrent leurs privilèges dramatiques. Les puritains, par

leurs sermons, purent alarmer quelques consciences, exciter

quelques scrupules; peut-être aussi quelques conversions soudaines

privèrent-elles çà et là les jeux de mai de la représentation du _Cheval

de bois_, leur plus bel ornement et l'objet particulier de la colère des

prédicateurs. Mais le temps de la puissance des puritains n'était pas

encore venu, et, pour obtenir un succès décisif, c'était trop d'avoir à

dompter à la fois le goût national et celui de la cour.

La cour d'Elisabeth aurait bien voulu être classique. Les discussions

théologiques y avaient mis la science à la mode. Il entrait alors

également dans l'éducation d'une grande dame de savoir lire le grec et

distiller des eaux spiritueuses. Le goût connu de la reine y avait joint

les galanteries de l'école. «Quand la reine, dit Wharton, visitait la

demeure de ses nobles, elle était saluée par les Pénates et conduite

dans sa chambre à coucher par Mercure.... Les pages de la maison étaient

métamorphosés en dryades qui sortaient de tous les bosquets, et les

valets de pied gambadaient sur la pelouse sous la forme de satyres....

Lorsque Élisabeth traversa Norwich, Cupidon, se détachant d'un groupe de

dieux sur l'ordre du maire et des aldermen, vint lui offrir une flèche

d'or dont ses charmes devaient rendre le pouvoir invincible...; présent,

dit Hollinshed, que la reine, qui touchait alors à sa cinquantième

année, reçut avec beaucoup de reconnaissance[18].»

[Note 18: _Histoire de la poésie anglaise_, par Wharton, t. III, p,

492.]

Mais la cour a beau faire; ce n'est pas d'elle-même que lui viennent ses

plaisirs; elle les choisit rarement, les invente encore moins, et les

reçoit en général de la main des hommes qui prennent la charge de

l'amuser. L'empire de la littérature classique, fondé en France avant

l'établissement du théâtre, y fut l'oeuvre des savants et des gens de

lettres, armés et fiers de la possession exclusive d'une érudition

étrangère qui les séparait de la nation. La cour de France se soumit

aux gens de lettres, et la nation disséminée, indécise, dépourvue

d'institutions qui pussent donner de l'autorité à ses habitudes et du

crédit à ses goûts, se groupa, se forma, pour ainsi dire, autour de la

cour. En Angleterre, le théâtre avait précédé la science; la mythologie

et l'antiquité trouvèrent une poésie et des croyances populaires en

possession de charmer les esprits; la connaissance des classiques,

répandue fort tard et d'abord par les seules traductions françaises,

s'introduisit comme une de ces modes étrangères par où quelques hommes

peuvent se faire remarquer, mais qui ne s'enracinent que lorsqu'elles

ont su s'accorder et se fondre avec le goût national. La cour elle-même

affectait bien quelquefois, comme distinction, une admiration exclusive

pour la littérature ancienne; mais dès qu'il s'agissait d'amusement,

elle rentrait dans le public; et, en effet, il n'était pas aisé de

passer du spectacle des combats de Tours à la prétention des sévérités

classiques, même telles qu'on les concevait alors.

Le théâtre demeurait donc soumis, à peu près sans contestation, au goût

général; la science n'y tentait que de timides invasions. En 1561,

Thomas Sackville, lord Buckhurst, fit représenter devant Elisabeth

sa tragédie de _Corboduc_ ou _Ferrex et Porrex_, que les lettrés ont

considérée comme la gloire dramatique du temps qui précéda Shakspeare.

On y vit en effet, pour la première fois, une pièce réduite en actes et

en scènes, et constamment écrite sur un ton élevé; mais elle était loin

de prétendre à l'observation des unités, et l'exemple d'un ouvrage

très-ennuyeux, où tout se passe en conversations, ne dut séduire ni les

poètes ni les acteurs. Vers la même époque paraissaient sur le théâtre

des pièces plus conformes aux instincts naturels du pays, comme _le

Maître berger de Wakefield, Jéronimo ou la Tragédie espagnole_, etc.,

et le public leur témoignait hautement sa préférence. Lord Buckhurst

lui-même n'exerça d'influence sur le goût dominant qu'en lui demeurant

fidèle. Son _Miroir des magistrats,_ recueil d'aventures tirées de

l'histoire d'Angleterre et présentées sous une forme dramatique, passa

rapidement dans toutes les mains, et devint la mine où puisèrent les

poètes: c'était là ce qui convenait à des esprits nourris des chants

des ménestrels; c'était là l'érudition où se plaisaient la plupart

des gentilshommes dont les lectures ne s'étendaient guère au delà

de quelques collections de nouvelles, des ballades et des vieilles

chroniques. Le théâtre s'empara sans crainte de ces sujets familiers

à la multitude; et les pièces historiques, sous le nom _d'histoires,_

charmèrent les Anglais en leur retraçant le récit de leurs propres

faits, le doux son des noms nationaux, le spectacle de leurs moeurs et

la vie de toutes les classes, comprises toutes dans l'histoire politique

d'un peuple qui a toujours pris part à ses affaires.

Si quelques faits de l'histoire ancienne ou de l'histoire des autres

peuples, communement défigurés par des récits fabuleux, venaient se

placer à côté de ces histoires nationales, ni les auteurs ni le public

ne s'inquiétaient de leur origine et de leur nature. On les surchargeait

à la fois de ces détails étranges et de ces formes empruntées aux

habitudes communes de la vie, que les enfants prêtent si souvent aux

objets qu'ils sont obligés de se représenter parle seul secours de

l'imagination. Ainsi Tamerlan (_Tamburlaine_) paraissait traîné dans son

char par les rois qu'il avait vaincus, et s'indignant de la pitoyable

allure d'un tel attelage. En revanche, le _Vice_, bouffon ordinaire

des compositions dramatiques, jouait, sous le nom d'_Ambidexter_, le

principal personnage d'une tragédie de Cambyse, convertie ainsi en une

moralité qui eût été d'un ennui intolérable si elle n'avait valu aux

spectateurs le plaisir de voir le juge prévaricateur écorché vif sur le

théâtre, au moyen d'une _fausse peau_, comme on a soin de l'indiquer. Le

spectacle, à peu près nul quant aux décorations et aux changements de

scène, était animé par le mouvement matériel et par la représentation

des objets sensibles. Pour les tragédies, la salle était tendue en noir,

et, dans l'inventaire des propriétés d'une troupe de comédiens, en 1598,

on trouve des «membres de Maures, quatre têtes de Turcs et celle du

vieux Méhémet, une roue pour le siége de Londres, un grand cheval avec

ses jambes, un dragon, une bouche d'enfer, un rocher, une cage,» etc.;

monument singulier des moyens d'intérêt dont le théâtre croyait avoir

besoin.

Et cette époque était celle où avait déjà paru Shakspeare! Et avant

Shakspeare, le spectacle était non-seulement la joie de la multitude,

mais l'amusement des hommes les plus distingués! Lord Southampton y

allait tous les jours. Dès 1570, un ou même deux théâtres réguliers

avaient été établis à Londres. En 1583, peu de temps après le succès

momentané des puritains contre les théâtres de cette ville, huit troupes

de comédiens y jouaient chacune trois fois par semaine. En 1592,

c'est-à-dire huit ans avant l'époque où Hardy obtint enfin la permission

d'ouvrir un théâtre à Paris, tentative jusqu'alors repoussée par

l'inutile privilège des _Confrères de la Passion_, un pamphlétaire

anglais se plaint des gens qui ne veulent pas que le gouvernement

s'occupe de la police des spectacles, «lieux où se rassemblent

journellement les gentilshommes de la cour, les étudiants en droit, les

officiers et les soldats [19].» Enfin, en 1596, l'affluence des personnes

qui se rendaient par eau aux théâtres, situés presque tous sur le bord

de la Tamise, entraîna la nécessité d'une augmentation considérable dans

le nombre des mariniers.

[Note 19: _Pierce pennylesse his supplication to the devil_; pamphlet

de Nash, publié en 1592.]

Un goût si universel et si vif ne se repaîtra pas longtemps de

productions insipides et grossières; un plaisir où l'esprit humain se

porte avec tant d'ardeur appelle tous les efforts et toute la puissance

de l'esprit humain. Il ne manquait à ce mouvement national qu'un homme

de génie, capable de le recevoir et d'élever à son tour le public vers

les hautes régions de l'art. Par quelle atteinte l'ébranlement se fit-il

sentir à Shakspeare? Quelle circonstance lui révéla sa mission? Quel

jour soudain éclaira son génie? Il faut se résoudre à l'ignorer.

Comme un fanal, dans la nuit, brille au milieu des airs sans laisser

apercevoir ce qui le soutient, de même l'esprit de Shakspeare nous

apparaît dans ses oeuvres isolé, pour ainsi dire, de sa personne. À

peine dans le cours des succès du poète démêle-t-on quelques traces de

l'homme, et rien ne nous reste de ces premiers temps où lui seul aurait

pu nous parler de lui. Comme acteur, il ne se distingua point, à ce

qu'il paraît, parmi ses émules. Le poëte est rarement propre à l'action;

sa force est hors du monde réel, et elle ne l'élève si haut que parce

qu'il ne l'emploie pas à soulever les fardeaux de la terre. Les

commentateurs de Shakspeare ne veulent pas consentir à lui refuser aucun

des succès auxquels il a pu prétendre, et les excellents conseils que

donne Hamlet aux acteurs appelés devant la cour de Danemark ont été

invoqués pour établir que Shakspeare avait dû exécuter à merveille ce

qu'il comprenait si bien. Mais Shakspeare a compris les rois, il a

compris les guerriers, il a compris aussi les scélérats, et sans doute

on n'en voudrait pas conclure qu'il eût su être un Richard III ou un

Iago. Heureusement, il y a lieu de le croire, des applaudissements,

alors trop faciles à obtenir, ne vinrent pas tenter une ambition que

le caractère du jeune poëte eût pu rendre trop facile à satisfaire; et

Rowe, son premier historien, nous apprend que ses mérites dramatiques le

firent promptement remarquer, sinon comme un acteur extraordinaire, du

moins comme un excellent écrivain.

Cependant des années s'écoulent, et l'on ne voit point Shakspeare se

manifester sur la scène. C'est en 1584 qu'il est arrivé à Londres,

où l'on ne lui connaît pas d'autre emploi que le théâtre; et en 1590

seulement parait _Périclès_, le premier ouvrage que lui attribue Dryden,

et que depuis lui ont contesté ses critiques, ou plutôt ses admirateurs.

Comment, au milieu des spectacles nouveaux qui l'entouraient, cet

esprit si actif, si fécond, dont la rapidité, au dire des acteurs ses

contemporains, «suivait celle de la plume,» sera-t-il demeuré six ans

sans se sentir pressé du besoin de produire? En 1593, il publie son

poëme de _Vénus et Adonis_, qu'il dédie à lord Southampton comme

«le premier-né de son invention;» et pourtant, dans les deux années

précédentes, avaient réussi deux pièces de théâtre qui portent

aujourd'hui son nom. La composition du poëme d'_Adonis_ peut les avoir

précédées, quoique la dédicace leur soit postérieure mais si _Adonis_

est antérieur à toutes les pièces de théâtre, il faut donc se résoudre à

croire qu'au milieu de la vie théâtrale, le génie éminemment dramatique

de Shakspeare a pu se tourner vers d'autres travaux, qu'il a travaillé,

et non pas pour la scène.

Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est que Shakspeare attacha d'abord

son travail à des ouvrages qui n'étaient pas les siens, et que son

talent, novice encore, n'a pu sauver de l'oubli. Les productions

dramatiques étaient moins alors la propriété de l'auteur qui les avait

conçues que celle des acteurs qui les avaient accueillies. Il en

arrive toujours ainsi quand les théâtres commencent à s'établir; la

construction d'une salle, les frais d'une représentation sont de bien

plus grands hasards à courir que la composition d'un drame. C'est à

l'entrepreneur seul du spectacle que l'art dramatique naissant devra ce

concours du peuple qui fonde son existence, et que sans lui le talent du

poëte n'aurait jamais attiré. Lorsque Hardy fonda à Paris son théâtre,

qui est devenu le nôtre, une troupe de comédiens avait son poëte pris et

gagé pour lui faire des pièces, comme l'était le chapelain du comte de

Northumberland. A l'arrivée de Shakspeare, la scène anglaise, beaucoup

plus avancée, jouissait déjà de la facilité du choix et des avantages de

la concurrence; le poète n'engageait pas d'avance son travail, mais

il le vendait sans retour; et l'impression d'une pièce dont la

représentation avait été payée à l'auteur passait sinon pour un vol, du

moins pour un manque de délicatesse dont il avait soin de se défendre ou

de s'excuser. Dans cet état de la propriété dramatique, la part qu'en

pouvait réclamer l'amour-propre du poëte était comptée pour bien peu

de chose; le succès dont il avait aliéné les fruits ne lui appartenait

plus, et le mérite littéraire d'un ouvrage devenait, entre les mains des

comédiens, un bien qu'ils faisaient valoir par toutes les améliorations

qu'ils y savaient apporter. Transportée tout à coup au milieu de ce

mouvant tableau des vicissitudes humaines qu'accumulaient alors sur

le théâtre les moindres productions dramatiques, l'imagination de

Shakspeare vit sans doute s'ouvrir devant elle de nouveaux espaces: que

d'intérêt, que de vérité à répandre dans cet amas de faits présentés

avec une sécheresse grossière! Quels pathétiques effets à tirer de cette

parade théâtrale! La matière était là, attendant l'esprit et la vie.

Comment Shakspeare n'eût-il pas essayé de les lui communiquer? Quelque

incomplets et troubles que pussent être ses premiers aperçus, c'était le

rayon naissant sur le chaos prêt à se débrouiller. Or, l'homme supérieur

a cette puissance qu'il sait faire luire à d'autres yeux la lumière qui

illumine les siens; les camarades de Shakspeare comprirent bientôt sans

doute quels succès nouveaux il leur pouvait procurer en remaniant ces

ouvrages informes dont se composait le capital de leur théâtre; et

quelques touches brillantes jetées sur un fond qui ne lui appartenait

pas, quelques scènes touchantes ou terribles intercalées dans une action

dont il n'avait pas réglé la marche, l'art de tirer parti d'un plan

qu'il n'avait pas conçu, tels furent, selon toute apparence, ses

premiers travaux et les premiers présages de sa gloire. En 1592, époque

à laquelle on peut à peine assurer qu'un seul ouvrage original et

complet fût sorti de sa pensée, un auteur mécontent et jaloux, dont il

avait probablement beaucoup trop amélioré les compositions, le désigne

déjà, dans le style bizarre du temps, comme un «corbeau parvenu,» paré

des plumes des auteurs, un _factotum_ universel, enclin, dans son

orgueil, à se regarder comme le seul _shake-scene_ «ébranle-scène» de

l'Angleterre[20].

[Note 20: _Great's worth of wit_, etc. Pamphlet publié en 1592, par

un nommé Green, qui n'était pas le Greene, parent de Shakspeare.]

Étude sur Shakspeare · 第 3 / 11 段