Quelques-uns des biographes de Shakspeare ont pensé que des embarras

pécuniaires pouvaient avoir déterminé ce départ. Aubrey ne l'attribue

qu'au désir de trouver à Londres quelque occasion de faire valoir ses

talents. Mais, quoi qu'il en soit des résultats ultérieurs de l'aventure

du poëte avec sir Thomas Lucy, le fait même ne saurait être révoqué en

doute. Shakspeare semble avoir pris soin de le constater. De toutes les

sottises de Falstaff, la seule dont il ne soit pas puni, c'est d'avoir

«tué le daim et battu les gens» de Shallow, exploit d'ailleurs beaucoup

plus conforme à l'idée que Shakspeare pouvait avoir conservée de sa

propre jeunesse qu'à celle qu'il nous a donnée du vieux chevalier,

d'ordinaire plutôt battu que, battant. Tout l'avantage reste à Falstaff

dans cette affaire, et Shallow, si clairement désigné par les armes de

la famille Lucy, n'est nulle part aussi ridicule que dans la scène où il

exhale sa colère contre son voleur de gibier. Le poëte ne s'en occupe

même plus guère et l'abandonne, au sortir des mains de Falstaff, comme

s'il en eût tiré tout ce qu'il avait à lui demander. Ce soin amical et

la complaisance avec laquelle Shakspeare reproduit dans la pièce, à

propos des armes de Shallow, le jeu de mots qui faisait tout le sel de

sa ballade contre sir Thomas Lucy, ont bien l'air d'un tendre souvenir;

et, à coup sûr, peu d'anecdotes historiques peuvent produire, en faveur

de leur authenticité, des preuves morales aussi concluantes.

Que n'en sait-on autant sur l'emploi des premiers moments du séjour de

Shakspeare à Londres, sur les circonstances qui amenèrent son entrée au

théâtre, sur la part que put avoir la conscience de son talent dans

la résolution qui en dirigea l'essor? Mais les traditions les plus

accréditées à ce sujet manquent et de vraisemblance et de preuves. Ce

besoin d'étonnement, source des croyances merveilleuses, et qui entre

deux récits fera presque toujours pencher notre foi vers le plus

étrange, nous dispose en général à chercher, aux événements importants,

une cause accidentelle dans ce que nous appelons le hasard. Nous

admirons alors, avec un singulier plaisir, les miraculeuses habiletés

de ce hasard que nous supposons aveugle parce que nous le sommes

nous-mêmes, et notre imagination se réjouit à l'idée d'une force

irraisonnable présidant aux destinées d'un homme de génie. Ainsi, selon

la tradition la plus accréditée, la misère seule aurait déterminé le

choix des premières occupations de Shakspeare à Londres, et le soin

de garder les chevaux à la porte du spectacle aurait été son premier

rapport avec le théâtre, son premier pas vers la vie dramatique. Mais

l'homme extraordinaire se décèle toujours par quelque endroit; telle

était la grâce du nouveau venu dans ses humbles fonctions que bientôt

personne ne voulut plus confier son cheval à d'autres mains qu'à celles

de William Shakspeare ou de ses ayants cause; et alors, étendant son

commerce, ce serviteur favorisé du public prit lui-même à son service

de jeunes garçons chargés de se présenter en son nom aux arrivants,

et certains d'être préférés quand ils se déclaraient les «garçons de

Shakspeare[6],» titre que retinrent, dit-on, fort longtemps les jeunes

gens qui gardaient ainsi les chevaux à la porte du spectacle.

[Note 6: _Shakspeare's boys_]

Telle est l'anecdote rapportée par Johnson qui la tenait, dit-il,

de Pope à qui Rowe l'avait communiquée. Cependant Rowe, le premier

biographe de Shakspeare, n'en a point parlé dans son propre récit, et

l'autorité de Johnson a pour unique appui les _Vies des poëtes_ de

Cibber, ouvrage auquel Cibber n'a guère donné que son nom, et dont un

secrétaire subalterne de Johnson lui-même fut presque le seul auteur.

Une autre tradition, qui s'était conservée parmi les comédiens, nous

représente Shakspeare comme remplissant d'abord les dernières fonctions

de la hiérarchie théâtrale, celles de _garçon appeleur_[7], chargé

d'avertir les acteurs quand venait leur tour d'entrer en scène. Telle

eût été en effet la promotion graduelle par laquelle le commissionnaire

de la porte aurait pu s'élever jusqu'à l'entrée des coulisses. Mais, en

tournant ses idées vers le théâtre, est-il vraisemblable que Shakspeare

les eût arrêtées à la porte? À l'époque de son arrivée à Londres,

c'est-à-dire vers 1584 ou 1585, il avait, au théâtre de Black-Friars,

une protection naturelle; Greene, son compatriote et probablement son

parent, y figurait comme acteur assez estimé, et aussi comme auteur de

quelques comédies. Ce fut, selon Aubrey, dans l'intention positive de se

vouer au théâtre que Shakspeare se rendit à Londres; et quand le

crédit de Greene n'eût réussi qu'à le faire recevoir sous le titre de

_call-boy,_ on comprend sans peine par quels degrés un homme supérieur

franchit rapidement toute la carrière dont il a obtenu l'entrée. Mais il

serait plus difficile de concevoir qu'avec l'exemple et la protection de

Greene, la carrière théâtrale, ou du moins le désir de s'y essayer comme

acteur, n'eût pas été la première ambition de Shakspeare. L'époque était

venue où les ambitions de l'esprit s'allumaient de toutes parts; et la

poésie dramatique, depuis longtemps au rang des plaisirs nationaux,

avait enfin acquis en Angleterre cette importance qui appelle les

chefs-d'oeuvre.

[Note 7: _Call-boy._]

Nulle part sur le continent le goût de la poésie n'a été aussi constant

et aussi populaire que dans la Grande-Bretagne. L'Allemagne a eu ses

minnesingers, la France ses trouvères et ses troubadours; mais ces

gracieuses apparitions de la poésie naissante montèrent rapidement

vers les régions supérieures de l'ordre social, et tardèrent peu à

s'évanouir. Les ménestrels anglais ont traversé toute l'histoire de leur

pays dans une condition plus ou moins brillante, mais toujours reconnue

par la société, constatée par ses actes, déterminée par ses règlements.

Ils y paraissent comme une corporation véritable qui a ses affaires, son

influence, ses droits, qui pénètre dans tous les rangs, et s'associe aux

divertissements du peuple comme aux fêtes de ses chefs. Héritiers des

bardes bretons et des scaldes Scandinaves, avec qui les confondent sans

cesse les écrivains anglais du moyen âge, les ménestrels de la vieille

Angleterre conservèrent assez longtemps une portion de l'autorité

de leurs devanciers. Plus tard soumise, plus tôt délaissée, la

Grande-Bretagne ne reçut point, comme la Gaule, l'empreinte universelle

et profonde de la civilisation romaine. Les Bretons disparurent ou se

retirèrent devant les Saxons et les Angles; depuis cette époque, la

conquête des Danois sur les Saxons, des Normands sur les Saxons et les

Danois réunis, ne mêla sur ce sol que des peuples d'origine commune,

d'habitudes analogues, à peu près également barbares. Les vaincus furent

opprimés, mais ils n'eurent point à humilier leur mollesse devant

les moeurs brutales de leurs maîtres; les vainqueurs ne furent pas

contraints de subir peu à peu l'empire des moeurs plus savantes de

leurs nouveaux sujets. Chez une nation ainsi homogène, et à travers les

vicissitudes de sa destinée, le christianisme même ne joua point le rôle

qui lui échut ailleurs. En adoptant la foi de saint Rémi, les Francs

trouvèrent dans la Gaule un clergé romain, riche, accrédité, et qui dut

nécessairement entreprendre de modifier les institutions, les idées, la

manière de vivre comme la croyance religieuse des conquérants. Le clergé

chrétien des Saxons fut saxon lui-même, longtemps grossier et barbare

comme ses fidèles, jamais étranger, jamais indifférent à leurs

sentiments et à leurs souvenirs. Ainsi la jeune civilisation du Nord

grandit, en Angleterre, dans la simplicité comme avec l'énergie de

sa propre nature, indépendante des formes empruntées et de la sève

étrangère qu'elle reçut ailleurs de la vieille civilisation du Midi.

Ce fait puissant, qui a déterminé peut-être le cours des institutions

politiques de l'Angleterre, ne pouvait manquer d'exercer aussi, sur le

caractère et le développement de sa poésie, une grande influence.

Un peuple qui marche ainsi selon sa première impulsion, et ne cesse

point de s'appartenir tout entier, jette sur lui-même des regards de

complaisance; le sentiment de la propriété s'attache pour lui à tout ce

qui le touche, la joie de l'orgueil à tout ce qu'il produit; ses poëtes

animés à lui retracer ses propres faits, ses propres moeurs, sont

certains de ne rencontrer nulle part une oreille qui ne les entende, une

âme qui ne leur réponde; leur art est à la fois le charme des dernières

classes de la société et l'honneur des conditions les plus élevées. Plus

qu'en toute autre contrée la poésie s'unit, dans l'ancienne histoire

d'Angleterre, aux événements importants: elle introduit Alfred sous les

tentes des Danois; quatre siècles auparavant, elle avait fait pénétrer

le Saxon Bardulph dans la ville d'York, où les Bretons tenaient son

frère Colgrim assiégé; soixante ans plus tard, elle accompagne Awlaf,

roi des Danois, dans le camp d'Athelstan; au XIIe siècle, on lui fera

honneur de la délivrance de Richard Coeur de lion. Ces vieux récits et

tant d'autres, quelque douteux qu'on les suppose, prouvent du moins

combien étaient présents à l'imagination des peuples l'art et la

profession du ménestrel. Un fait plus moderne atteste l'empire que ces

poëtes populaires exercèrent longtemps sur la multitude. Hugh, premier

comte de Chester, avait statué, dans l'acte de fondation de l'abbaye de

Saint-Werburgh, que la foire de Chester serait, pendant toute sa durée,

un lieu d'asile pour les criminels, sauf à l'égard des crimes commis

dans la foire même. En 1212, sous le règne du roi Jean et au moment de

cette foire, Ranulph, dernier comte de Chester, voyageant dans le pays

de Galles, fut attaqué par les Gallois et contraint de se retirer dans

son château de Rothelan où ils l'assiégèrent. Il parvint à informer

de sa situation Roger ou John de Lacy, constable de Chester; celui-ci

intéressa à la cause du comte les ménestrels qu'avait attirés la foire,

et ils échauffèrent si bien, par leurs chants, cette multitude de gens

sans aveu réunis alors à Chester sous la sauvegarde du privilège de

Saint-Werburgh, qu'elle se mit en marche, conduite par le jeune Hugh de

Dutton, intendant de lord Lacy, pour aller délivrer le comte. Il ne fut

pas nécessaire d'en venir aux mains; les Gallois, à la vue de cette

troupe qu'ils prirent pour une armée, abandonnèrent leur entreprise;

et Ranulph reconnaissant accorda aux ménestrels du comté de Chester

plusieurs privilèges dont ils devaient jouir sous la protection de la

famille Lacy, qui transféra ensuite ce patronage aux Dutton et à leurs

descendants[8].

[Note 8: Sous le règne d'Élisabeth, déchus de leur ancienne

splendeur, mais assez importants encore pour que la loi qui ne voulait

plus les protéger fût toujours obligée de s'occuper d'eux, les

ménestrels se virent, par un acte du Parlement, assimilés aux mendiants

et vagabonds; mais il y eut exception en faveur de ceux que protégeait

la famille Dutton, et ils continuèrent d'exercer librement leur

profession et leurs privilèges, souvenir honorable du service qui les

leur avait mérités.]

Les chroniques n'attestent pas seules le nombre et la popularité des

ménestrels; d'époque en époque la législation en fait foi. En 1315, sous

Édouard II, le conseil du roi, voulant réprimer le vagabondage, défend

à qui que ce soit de s'arrêter dans les maisons des prélats, comtes et

barons, pour y manger et boire, «si ce n'est un ménestrel;» encore ne

pourra-t-il entrer chaque jour, dans ces maisons, «plus de trois ou

quatre ménestrels d'honneur,» à moins que le propriétaire lui-même n'en

admette un plus grand nombre. Chez les gens de moindre condition, les

ménestrels mêmes ne pourront entrer s'ils ne sont appelés; et ils

devront se contenter alors de «manger et de boire, et de telle

courtoisie» qu'il plaira au maître de la maison d'y ajouter. En 1316,

pendant qu'Édouard célébrait à Westminster, avec ses pairs, la fête de

la Pentecôte, une femme «parée à la manière des ménestrels,» et montée

sur un grand cheval caparaçonné «selon la coutume des ménestrels,» entra

dans la salle du banquet, fit le tour des tables, déposa sur celle du

roi une lettre, et faisant aussitôt retourner son cheval, s'en alla en

saluant la compagnie. La lettre déplut au roi, à qui elle reprochait

les prodigalités répandues sur ses favoris au détriment de ses fidèles

serviteurs; on réprimanda les portiers d'avoir laissé entrer cette

femme: «Ce n'est pas, répondirent-ils, la coutume de refuser jamais aux

ménestrels l'entrée des maisons royales.» Sous Henri VI, on voit les

ménestrels, qui se chargent d'égayer les fêtes, souvent mieux payés que

les prêtres qui viennent les solenniser. A la fête de la Sainte-Croix,

à Abingdon, vinrent douze prêtres et douze ménestrels; les premiers

reçurent chacun «quatre pence;» les derniers, «deux schellings et quatre

pence.» En 1441, huit prêtres de Coventry, appelés au prieuré de

Maxtoke pour un service annuel, eurent chacun deux schellings; les

six ménestrels qui avaient eu mission d'amuser les moines réunis au

réfectoire reçurent chacun quatre schellings, et soupèrent avec le

sous-prieur dans la «chambre peinte,» éclairés par huit gros flambeaux

de cire, dont la dépense est portée sur les comptes du couvent.

Ainsi, partout où se célébraient des fêtes, partout où se rassemblaient

des hommes, dans les couvents comme dans les foires, sur les places

publiques comme dans les châteaux, les ménestrels toujours présents,

répandus dans toutes les conditions de la société, charmaient, par leurs

chants et leurs récits, le peuple des campagnes et les habitants des

villes, les riches et les pauvres, les fermiers, les moines et les

grands seigneurs. Leur arrivée était à la fois un événement et une

habitude, leur intervention un luxe et un besoin; en aucun temps, en

aucun lieu, ne leur manquait l'occasion de réunir auprès d'eux une foule

empressée; la faveur publique les entourait, et le Parlement s'occupait

d'eux, quelquefois pour reconnaître leurs droits, plus souvent pour

réprimer les abus qu'entraînaient leur profession errante et leur

nombre.

Quelles étaient donc les moeurs de ce peuple si avide de tels

amusements? quels loisirs lui permettaient de s'y livrer? quelles

occasions, quelles solennités rassemblaient si fréquemment les hommes,

et offraient à ces chantres populaires une multitude disposée à les

entendre? Que, sous le ciel brillant du Midi, dispensés de lutter contre

une nature rigoureuse, invités, par un air doux et un beau soleil, à

vivre sur les places publiques et sous les oliviers, chargeant les

esclaves des plus pénibles travaux, étrangers à l'empire des habitudes

domestiques, les Grecs se soient empressés autour de leurs rhapsodes, et

plus tard, dans leurs théâtres ouverts, pour livrer leur imagination

aux charmes des récits naïfs ou des pathétiques tableaux de la poésie;

qu'aujourd'hui même, sous leur atmosphère brûlante et dans leur vie

paresseuse, les Arabes, accroupis autour d'un narrateur animé, passent

leurs journées à le suivre dans les aventures où il les promène; cela

s'explique, cela se conçoit: là le ciel n'a point de frimas et la vie

matérielle point d'efforts qui empêchent les hommes de s'abandonner

ensemble à de tels plaisirs; les institutions ne les en éloignent point;

tout les leur rend au contraire naturels et faciles; tout provoque et

les réunions nombreuses, et les fêtes fréquentes, et les longs loisirs.

Mais c'est dans les climats du Nord, sous la main d'une nature froide

et sévère, dans une société en partie soumise au régime féodal, chez

un peuple menant une vie difficile et laborieuse, que les ménestrels

anglais voyaient se renouveler sans cesse l'occasion d'exercer leur art,

et la foule se réunir si souvent autour d'eux.

C'est que les moeurs de l'Angleterre, formées sous l'influence des mêmes

causes qui lui donnèrent ses institutions politiques, prirent de bonne

heure ce caractère de publicité et de mouvement qui appelle une poésie

populaire. Ailleurs tout tendit à séparer les diverses conditions

sociales, à isoler même les individus; là tout concourut à les

rapprocher, à les mettre en présence. Le principe de la délibération

commune sur les intérêts communs, fondement de toute liberté, prévalut

dans les institutions de l'Angleterre et présida à toutes les coutumes

du pays. Les hommes libres des campagnes et des villes ne cessèrent

jamais de faire eux-mêmes et de traiter ensemble leurs affaires. Les

cours de comté, le jury, les corporations, les élections de tout genre,

multipliaient les occasions de réunion et répandaient partout les

habitudes de la vie publique. Cette organisation hiérarchique de la

féodalité qui, sur le continent, s'étendait du plus petit gentilhomme au

plus puissant monarque, et de proche en proche, excitait incessamment

toutes les vanités à sortir de leur sphère pour passer dans celle du

suzerain, ne s'établit point complètement dans la Grande-Bretagne. La

noblesse du second ordre, en se séparant des hauts barons pour se placer

à la tête des communes, rentra, pour ainsi dire, dans le corps de la

nation, et s'unit à ses moeurs comme à ses droits. C'était dans ses

terres, au milieu de ses tenanciers, de ses fermiers, de ses gens, que

le gentilhomme établissait son importance; il la fondait et sur la

culture de ses domaines et sur des magistratures locales qui, le mettant

en rapport avec la population tout entière, exigeaient le concours de

l'opinion et offraient à la contrée un centre autour duquel elle venait

se grouper. Ainsi, tandis que des droits actifs rassemblaient les égaux,

la vie rurale rapprochait le supérieur des inférieurs; et l'agriculture,

dans la communauté de ses intérêts et de ses travaux, enlaçait toute

la population d'un lien qui, toujours descendant de classe en classe,

s'allait en quelque sorte rattacher et sceller à la terre, base immuable

de leur union.

Un tel état de la société amène l'aisance avec la confiance; et là où

règne l'aisance, où la confiance s'établit, arrive bientôt le besoin

d'en jouir en commun. Des hommes accoutumés à se réunir pour leurs

affaires se rassembleront aussi pour leurs plaisirs; et quand la vie

sérieuse du propriétaire se passe au milieu de ses champs, il ne reste

point étranger aux joies du peuple qui les cultive ou les environne. Des

fêtes continuelles et générales animaient les campagnes de la vieille

Angleterre. Quelle fut d'abord leur origine? Quelles traditions, quelles

habitudes leur servaient de fondement? Comment les progrès de la

prospérité rustique amenèrent-ils par degrés ce joyeux mouvement de

réunions, de banquets et de jeux? Il importe peu de le savoir; c'est le

fait même qui mérite d'être observé; et c'est au XVIe siècle, après la

cessation des discordes civiles, qu'on peut le suivre dans ses brillants

détails. A Noël, devant la porte des châteaux, le héraut, portant les

armes de la famille, criait trois fois: «Largesse! La salle du baron

s'ouvrait toute grande au vassal, au tenancier, au serf, à tous. Le

pouvoir mettait de côté sa baguette de commandement, et l'étiquette

dépouillait son orgueil. L'héritier, les rosettes aux souliers, pouvait

dans cette soirée choisir pour la danse une compagne villageoise, et le

lord, sans déroger, se mêlait au jeu vulgaire de _post and pair_[9].»

Et la joie, l'hospitalité, le grand feu de la salle, la table mise,

le pudding, l'abondance des viandes, se trouveront dans la maison

du fermier comme dans celle du gentilhomme; la danse, quand la tête

commence à tourner de boisson, les chants du ménestrel, les récits des

anciens temps quand les forces sont épuisées par la danse, tels sont

les plaisirs qui couvrent alors la face de l'Angleterre, «et qui, de la

cabane à la couronne, apportent la nouvelle du salut.... C'était

Noël qui perçait la plus vigoureuse pièce de bière; c'était Noël qui

racontait le conte le plus joyeux, et les cabrioles de Noël pouvaient

réjouir le coeur du pauvre homme durant la moitié de l'année[10].»

[Note 9: _Marmiom_, par sir Walter Scott.]

[Note 10: _Ibid_.]

Ces fêtes de Noël duraient douze jours, variées de mille plaisirs,

ranimées par les souhaits et les générosités du premier jour de l'an,

terminées par la solennité des rois, ou «douzième jour». Mais aussitôt

arrivait le «lundi de la charrue», jour où recommençait le travail, et

le premier jour du travail était marqué par une fête. «Bonnes ménagères

que Dieu a enrichies, dit Tusser dans ses poésies rurales, n'oubliez pas

les fêtes qui appartiennent à la charrue[11].» Le fuseau avait aussi la

sienne. La fête des moissons était celle de l'égalité, et comme l'aveu

des besoins mutuels qui unissent les hommes. En ce jour, maîtres et

serviteurs, rassemblés à la même table, mêlés à la même conversation, ne

paraissaient point rapprochés par la complaisance du supérieur qui veut

récompenser son inférieur, mais par un droit égal aux plaisirs de la

journée: «Quiconque a travaillé à la moisson ou labouré la terre est en

ce jour convive par la loi de l'usage.... Autour de l'heureux cercle,

le moissonneur promène des regards triomphants; animé par la

reconnaissance, il quitte sa place, et, avec des mains brûlées du

soleil, il remplit le gobelet pour le présenter à son honoré maître,

pour servir à la fois le maître et l'ami, fier qu'il est de rencontrer

ses sourires, de partager ses récits, ses noix, sa conversation et sa

bière.... Tels étaient les jours: je chante des jours depuis longtemps

passés [12].»

[Note 11: Thomas Tusser, poëte du XVIe siècle, né vers 1515, et mort

en 1583, auteur de Géorgiques anglaises, sous le titre de _Five hundred

points of good husbandry, united to as many of good huswifery._

L'édition la plus complète de ces poèmes est de 1580.]

[Note 12: _Farmer's boy_ (le Garçon de ferme), par Bloomfield.]

Les semailles, la tonte des brebis, toutes les époques, tous les

intérêts de la vie rustique, amenaient de semblables réunions, les mêmes

banquets et d'autres jeux. Mais quel jour égalait le premier jour de

mai, brillant des joies de la jeunesse et des espérances de l'année? A

peine le soleil naissant avait annoncé l'arrivée de ce jour d'allégresse

que toute la jeune population répandue dans les bois, les prés, sur

les rivages et les collines, courait, au son des instruments, faire sa

moisson de fleurs; elle revenait chargée d'aubépine, de verdure, en

ornait les portes, les fenêtres des maisons, en couvrait le _mai_

coupé dans la forêt, en couronnait les cornes des boeufs destinés à le

traîner: «Lève-toi, dit Herrick à sa maîtresse, au matin du premier de

mai, lève-toi et vois comme la rosée a couvert de paillettes l'herbe et

les arbres; depuis une heure, chaque fleur a pleuré et penche sa tête

vers l'Orient. C'est un péché, que dis-je? c'est une profanation de

garder encore le logis, tandis qu'en ce jour, pour prendre mai, des

milliers de jeunes filles se sont levées avant l'alouette. Viens, ma

Corinne, viens, et vois en passant comme chaque prairie devient une rue,

chaque rue un parc verdoyant et orné d'arbres; vois comme la dévotion a

donné à chaque maison une grosse branche ou un rameau; tout ce qui était

porte ou portique est devenu une arche, un tabernacle formé d'épines

blanches élégamment entrelacées [13].»

[Note 13: Herrick, contemporain de Shakspeare, est connu par

un recueil de jolies poésies rurales, publiées sous le titre

_d'Hespérides._]

Étude sur Shakspeare · 第 2 / 11 段