Nulle époque peut-être n'est plus favorable à la fécondité e

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Note du transcripteur:

Ce document est tiré de:

OEUVRES COMPLÈTES DE

SHAKSPEARE

TRADUCTION DE

M. GUIZOT

NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE

AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE

DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

Volume 1

Vie de Shakspeare

Hamlet.--La Tempête.--Coriolan.

PARIS

A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES AUGUSTINS

1864

Ce document contient: Étude sur Shakspeare

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AVERTISSEMENT

DES ÉDITEURS.

Lorsque M. Guizot, en 1821, publia chez M. Ladvocat les oeuvres

complètes de Shakspeare traduites en français, M. Ladvocat expliqua

dans une courte préface que la modestie seule du traducteur avait fait

maintenir en tête de cette publication le nom de Letourneur, qui

le premier avait tenté de faire connaître en France le théâtre de

Shakspeare.

C'était bien une traduction nouvelle que M. Guizot publiait, en 1821,

avec la collaboration de M. Amédée Pichot. Une grande Étude biographique

et littéraire sur Shakspeare la précédait; trente-sept notices et de

nombreuses notes accompagnaient les diverses pièces; une tragédie

entière et deux poëmes, dont Letourneur n'avait rien donné, étaient

ajoutés; tous les passages que Letourneur avait supprimés dans le corps

des pièces étaient rétablis, et cela seul rendait à Shakspeare au moins

deux volumes de ses oeuvres; mais surtout la traduction avait été

entièrement revue et corrigée d'après le texte, et si le nom de

Letourneur était maintenu sur le titre, son système d'interprétation

était détruit presque à chaque ligne. Ses infidélités déclamatoires

ou timides avaient disparu, pour faire place à une exactitude, à

une simplicité, à une hardiesse qui changeaient du tout au tout la

physionomie du style. Un grand pas était fait. Peut-être n'était-ce

pas encore une traduction définitive, mais c'était déjà une traduction

décisive, qui devançait les progrès de la critique et du goût, et qui

devait mettre les lecteurs français en demeure de se prononcer sur

Shakspeare tel qu'il est.

Cette traduction vient de subir une nouvelle révision, complète,

minutieuse, et qui ôte au nom de Letourneur tout droit et même tout

prétexte de figurer sur le titre.--Nous y ajoutons la collection

complète des sonnets qui manquait à l'édition antérieure.

Maintenant que l'intelligence des littératures étrangères s'est répandue

en France, maintenant que Shakspeare est familier à tous les esprits

cultivés, un traducteur peut oser davantage et serrer le texte de plus

près. Rien n'empêche aujourd'hui les traductions d'être aussi exactes

qu'elles pourront jamais l'être; la tentation et le péril sont plutôt

d'exagérer que d'atténuer les textes en les interprétant, et de faire

des traductions pareilles à la photographie, qui grossit les traits

saillants des visages qu'elle reproduit. On s'est efforcé d'éviter cette

infidélité d'une nouvelle sorte, et de ne point faire un Shakspeare

français plus anglais et plus shakspearien que le Shakspeare anglais

lui-même.

DIDIER ET Cie

ÉTUDE

SUR

SHAKSPEARE

C'est Voltaire qui, le premier, a parlé en France du génie de

Shakspeare, et bien qu'il le traitât de barbare, le public français

trouva que Voltaire en avait trop dit. On eût cru commettre une sorte

de profanation en appliquant, à des drames qu'on jugeait informes et

grossiers, les mots de génie et de gloire.

Maintenant ce n'est plus de la gloire ni du génie de Shakspeare qu'il

s'agit; personne ne les conteste; une plus grande question s'est élevée.

On se demande si le système dramatique de Shakspeare ne vaut pas mieux

que celui de Voltaire.

Je ne juge point cette question. Je dis qu'elle est posée et se débat

aujourd'hui. Là nous a conduits le cours des idées. J'essayerai d'en

indiquer les causes; je n'insiste en ce moment que sur le fait même, et

pour en tirer une seule conséquence; c'est que la critique littéraire

a changé de terrain et ne saurait demeurer dans les limites où elle se

renfermait jadis.

La littérature n'échappe point aux révolutions de l'esprit humain; elle

est contrainte de le suivre dans sa marche, de se transporter sous

l'horizon où il se transporte, de s'élever et de s'étendre avec les

idées qui le préoccupent, de considérer les questions qu'elle agite sous

les aspects et dans les espaces nouveaux où les place le nouvel état de

la pensée et de la société.

On ne s'étonnera donc pas si, pour connaître Shakspeare, j'éprouve le

besoin de pénétrer un peu avant dans la nature de la poésie dramatique

et dans la civilisation des peuples modernes, surtout de l'Angleterre.

Si l'on n'aborde ces considérations générales, il est impossible le

répondre aux idées, confuses peut-être, mais actives et pressantes,

qu'un tel sujet fait naître maintenant dans tous les esprits.

Une représentation théâtrale est une fête populaire. Ainsi le veut la

nature même de la poésie dramatique. Sa puissance repose sur les effets

de la sympathie, de cette force mystérieuse qui fait que le rire naît du

rire, que les larmes coulent à la vue des larmes, et qui, en dépit de la

diversité des dispositions, des conditions, des caractères, confond dans

une même impression les hommes réunis dans un même lieu, spectateurs

d'un même fait. Pour de tels effets, il faut que la foule s'assemble:

les idées et les sentiments qui passeraient languissamment d'un homme à

un autre homme traversent, avec la rapidité de l'éclair, une multitude

pressée, et c'est seulement au sein des masses que se déploie cette

électricité morale dont le poëte dramatique fait éclater le pouvoir.

La poésie dramatique n'a donc pu naître qu'au milieu du peuple. Elle

fut, en naissant, destinée à ses plaisirs; il prit même d'abord une part

active à la fête; aux premiers chants de Thespis s'unissait le choeur

des assistants.

Mais le peuple ne tarde pas à s'apercevoir que les plaisirs qu'il peut

se donner lui-même ne sont ni les seuls, ni les plus vifs qu'il soit

capable de goûter: pour les classes livrées au travail, le délassement

semble la première et presque l'unique condition du plaisir; une

suspension momentanée des efforts ou des privations de la vie

habituelle, un accès de mouvement et de liberté, une abondance relative,

c'est là tout ce que cherche le peuple dans les fêtes où il agit seul;

ce sont là toutes les jouissances qu'il sait se procurer. Cependant ces

hommes sont nés pour sentir des joies plus nobles et plus vives; en

eux reposent des facultés que la monotonie de leur existence laisse

s'endormir dans l'inaction: qu'une voix puissante les réveille; qu'un

récit animé, un spectacle vivant viennent provoquer ces imaginations

paresseuses, ces sensibilités engourdies, et elles se livreront à une

activité qu'elles ne savaient pas se donner elles-mêmes, mais qu'elles

recevront avec transport; et alors naîtront, sans le concours de la

multitude, mais en sa présence et pour elle, de nouveaux jeux, de

nouveaux plaisirs qui deviendront bientôt des besoins.

C'est à de telles fêtes que le poëte dramatique appelle le peuple

assemblé. Il se charge de le divertir, mais d'un divertissement que le

peuple ne connaîtrait pas sans lui. Eschyle retrace à ses concitoyens la

victoire de Salamine, et aussi les inquiétudes d'Atossa et la douleur de

Xerxès; il charme le peuple d'Athènes, mais en l'élevant à des émotions,

à des idées qu'Eschyle seul peut exalter à ce point; il communique à

cette multitude des impressions qu'elle est capable de ressentir, mais

qu'Eschyle seul sait faire naître. Telle est la nature de la poésie

dramatique; c'est pour le peuple qu'elle crée, c'est au peuple qu'elle

s'adresse, mais pour l'ennoblir, pour étendre et vivifier son existence

morale, pour lui révéler des facultés qu'il possède, mais qu'il ignore,

pour lui procurer des jouissances qu'il saisit avidement, mais qu'il ne

chercherait même pas si un art sublime ne les lui apprenait en les lui

donnant.

Et il faut bien que le poëte dramatique poursuive cette oeuvre; il faut

bien qu'il élève et civilise, pour ainsi dire, la foule qu'il appelle à

ses fêtes: comment agir sur les hommes assemblés, sinon en s'adressant à

ce qu'il y a de plus général, et de plus élevé dans leur nature?

C'est seulement en sortant de la vie et des intérêts individuels

que l'imagination s'exalte, que l'âme s'agrandit, que les plaisirs

deviennent désintéressés et les affections généreuses, que les hommes

peuvent se rencontrer dans ces émotions communes dont les transports

font retentir le théâtre. Aussi la religion a-t-elle été partout la

source et la matière primitive de l'art dramatique; il a célébré en

naissant, chez les Grecs, les aventures de Bacchus, dans l'Europe

moderne, les mystères du Christ. C'est que, de toutes les affections

humaines, la piété est celle qui réunit le plus les hommes dans des

sentiments communs, parce qu'il n'en est aucune qui les détache autant

d'eux-mêmes; c'est aussi l'affection qui attend le moins, pour se

développer, les progrès de la civilisation; elle est puissante et pure

au sein de la société la moins avancée. Dès ses premiers pas, la poésie

dramatique a invoqué la piété, parce que, de tous les sentiments

auxquels elle pouvait s'adresser, celui-là était le plus noble et le

plus universel.

Né ainsi au milieu du peuple et pour le peuple, mais appelé à l'élever

en le charmant, l'art dramatique est bientôt devenu dans tous les

siècles, dans tous les pays, et par ce caractère même de sa nature, le

plaisir favori des classes supérieures.

C'était sa tendance; il y a trouvé aussi son plus dangereux écueil. Plus

d'une fois, se laissant séduire à cette haute fortune, l'art dramatique

a perdu ou compromis son énergie et sa liberté. Quand les classes

supérieures peuvent se livrer pleinement à leur situation, elles ont

ce tort ou ce malheur qu'elles s'isolent et cessent, pour ainsi dire,

d'appartenir à la nature générale de l'homme, comme aux intérêts publics

de la société. Les sentiments universels, les idées naturelles, les

relations simples, qui sont le fond de l'humanité et de la vie,

s'énervent et s'altèrent dans une condition sociale toute d'exception

et de privilége. Les conventions y prennent la place des réalités; les

moeurs y deviennent factices et faibles. La destinée humaine n'y est

point connue sous ses traits les plus saillants et les plus généraux.

Elle a mille aspects, elle amène une foule d'impressions et de rapports

qu'ignorent les classes élevées si rien ne les contraint à rentrer

fréquemment dans l'atmosphère publique. L'art dramatique, en se vouant à

leurs plaisirs, voit ainsi se resserrer et s'appauvrir son domaine; une

sorte de monotonie l'envahit; événements, passions, caractères, tous les

trésors naturels qu'il exploite ne lui offrent plus la même originalité

ni la même richesse. Son indépendance est en péril aussi bien que sa

variété et son énergie. Les habitudes de la bonne compagnie ont leurs

petitesses comme celles de la multitude, et elle est bien plus en mesure

de les imposer comme des lois. Elle a des goûts plutôt que des besoins;

elle porte rarement dans ses plaisirs cette disposition sérieuse et

naïve qui s'abandonne avec transport aux impressions qu'elle reçoit, et

bien souvent elle traite le génie comme un serviteur tenu de lui plaire,

non comme un pouvoir capable de la dominer par les joies qu'il lui

procure. Si le poëte dramatique n'a pas, dans le suffrage d'un public

plus large et plus simple, de quoi se défendre contre les goûts hautains

d'une coterie d'élite, s'il ne peut s'armer de l'approbation publique

et prendre pour point d'appui les sentiments universels qu'il aura

su remuer dans tous les coeurs, sa liberté est perdue; les caprices

auxquels il aura voulu plaire pèseront comme une chaîne dont il ne

pourra s'affranchir; le talent, fait pour commander à tous, se verra

assujetti au petit nombre, et celui qui devrait diriger le goût des

peuples deviendra l'esclave de la mode.

Telle est donc la nature de la poésie dramatique que, pour produire ses

plus magiques effets, pour conserver en grandissant sa liberté comme sa

richesse, elle a besoin de ne pas se séparer du peuple à qui elle s'est

adressée d'abord. Elle languit si elle se détache du sol où elle a

pris racine. Populaire en naissant, il faut qu'elle demeure nationale,

qu'elle ne cesse pas de comprendre dans son domaine et de charmer dans

ses fêtes toutes les classes capables de s'élever aux émotions où elle

puise son pouvoir.

Tous les âges de la société, tous les états de la civilisation ne

permettent pas également d'appeler le peuple au secours de la poésie

dramatique, et de la faire fleurir sous son influence. Ce fut l'heureux

sort de la Grèce que la nation tout entière grandit et se développa avec

les lettres et les arts, toujours au niveau de leurs progrès et juge

compétent de leur gloire. Ce même peuple d'Athènes, qui avait entouré

le chariot de Thespis, s'empressa aux chefs-d'oeuvre de Sophocle et

d'Euripide, et les plus beaux triomphes du génie furent toujours là des

fêtes populaires. Une si brillante égalité morale n'a point présidé à la

destinée des nations modernes; leur civilisation, se déployant sur une

échelle beaucoup plus étendue, a subi bien plus de vicissitudes et

offert bien moins d'unité. Pendant plus de dix siècles, rien dans notre

Europe n'a été facile, général, ni simple. Religion, liberté, ordre

public, littérature, rien ne s'est développé parmi nous qu'avec effort,

au milieu de luttes sans cesse renaissantes, et sons les influences les

plus diverses. Dans ce chaos immense et agité, la poésie dramatique n'a

pas eu le privilège de parcourir une carrière aisée et rapide. Il ne

lui a pas été donné de voir, presque en naissant, un public à la fois

homogène et divers, grands et petits, riches et pauvres, toutes les

classes de citoyens également avides et dignes de ses plus brillantes

solennités. Ni les époques des grands désordres sociaux, ni celles

des âpres besoins ne sont pour les masses le moment de s'adonner avec

transport aux plaisirs de la scène. La littérature ne prospère que

lorsque, intimement unie avec les goûts, les habitudes, toute la vie

d'un peuple, elle est pour lui une occupation et une fête, un amusement

et un besoin. La poésie dramatique dépend, plus que tout autre genre, de

cette profonde et générale union des arts avec la société. Elle ne se

contente point des tranquilles plaisirs d'une approbation éclairée; il

lui faut de vifs élans et de la passion; elle ne va pas chercher les

hommes dans le loisir et la retraite pour remplir des moments donnés au

repos; elle veut qu'on accoure et se précipite autour d'elle. Un certain

degré de développement et aussi de simplicité dans les esprits, une

certaine communauté d'idées et de moeurs entre les diverses conditions

sociales, plus d'ardeur que de fixité dans les imaginations, plus de

mouvement dans les âmes que dans les existences, une activité morale

vivement excitée, mais sans but impérieux et déterminé, de la liberté

dans la pensée et du repos dans la vie; voilà les circonstances dont la

poésie dramatique a besoin pour briller de tout son éclat. Elles ne se

sont jamais réunies chez les peuples modernes aussi complètement ni dans

une aussi belle harmonie que chez les Grecs. Mais partout où se sont

rencontrés leurs principaux caractères, le théâtre s'est élevé; et ni

les hommes de génie n'ont manqué au public, ni le public aux hommes de

génie.

Le règne d'Elisabeth fut, en Angleterre, une de ces époques décisives,

si laborieusement atteintes par les peuples modernes, qui terminent

l'empire de la force et ouvrent celui des idées: époques originales et

fécondes où les nations s'empressent aux fêtes de l'esprit comme à une

jouissance nouvelle, et où la pensée se forme, dans les plaisirs de la

jeunesse, aux fonctions qu'elle doit exercer dans un âge plus mûr.

À peine reposée des orages qu'avaient promenés sur son territoire les

fortunes alternatives de la Rose rouge et de la Rose blanche, agitée,

épuisée de nouveau par la capricieuse tyrannie de Henri VIII et la

tyrannie haineuse de Marie, l'Angleterre ne demandait à Elisabeth,

aux jours de son avènement, que l'ordre et la paix. C'était aussi ce

qu'Elisabeth était le plus disposée à lui donner. Naturellement prudente

et réservée, bien que hautaine, elle avait appris, dans les dures

nécessités de sa jeunesse, à ne pas se compromettre. Sur le trône, elle

maintint son indépendance en demandant peu à ses peuples, et mit sa

politique à ne rien hasarder. La gloire militaire ne pouvait séduire une

femme méfiante. La souveraineté des Pays-Bas, malgré les efforts des

Hollandais pour la lui faire accepter, ne tenta point sa prévoyante

ambition. Elle sut se résigner à ne pas recouvrer Calais, à ne pas

conserver le Havre; et tous ses désirs de grandeur, comme tous les soins

de son gouvernement, se concentrèrent dans les intérêts directs du pays

dont elle avait à rétablir le repos et la prospérité.

Surpris d'un état si nouveau, les peuples en jouissaient avec l'ivresse

de la santé renaissante. La civilisation, détruite ou suspendue par

leurs discordes, renaissait ou grandissait de toutes parts; l'industrie

ramenait l'aisance, et, malgré les entraves qu'y apportaient les

habitudes oppressives du gouvernement, tous les écrivains, tous les

documents de cette époque attestent les rapides progrès du luxe

populaire. Le chroniqueur Harrison entendait raconter aux vieillards

que, dans leur jeunesse, ils avaient vu toutes les maisons sans

cheminées, excepté celle du seigneur, et deux ou trois peut-être, dans

les villes les plus riches; les lits étaient alors faits de natte ou de

paille à peine recouverte d'une toile grossière, avec une «bonne grosse

bûche[1]» pour traversin; et le fermier qui, dans les sept premières

années de son mariage, était parvenu à se donner un matelas de laine et

un sac de son pour reposer sa tête, «se croyait aussi bien logé que le

seigneur de la ville.» Elisabeth régna, et Shakspeare nous apprend

que le plus actif emploi des follets et des fées était d'aller pincer

«jusqu'au bleu[2] les servantes qui négligeaient de nettoyer l'âtre de

la cheminée; et ce même Harrison décrit les maisons des fermiers de son

temps, leurs trois ou quatre lits de plume garnis de couvertures, de

tapis, ou même de quelque tenture de soie, leur table bien pourvue de

linge, leur buffet plein de vaisselle de terre, où brillaient et la

salière d'argent, et le gobelet pour le vin, et une douzaine de cuillers

du même métal.

[Note 1: _A good round log_.]

[Note 2: _Black and blue_.]

Plus d'une génération s'écoulera avant qu'un peuple ait épuisé les

jouissances nouvelles de ce bien-être inusité. Le règne d'Elisabeth et

celui de son successeur suffirent à peine à dépenser ce goût d'aisance

et de repos qu'avaient amassé de longues agitations; et l'ardeur

religieuse dont l'explosion vint ensuite révéler les forces nouvelles

qu'avait recouvrées la société pendant le loisir de ces deux règnes

couvait alors obscurément au sein des masses, sans donner encore

naissance à aucun mouvement général et décisif.

La réforme, traitée en ennemie par les grands souverains du continent,

avait reçu de Henri VIII un commencement d'espérance et d'appui qui

ralentit d'abord son ambition et ses progrès. Le joug de Rome était

secoué, la vie monastique abolie. En donnant ainsi satisfaction aux

premiers désirs du temps, en faisant tourner ces premiers coups de

la réforme au profit des intérêts matériels, Henri VIII avait ôté

à beaucoup d'esprits le besoin de s'enquérir plus avant des dogmes

purement théologiques du catholicisme, qui ne les choquait plus par

le spectacle de ses abus les plus décriés. La foi, il est vrai, était

chancelante et ne pouvait plus s'attacher fermement à des doctrines

ébranlées: aussi ces doctrines devaient-elles succomber un jour; mais

ce jour était retardé. Dans un temps où le défenseur catholique de la

présence réelle marchait au supplice pour avoir soutenu la suprématie du

pape, tandis qu'en rejetant la suprématie du pape le réformé montait

au bûcher s'il se refusait à reconnaître la présence réelle, beaucoup

d'esprits demeuraient nécessairement en suspens. Ni l'une ni l'autre

des opinions en présence n'offrait à la lâcheté, qui se révèle si

abondamment dans les jours difficiles, le refuge d'un parti vainqueur.

Le dogme de l'obéissance politique était le seul auquel se pussent

rallier avec quelque zèle les consciences dociles; et, parmi les

adhérents sincères de l'une ou de l'autre foi, les espérances de

triomphe que laissait à chaque parti une situation si bizarre retenaient

encore dans l'inaction ces courages timides que la tyrannie, pour les

forcer à la résistance, est contrainte d'aller chercher jusque dans

leurs derniers retranchements.

Les vicissitudes qu'éprouva, sous les règnes d'Edouard VI et de

Marie, l'établissement religieux de l'Angleterre, entretinrent cette

disposition. L'ardeur du martyre n'eut, dans aucun des deux partis, le

temps de se nourrir ni de s'étendre; et si le parti de la réforme, déjà

plus puissant sur les esprits, plus persévérant, plus éclatant par

le nombre et le courage de ses martyrs, marchait évidemment vers

une victoire définitive, le succès qu'il avait obtenu à l'avènement

d'Elisabeth lui donnait plutôt le loisir de se préparer à de nouveaux

combats, que le pouvoir de les engager aussitôt et de les rendre

décisifs.

Attachée, par situation, aux doctrines des réformés, Elisabeth avait, en

commun avec le clergé catholique, le goût de la pompe et de l'autorité.

Aussi tels furent ses premiers règlements en matière de religion que la

plupart des catholiques ne répugnaient point à assister au culte divin

dont se contentaient les réformés, et que l'établissement de l'Église

anglicane, confié aux mains du clergé existant, ne rencontra parmi les

ecclésiastiques que peu de résistance, et probablement aussi peu de

zèle. La religion continua d'être, pour un grand nombre d'hommes, une

affaire politique. Les démêlés de l'Angleterre avec les cours de Rome et

de Madrid, quelques conspirations intérieures et les sévérités qu'elles

entraînèrent, élevaient successivement, entre les deux partis, de

nouveaux motifs d'animosité; cependant l'intérêt religieux dominait si

peu tous les sentiments qu'en 1569 Elisabeth, l'enfant de la réforme,

mais précieuse à ses peuples comme le gage du repos et du bonheur

public, trouva la plupart de ses sujets catholiques pleins d'ardeur

pour l'aider à réprimer la révolte catholique d'une portion du nord de

l'Angleterre.

A plus forte raison rentraient-ils facilement dans ce joyeux oubli de

tout grand débat où Elisabeth aimait à les entretenir. A la vérité, au

fond des masses populaires, la réforme, flattée mais non satisfaite,

grondait sourdement; on l'entendait même élever par degrés cette voix

qui devait bientôt ébranler toute l'Angleterre. Mais au milieu du

mouvement de jeunesse qui emportait, pour ainsi dire, toute la nation,

la sévérité des réformateurs n'était encore qu'un spectacle importun,

dont se détournaient bientôt ceux qui l'avaient remarqué en passant; et

les accents du puritanisme, unis à ceux de la liberté, étaient réprimés

sans effort par un pouvoir dont le peuple goûtait trop récemment la

protection pour en craindre beaucoup les envahissements.

Nulle époque peut-être n'est plus favorable à la fécondité et à

l'originalité des productions de l'esprit que ces temps où une nation

libre déjà, mais s'ignorant encore elle-même, jouit naïvement de ce

qu'elle possède sans s'apercevoir de ce qui lui manque: temps pleins

d'ardeur, mais peu exigeants, où les droits n'ont pas été définis, les

pouvoirs discutés, les restrictions convenues. Le gouvernement et le

public, marchant alors sans crainte et sans scrupule, chacun dans

sa carrière, vivent ensemble sans s'observer avec méfiance, ne se

rencontrant même que rarement. Si, d'un côté, le pouvoir est sans

limites, de l'autre la liberté sera grande; l'un et l'autre ignoreront

ces formes générales, ces innombrables et minutieux devoirs auxquels un

despotisme savant et même une liberté bien réglée asservissent plus ou

moins les actions et les esprits. C'est ainsi qu'en France le siècle de

Richelieu et de Louis XIV connut et posséda cette portion de liberté

qui nous a valu une littérature et un théâtre. A cette époque où,

parmi nous, le nom même des libertés publiques semblait oublié, où

le sentiment de la dignité de l'homme ne servait de base ni aux

institutions, ni aux actes du gouvernement, la dignité des situations

individuelles se maintenait encore là où la puissance n'avait pas

encore eu besoin de l'abaisser. A côté des formes de la servilité

se retrouvaient les formes, et quelquefois même les saillies de

l'indépendance. Le grand seigneur, soumis et adorateur dans son rôle de

courtisan, pouvait en certaines occasions se rappeler avec hauteur qu'il

était gentilhomme. Corneille bourgeois n'avait point de termes assez

humbles pour exprimer sa reconnaissance et sa dépendance envers le

cardinal de Richelieu; Corneille poëte repoussait l'autorité qui voulait

prescrire des règles à son génie, et défendait, contre les prétentions

littéraires d'un ministre absolu, les «secrets de plaire qu'il pouvoit

avoir trouvés dans son art.» Enfin les esprits, encore vigoureux,

échappaient de mille manières au joug d'un despotisme encore incomplet

ou novice, et l'imagination s'élançait de toutes parts dans les routes

ouvertes à son essor.

En Angleterre, sous Elisabeth, le pouvoir, plus irrégulier et moins

savamment organisé qu'il ne le fut en France sous Louis XIV, avait

à traiter avec des principes de liberté bien plus profonds. On se

tromperait si l'on mesurait le despotisme d'Élisabeth aux paroles de ses

flatteurs ou même aux actes de son gouvernement. Dans cette cour jeune

encore et peu expérimentée, le langage de l'adulation dépassait de

beaucoup la servilité des caractères; et dans ce pays, où n'avaient

point péri les anciennes institutions, le gouvernement était loin de

pénétrer partout. Dans les comtés, dans les villes, une administration

indépendante maintenait des habitudes et des instincts de liberté. La

reine imposait silence aux Communes qui la pressaient sur le choix

d'un successeur ou sur quelque article de liberté religieuse; mais les

Communes s'étaient assemblées; elles avaient parlé; et la reine, malgré

la hauteur de ses refus, prenait grand soin de ne pas donner sujet à

des plaintes qui auraient pu augmenter l'autorité de leurs paroles. Le

despotisme et la liberté, évitant ainsi de se rencontrer au lieu de se

chercher pour se combattre, se déployaient sans se haïr, avec cette

simplicité d'action qui prévient les frottements et bannit les amertumes

que font naître de part et d'autre de continuelles résistances. Un

puritain venait d'avoir la main droite coupée en punition d'un écrit

contre le projet de mariage d'Elisabeth avec le duc d'Anjou: aussitôt

après l'exécution, il élève son chapeau de la main gauche en s'écriant:

«Dieu garde la reine!» Quand la loyauté demeure si profondément

enracinée dans le coeur de l'homme qui s'est exposé à de tels maux pour

la liberté, il faut qu'en général la liberté ne croie pas avoir beaucoup

à se plaindre.

Rien ne manqua donc à cette époque des biens qu'elle était capable de

désirer; rien ne troubla les esprits dans cette première ivresse de

la pensée parvenue à l'âge du développement; âge des folies et des

miracles, où l'imagination se déploie dans ses plus puérils comme dans

ses plus nobles emportements. Un luxe extravagant de fêtes, de parure,

de galanterie, la passion de la mode, les sacrifices à la faveur,

employaient les richesses et les loisirs des courtisans d'Elisabeth. Les

âmes plus ardentes allaient au loin chercher les aventures qui, avec

l'espoir de la fortune, leur offraient le plaisir plus vif des hasards.

Sir Francis Drake partait en corsaire, et les volontaires se pressaient

sur son navire; sir Walter Raleigh annonçait une expédition lointaine,

et les jeunes gentilshommes vendaient leurs biens pour s'y associer. Les

tentatives spontanées, les entreprises patriotiques se succédaient de

jour en jour; et loin de s'épuiser dans ce mouvement, les esprits en

recevaient une impulsion et une vigueur nouvelles; la pensée réclamait

sa part dans les plaisirs, et devenait en même temps l'aliment des

passions les plus sérieuses. Tandis que la foule se précipitait dans

les théâtres qui s'élevaient de toutes parts, le puritain, dans ses

méditations solitaires, s'enflammait d'indignation contre ces pompes de

Bélial et cet emploi sacrilège de l'homme, image de Dieu sur la terre.

L'ardeur poétique et l'âpreté religieuse, les querelles littéraires et

les controverses théologiques, le goût des fêtes et le fanatisme des

austérités, la philosophie, la critique, les sermons, les pamphlets, les

épigrammes, se produisaient, se rencontraient, se croisaient; et dans ce

conflit naturel et bizarre se formaient la puissance de l'opinion, le

sentiment et l'habitude de la liberté: forces brillantes à leur

première apparition et imposantes dans leurs progrès, dont les prémices

appartiennent au gouvernement habile qui les sait employer, mais dont

la maturité menace le gouvernement imprudent qui voudra les asservir.

L'élan qui a fait la gloire d'un règne peut devenir bientôt la fièvre

qui précipite les peuples dans les révolutions. Aux jours d'Elisabeth,

le mouvement de l'esprit public n'appelait encore l'Angleterre qu'aux

fêtes, et la poésie dramatique naquit toute grande avec Shakspeare.

Qui ne voudrait remonter à la source des premières inspirations d'un

génie original, pénétrer dans le secret des causes qui ont dirigé ses

forces naissantes, le suivre pas à pas dans ses progrès, assister enfin

à toute la vie intérieure d'un homme qui, après avoir, dans son pays,

ouvert à la poésie dramatique la route qu'elle n'a point quittée, y

marche encore le premier et presque le seul? Malheureusement, parmi

les hommes supérieurs, Shakspeare est un de ceux dont la vie, à peine

observée par ses contemporains, est demeurée le plus obscure pour les

générations suivantes. Quelques registres civils où se sont conservées

les traces de l'existence de sa famille, quelques traditions attachées

à son nom dans le pays qui le vit naître, et les oeuvres mêmes de son

génie, c'est là tout ce qui nous reste pour combler les lacunes de son

histoire.

La famille de Shakspeare habitait Stratford sur Avon, dans le comté de

Warwick. Son père, John Shakspeare, faisait, à ce qu'il paraît, son

principal état de la préparation de la laine. Peut-être y joignait-il

quelques autres branches d'industrie; car, dans des anecdotes

recueillies à Stratford même, cinquante ans, à la vérité, après la mort

de Shakspeare, Aubrey[3] le représente comme fils d'un boucher. A une

telle distance, des souvenirs transmis par deux ou trois générations

pouvaient s'être un peu confondus dans la mémoire des concitoyens de

Shakspeare; cependant les professions n'étaient alors ni distinctes, ni

multipliées comme elles le sont de nos jours, et rien n'eût été moins

étrange à cette époque, surtout dans une petite ville, que la réunion

des différents états qui tenaient au commerce des bestiaux. Quoi qu'il

en soit, la famille Shakspeare appartenait à cette bourgeoisie qui a eu

de bonne heure tant d'importance en Angleterre. Son bisaïeul avait reçu

de Henri VII, comme «récompense de ses services,» quelques propriétés

dans le comté de Warwick. Son père John exerçait en 1569, à Stratford,

la fonction de grand bailli; mais, dix ans après, sa fortune avait

éprouvé sans doute de tristes revers, car, en 1579, on voit sur les

registres de Stratford deux aldermen exemptes d'une taxe imposée à leurs

confrères, et John Shakspeare en est un. En 1586, il fut remplacé dans

ses fonctions d'alderman, qu'il ne remplissait plus depuis longtemps;

d'autres causes que la pauvreté peuvent avoir contribué à l'en écarter.

On a dit que Shakspeare était catholique; il paraît du moins certain que

telle fut la croyance de son père; en 1770, un couvreur, raccommodant le

toit de la maison où était né Shakspeare, trouva, entre la charpente

et les tuiles, un manuscrit déposé là sans doute dans un moment de

persécution, et contenant une profession de foi catholique, en quatorze

articles qui commencent tous par ces mots: «Moi, John Shakspeare.» Le

pouvoir toujours croissant des doctrines réformées avait peut-être rendu

les devoirs d'alderman plus difficiles pour un catholique qui, avec

l'âge, pouvait aussi être devenu plus scrupuleux sur ceux de sa foi.

[Note 3: Écrivain qui vivait environ cinquante ans après Shakspeare,

et qui a recueilli des souvenirs et des traditions de son temps.]

Ce fut le 23 avril 1564 que naquit William Shakspeare, le troisième ou

le quatrième de neuf, de dix, ou peut-être même de onze enfants, qui

formèrent, à ce qu'il paraît, la famille de John. William était, il y a

lieu de le croire, le premier des enfants mâles, l'aîné des espérances

de son père. La prospérité et la considération appartenaient

certainement alors à cette famille dont, cinq ans après, on voit le chef

revêtu du premier emploi de sa ville natale. On peut donc admettre que

l'éducation, de Shakspeare, dans ses jeunes années, répondit à ce

que suppose une telle situation; et lorsque ensuite un changement de

fortune, quelle qu'en ait été la cause, vint interrompre ses études,

il avait probablement acquis ces premières habitudes d'une éducation

libérale qui suffisent à un homme supérieur pour débarrasser son esprit

de la gaucherie de l'ignorance, et le mettre en possession des formes

convenues dont il a besoin de savoir revêtir sa pensée. C'est là

plus qu'il n'en faut pour expliquer comment Shakspeare manqua des

connaissances qui constituent une bonne éducation, en possédant les

élégances qui l'accompagnent.

Shakspeare n'avait pas quinze ans lorsqu'il fut retiré des écoles pour

aider, dans son commerce, son père appauvri. C'est alors que, selon

la tradition d'Aubrey, William aurait exercé les sanglantes fonctions

attachées à l'état de boucher. Cette supposition révolte aujourd'hui les

commentateurs du poète; mais une circonstance rapportée par Aubrey ne

permet guère d'en douter, et révèle en même temps cette imagination déjà

incapable de s'assujettir à de vils emplois sans y joindre quelque idée,

quelque sentiment qui les ennoblit: «Quand il tuait un veau, dirent à

Aubrey les gens du voisinage, il le faisait avec pompe et prononçait un

discours.» Qui n'entrevoit le poëte tragique inspiré par le spectacle de

la mort, fût-ce celle d'un animal, et cherchant à le rendre imposant ou

pathétique? Qui ne se représente l'écolier de treize ou quatorze ans, la

tête remplie de ses premières connaissances littéraires, l'esprit

frappé peut-être de quelque représentation théâtrale, élevant, dans un

transport poétique, l'animal qui va tomber sous ses coups à la dignité

de victime, ou peut-être à celle de tyran?

Ce fut en 1576 que le brillant Leicester célébra à Kenilworth la visite

d'Elisabeth, par des fêtes dont tous les écrits du temps attestent

l'extraordinaire magnificence. Shakspeare avait douze ans, et Kenilworth

est à quelques milles de Stratford. Il est difficile de douter que la

famille du jeune poëte n'ait partagé, avec toute la population de

la contrée, le plaisir et l'admiration qu'excitèrent ces pompeux

spectacles. Quel ébranlement n'en dut pas recevoir l'imagination de

Shakspeare! Cependant les premières années du poëte nous ont transmis,

pour unique trace des singularités qui peuvent annoncer le génie,

l'anecdote que je viens de raconter, et ce qu'on sait des amusements de

sa jeunesse n'a rien qui rappelle les goûts et les plaisirs d'une vie

littéraire.

Nous vivons dans des temps de civilisation et de prévoyance, où chaque

chose a sa place et sa règle, où la destinée de chaque individu est

déterminée par des circonstances plus ou moins impérieuses, mais qui se

manifestent de bonne heure. Un poëte commence par être un poëte; celui

qui doit le devenir le sait presque dès l'enfance; la poésie a été

familière à ses premiers regards; elle a pu être son premier goût, sa

première passion quand le mouvement des passions s'est éveillé dans son

sein. Le jeune homme a exprimé en vers ce qu'il ne sent pas encore; et

quand le sentiment naîtra vraiment en lui, sa première pensée sera de le

mettre en vers. La poésie est devenue le but de son existence; but aussi

important qu'aucun autre, carrière où il peut rencontrer la fortune

aussi bien que la gloire, et qui peut s'ouvrir aux idées sérieuses de

son avenir comme aux capricieuses saillies de sa jeunesse. Dans une

société ainsi avancée, l'homme n'a pas à s'ignorer, à se chercher

longtemps lui-même; une voie facile se présente à cette ardeur de

la jeunesse qui s'égarerait bien loin peut-être avant de trouver la

direction qui lui convient; les forces et les passions d'où jaillira le

talent connaissent bientôt le secret de leur destinée; et, résumées de

bonne heure en discours, en images, en cadences harmonieuses, s'exhalent

sans peine dans les précoces essais du jeune homme, les illusions du

désir, les chimères de l'espérance, et quelquefois même les amertumes du

désappointement.

Dans les temps où la vie est difficile et les moeurs rudes, il en est

rarement ainsi pour le poète que forme la seule nature. Rien ne le

révèle sitôt à lui-même; il faudra qu'il ait beaucoup senti avant de

croire qu'il ait quelque chose à peindre; ses premières forces se

porteront vers l'action, vers l'action irrégulière telle que la provoque

l'impatience de ses désirs, vers l'action violente si quelque obstacle

vient se placer entre lui et le succès que lui a promis sa fougueuse

imagination. En vain le sort lui a départi les plus nobles dons; il ne

peut les employer qu'au seul but qu'il connaisse. Dieu sait à quels

triomphes il fera servir son éloquence, dans quels projets et pour quels

avantages il déploiera les richesses de son invention, parmi quels égaux

ses talents l'élèveront au premier rang, de quelles sociétés la vivacité

de son esprit le rendra l'amusement et l'idole! Triste assujettissement

de l'homme au monde extérieur! Doué d'une puissance inutile si son

horizon est moins étendu que la portée de sa vue, il ne voit que ce qui

est autour de lui; et le ciel qui lui prodigua des trésors n'a rien fait

pour lui s'il ne le place dans des circonstances qui les lui révèlent.

C'est du malheur que sort communément cette révélation; quand le monde

manque à l'homme supérieur, il se replie sur lui-même et se reconnaît;

quand la nécessité le presse, il recueille ses forces; et c'est bien

souvent pour avoir perdu la faculté de ramper sur la terre que le génie

et la vertu se sont élancés vers les cieux.

Ni les occupations auxquelles semblait destinée la vie de Shakspeare, ni

les amusements et les compagnons de ses loisirs ne lui offraient

rien qui pût saisir et absorber cette imagination dont la puissance

commençait à ébranler son être. Livrée à toutes les excitations qui se

rencontraient sur son chemin, parce que rien ne pouvait la satisfaire,

la jeunesse du poëte accepta le plaisir, sous quelque forme qu'il

se présentât. Une tradition des bords de l'Avon, d'accord avec la

vraisemblance, donne lieu de penser qu'il n'avait guère que le choix

des plus vulgaires divertissements. Voici cette anecdote, telle que la

racontent encore, dit-on, les gens de Stratford et ceux de Bidford,

village voisin, renommé, dès les siècles passés, pour l'excellence de

sa bière, et aussi, ajoute-t-on, pour l'inextinguible soif de ses

habitants.

La population des environs de Bidford, partagée en deux sociétés,

connues sous le nom des _Francs Buveurs_ et des _Gourmets_ de

Bidford[4], était dans l'usage de défier à des combats de bouteille tous

ceux qui, dans les lieux d'alentour, se faisaient honneur de quelque

mérite dans ce genre d'épreuves. La jeunesse de Stratford, provoquée

à son tour, accepta vaillamment le défi; et Shakspeare, non moins

connaisseur, assure-t-on, en fait de bière, que Falstaff en fait de

vin d'Espagne, fit partie de la bande joyeuse, dont sans doute il se

séparait rarement. Mais les forces ne répondaient pas au courage.

Arrivés au lieu du rendez-vous, les braves de Stratford trouvent les

_Francs Buveurs_ partis pour la foire voisine; les _Gourmets_, moins

redoutables, selon toute apparence, demeuraient seuls, et proposent

d'essayer la fortune des armes; la partie est acceptée; mais, dès les

premiers coups, la troupe de Stratford, mise hors de combat, se voit

réduite à la triste nécessité d'employer ce qui lui reste de raison

à profiter de ce qui lui reste de jambes pour opérer sa retraite;

l'opération paraissait même difficile, et devient bientôt impossible;

à peine a-t-on fait un mille que tout manque à la fois, et la troupe

entière établit, pour la nuit, son bivouac sous un pommier sauvage,

encore debout, s'il en faut absolument croire les voyageurs, sur la

route de Stratford à Bidford, et connu sous le nom de l'arbre de

Shakspeare. Le lendemain ses camarades, réveillés par le jour et

rafraîchis par la nuit, voulurent l'engager à retourner avec eux sur ses

pas pour venger l'affront de la veille; mais Shakspeare s'y refusa,

et jetant les yeux autour de lui sur les villages répandus dans la

campagne: «Non, s'écria-t-il, j'en ai assez d'avoir bu avec:

Pebworth le flûteur, le danseur Marston,

Hillbrough aux revenants, l'affamé Grafton,

Exhall le brigand, le papiste Wicksford,

Broom où l'on mendie, et l'ivrogne Bidford[5].

[Note 4: _Toppers and Sippers_.]

[Note 5: Plusieurs de ces villages conservent encore la réputation

que Shakspeare leur attribue dans ce quatrain.]

Cette conclusion de l'aventure fait présumer que la débauche avait moins

de part que la gaieté à ces excursions de la jeunesse de Shakspeare, et

que, sinon la poésie, du moins les vers étaient déjà pour lui le langage

naturel de la gaieté. La tradition a conservé de lui quelques

autres impromptu du même genre, mais attachés à des anecdotes plus

insignifiantes; et tout concourt à nous représenter cette imagination

riante et facile se jouant avec complaisance au milieu des grossiers

objets de ses amusements, et l'ami futur de lord Southampton charmant

les rustiques riverains de l'Avon par cette grâce animée, cette joyeuse

sérénité d'humeur, cette bienveillante ouverture de caractère qui

trouvaient ou faisaient naître partout des plaisirs et des amis.

Cependant, au milieu de ces grotesques folies, un événement sérieux

trouve sa place, le mariage de Shakspeare. Au moment où il contracta un

engagement si grave, Shakspeare n'avait pas plus de dix-huit ans, car il

en faut croire la naissance de sa fille aînée, venue au monde un mois

après celui où il avait accompli sa dix-neuvième année. Quels motifs le

précipitèrent de si bonne heure dans des liens qu'il semblait encore peu

fait pour porter? Anna Hatway, sa femme, fille d'un cultivateur, et par

conséquent un peu au-dessous de lui pour la condition, avait huit ans

de plus que lui; peut-être le surpassait-elle en fortune; peut-être les

parents du poëte voulurent-ils essayer de l'attacher, par une union

avantageuse, à quelques occupations sédentaires; on ne voit pas

cependant, bien s'en faut, que le mariage de Shakspeare ait ajouté à

l'aisance de sa vie. Peut-être l'amour détermina-t-il les jeunes gens;

peut-être même contraignit-il les familles à précipiter le légitime

accomplissement de leurs voeux. Quoi qu'il en soit, moins de deux ans

après Suzanna, ce premier fruit de son mariage, naquirent à Shakspeare

deux jumeaux, un fils et une fille, dernière preuve d'une intimité

conjugale qui s'était d'abord annoncée sous des apparences si fécondes.

S'il en faut croire quelques indications, à la vérité douteuses et

obscures, la femme de Shakspeare rappelée, comme on le verra, ou plutôt

oubliée dans son testament d'une façon étrange, ne fut, dans la suite

de sa vie, que bien rarement présente à sa pensée; et cet engagement

irrévocable, si hâtivement contracté, semble se ranger au nombre des

saillies les plus passagères de sa jeunesse.

Parmi les faits qu'on a tâché de recueillir sur cette période de la vie

de Shakspeare, se place encore la tradition rapportée par Aubrey qui lui

fait exercer quelque temps les fonctions de maître d'école, anecdote

niée par tous ses biographes. Quelques-uns, d'après des notions tirées

de ses ouvrages, penchent à croire que le poëte d'Elisabeth a essayé

les forces de son esprit dans l'étude d'un procureur; selon leurs

conjectures, les nouveaux devoirs de la paternité l'auraient engagé à

chercher cet emploi de ses talents, tandis qu'Aubrey place avant son

mariage l'épreuve momentanée qu'il en fit comme maître d'école. Mais

rien, à cet égard, n'est certain ni important. Ce qui ne parait pas

douteux, c'est la constante disposition du mari d'Anna Hatway à varier,

par des distractions de tout genre, les occupations quelconques que lui

imposait la nécessité. L'événement qui détermina Shakspeare à quitter

Stratford, et donna à l'Angleterre le premier de ses poètes, prouve

que l'état de père de famille n'avait pas changé grand'chose à

l'irrégularité des habitudes du jeune homme.

Jaloux de leur chasse, comme tous les gentilshommes qui ne font pas

la guerre, les possesseurs de parcs avaient sans cesse à les défendre

contre des invasions aussi fréquentes que faciles dans des lieux

rarement fermés. Le danger ne diminue pas toujours les tentations, et

souvent même il les fait paraître moins illégitimes. Une société de

braconniers exerçait ses déprédations dans les environs de Stratford,

et Shakspeare, éminemment sociable, ne se refusait guère à ce qui se

faisait en commun. Il fut pris dans le parc de sir Thomas Lucy, enfermé

dans la loge du garde où il passa la nuit d'une manière probablement

désagréable, et conduit le lendemain matin devant sir Thomas, auprès de

qui, selon toute apparence, il n'atténua pas sa faute par la soumission

et le repentir. Shakspeare paraît avoir conservé, de cette circonstance

de sa vie, un souvenir trop gai pour qu'on ne suppose pas qu'elle lui

procura plus d'un divertissement. Sir Thomas Lucy, traduit plusieurs

années après sur la scène, sous le nom du juge Shallow, s'était sans

doute fixé dans son imagination moins comme un objet d'humeur que comme

une plaisante caricature. Que, dans leur entrevue, Shakspeare ait exercé

la vivacité de son esprit aux dépens de son puissant adversaire, que ce

succès l'ait consolé de son mauvais sort, et qu'il en ait joui avec cet

orgueil moqueur si amusant pour celui qui le déploie et si

offensant pour celui qui le subit, une telle supposition est en soi

très-vraisemblable; et la scène où, dans la _Seconde partie de Henri

IV_, Falstaff traite avec une spirituelle insolence le juge Shallow qui

veut le poursuivre en justice pour un fait absolument pareil, nous a

évidemment conservé quelques-unes des réparties du jeune braconnier.

Elles n'avaient pas pour objet et ne pouvaient avoir pour résultat

d'adoucir le ressentiment de sir Thomas. De quelque manière qu'il l'ait

fait sentira l'offenseur alors en son pouvoir, les besoins de vengeance

devinrent réciproques. Shakspeare composa et afficha aux portes de

sir Thomas une ballade aussi mauvaise qu'il le fallait pour divertir

singulièrement le public auquel il demandait alors ses triomphes, et

pour porter au dernier degré le courroux de l'homme dont elle livrait

le nom à la risée populaire. Des poursuites juridiques furent entamées

contre le jeune homme avec une telle violence qu'il se crut obligé de

pourvoir à sa sûreté, et quitta sa famille pour aller chercher à Londres

un asile et des moyens d'existence.

Étude sur Shakspeare · 第 1 / 11 段