l'autre; une longue amarre fut lancée par les gens de _l'Hirondelle_;
Gabriel, Liméno, Camuset s'y accrochèrent, et changèrent de bâtiment
sans qu'il eût été nécessaire de mettre en panne.
Après le coucher du soleil, _le Lion_ hissa trois fanaux, _l'Hirondelle_
n'en hissa qu'un seul. Mais une heure plus tard, le paquebot prit les
devants, de telle sorte que les quatre fanaux se confondirent pour les
Anglais. Alors _le Lion_ amena deux de ses feux, _l'Hirondelle_ en hissa
deux autres, et les navires prirent deux routes différentes.
_L'Illustrious_ s'attacha, comme l'espérait Sans-Peur, à la poursuite de
_l'Hirondelle_, qui se laissa gagner à dessein; mais aussitôt que _le
Lion_ fut hors de danger, le paquebot reprit son élan.
Au point du jour, le commodore Wilson s'aperçut avec rage que Sans-Peur
lui avait échappé.--A midi, _l'Hirondelle_ à son tour disparut.
Après un immense circuit, le capitaine Bédarieux, qui se conforma de
tous points aux combinaisons de son commandant en chef, atterrit
conséquemment dans la baie de Quiron, où Isabelle, de son côté, avait eu
le temps d'arriver avec sa jeune famille.
Si Camuset mâchait sa moustache rousse, c'est qu'il savait, le digne
contre-maître, qu'une seconde séparation était inévitable.
Les yeux baignés de larmes, Isabelle et Liména laissent chacune à terre
leur fils aîné; _l'Hirondelle_ met sous voiles; mais enfin, ô bonheur!
_le Lion_ de Sans-Peur paraît aussi.
Du rivage, une immense acclamation le salue.
Gabriel, Liméno, maître Barberousse et les Quichuas, rassemblés sur les
roches qui servaient autrefois de belvédère au vénérable Andrès, battent
des mains, agitent des drapeaux et crient avec enthousiasme: «--Gloire
au _Lion de la mer_!»
XLVI
A L'ABORDAGE.
Sans-Peur le Corsaire, passant à bord du paquebot, vint y serrer sur son
coeur sa femme et ses enfants. Isabelle pleurait encore en répondant de
loin aux signaux de Gabriel; tout à coup, elle frémit d'horreur.
_L'Illustrious_ se dresse à peu de distance.
Masqué jusque-là par une pointe de terre, il s'avance menaçant, sabords
ouverts; sa triple batterie est formidable, et pour comble de malheur,
l'état de la mer, très houleuse aujourd'hui, doit favoriser sa marche.
Sans-Peur est incapable de fuir, il ne restera point à bord de
_l'Hirondelle_; il va se faire écraser; car la victoire est impossible.
Isabelle, éperdue, se jette dans les bras de son époux, dont elle
n'essayera pas de combattre la fatale décision. Sans-Peur ne saurait
reculer devant son devoir; et en effet, cessant de prodiguer aux siens
les consolations et les caresses, il s'est redressé calme, sévère,
inflexible:
--Madame! dit-il, à vous ce navire et les richesses dont il est chargé;
à vous mes enfants, Léonin et Lionel, mes successeurs, et Clotilde, que
le Ciel vous a donnée pour consolation suprême!... A moi le soin de vous
protéger!... En France, Isabelle. Faites servir, capitaine Bédarieux, et
couvrez le navire de toile!...
--Dieu!... tu veux donc mourir!...
--Je vais me battre en _Lion de la mer_!... Pour l'amour de nos enfants,
Isabelle, sois forte!... Adieu!...
Isabelle, défaillante, poussa un cri de désespoir. Léon s'arrachait de
ses bras, et sautait dans son canot on répétant:
--De la toile, Bédarieux!... de la toile à tout rompre! votre vitesse
vous sauvera!...
_L'Illustrious_ se rapprochait de la frégate _le Lion_, qui attendait en
panne le retour de son capitaine.
* * * * *
Alors, sur la pointe de Quiron, se passait une autre scène dramatique.
* * * * *
Gabriel voulait aller combattre à côté de son père; les Quichuas s'y
opposaient.
--Hommes du Pérou, ne m'arrachez pas le coeur! disait-il avec une sorte
de colère.
--Prince, votre poste est au milieu de nous!... Le combat qui va se
livrer est trop inégal!... Votre vie nous est trop chère!
--Ma vie, à qui la dois-je, si ce n'est au héros qui a si longtemps
combattu pour vous? Je veux bien être votre chef, mais vous ne
m'obligerez pas à inaugurer mon pouvoir par une lâcheté filiale...
Tuez-moi donc, ou suivez-moi!
Ces paroles électrisent les Quichuas, ils se précipitent en armes sur
leurs balses, qui accostent _le Lion_ en même temps que Sans-Peur.
Les voiles se rouvraient.
--Toi, ici! ô mon Dieu! s'écrie le corsaire.
--Mon père, vous ne pouvez l'emporter qu'à l'abordage; je vous amène un
renfort de braves combattants.
Déjà le canon grondait.
Isabelle, pâle d'horreur, vit _le Lion_ laisser arriver en grand sur
_l'Illustrious_. Le combat désespéré allait s'engager ainsi, sans que la
frégate eût inutilement essayé de jouter de vitesse.
--Cette fois nous sommes cuits, murmura Taillevent, si bas que nul ne
l'entendit, et frappant sur l'épaule de Liméno:
--Petit, sais-tu ton devoir?
--Ne pas quitter M. Gabriel, parbleu! c'est connu.
--Bon!... embrasse donc ton vieux père, mon gars, et attrape à se
régaler!... Le maître détourna la tête pour essuyer vivement ses yeux,
que l'émotion embrumait.--A ton poste, donc, ajouta-t-il d'un ton dur.
Camuset s'approchait à son tour:
--Matelot, m'est avis qu'il faut se dire adieu pour de bon.
--Plus bas!... plus bas!... chut!... J'ai souventes fois de drôles
d'idées. C'est tout justement par ici, en 1783,--j'avais ton âge,
matelot,--que nous fûmes coulés par le fond avec la frégate du vicomte
de Roqueforte. La fameuse roche _del Verdujo_, comme qui dirait du
bourreau, est à une petite lieue sous le vent. Eh bien, c'est donc ici
que nous avons commencé le petit métier, mon capitaine et moi; c'est ici
que nous devons finir!... Du calme, pas un mot, soyons gais!... Pour
sauver M. Gabriel, vous êtes deux; et moi, j'étais seul pour aider son
père. Vous avez des balses hissées tout alentour de la frégate, nous
n'avions qu'un espar ramassé parmi les débris... Tu recommenceras mon
histoire, matelot; tu épouseras la pareille à Liména, et ton fils à toi,
Camuset, sauvera quelque jour le fils à M. Gabriel, dans cet endroit-ci
ou ailleurs!...
--Ah! maître Taillevent, mon matelot, comme tu prêches bien!... mille
noms d'un requin en bouille-à-baisse!...
* * * * *
--Oh! oh! oh! disait à son bord le commodore Wilson, M. le pirate
français voudrait l'abordage!... pas de ça, non, pas du tout!... A
couler bas, canonniers, à couler bas.
* * * * *
La frégate _le Lion_ reçut trente-sept boulets dans ses flancs, où une
effroyable voie d'eau se déclarait; mais sa mâture n'était pas entamée,
et Sans-Peur était maître du vent.
--Très bien! dit-il, l'abordage est sûr, maintenant;--attention, les
tirailleurs!... visez bien!...
Dans les hunes, sur le gaillard d'avant, sur la dunette, il avait tout
d'abord posté trente-sept groupes de quatre bons tireurs, chargé chacun
d'un sabord de _l'Illustrious_. A mesure qu'un canonnier anglais se
montrait pour recharger l'une des pièces déchargées, il était tué sur
place. On ne parvenait point à recharger un seul canon.
L'artillerie faisait silence.--A bord de _l'Hirondelle_, déjà fort
éloignée, nul n'y comprit rien.--_L'Illustrious_ et _le Lion_ couraient,
cependant, sous les huniers, dans la direction du Verdujo.
--Bravo! murmura Sans-Peur.
La meurtrière fusillade mettait au désespoir le commodore Wilson. Il
s'aperçut à ses dépens qu'il venait de commettre une faute capitale, en
négligeant de démâter la frégate, où déjà on s'apprêtait à lancer les
grappins d'abordage. Camuset et Liméno étaient dans la hune de misaine
avec Gabriel, chargé de cette importante opération.
Mais le commodore avait la ressource de virer de bord, et de présenter à
l'ennemi ses trente-sept autres canons chargés d'avance.--Pare à virer!
commande-t-il.
Sans-Peur aurait pu imiter sa manoeuvre, et se maintenir ainsi par le
travers des batteries déchargées; mais sentant que _le Lion_ coulait, il
brusqua le dénoûment et lança en grand, contre l'avant de
_l'Illustrious_ dont la vitesse s'amortissait, sa petite frégate qui
craqua et fut à demi défoncée. Mais cinquante grappins à la fois
mordirent le gréement ou les pavois du vaisseau.
--A l'abordage! commande Sans-Peur.
Émile Féraux, à la tête de la première division, se précipite sur
l'avant de _l'Illustrious_, où une troupe compacte de soldats de marine
l'attend baïonnette croisée.
La frégate devant forcément s'accrocher par l'arrière, à la hauteur du
grand mât du vaisseau, Sans-Peur ralliait autour de lui la deuxième
division.--Le second choc eut lieu.
--A bord! crie le _Lion de la mer_.
Il avait vu jusque-là Taillevent auprès de lui. Tout à coup, le maître
disparut en poussant un hurlement de désespoir qui domine le tumulte, et
dont aucune vocifération humaine ne saurait donner une idée.
--Où est-il?... que fait-il? demanda Sans-Peur avec émotion.
--Voyez! là!... répond Parawâ en montrant le maître qui, par des bond
furieux, venait d'atteindre l'extrémité de la vergue de misaine de
_l'Illustrious_.
Ce point aérien était le théâtre d'un combat fratricide.
Tom Lebon et Camuset se trouvaient aux prises.
--Matelots!... mes deux matelots!... mes matelots, ne vous tuez pas!
criait maître Taillevent.
Gabriel et Liméno, suspendus aux chaînes d'un grappin d'abordage,
menaçaient de leurs pistolets le brave marin de Jersey, Tom Lebon,
anglais de nation, français de coeur.
XLVII
FERMEZ LES SABORDS!
--Il faut, avait dit Sans-Peur à son fils Gabriel, que notre frégate qui
coule s'attache au vaisseau anglais par cent liens de fer. Ils vont nous
fusiller à bout portant, entraînons-les par le fond. Seulement, mon
fils, à mon premier signal, jette-toi à la mer, gagne l'une des balses
qui seront amenées au moment de l'abordage; pas d'hésitation, pas de
retard. Je ne te permets de combattre ici qu'à cette condition.
--Mon père! auriez-vous donc résolu de périr avec tous vos braves?
--Non!... Si je ne tenais à leur laisser une chance de salut, je
n'emploierais pas un moyen douteux: je ferais sauter les deux navires.
Au lieu de laisser nos poudres se noyer, nous les retirerions de la
soute. Mais assez... assez... à ton poste!...
* * * * *
Gabriel, spécialement chargé de l'opération de faire lancer les grappins
et d'amarrer _le Lion_ à _l'Illustrious_, ne se borna point à
s'accrocher comme pour un abordage ordinaire. Secondé par Camuset,
Liméno et les meilleurs gabiers, il multipliait les systèmes de mariage.
Tous les crocs, toutes les chaînes, tous les gros cordages dont il
disposait, mordaient ou étreignaient les mâts, les vergues et les
apparaux de l'ennemi.
L'action militaire était chaudement engagée sur l'avant du vaisseau.
Dans les mâtures, une lutte étrange continuait avec acharnement. Le
commodore ayant donné l'ordre à ses gens de couper tous les liens et de
décrocher toutes les pattes de fer, les Français ne pouvaient faire un
noeud sans avoir quelque adversaire à combattre. L'escouade aérienne de
Gabriel agissait de vive force, une pluie de sang, une grêle de cadavres
tombaient sur les combattants du pont.
On vit une grappe humaine se détacher des sommets du bas-mât, et, le
poignard dans la gorge, écraser dix hommes des deux partis. Un
épouvantable amalgame de corps déchirés, d'armes, de lambeaux de chair,
de cordages, de grappins, de poulies et de membres palpitants,
s'interposa entre les abordés et les abordeurs.
--En avant!... hardi!... Sans-Peur!... criait Émile Féraux.
Les officiers de _senteries_ répondaient en encourageant leurs hommes à
tenir bon, baïonnette croisée.
Les Anglais parvinrent à défaire quelques-uns des amarrages.
--Du fer, des chaînes de fer! disait Gabriel, qui bondissait de corde en
corde stimulant l'activité de ses gabiers, ou déchargeant ses pistolets,
que Liméno rechargeait à l'instant.
Des hunes du _Lion_, quelques groupes de tirailleurs ajustaient
exclusivement les gabiers anglais. Des hunes de _l'Illustrious_, un feu
nourri était dirigé sur ces tirailleurs. Les espingoles chargées de
biscaïens étaient braquées sur la vaillante troupe de Gabriel; et, en
outre, des grenades lancées de haut éclataient de toutes parts, si ce
n'est pourtant sur l'étroit théâtre de la sanglante mêlée.
Tom Lebon, en sa qualité de gabier de misaine de _l'Illustrious_,
s'élança sur la vergue où Camuset venait de se hisser en halant une
corde à laquelle pendait une chaîne de fer. Il brandissait une hache;
Camuset tira son sabre sans lâcher sa corde.--Maître Taillevent, qui, à
l'arrière du _Lion_, s'occupait aussi du fatal mariage des deux navires,
poussa un cri si terrible que les deux matelots l'entendirent.
A l'instant même où la hache et le sabre se rencontraient:
--Tu es Tom Lebon!... demanda Camuset avec horreur.
--Taillevent!... mon matelot!... s'écriait Tom Lebon.
--Voici son fils! ajouta Camuset en montrant Liméno.
--Minute! fait Tom Lebon qui raccroche sa hache à sa ceinture.
Camuset, rengaînant son sabre, passe son bout de corde à un camarade.
--La paix entre nous! dit enfin Taillevent lui-même.
Gabriel et Liméno ne déchargèrent point leurs armes, mais sautèrent dans
les haubans du vaisseau, où ils furent bientôt aux prises avec d'autres
gabiers anglais.
Au bout de la vergue de misaine, au milieu d'un nuage de fumée brûlante,
Taillevent embrassait Tom Lebon, dont il mettait la main dans celle de
Camuset.
--Le fils à maître Camuset!... dit Tom Lebon, et de plus ton _matelot_;
il sera donc le mien?... un équipage d'enfants de Port-Bail!... M. de
Roqueforte, mon bienfaiteur à moi aussi, votre capitaine!... Pas plus
pirate que _toi z'ou moi_, Taillevent!... Assez causé; je ne me bats
plus. On trouvera bien dans la mâture assez d'ouvrage pour attendra la
fin de la bagarre. Bonne chance, mes matelots... Malgré ça, il n'y a pas
gras pour vous autres.
--Ni pour vous non plus, mon vieux! riposta Taillevent. Veille donc, et
si tu nous vois piquer une tête à l'eau, fais-en autant. Mes amis sont
les tiens, rallie à moi...
--Compris!... On a l'oeil américain, quoique anglais. En tous cas, Tom
Lebon n'a qu'un coeur, matelot, tu sais ça?...
--Pas de tendresse!... Je suis à la guerre, moi!... En route, Camuset!
Taillevent et Camuset s'affalèrent impérieusement vers l'arrière de
_l'Illustrious_, devenu le champ d'un nouveau combat.
Tom Lebon regagnait mélancoliquement sa hune, d'où il monta sur les
barres de petit perroquet. Puis, tout en rajustant quelques cordages
coupés, il observa d'un regard inquiet les faits et gestes de son
matelot Taillevent.
Anglais de nation, Français de coeur, brave par tempérament, réduit à
l'inaction par circonstance,--il passait,--à ce qu'il a dit depuis bien
souvent,--le plus fichu quart d'heure de sa vie. Et n'étant pas aussi
grognard, à beaucoup près, que l'était son matelot bien-aimé, il n'avait
pas la douce compensation de grogner homériquement.--Non! il soupirait,
sans même maudire son sort; et il faisait une épissure à la draille du
grand foc, coupée par un biscaïen. Un simple noeud aurait suffi, mais
une épissure est plus longue à faire. Personne fort heureusement ne
s'occupa de lui, qui s'inquiétait en vérité de tout le monde, excepté
toutefois du commodore Wilson,--cet Anglais pur sang n'ayant jamais eu
le don de plaire à l'estimable Tom Lebon, né natif de Jersey.--Mais s'il
n'aimait guère le commodore, il estimait fort le lieutenant Owen et
avait, dans l'équipage, une foule de camarades.--D'un autre côté,
Taillevent, Camuset, trente marins de Port-Bail et le capitaine Léon de
Roqueforte, qu'il vénérait sans l'avoir jamais connu, étaient les
principaux ennemis qui envahissaient le bord.
--C'est triste de se dire tant pis de toutes les manières et de faire
une épissure en guise de consolation, au lieu de se battre honnêtement
d'un bord ou de l'autre!...
Tom Lebon, perché à cent trente ou cent quarante pieds au-dessus du
niveau de la mer, embrassait d'un regard douloureux tous les mouvements
intérieurs ou extérieurs.
Il fut témoin des derniers efforts de Gabriel et de ses gens, qui
complétèrent leurs travaux d'accrochage en coupant les haubans de la
frégate au-dessous des hunes et en les laissant tomber avec ses vergues
sur la muraille du vaisseau. A ces réseaux de gros cordages, à ces
espars énormes pendaient des bombes, des gueuses et des masses de
boulets ramés. La chute de tant de corps lourds qui s'enchevêtraient
dans le gréement et l'artillerie du pont du vaisseau, produisit un effet
terrible.
Non-seulement le fracs fut épouvantable, mais le but du corsaire devint
évident; les Anglais s'écrièrent:
--La frégate qui coule bas va nous entraîner au fond!...
--Fermez les sabords! commanda Wilson avec l'accent de l'épouvante, et
en haut... en haut tout le monde!
XLVIII
SAUVE QUI PEUT!
Roboam Owen, dont le poste de combat était dans la batterie basse, fit
hermétiquement fermer tous les sabords, afin que la mer ne se précipitât
point à flots par ces ouvertures quand le poids de la frégate
commencerait à se faire sentir.
Puis, accompagné de ses matelots canonniers, il monta sur le pont, le
sabre à la main.
A l'avant, après d'héroïques actions, Émile Féraux avait eu le dessous.
Ce fut en vain que l'impétuosité des corsaires rompit par trois fois la
ligne des baïonnettes. Ils ne purent opérer leur jonction avec les
braves commandés par Sans-Peur. Une foule trop compacte leur barra le
passage.
Émile Féraux, criblé de blessures, périt vaillamment les armes à la
main. La plupart de ses hommes furent tués; quelques-uns glissèrent à la
mer ou, se voyant serrés de trop près, s'y élancèrent en désespoir de
cause; quelques autres, en général blessés, se rendirent aux Anglais. On
les emporta dans la batterie basse où ils furent mis aux fers.
La mêlée se prolongea davantage entre le grand mât et le mât d'artimon.
Après le second choc, Sans-Peur avait conduit à l'abordage sa deuxième
division renforcée par les gabiers de Gabriel et tous ceux des Quichuas
qui ne montaient point les balses remises à flot.
Toutes les embarcations péruviennes se tenaient, à cette heure, au vent
des deux navires et recueillaient les corsaires tombés à la mer.
Le nombre des braves que commandait Sans-Peur diminuait à chaque
instant; celui des Anglais augmentait sans cesse.--D'une part, les
soldats de marine et les matelots qui avaient vaincu la première
division se ruaient contre la deuxième; d'autre part, les deux batteries
intérieures, abandonnées par leurs canonniers, vomissaient par tous les
panneaux de nouveaux assaillants.
Malgré cela, les Anglais ne parvinrent point à passer sur le corps des
corsaires, maîtres du côté de bâbord, et qui les empêchaient de se
dégager de l'étreinte de la frégate.
Le commodore Wilson criait:
--En avant, donc!... tuez! tuez!... Et puis, hache en bois!...
Mais Sans-Peur, Taillevent, Parawâ et leurs intrépides compagnons
fauchaient les ennemis.
--Tenez bon, mes braves! commandait Gabriel, qui défendait ses grappins
avec la même ardeur qu'il avait mise à les accrocher.
La boucherie se prolongeait; _l'Illustrious_ et _le Lion_, poussés par
une fraîche brise, étaient emportés dans la direction de la fameuse
roche _del Verdujo_, dont le capitaine Wilson ne se préoccupait guère,
tant il craignait d'être coulé par la maudite frégate.
Un bruit comparable à celui de plusieurs chutes d'eau se fit entendre à
travers le formidable tumulte du combat.--C'était la mer qui, des
sabords du _Lion_, se précipitait dans sa cale.
Sans-Peur s'écria:
--A la nage, Gabriel!... A la nage, les Quichuas! Encore deux minutes de
résistance, mes amis!...
--Adieu, mon père! j'obéis!... dit Gabriel.
Camuset, Liméno et plus de vingt autres le suivirent.
--_Pi-hé_!... _pi-hé_!... hurlait Parawâ, dont la massue accomplissait
d'effroyables exploits.
Il était blessé à la joue, aux flancs et à l'épaule; le sang ruisselait
sur ses tatouages; il avait l'air du démon des combats. Son formidable
casse-tête menaça Roboam Owen. Sans-Peur s'interposa:
--Ne frappe point cet officier! dit-il.
Le sabre du lieutenant anglais vole seul en éclats.
--Pourquoi m'épargner? demande Owen.
Sans-Peur, entouré d'ennemis, ne peut répondre. Taillevent à sa gauche,
Parawâ à sa droite, faisaient des moulinets, l'un avec sa hache, l'autre
avec son _méré_. Sans-Peur était protégé par ses fanatiques insulaires
polynésiens, trop heureux de mourir pour lui en criant:
--Le _Lion de la mer_ ne meurt pas!
Chose merveilleuse, quoiqu'il essuyât à chaque instant le feu des
Anglais, il n'avait reçu que des blessures sans gravité.
Semblable au dieu de la guerre navale, il donnait ses ordres avec un
calme superbe. Laissant au peloton sacré de Taillevent et de Parawâ le
soin de défendre sa propre vie, il veillait surtout à ce que les Anglais
ne pussent défaire les systèmes d'amarrage. Aussi, plusieurs fois, au
lieu de se garantir lui-même, déchargea-t-il ses pistolets sur des
gabiers ennemis trop intelligents ou trop alertes.
Roboam Owen s'était retiré sur le bastingage de tribord, et de là
dirigeait les mouvements des matelots anglais, qui ne gagnaient plus un
pouce de terrain sur la deuxième division des corsaires.--A la vérité,
ceux-ci ne combattaient plus à découvert, car ils avaient improvisé une
sorte de retranchement à l'aide des espars brisés, des voiles de la
frégate tombées avec leurs vergues, des hamacs anglais jetés hors du
bastingage de bâbord, et d'un amas d'ustensiles sur lesquels
s'entassaient les cadavres.
_L'Hirondelle_ était à perte de vue.
Gabriel, Camuset, Liméno et les Quichuas auxiliaires avaient été
recueillis par les balses.
--Tout va bien! dit Sans-Peur, qui haussa les épaules en entendant le
commodore Wilson donner l'ordre de démarrer et de diriger sur les
abordeurs deux canons chargés à mitraille.
--Trop tard!... monsieur le commodore... trop tard! s'écria Léon.
Tous les Anglais à la fois poussèrent un cri d'horreur;--la frégate
enfonçait sans bruit maintenant, sa cale et son entrepont étaient noyés
au ras des sabords de la batterie;--le vaisseau _engageait_.
Le vaisseau _engageait_, c'est-à-dire qu'il penchait au point de courir
risque de chavirer comme un frêle canot.
--Sauve qui veut!... sauve qui peut!... reste qui voudra!... crie
Sans-Peur en se précipitant tête baissée au milieu des ennemis.
Le rempart des corsaires s'écroula; les deux canons démarrés roulèrent
sur bâbord; il devint impossible de se tenir sur le pont, où apparut
enfin le blême Pottle Trichenpot, jusque-là prudemment caché dans les
batteries intérieures.
Taillevent le vit, mais ne put l'ajuster. Il fut renversé comme Parawâ
et Sans-Peur lui-même. Abordeurs, abordés, Anglais, corsaires, vivants
ou morts, tous tombèrent pêle-mêle avec les amas de débris, d'armes ou
d'instruments qui n'étaient pas solidement amarrés.
La confusion de cet instant est inexprimable.
Les hommes accrochés aux pavois ou aux cordages furent les seuls que
n'entraîna pas le mouvement d'inclinaison.
Roboam Owen, se tenant au bastingage de tribord, fut de ce petit nombre.
Avec son admirable sang-froid, il attendait la catastrophe.
Alors Tom Lebon laissa son épissure interminée.
--Le combat est fini! murmura-t-il, je veux au moins me noyer en
embrassant mon matelot.
Il se laissa glisser par un cordage et atteignit l'endroit où il avait
vu tomber Taillevent.
* * * * *
Gabriel, qui avait pris le commandement général des balses, frémit,
s'agenouilla et pria Dieu pour le salut de son noble père.
Liméno pleurait.
Camuset Barberousse, qui commençait à devenir grognard, jura
consécutivement en anglais, en français, en espagnol, en langue quichua
et en langue polynésienne. Son coeur battait avec violence. Il voyait la
frégate plonger en attirant le vaisseau dont on découvrait le pont
sanglant et dans un état de désordre indescriptible.
La bataille entre les hommes était terminée.
La lutte entre les deux navires commençait en quelque sorte,--car ce
n'était plus deux navires animés par leurs équipages, mais deux masses
inertes et matérielles qui se combattaient maintenant.
XLIX
LA CORDE AU COU.