le Corsaire jugea bon de passer en abandonnant sa pauvre _Lionne_, usée
de la quille à la pomme comme ne le fut jamais le couteau de
Jeannot.--_L'Unicorn_ n'était plus depuis trois ou quatre ans.--En
revanche, sous l'escorte du _Lion_ naviguait un délicieux paquebot, très
faible d'échantillon, mais d'une marche supérieure qui lui avait valu le
nom d'_Hirondelle_.
* * * * *
--Voile! cria l'homme de vigie à bord du _Lion_... Très haut mâtée...
ajouta-t-il au bout d'une minute.
Déjà Gabriel était sur les barres de perroquet avec sa longue-vue en
bandoulière. Camuset l'y suivit comme de raison.
--Je n'ai jamais vu un aussi gros navire! dit le jeune héritier des
Incas.
--Vaisseau de ligne anglais! cria Camuset au même instant.
--Ah! chien de chien! fit Taillevent, j'ai rêvé cette nuit de Pottle
Trichenpot et de potence habillée en soldat de marine anglais!...
Sans-Peur prit le commandement de la manoeuvre.
_Le Lion_ et _l'Hirondelle_ se chargèrent de toile.
_L'Illustrious_ en fit autant.
--Mais c'est _la Pearl_, je reconnais parfaitement _la Pearl_, disait le
commodore Wilson. Pourquoi diable prend-elle chasse devant nous?
--Pourquoi? _Goddam!_ riposta l'évangélique Pottle Trichenpot, parce
que ce démon de Sans-Peur vous l'a prise; c'est assez clair!
--Vous êtes inconvenant, master Trichenpot! et je trouve votre _goddam_
très _shoking_, entendez-vous?...
Roboam Owen était triste.
Tom Lebon, qui ne se doutait de rien, ratissait un bout de corde, en
chantonnant un air normand qu'il avait appris à Port-Bail de la bonne
femme Taillevent, la mère à son vieux matelot.
XLII
LES LIONCEAUX DE LA MER
La dynastie Taillevent s'était accrue de quatre mousses, tandis que
Liméno grandissait aux côtés de Gabriel-José-Clodion Tupac Amaru,
l'idole des indigènes péruviens et des équipages de Sans-Peur le
Corsaire.
Issus d'un père normand et d'une mère métisse, à demi-marins, à
demi-montagnards, Pierre, Blas, Jacques et Ricardo Taillevent
s'honoraient d'être le bataillon sacré de Léonin et de Lionel, les
jumeaux blonds que leur mère avait peine à distinguer l'un de l'autre.
Tous ces enfants, qui partagèrent les navigations d'Isabelle et de
Liména, reçurent, dès l'âge le plus tendre, le baptême du feu,--à bord,
quand Gabriel et Liméno restaient à terre,--à terre, quand Gabriel et
Liméno faisaient campagne à bord.
Ils étaient également familiarisés avec la vie aventureuse de l'Océan et
l'existence nomade des grands bois, des montagnes ou des pampas.
Doués diversement suivant l'immuable loi de la nature, ils devaient à
leur éducation un seul et même amour exalté pour la race des Roqueforte.
LÉO l'_Atoua_, Sans-Peur le Corsaire, était leur roi; madame, leur
reine; Gabriel, leur prince; Lionel et Léonin, leurs jeunes chefs.
Et, vers la fin, ils eurent en outre leur princesse; car la dynastie du
Lion de la mer s'augmenta aussi d'une charmante petite fille, contraste
vivant de ses frères, non moins brune qu'ils étaient blonds, et d'autant
plus chère à la famille qu'elle ressemblait trait pour trait à sa noble
mère. D'un commun accord, elle reçut les noms de Clotilde-Raymonde, le
premier comme Mérovingienne, le second comme filleule de son oncle don
Ramon.
Le faisceau se formait pour l'avenir. Et lorsque parfois, pendant un
mouillage au Callao, enfants et parents étaient tous réunis:
--Mes voeux sont exaucés, disait Sans-Peur, notre oeuvre ne périra
point!
--Allons, grognait Taillevent, branle-bas général à perpétuité!... Ça y
est!... Mon capitaine,--c'est coulé,--n'aura jamais goût au petit
cabotage. Toujours des tremblements, toujours des chavirements; le vent
de _surouât_ est du calme plat en comparaison de ses idées. Il vente
toujours dans sa tête à faire mettre à la cape l'Europe, le Pérou,
l'Océanie et le _grand chasse-foudre_!... De façon, Liména, qu'ayant
toujours eu, moi, l'amour de la tranquillité à bord d'un gentil caboteur
ou dans ma case à Port-Bail, me voilà forcé de faire tour mort sur ma
vieille langue, à l'effet de ne pas décourager nos mousses. Il nous faut
donc les éduquer en leur disant: «Aimez le chamberdement et la misère,
voilà le plaisir! Poudre fulminante, volcan et raz de marée, voilà votre
tempérament!... Vive le petit métier! En avant le rigaudon sur terre,
sur mer, et peut-être bien ailleurs!» Je dis ailleurs, Liména, et je
m'entends... M. Gabriel est encore assez sage: l'abordage, les brûlots,
la cavalerie et l'infanterie lui sont suffisants.--Mais M. Léonin, un
gringalet, soit dit sans offense, vous a des inventions à donner la
colique à un requin.--Est-ce que ce gamin de deux jours ne vous parle
point de bateaux sous-marins, de ballons, de souterrains et d'un tas de
machines d'enfer comme de ses amusettes!... Oui, ma femme, quelque jour
ils navigueront sous l'eau, dans l'air, dans le ventre de la terre, au
fin fond de n'importe quoi! Les anciens, pour lors, ne seront que des
conscrits; nos gars, vois-tu, ne riront pas tous les matins...
Liména souriait avec orgueil.
Et Camuset à la barbe rousse, en tiers dans cet entretien, se bornait à
dire:
--Sois calme, matelot Taillevent, ça court bien! on s'en charge de tes
mousses.
Le contre-maître Camuset, plus souvent appelé Barberousse, inspirait
alors aux fils du maître d'équipage un peu de la crainte salutaire que
le rude grognard lui inspirait à lui-même au début de ses grandes
aventures.
Les bonnes traditions ne se perdaient pas, comme on voit.
Seulement, le temps poursuivant son cours inexorable, transformait les
mousses en novices ou même en matelots, et les matelots en
contre-maîtres, comme l'atteste le juste avancement de Camuset.
* * * * *
L'amazone Isabelle a un fils aîné de quinze ans révolus et qui semble en
avoir dix-sept, soit que son origine maternelle et le climat des
tropiques l'aient rendu précoce, soit que la navigation et les exercices
du corps aient développé avant l'âge sa nature vigoureuse.
Léonin et Lionel, au contraire, sont frêles, pâles, presque chétifs,
quoique bien portants et parfaitement constitués.
--Ne craignez rien, commandant, disait à leur propos le chirurgien-major
de l'escadrille corsairienne, je vous réponds d'eux. Vos lionceaux
deviendront des lions!
Les lionceaux avaient dix ans passés.
Mêmes voix, mêmes gestes, mêmes regards, même intelligence. Seulement,
leur mère trouvait Lionel plus tendre et plus soumis, et leur père finit
par reconnaître en Léonin plus d'initiative, plus de force de caractère.
--Il sera temps bientôt que ces enfants voient la France, leur patrie,
avait-il dit avant de partir pour sa dernière expédition.
Cette parole, qu'Isabelle ne connut point, fut prononcée en présence de
Taillevent, qui se permit de demander:
--Et M. Gabriel?
--Ami, répondit Léon avec tristesse, ai-je coutume de manquer à mes
serments et de reprendre ce que j'ai donné?
--Pour lors, murmura le maître, m'est avis que la bonne femme de mère à
Taillevent, si Dieu fait qu'elle vive encore, pourra bien embrasser mes
quatre petits sauvages,--Pierre et Jacques, ou, comme qui dirait en
espagnol, Pedro et Iago, Blas et Ricardo, ou, comme qui dirait en
français, Blaise et Richard,--mais qu'elle n'embrassera jamais mon aîné
Liméno, péruvien comme son nom et sa chance.--Ah! le pauvre gars, il en
avalera des Cordillères, il en courra des bords sur le lac de Plomb et à
travers les montagnes du Pérou, sans jamais voir notre cher Port-Bail,
sur les côtes de Normandie, en face de Jersey!
--Pourquoi cela, Taillevent? Ton fils, à toi, n'est point de la race des
Incas...
--Pardon, excuse! mon capitaine, interrompit vivement le maître, si mon
fils, à moi, n'est l'enfant du soleil ni de la lune, il est le mien, nom
d'un tonnerre! et ça suffit pour naviguer droit dans le sillage de
l'honnêteté.
--Toujours le même, dit Sans-Peur avec une émotion fraternelle.
--Toujours, mon capitaine!...
La campagne entreprise à la suite de cet entretien eut cela de
remarquable que LÉO l'_Atoua_ se préoccupa beaucoup moins de ses îles
polynésiennes que de la prise d'un bâtiment taillé pour la marche.
XLIII
L'HIRONDELLE.
D'après les conseils de Pottle Trichenpot, la société biblique et
commerciale de Londres préférait désormais pour ses navires la légèreté
à la capacité. «Car, en attendant qu'on obtînt de Sa Majesté Britannique
le concours d'une puissante division navale, l'essentiel était de
pouvoir échapper au détestable pirate Sans-Peur.»
A la baie des îles, où _la Lionne_ relâcha, Parawâ-Touma et son fils
Hihi saluèrent du haut de leur _pâ_ fortifié la frégate de leur illustre
_Rangatira-Rahi_.--Baleine-aux-yeux-terribles lui dit tout d'abord que
les Néo-Zélandais venaient de chasser du mouillage un bâtiment anglais
chargé de missionnaires hérétiques.
--Mais il fallait le prendre! s'écria Sans-Peur.
--Nous l'avons essayé!... Par malheur, il marche comme le vent!
--C'est ce que je cherche!... Où est-il!...
--Il a pris la route de la Nouvelle-Hollande.
--Je pars pour Port-Jackson!...
--Sans moi, ô LÉO l'_Atoua_! vous aurez peine à reconnaître cet alcyon
de la mer.
--Baleine-aux-yeux-terribles sera toujours reçu comme un grand chef sur
les navires de LÉO l'_Atoua_.
Le chef néo-zélandais but l'haleine de son fils Hihi, Rayon-du-soleil:
--Tu es aujourd'hui un guerrier fameux sur la terre et sur la mer. Règne
sur nos peuples, achève de gagner tes _mokos_ et demeure fidèle à LÉO
l'_Atoua_, ennemi de la tribu de _Touté_.--Moi, j'ai vu en rêve cette
nuit les grandes villes d'Europe. Si je meurs au loin, tu découvriras au
ciel une étoile de plus, ce sera mon oeil gauche, et tu sentiras en toi
une force double, ce sera mon âme qui viendra t'habiter.
Hihi serra sur son coeur les genoux, puis la ceinture, puis le corps de
son père, dont il but ensuite l'haleine en frottant le nez contre le
sien.
Et après avoir fraternisé avec Gabriel, le fils du Lion, Hihi, fils de
la Baleine, descendit dans sa pirogue.
_La Lionne_ appareillait pour Port-Jackson.
* * * * *
Déguisée en gros transport anglais, au moyen de masques en toile à
voiles, la frégate pénétra hardiment dans la rade ennemie, car Parawâ
venait de reconnaître le fameux navire des missionnaires.
Au coucher du soleil, on mouilla bord à bord.
Presque aussitôt, il fut enlevé par surprise.
L'alarme fut jetée pourtant.--Quatre navires de guerre et deux fortins
canonnèrent _la Lionne_; mais la fortune, dit-on, favorise les
audacieux. La ruse et la force, l'adresse et le courage n'auraient
peut-être point suffi pour assurer l'invraisemblable succès de
Sans-Peur. Heureusement, une épouvantable tempête, qu'il avait prévue à
la vérité, lui permit d'éviter un combat inégal.
Ainsi fut conquise son _Hirondelle_, qu'il destinait à conduire en
France Isabelle et ses trois derniers enfants.
Lui-même, alors, il pensait à s'y rendre.
Le _Lion de la mer_ voulait se présenter au lion de la terre, l'empereur
Napoléon, et obtenir son appui pour résister moins difficilement aux
forces anglaises. La capture de _la Pearl_ acheva de le décider à
prendre ce parti, car il apprit, par les papiers trouvés à bord, que la
guerre était déclarée à l'Espagne.
A quoi bon laisser Isabelle et ses jeunes enfants en péril dans les
possessions espagnoles du Pérou, lorsque Gabriel était enfin d'âge à
répondre aux espérances des indigènes?
Le cas qui se présentait était prévu depuis longtemps:--«Si don Ramon
cessait d'être gouverneur de Cuzco, et surtout si la guerre éclatait
entre l'Espagne et la France, Isabelle devait immédiatement se réfugier
au milieu des Quichuas, entretenir des vigies sur le littoral et se
tenir prête à regagner la baie de Quiron.»
Isabelle avait suivi ces instructions à la lettre. Les vigies postées
sur les mornes guettaient les mouvements du large. Dès qu'elles
signalèrent un vaisseau de ligne anglais chassant deux navires sans
pavillon, des exprès en instruisirent Isabelle, qui fit ses préparatifs
de départ. Bientôt on lui annonça que les bâtiments poursuivis avaient
hissé les couleurs françaises et la bannière du _Lion de la mer_.
Accompagnée d'un immense cortége, elle se dirigea sur la baie de Quiron,
que les Espagnols avaient laissée inoccupée.
Lorsqu'elle y campa militairement, aucun des trois navires n'était en
vue.
Vingt-quatre heures s'écoulèrent dans l'anxiété.
Enfin, un seul bâtiment, _l'Hirondelle_, entra dans la baie; à son grand
mât était arboré le pavillon péruvien.
--Mon fils Gabriel est à bord!... mais mon époux, ô mon Dieu! mon noble
époux aurait-il succombé?
--Si mon père est mort, nous le vengerons, dit Léonin qui tenait son
frère Lionel embrassé.
Lionel et les enfants de Liména répétèrent les paroles du jeune
lionceau.
Isabelle pressait contre son coeur sa petite Clotilde.
--O mon Dieu, murmurait-elle, son père ne la reverra-t-il plus?
Liména, soucieuse, aurait voulu conjurer ces paroles de funeste augure.
--Enfants, taisez-vous! s'écria-t-elle; et vous, madame, pourquoi parler
ainsi?
Aux acclamations enthousiastes des Quichuas, Gabriel, Camuset et Liméno
débarquèrent.
--Espérance!... courage!... criaient-ils.
--Ma mère, dit l'héritier des Incas, soyez sans crainte. Par un
stratagème adroit, _le Lion_ a évité le combat. _L'Illustrious_ fait
fausse route. Demain, dans quelques heures, dans un instant peut-être,
la frégate viendra nous rejoindre.
Isabelle embrassait son fils avec transports. Liména bénissait comme
elle le Ciel qui avait sauvé _le Lion_, et, comme elle, serrait dans ses
bras son fils Liméno, vaillant mousse de quatorze ans.
Mais Camuset Barberousse mâchait sa moustache en soupirant, signe
infaillible de quelque mission pénible à remplir.
XLIV
STRATAGÈMES DE RETRAITE.
Le commodore Wilson, quand il fut bien convaincu que _la Pearl_ était
tombée au pouvoir de Sans-Peur, pinça les lèvres, baissa le nez et fut
bien obligé de s'avouer que c'était par sa très grande faute:--«Pottle
Trichenpot lui avait bien assez conseillé de ne point se séparer de sa
frégate.» Mais au bout de cinq minutes, il redressa le nez, et rouvrant
la bouche, il dit avec conviction:
--_L'Illustrious_ marche beaucoup mieux que _la Pearl_. Nous avons
soixante-quatorze canons de gros calibre, et le pirate français n'en a
que quarante de moindre portée. Consolons-nous! Il sera coulé ou pris,
c'est inévitable, et s'il est pris, mon cher monsieur Trichenpot, il
sera pendu sur-le-champ.
--Amen! fit le révérend Pottle.
Roboam Owen, qui ne perdit pas un mot de cet odieux entretien, sentit
son coeur se soulever d'indignation. La bassesse de Pottle ne pouvait
l'étonner; mais l'ingratitude du commodore Wilson révoltait sa nature
loyale. Toutefois il sut demeurer impassible.
--Lieutenant Owen, que pensez-vous? lui demanda brusquement le
commodore.
--Je pense que le vent peut changer et que Sans-Peur le Corsaire n'est
jamais à court de stratagèmes.
--Oh! oh!... Mais... un moment, s'il vous plaît! Vous dites _corsaire_,
lieutenant Owen; c'est _pirate_ qu'il faut dire, _pirate_, vous
entendez!
L'officier irlandais connaissait l'esprit étroit et faux de son ancien
camarade,--il n'essaya point de protester, salua sans affectation et se
promit d'employer au besoin quelque terme qui, sans être injurieux pour
Sans-Peur, ne risquât point d'être désapprouvé.
--Le vent ne change guère en cette saison dans ces parages, et quant aux
ruses de ce forban, je saurai les déjouer!... dit hautement le
commodore.
Roboam Owen faisait des voeux ardents pour que la frégate de Sans-Peur
parvînt à s'échapper.
L'honnête Tom Lebon continuait à chantonner en faisant une queue de rat
sur le bout d'on ne sait quel cordage. Infiniment moins grognard que son
matelot Taillevent, il se résignait à son triste sort. Depuis seize ans
passés, sa femme et ses enfants vivaient en France, à Port-Bail; depuis
seize ans passés, il faisait la guerre aux Français et se battait en
conscience, non sans regrets, mais en brave marin qui remplit son
devoir. A bord de _l'Illustrious_, personne n'était plus indifférent que
lui aux résultats de la chasse.
* * * * *
A bord de la frégate _la Pearl_, ou pour mieux dire _le Lion_,
Sans-Peur, son fils Gabriel, Émile Féraux, capitaine de pavillon, maître
Taillevent, Parawâ-Touma, et foule d'autres, ne tardèrent point à
s'apercevoir que _l'Illustrious_ avait l'avantage de la marche. Mais en
revanche, _l'Hirondelle_ l'emportait, et de beaucoup, sur le vaisseau,
puisqu'elle était obligée de carguer sa grand'voile pour naviguer de
front avec la frégate.
Les deux conserves ayant une avance considérable, Sans-Peur calcula
qu'elles seraient encore à plus d'un mille du vaisseau lorsque viendrait
la nuit. Il donna ses ordres au capitaine Féraux et se retira dans sa
chambre pour écrire à Isabelle.
On torchait toute la toile possible.
Avec la pompe à incendie, on arrosait les voiles pour en resserrer le
tissu et ne rien perdre de la brise ronde, mais très maniable, qui
poussait les trois navires.
Les meilleurs timoniers se relevaient à la roue du gouvernail: «Pas de
distractions! naviguons droit! Attention à ne pas embarder de
l'épaisseur d'un cheveu.»
Les gens de l'équipage reçurent l'ordre de se coucher à plat pont;
l'immobilité leur fut recommandée.
La situation était telle, que Taillevent ne grognait pas. Il fumait avec
la gravité d'un pacha turc. Camuset et Liméno, étendus à ses pieds, le
regardaient sans se permettre de l'interroger.
--Gros vaisseau! dit Baleine-aux-yeux-terribles.
--Il y en a de plus gros! répondit Taillevent.
--Oui, ajouta Camuset, ce 74 a deux batteries couvertes et une barbette;
un trois-ponts a une batterie couverte de plus.
--_Pi-hé_! fit admirativement le Néo-Zélandais.
--Ne bougez pas, tas de marsouins! ou gare à moi! cria Taillevent à
quelques hommes qui s'avisaient de se lever.
--La tribu de _Touté_ a de bien grandes pirogues de guerre! dit
Parawâ-Touma, qui ne cessait de regarder _l'Illustrious_.
--La tribu de LÉO l'_Atoua_ en a d'aussi grandes et de plus grandes que
ce vaisseau-là, mon vieux brave!... reprit Taillevent. Mais le
_Rangatira-Rahi_ des Français, l'empereur Napoléon, en a besoin dans les
mers d'Europe, voilà notre guignon pour le quart d'heure.
Parawâ-Touma garda le silence. Grand chef de guerre et bon navigateur,
il appréciait parfaitement les difficultés de la situation. Toutefois,
il ne désespérait de rien, tant était robuste sa foi en LÉO l'_Atoua_,
le _Lion de la mer_, qui ne meurt point.
--J'irai dans cette Europe qu'habitent les tribus ennemies de Marion et
de Touté... J'y verrai ces villes immenses, cent fois plus grandes que
Cuzco et Lima, d'après maître Taillevent.--Je connais le _Lion de la
mer_; je veux connaître aussi le _Lion de la terre_, dont tous les
peuples du monde répètent le nom terrible.
Ainsi méditait Parawâ-Touma, les yeux fixés sur _l'Illustrious_, qui se
rapprochait non sans peines; mais le commodore Wilson, fort bon marin au
demeurant, ne négligeait rien, de son côté, pour diminuer la distance.
Maître Taillevent méditait.
--Liméno, dit-il enfin, va doucettement prendre à la fosse aux lions
deux dames-jeannes d'huile de baleine.
--Pourquoi faire, maître? demanda Camuset.
--Pour graisser la coque au ras de la flottaison; j'ai entendu dire à
ton vieux père que, par petit temps, ça peut faire gagner un demi-noeud.
Deux matelots adroits ne tardèrent pas à frotter d'huile de baleine les
parois extérieures de la frégate, dont la vitesse n'augmenta pas d'une
manière sensible.
--Eh bien!... les grands moyens, pour lors! fit Taillevent.
--Quoi donc, maître?
--Camuset, tu vas demander de ma part au capitaine la permission de
faire tomber les épontilles et de scier quelques barreaux.
--Scier des barreaux! répéta Camuset avec stupeur.
--Va donc, matelot!... ça presse!... le vaisseau nous gagne!... Au jeu
que nous jouons, le temps, c'est tout!...
Camuset rapporta au maître l'autorisation d'abattre et de scier tout ce
qu'il voudrait, sous l'inspection du capitaine en second, Émile Féraux.
L'oeuvre de démolition intérieure commença. En détruisant les liaisons
du navire, en sacrifiant sa solidité, on allait lui donner une
élasticité qui accroîtrait sa vitesse. Toutes les colonnettes, tous les
piliers qui soutenaient les ponts furent déplacés à coups de masse ou de
hache, les ponts plièrent comme des tremplins. Taillevent fit scier de
distance en distance les barreaux destinés à relier l'effort des baux ou
solives transversales. On avait abattu déjà toutes les cloisons
inutiles. La frégate frémit et vibra de bout en bout; elle devint plus
sonore; elle bondissait plus aisément, craquait un peu moins et
gémissait davantage.
Déliée ainsi, elle s'usait de deux ou trois mois en moins d'une heure.
_L'Hirondelle_, qui jusqu'alors brassait de temps en temps ses voiles
hautes _en ralingue_, c'est-à-dire de telle sorte qu'elles ne fussent
plus gonflées par le vent, cessa d'être obligée d'avoir recours à cet
expédient pour ne point la dépasser.
Et la brise ayant un peu molli, les deux conserves tinrent bon sans que
_l'Illustrious_ gagnât une brasse.
--La nuit, le brouillard, des grains de pluie, une chance, nous voici en
passe d'être parés, dit Camuset à Liméno.
XLV
SÉPARATIONS.
Quand il eut achevé ses correspondances, Sans-Peur enferma dans un
coffret d'ébène ce qu'il avait de plus précieux en valeurs et en
diamants; il garnit d'or plusieurs ceintures et fit appeler Gabriel.
--Mon fils, lui dit-il, je ne t'ai jamais caché ta destinée. Tu
appartiens aux peuples du Pérou, comme moi j'appartiens à ceux de
l'Océanie, et avant tout à la France. Tu connais mes plus secrets
desseins; tu sais que les idées étroites de José-Gabriel Condor Kanki et
d'Andrès de Saïri, ton bisaïeul, ne doivent pas être les tiennes. La
race espagnole ne saurait plus être expulsée du Pérou; tu descends
toi-même des Espagnols; tu es né pour opérer la fusion entre les
descendants des peuples conquis et du peuple dominateur. Il faut que les
créoles prennent parti pour l'indépendance, qu'ils arborent à leur tour
le pavillon péruvien, et qu'ils regardent les indigènes comme leurs
concitoyens, leurs égaux, leurs frères.
--Mon père, j'ai été élevé dans cette pensée, répondit Gabriel. Le sang
mélangé qui court dans mes veines en est l'expression. Vos sages
desseins sont mes espérances. On me donne le titre de prince; je
n'aspire point à la couronne d'Inca, de grand chef ou de roi. Je ne veux
que marcher sur vos traces, être libérateur d'abord et ensuite
pacificateur, s'il plaît à Dieu.
--C'est bien! dit le corsaire. Et puis, avec un accent
paternel:--Jusqu'à ce jour, mon enfant, j'ai pu veiller à ton éducation.
Le marquis ton oncle et ta mère m'ont suppléé pendant mes absences, mais
l'instant est venu où tu vas être seul,--seul à ton âge!
--A mon âge, mon père, vous combattiez pour l'indépendance du Nord.
--Oui, Gabriel, mais comme simple élève de marine et sous les ordres du
vicomte de Roqueforte. Toi, mon fils, tu vas être chef d'une nation à
demi-barbare...
--Mon père, je suis attristé de notre séparation. Je m'y attendais,
cependant, et j'y étais préparé. Ne craignez rien, je suis votre fils,
je serai digne de l'être et ne manquerai, je vous le jure, à aucun de
mes grands devoirs. Je n'étais qu'un jeune enfant quand on ceignit mon
front de _la borla_ péruvienne; les acclamations des peuples du grand
lac retentissent pourtant encore dans mon coeur, et souvent, depuis,
j'ai visité seul la tombe sacrée du cacique Andrès.
--Tu es bien mon fils, mon digne fils! Dieu soit loué! s'écria Léon de
Roqueforte.
Et après un instant de silence solennel:
--Maintenant, reçois mes ordres. Voici un coffret qui contient
d'immenses valeurs destinées à ta mère, je t'en charge. Voici de plus
des ceintures d'or pour toi, Liméno et maître Camuset, qui sont attachés
à ta fortune. Mes instructions, mes mémoires sur toutes les affaires du
Pérou, un trésor et un grand approvisionnement d'armes sont enfouis, tu
le sais, dans la caverne du Lion.
--Je sais où, mon père.
--A nuit tombante, tu passeras sur _l'Hirondelle_ avec tes deux
compagnons.--Vous irez dans la baie de Quiron, où ta mère, ses enfants
et ceux de Taillevent s'embarqueront pour aller en France; mais toi, mon
fils, tu te retireras dans l'intérieur du Pérou.