à mon signal... La voyez-vous dans le lointain, à gauche?... Mes
officiers savent maintenant que je suis au bal chez Son Excellence, et
que j'espère fermement l'amener à conclure la paix.
Wilson causait depuis quelques instants avec un colonel espagnol, qui,
ayant été fort bien reçu à bord de _la Firefly_, partageait la haine des
Anglais pour Sans-Peur le forban.
--Qu'est-ce qui nous prouve que cet homme dit la vérité? s'écria le
colonel. Faites cerner la place, monseigneur!...
--Prenez garde, messieurs, à ce que vous allez tenter, interrompit Léon
en se croisant les bras sur la poitrine.--Mais vous, mesdames, n'essayez
pas de sortir. Vous n'êtes en sûreté que dans ce palais.--Ah! l'on doute
de moi!... Je veux la paix, je la veux avec la population de cette ville
et le Pérou tout entier! mais je suis prêt à la guerre, sur terre et sur
mer!
Léon prononça quelques mots d'une langue inconnue. Parawâ leva
perpendiculairement son _méré_ casse-tête. Deux flammes bleues parurent
dans les airs.
--Écoutez! écoutez maintenant.--Trois coups de canon vont retentir au
large.
Les trois coups de canon furent distinctement entendus.
--Ma division s'avance en branle-bas de combat; dans une demi-heure,
elle sera devant le fort de Callao.
--Cet impudent étranger sera-t-il supporté ici plus longtemps?
interrompit avec violence le colonel espagnol.
Un excentrique Anglais serait fier du sang-froid que déploya Léon de
Roqueforte. Il regarda son interrupteur d'un air dédaigneux, et demanda
curieusement le nom de ce colonel mal élevé.
--Il s'appelle Garron y Quizâ, lui répondit-on.
--Eh bien, monseigneur le vice-roi, je prierais volontiers Votre
Excellence d'accorder au colonel Garron y Quizâ le droit de conclure la
paix, tant je suis sûr que tout finirait au mieux.
--Par la sainte croix! vos partisans seraient bientôt en poussière!
s'écria le colonel.
--Parlez vous sérieusement, monsieur le comte? demanda le vice-roi
devenu fort soucieux.
Ses idées se modifiaient singulièrement depuis que le corsaire parlait
et agissait en sa présence. Après avoir tenu tête avec une opiniâtreté
systématique à toutes les autorités de la ville, le vice-roi ne voulait
point reculer, mais il se sentait dans son tort à tous les points de
vue. Un faux-fuyant s'offrait a lui;--il s'en saisit d'autant plus
volontiers que le colonel venait, par deux fois, de s'exprimer avec
insolence.
--Monseigneur, répondit Léon, je parle sérieusement, très sérieusement,
foi de gentilhomme français. Je ne vous demande plus la paix,
maintenant; je vous prie d'accorder vos pleins pouvoirs au colonel
Garron y Quizâ. Ce sera fort gai, mesdames...
Le colonel rougit, pâlit, et s'avança menaçant.
--Monsieur! dit le vice-roi, vous avez ici même blâmé ma modération; eh
bien, pour vous en punir, je vous ordonne de traiter avec M. le comte de
Roqueforte.
--J'ai l'honneur de vous entendre, monseigneur, mais ai-je bien vos
pleins pouvoirs? Ai-je le commandement de vos forces de terre et de mer,
le droit de vie et de mort?...
--C'est ainsi que je fais ma demande, monseigneur, ajouta Sans-Peur le
Corsaire; je supplie Votre Excellence de se décharger pour quelques
heures de toute sa responsabilité, mais de vouloir bien ensuite ratifier
les décisions du pétulant colonel Garron y Quizâ.
--Accordez! accordez! dit la vice-reine.
--Accordez, monseigneur! ajoutèrent toutes les dames.
--J'abdique donc pour trois heures, c'est-à-dire jusqu'à minuit, dit le
vice-roi, et je veux que l'on obéisse au colonel Garron y Quizâ comme à
ma propre personne.
Sans-Peur, qui s'était avancé vers la vice-reine, disait en même temps:
--Si Votre gracieuse Excellence daigne le permettre, madame, mes jeunes
officiers finiront leur soirée au bal.
--De grand coeur, monsieur le comte.
Un signe imperceptible du corsaire fut suivi d'un coup de sifflet aigu
de Taillevent. Dix fusées de diverses couleurs serpentèrent dans le ciel
bleu.--Une bordée entière leur répondit du large.
--A moi, messieurs!... En haut la garde!... criait le colonel l'épée à
la main.
Les officiers espagnols, cette fois, ne se laissèrent pas arrêter par
Roboam Owen; ils fondaient sur Sans-Peur le Corsaire. La garde pénétrait
dans le salon du vice-roi. De nouveaux cris d'effroi retentirent.
Mais tout à coup, comme à miracle, les cinq principaux acteurs de cette
scène violente disparurent par la fenêtre au milieu d'un immense éclat
de rire dont le vice-roi prit sa part.
Taillevent et Parawâ s'étaient baissés. Le colonel fut escamoté comme
une muscade, tandis que Sans-Peur et don Ramon passaient du balcon sur
l'impériale d'un carrosse. Le carrosse partit au grand galop; toutes les
voitures des belles invitées le suivaient.
--Dansez, mesdames, dansez jusqu'à notre retour!... Vive la paix! criait
Sans-Peur.
--Vive la paix! répéta la populace.
--Où vont tous ces carrosses? demandait-on.
--Ils vont au Callao chercher les danseurs de la division française.
La vice-reine fit un signe à son orchestre; le bal commença. Son
Excellence le vice-roi était d'une gaîté folâtre. Trop heureux d'avoir
échappé au ridicule d'être enlevé de chez lui par la fenêtre,
monseigneur trouvait ravissant le joli tour du corsaire.
--Ce pauvre colonel! disait-il, quelle drôle de mine il doit faire dans
son carrosse entre M. le comte et Sa Seigneurie la
Baleine-aux-yeux-terribles!...
Au coup de sifflet de Taillevent, les cent compagnons du _Lion de la
mer_ s'étaient emparés de toutes les voitures à la fois et les cris
répétés de Vive la paix! étouffant ceux des cochers, le cortège se mit
en route sans obstacles.
Le colonel Garron y Quizâ, garrotté et bâillonné, fut obligé, deux
lieues durant, d'écouter Sans-Peur le Corsaire, dont les arguments
péremptoires le décidèrent bon gré mal gré.
Le commandant du Callao reçut avis que la paix était faite.
La division française mouilla en rade.
Les jeunes officiers des trois navires,--déjà en costume de bal, selon
l'ordre qu'ils en avaient reçu à midi par une barque de
pêcheurs,--trouvèrent sur le quai plus de vingt voitures dans lesquelles
il y eut également place pour les officiers de chasseurs faits
prisonniers à la bataille de Quiron.
Le colonel plénipotentiaire occupait seul le dernier carrosse.--A bord
de _la Lionne_, il avait signé non-seulement la paix, mais encore toutes
les conditions exigées par Sans-Peur, et entre autres la nomination de
don Ramon au gouvernement de Cuzco.--Il se garda de reparaître au bal;
mais désespéré d'être voué à la dérision publique, il voulut se
réhabiliter par un duel, s'en prit au capitaine Wilson, son
malencontreux conseiller, et mourut d'une balle reçue en pleine
poitrine.
Quant au capitaine anglais, immédiatement après le duel, le vice-roi le
fit incarcérer dans la même prison d'où quelques onces d'or bien
employées avaient fait sortir le futur gouverneur de Cuzco. Personne
n'employa pour sa délivrance la clef de fer ni la clef d'or. Seulement,
Roboam Owen, en partant pour l'Europe avec un sauf-conduit, lui promit
de faire demander son échange à la cour d'Espagne,--car sa qualité de
duelliste trop heureux n'empêchait point le capitaine Wilson d'être
prisonnier de guerre.
En lettres roses comme l'aurore, l'histoire constate que le bal qui se
prolongea jusqu'au jour chez Son Excellence le vice-roi du Pérou, est le
plus charmant dont mesdames les Liméniennes aient gardé souvenance. Il
s'appelle _le bal de la paix_.--De nos jours, les grand'mères en parlent
encore.
XL
ESQUISSE A GRANDS TRAITS.
Huit jours durant, le _Lion de la mer_ fut le lion de Lima et du
Callao.--On illumina en son honneur. Le vice-roi ne jurait plus que par
lui et par don Ramon, marquis de Garba y Palos, à qui était réservée la
mission de pacifier l'intérieur.
Sous l'escorte des _gauchos_ de Quiron, le frère d'Isabelle alla prendre
possession de son gouvernement, qu'il occupa jusqu'en 1808,--époque à
laquelle une politique maladroite fit remplacer par la métropole tous
les hauts fonctionnaires du Pérou.
Une seconde trêve de sept ans succéda ainsi aux troubles qui n'avaient
guère cessé depuis la retraite de l'époux de Catalina. Durant ces sept
années, Gabriel grandit sous les yeux des caciques, non sans prendre
quelquefois la mer à bord des navires de son père. Mais, par une
convention tacite, le fils des Incas ne s'embarqua jamais en même temps
que sa mère et ses deux frères jumeaux.--Ainsi, des gages vivants de
l'alliance secrète du _Lion de la mer_ avec les indigènes péruviens,
demeurèrent toujours au milieu d'eux.
Soumis à un régime doux et juste, patients, discrets et certains d'être
noblement secourus dès que l'Espagne changerait de conduite à leur
égard, les chefs les plus éclairés approuvaient hautement la sagesse
d'Isabelle et de son époux.
Gabriel, salué du titre de Condor-Kanki, était élevé dans le palais du
gouverneur espagnol, mais il n'y vivait point en prisonnier. Au retour
de ses campagnes de mer, entreprises du consentement des caciques, son
oncle ne mettait aucun obstacle à ses excursions chez les diverses
tribus de la plaine et des montagnes.
Don Ramon tolérait qu'on l'y reçût comme le dernier héritier de la race
seigneuriale. Et nul doute que l'Espagne n'eût fini par conquérir
l'amour des peuples indigènes, si, après le deuxième marquis de Garba y
Palos, Gabriel de Roqueforte eût été successivement appelé au
gouvernement de Cuzco et à la vice-royauté du Pérou.
Mais il n'en fut pas ainsi.--Don Ramon, brusquement destitué, fut
rappelé en Europe et obéit en fidèle sujet espagnol.
La guerre éclatait de nouveau entre l'Espagne et la France.--Tout
d'abord, dans les possessions d'outre-mer, au Mexique, à la
Nouvelle-Grenade, à Buenos-Ayres, au Chili, au Pérou, les créoles se
prononcèrent pour Ferdinand VII contre l'empereur Napoléon; mais
bientôt, selon les prévisions du Lion de la mer, la grande insurrection
de l'indépendance domina tous les mouvements politiques. Lasse du joug
séculaire de l'Espagne, l'Amérique méridionale se soulevait tout
entière.
L'heure de la délivrance avait sonné.
Napoléon, en franchissant les Pyrénées, donna au nouveau monde le signal
de la liberté.
Cependant l'Océanie avait revu son infatigable champion.
Les années de trêve qui ouvraient enfin au Lion de la mer tous les ports
du Pérou furent glorieusement remplies.
Les ruses cruelles de Pottle Trichenpot retombèrent sur ses complices;
mais, hélas! l'adroit coquin parvint toujours à s'échapper.
Aux îles Marquises, où il avait fait merveilles avec les franges d'or du
Lion de la mer, ce ne fut qu'après de sanglants combats que son
influence put être détruite.
Il venait de s'évader en pirogue, lorsque les Nouka-Hiviens, consternés,
reconnurent qu'ils avaient été ses dupes.--Une alliance solennelle fut
jurée alors. Léon, proclamé de nouveau chef des chefs, laissa un agent
fidèle à Nouka-Hiva, et poursuivit sa course.
A Taïti, commençait la guerre fameuse connue dans les annales de
l'archipel sous le nom de _Tamaï rahi ia Arahou-Raïa_, c'est-à-dire la
grande guerre de Arahou-Raïa.--Sans-Peur prit nécessairement fait et
cause pour ceux des indigènes que les relations anglaises traitent de
rebelles et d'insurgés.
Depuis longtemps déjà il secondait et protégeait très efficacement
plusieurs prêtres catholiques français émigrés ou patriotes péruviens,
qu'il avait déposés dans le petit archipel de Manga-Reva.
Ce fut le premier point occupé par des missionnaires catholiques.
Parawâ n'ouvrit pas de trop grands yeux.--Au Pérou, il avait souvent
assisté à la messe, et l'aumônier de Quiron, conformément aux
instructions de Léon de Roqueforte, n'avait cessé de lui prêcher des
croyances que l'on concilia tant bien que mal avec les traditions de son
peuple, sur les mystères de la sainte Trinité, sur l'immortalité de
l'âme, les interdictions sacrées telles que _le tabou_ et le rachat des
péchés par la pénitence.
Taillevent, Camuset et les jeunes lionceaux de la mer tenaient semblable
langage.
L'influence du catholicisme devait dans l'Océanie entière être opposée à
celle du mercantilisme biblique des missionnaires anglicans et à leurs
actes despotiques.
* * * * *
Le roi Pomaré II avait embrassé le parti anglais.
Son ministre Tanta, le guerrier le plus redouté de tout l'archipel,
valeureux compagnon du Lion de la mer, découvrant le premier que les
franges d'or ont été dérobées par Pottle Trichenpot, proteste et se
retire dans les montagnes. Une faction puissante, fidèle aux grandes
traditions d'indépendance, se rallie sous la bannière libératrice de LÉO
l'_Atoua_.
A l'instigation de Pottle Trichenpot, Pomaré II attaque Tanta et ses
partisans.--Or, chose bien remarquable, constatée par les écrivains
anglais eux-mêmes, et qui prouve bien que la lutte fut politique et non
religieuse,--le grand prêtre du dieu Oro était du même parti que les
missionnaires protestants, et fut un des plus ardents instigateurs de la
guerre civile. On ne peut dire conséquemment qu'elle fut allumée entre
les chrétiens et les idolâtres. Loin de là, Pomaré II, ayant tout
d'abord obtenu par surprise un succès sanglant, des sacrifices humains
eurent lieu sur les autels du dieu Oro.
Tanta eut soin de faire annoncer dans tout l'archipel que de telles
exécutions étaient en abomination devant LÉO l'_Atoua_, esprit
supérieur, seul vraiment chrétien, car il avait toujours interdit le
cannibalisme et les holocaustes de prisonniers.
A peine cette proclamation était-elle répandue dans les îles de la
Société, que la division française parut.--Pomaré II, chassé de Taïti,
se retira dans l'île de Huahiné. Les indigènes de plusieurs autres îles
embrassèrent avec transport la cause de Tanta et du _Lion de la mer_.
Les missionnaires anglicans se réfugient à bord du navire _la
Persévérance_. Mais tandis qu'à la tête des équipages de _la Lionne_ et
de _l'Unicorn_ Léon de Roqueforte combat en terre ferme, _le Lion_,
chargé d'appuyer la chasse aux fugitifs, s'échoue sur un banc de coraux.
_La Persévérance_, emportant Pottle Trichenpot, fait voile pour
l'Europe. Parawâ et Taillevent déplorèrent à l'unisson l'évasion de ce
maudit fauteur de troubles.
L'équipage du _Lion_ fut sauvé; mais le navire, démantelé par la mer,
fut perdu pour Sans-Peur le Corsaire.
Peu de temps après, par compensation, le schoner anglais _la Vénus_ fut
pris à l'abordage par les insulaires taïtiens[18].
[Note 18: Historique.]
Léon s'opposa aux massacres qu'allait ordonner le ministre Tanta.
--Non, jamais de représailles semblables! s'écria-t-il; n'imitez point
vos ennemis, ne déshonorons par notre cause!
Maître Taillevent, comme on pense, grogna selon son droit.
--Si le Trichenpot avait été pendu la première ou seulement la seconde
fois, il n'aurait pas eu la chance de nous échapper la troisième!
Le Néo-Zélandais Parawâ ne se permit point de grogner, mais ne tarda pas
à trouver fort justes les réflexions de son ami Taillevent, car la
frégate anglaise _l'Urania_, profitant d'une diversion opérée par les
partisans de Pomaré II, reprit _la Vénus_ et délivra son équipage.
Laissant au brave Tanta le soin de finir la guerre, Sans-Peur, avec sa
_Lionne_, se met à la recherche de _l'Urania_; mais la frégate anglaise,
ayant fait fausse route pendant la nuit, atterrit, fort heureusement
pour elle, à Port-Jackson.
* * * * *
Des courses continuelles, des missions et des prédications qui ne furent
pas toutes sans fruits, des tentatives civilisatrices très diverses, des
combats de terre et de mer, des aventures souvent invraisemblables, des
succès, des revers, des négociations et des entreprises de tous genres
occupèrent Sans-Peur le Corsaire et ses alliés pendant les sept années
pacifiques du gouvernement de don Ramon.
Léon de Roqueforte, par son activité dévorante, rétablissait, non sans
d'immenses difficultés, l'influence bienfaisante de la France, qu'il
représentait sous le nom de LÉO l'_Atoua_.
Malheureusement, la France elle-même était neutre.
En lutte avec l'Europe entière, triomphante sur le continent, grâce au
génie du plus grand capitaine des temps modernes, elle avait
l'infériorité sur les mers. Et elle ignorait qu'un héros obscur, se
dévouant à une oeuvre inconnue, combattait sans relâche pour elle dans
cette cinquième partie du monde que le roi Louis XVI s'était proposé de
soustraire à la domination britannique.
Maîtresse de la mer, l'Angleterre veillait.
--Résister, maintenir, attendre!--telle fut la devise de Sans-Peur le
Corsaire.
Il résista, il attendit, et non-seulement il se maintint, mais encore il
étendit sa protection sur une foule de points nouveaux.
Les Anglais, établis à la Nouvelle-Hollande, le rencontrèrent comme un
obstacle invincible à la Nouvelle-Zélande, où Parawâ Touma et son fils
Hihi firent des prodiges, aux îles Fidji, dans tous les archipels du
nord et de l'est, depuis les Carolines et les Mulgraves jusqu'aux îles
Haouaï, d'où disparut enfin le culte du dieu Rono, vulgairement le
capitaine Cook.
LÉO l'_Atoua_, toujours équitable et vraiment libérateur, faisait et
défaisait les rois des îles de l'Océanie. Il abattait les petits tyrans
_taboués_ et leur donnait parfois pour successeurs de simples matelots
français. Les princes du plus haut rang s'honoraient de servir dans ses
équipages.--Et c'est ainsi qu'après Parawâ-Touma, il prit à bord son
illustre fils Hihi, Rayon-du-soleil, jeune chef qui devait, longues
années plus tard, recevoir les surnoms éclatants de Napoulon et de
Ponapati (Napoléon et Bonaparte)[19].
[Note 19: Historique.]
Les deux plus grands hommes de la Polynésie, Finau Ier, qui régnait à
Tonga, et Taméha-Méha Ier, qui régnait aux îles Haouaï, entrèrent
l'un et l'autre dans les vues de Sans-Peur le Corsaire. Et si, par la
suite, ils n'y restèrent point également fidèles, ce fut en raison des
nouvelles perfidies des missionnaires anglicans, dont le pouvoir devait
devenir effroyable.
Dès l'âge de douze ans, Gabriel de Roqueforte partagea la plupart des
dangers de son père. Intrépide pilotin, cavalier audacieux, piéton
infatigable, il avait au plus haut degré deux des trois grandes qualités
préconisées par maître Taillevent, c'est-à-dire _le courage_ et
_l'idée_.--Mais la troisième, ou selon l'ordre rigoureux la seconde, en
d'autres termes _la patience_, était loin d'être son fait, lorsque vers
la fin de 1808, les deux bâtiments que ramenait le grand tueur de
navires atterrirent sur les côtes du Pérou.
XLI
LE COMMODORE WILSON.
Camuset, maintenant porteur d'une magnifique barbe rousse, recevait la
récompense de ses bons et loyaux services, en savourant le titre de
_matelot_ de maître Taillevent,--titre qu'il partageait, on le sait
assez, avec Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de coeur.
Camuset, toutefois, n'avait pas la faiblesse de se plaindre de son
partage.
Loyal matelot de son matelot, il aimait sur parole ce Tom Lebon qui,
pressé en 1793, avait eu la douleur de ne jamais revoir Jersey ni
Port-Bail, et continuait à servir Sa Majesté Britannique en qualité de
gabier sur le vaisseau _l'Illustrious_, présentement commandé par le
capitaine Wilson, de lamentable mémoire.
Encore un qui devait donner raison aux propos de grognard de maître
Taillevent.
--Faire grâce au lieutenant Roboam Owen, bien, très bien!... mais à un
Trichenpot ou à un Wilson, autre chose!... On vous écrase sans
miséricorde de malheureuses petites bêtes méchantes par nature, par
tempérament, mais sans malice, comme supposition, un scorpion, une
vipère, une punaise; et on vous laisse vivre un Wilson, un ingrat, une
mauvaise bête venimeuse par goût, par volonté, tout exprès!... Moi, je
voulais prendre cet oiseau-là en plein bal, l'emporter à bord et l'y
pendre au bout de la grande vergue; c'était la justice. Ça aurait sauvé
la peau de cet imbécile de colonel Garron y Quizâ, pas mal d'autres
peaux meilleures, et les nôtres aussi peut-être bien!--J'ai toujours
gardé souvenance de l'histoire du brigand qui faisait pendre son juge,
en lui disant pour raison: «C'est, dit-il qu'il dit, parce que tu ne
m'as pas fait pendre, toi!» Et voilà justement ce que nous diraient le
Trichenpot ou le Wilson, s'ils nous tenaient un de ces quatre
matins.--Mais non! mon capitaine se contente de laisser l'autre en
prison. Est-ce qu'on reste jamais en prison? On y meurt ou on s'en tire.
Pour sa part, le capitaine Wilson y avait passé deux mortelles années à
maudire la France, l'Espagne, le vice-roi du Pérou, Sans-Peur le
Corsaire, et, par-dessus le marché, le lieutenant Roboam Owen, qui
l'avait indignement oublié, à ce qu'il croyait.
Wilson était encore injuste et ingrat, car son camarade ne l'oublia pas
un seul instant.
Retourné en Europe avec un sauf-conduit, à bord du même vaisseau de
transport qui déposa en Espagne les prisonniers de guerre délivrés enfin
des mines par les ordres d'Isabelle,--Roboam Owen se hâta d'instruire
son gouvernement de la situation du capitaine Wilson. Il fit plus
encore, il intéressa plusieurs amiraux à la délivrance de cet officier,
qui, par suite de ses démarches, fut compris dans un cartel d'échange.
A peine de retour à Londres, Wilson se trouve en faveur. Un pouvoir
occulte, qui s'opposa toujours à l'avancement de Roboam Owen, pousse au
contraire d'une manière insolite le haineux Wilson, qui était bien et
dûment commodore quand il fut appelé au commandement du vaisseau de 74,
_l'Illustrious_.
La société biblique et commerciale des missions évangéliques, sur les
instances du révérend Pottle Trichenpot, l'un de ses membres les plus
intelligents et les plus actifs, avait évidemment fait son affaire de
l'avenir du capitaine Wilson.
«Il avait été prisonnier du pirate s'intitulant Sans-Peur le Corsaire.
«Il s'était déclaré son ennemi avec la plus louable ingratitude; il le
détestait profondément, et le calomniait de bonne foi.
«Il était opiniâtre, bon marin, et bilieux.
«Deux années de captivité au Pérou devaient le rendre intraitable.»
Tels étaient les titres du commodore à la haute protection de la société
biblico-commerciale, qui le fit nommer au commandement des forces
navales envoyées dans les mers du Sud, pour protéger les missions
anglaises et purger l'Océanie des nombreux aventuriers, forbans ou
bandits français qui l'infestaient et l'opprimaient au nom du susdit
pirate dit Sans-Peur, odieux papiste qui protégeait des prédicateurs
catholiques ne vendant rien et ne visant à usurper aucun pouvoir.
_L'Illustrious_, de 74, la frégate _la Pearl_, de 40, et plusieurs
bâtiments de rang inférieur partirent de Plymouth vers l'époque où la
guerre fut déclarée à l'Espagne par l'empereur des Français.
La division fit voile pour Cadix, où un officier, chargé des pleins
pouvoirs du roi Ferdinand VII, s'embarqua sur _l'Illustrious_.
A bord du même vaisseau se trouvaient, d'une part, le lieutenant Roboam
Owen, attaché, par ordre ministériel, à l'expédition comme possédant des
connaissances hydrographiques spéciales,--et, d'autre part, le révérend
Pottle Trichenpot, l'un des directeurs des missions anglaises en
Océanie.
Pottle, qui avait autrefois ciré les bottes du lieutenant Owen, le
lieutenant Owen, dont Pottle avait autrefois ciré les bottes, se
rencontrèrent à la même table avec un égal déplaisir.--Ils firent
semblant de ne pas se reconnaître.
Pottle voulut tout d'abord se mêler des affaires de service de la
division navale. Mais le commodore Wilson, non moins têtu pour ses amis
que pour ses ennemis, prit le contre-pied de tous les avis du révérend
directeur.--Aussi dispersa-t-il fort imprudemment ses navires.
Et voilà tout justement pourquoi sa petite frégate _la Pearl_ portait
maintenant les couleurs françaises et le nom sacré de _Lion_, par une
conséquence forcée d'un fort beau combat naval.