échanger ses pensées avec Parawâ, mais le cannibale n'était pas assez
sensible pour comprendre ses mélancoliques regrets. Taillevent en fut
donc réduit à la ressource d'un monologue qui se prolongea deux cents
lieues durant, au galop, sur les versants des Cordillères et des Andes,
dans les plaines, les lits des torrents, les vallées, les terres
cultivées ou les déserts, sous le soleil ardent ou la pluie glacée, en
dépit de quelques embuscades et d'un certain nombre d'alertes assez
chaudes.
--Port-Bail! Port-Bail! ah! mon pauvre cher Port-Bail! où as-tu
passé?... murmurait le vieux grognard avec la permission expresse de son
capitaine. Le petit cabotage, sa bonne vieille mère, sa case, sa femme
et son gars en tranquillité!... Mais ici, ma Liména et mon Liméno sont
restés parmi les sauvages avec madame et nos petits messieurs. Oh! la
terrible histoire! toujours du nouveau, jamais du repos, des branle-bas
en pleine terre, comme si ça manquait au large. Le chamberdement du
chavirement à faire trembler les volailles à pattes jaunes!
L'escadron de Sans-Peur, presque d'une seule traite, fit quelques
centaines de kilomètres au grand dam des chevaux, dont un bon tiers
demeura en chemin. La charge des autres en fut augmentée d'autant. Ils
étaient tous poussifs et bons à écorcher quand on aperçut au loin, dans
la plaine, les clochers de la ville de Lima, et au large les mâts
chargés de toile de la division française.
Le soleil se levait.
--En croisière, dehors! dit Léon; le vice-roi aurait-il donc repoussé
mes propositions?
--Ce n'est pas tout que de voir nos navires, fit Taillevent, nous ne
sommes point ce qui s'appelle à bord.
--Pied à terre!... dispersons-nous!... commanda Sans-Peur. Et à nuit
tombante, rendez-vous général sur la place Majeure.
Les harnais furent empilés dans le premier trou venu; on les recouvrit
de terre, de branchages et de feuilles. Quelques _gauchos_ conduisirent
les bêtes à l'abattoir, où ils les oublièrent pour aller boire au
cabaret voisin.
Enveloppé dans un _poncho_ qui cachait sa face tatouée, Parawâ suivit
Léon et Taillevent jusqu'à la demeure de l'agent secret que le cacique
Andrès n'avait cessé d'entretenir au centre du gouvernement espagnol.
XXXVII
L'OPINION PUBLIQUE A LIMA.
La défiance de la police liménienne,--fort affairée d'ailleurs,--ne
pouvait guère être éveillée par l'arrivée d'une centaine d'hommes vêtus
comme les campagnards des environs et entrés dans la ville pêle-mêle
avec ceux qui approvisionnaient le marché.--Ce n'était point aux portes
de terre qu'on veillait, mais bien à celle qui conduit au Callao.
L'opiniâtre croisière des trois navires français, louvoyant bord sur
bord devant les passes, défrayait toutes les conversations.
A midi, le vice-roi fut officiellement informé qu'une barque de
pêcheurs, trompant la surveillance des chaloupes gardes-côtes, avait
gagné le large et abordé la frégate française.
Son Excellence poussa un juron de la gorge. Une estafette alla porter
sur-le-champ quinze jours d'arrêts forcés à tous les gardes-marines de
service.
A deux heures, le vice-roi reçut un rapport du commandant de la
citadelle du Callao, l'avisant que les corsaires se rapprochaient
audacieusement, que les canonniers des forts étaient à leurs postes et
qu'on s'attendait à une attaque.
Son Excellence jura plus fort en frappant du pied et donna
charitablement à tous les diables les insupportables navires qui, depuis
quelques jours, l'empêchaient de prendre aucun repos.
A trois heures, le vice-roi fut averti que les Français, en panne devant
les passes, déployaient à leurs mâts des pavillons de toutes les
couleurs et paraissaient faire des signaux.
--A qui?... _demonio de la damnacion!_ hurla Son Excellence, qui manda
son secrétaire de police, l'accabla de reproches et n'en fut pas plus
avancée.
A quatre heures, la sieste du vice-roi fut troublée par la nouvelle que
les Français mettaient leurs chaloupes à la mer. On craignait un
débarquement, et l'on supposait que l'ennemi avait des intelligences
dans la place.
Son Excellence tonna, jura pis qu'un possédé, mit sous les armes toutes
ses troupes, infanterie et cavalerie, les harassa par des ordres et des
contre-ordres sans fin, mais en fut pour ses dispositions militaires,
car les Français se bornèrent à garder à la remorque toutes leurs
grosses embarcations.
Des dépêches de l'intérieur achevèrent d'exaspérer le vice-roi:
«Tous les villages indiens étaient abandonnés par leurs habitants, qui
s'en allaient, caciques en tête, se grouper sous les ordres du _Lion de
la mer_!...
«Sur les flancs del Fondo, une troupe de cavaliers, commandée par le
_Lion de la mer_, avait passé sur le corps à un escadron de chasseurs
royaux.
«Dans la vallée de la Pinta, l'on avait vu courant au triple galop une
bande de _gauchos_ servant d'escorte au terrible _Lion de la mer_.»
Le gouverneur de la prison où était enfermé don Ramon se présenta chez
le vice-roi. On venait de saisir entre les mains du prisonnier un
document signé par le _Lion de la mer_.--C'était la copie de la note
adressée au vice-roi lui-même.
Le secrétaire de la police entra et dit que cent copies de la même note
circulaient dans Lima, que tous les conseillers royaux venaient d'en
recevoir une, et que dans les cafés et autres lieux publics on se
permettait de discuter hautement les mesures prises par Son Excellence.
Son Éminence le cardinal-archevêque descendit de carrosse à la porte du
palais du vice-roi et, accompagnée des principaux membres de son clergé,
annonça qu'elle venait de recevoir la nouvelle d'un _pronunciamiento_ en
faveur des Français. Tous les fidèles se proposaient de venir
processionnellement demander qu'on fît la paix avec eux.
--Mais, monseigneur, d'où vient l'intérêt subit que l'on porte à ces
bandits? s'écria le vice-roi[NT1].
L'archevêque dit que la victoire des corsaires sur les Anglais
hérétiques avait rempli de joie tous les couvents. Mais il n'ajouta
point que les frères, secrètement menacés de pillage et d'incendie, se
souciaient fort peu de courir les dangers de l'expérience.
Un mois auparavant, lorsque _la Firefly_ entra au Callao, tout le monde
voulait qu'on agréât son concours pour exterminer l'exécrable pirate et
cannibale se disant le _Lion de la mer_;--tout le monde, à présent,
semblait vouloir qu'on l'accueillît en ami.--A la vérité, la double
victoire de Quiron était connue.--Un officier irlandais, M. Roboam Owen,
débarquant de _la Lionne_, en avait fait connaître les détails, et la
réputation de Sans-Peur le Corsaire terrifiait la population. En outre,
une liste des prisonniers retenus à bord circulait par la ville, et
toutes les familles intéressées à leur délivrance demandaient qu'on
traitât avec l'honorable comte de Roqueforte.
Au nom des dames de Lima, la vice-reine fit prier son illustre époux
d'envoyer au comte Léon et aux principaux officiers de la division
française un sauf-conduit avec une invitation pour le bal qui devait
avoir lieu, le soir même, au palais du gouvernement.
--Poignard et potence! peste et famine! trombe et volcan d'enfer!
s'écria le vice-roi crispé de fureur. Ma femme elle-même s'en mêle!...
Eh bien! non! cent fois non!... mille fois non!... Je ne faiblirai
point! je ne pactiserai jamais avec ce monstre!...
Sur quoi le petit bossu bronzé qui servait de bouffon à Son Excellence
partit d'un éclat de rire moqueur en disant:
--Monseigneur sait-il l'histoire de cet ivrogne qui jurait de ne jamais
boire d'eau, et qui, le lendemain, en paya un seul verre au prix d'une
once d'or?
--Le fouet à ce drôle! s'écria le vice-roi.
Le nain, fort peu intimidé, sortit en haussant les épaules, et Son
Excellence, laissée à ses réflexions, reprit avec colère:
--Mais enfin, ce démon maudit ne peut être partout à la fois: aux bords
du grand lac, en croisière devant Callao, dans la plaine, sur la
montagne et jusque dans ma bonne ville de Lima!
Ceci était la version fantaisiste du barbier de monseigneur, qui fit, en
la recueillant, un mouvement tellement brusque, qu'un morceau de
taffetas d'Angleterre, taillé en croissant, figurait maintenant en guise
de mouche au beau milieu de son menton.
Le bal faillit être décommandé.
Mais en de pareilles conjonctures, les hâbleurs n'auraient pas manqué de
dire que Son Excellence, intimidée par les menaces des Français, n'osait
plus même recevoir.
Le bal eut lieu.--Et tout d'abord, les belles Liméniennes s'empressèrent
de demander à leur vice-reine si l'on y verrait le célèbre commandant de
la division française, sa femme, l'illustre fille des Incas, et
messieurs ses officiers.
--Hélas, non! mesdames, répondit-elle; mon mari n'a jamais voulu me
permettre de leur adresser notre invitation.
XXXVIII
ENTRÉE AU BAL.
Une rumeur générale interrompit la vice-reine et fit tressaillir le
vice-roi, car l'huissier annonçait:
--Son Excellence le comte de Roqueforte, Lion de la mer.
--Son Excellence le marquis de Garba y Palos.
--Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles.
--Sa Grâce maître Taillevent.
Le vice-roi bondit, pâlit, étrangla vingt jurons gutturaux d'origine
arabe et finit par devenir cramoisi comme un homard. En même temps il se
précipita vers Léon de Roqueforte, qui s'inclinait respectueusement
devant la vice-reine.
--Madame, lui disait-il, j'ai su de source certaine que Votre Très
Gracieuse Excellence avait daigné penser à inviter son très humble
serviteur à la fête de ce soir, et ses aimables intentions m'ont enhardi
au point que j'ose me présenter devant elle avec mon noble beau-frère
don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de
Cuzco, et deux de mes plus vaillants compagnons d'armes: Sa Seigneurie
_Parawâ-Touma_, _rangatira para parao_, ou, pour parler en bon espagnol,
Baleine-aux-yeux-terribles, prince souverain, grand chef ou cacique de
la baie des Iles, à la Nouvelle-Zélande, et Sa Seigneurie Taillevent de
Port-Bail, mon meilleur ami. Ai-je été trop audacieux, madame la
vice-reine, et puis-je espérer que Votre Excellence agréera notre
présence dans ses salons?
Enchantée de faire pièce à son mari, dont les yeux roulaient dans leurs
orbites de manière à méduser Parawâ-Touma en personne, la vice-reine
répondit par une approbation charmante.
La fureur rendait le vice-roi muet. Des sons rauques se pressaient dans
sa gorge, il passait du cramoisi au pourpre, du pourpre au violet et du
violet au bleu. Ses veines se gonflaient, et, sans contredit, il aurait
étouffé sur place, sans un bienheureux verre d'eau que son bouffon lui
offrit à point.
--Monseigneur, lui disait Léon avec courtoisie, madame la vice-reine
daignant nous admettre à son bal, nous nous félicitons de pouvoir y
présenter nos hommages à Votre Excellence!... Fête charmante!... On ne
m'avait pas assez vanté la grâce et la beauté des dames de Lima! Leurs
éloges, qui retentissent sur toutes les mers, ne peuvent approcher de la
réalité. On nous parlait de fleurs, de perles, de diamants; que ces
comparaisons sont faibles, monseigneur, dès qu'il s'agit des adorables
Liméniennes!... Mes compliments sur votre palais!... L'avenue du côté de
Callao est superbe, elle donne bien l'idée d'une capitale et rappelle
nos Champs Élysées de Paris... Votre Excellence serait-elle allée à
Paris, monseigneur?
Monseigneur avait bu, monseigneur respirait; ses yeux reprenaient forme
humaine; ses traits exprimèrent un étonnement encore plus grand que son
courroux; la voix lui revint.
Léon de Roqueforte portait l'uniforme de capitaine de frégate, les
épaulettes et les broderies éclatantes auxquelles lui donnait droit une
ordonnance royale. La croix de Saint-Louis brillait sur sa poitrine
auprès de quelques décorations en diamants de formes inconnues, l'une
imitant un lion, la seconde un condor, une troisième dessinant un
palmier, une autre un poisson volant,--toutes représentant son emblème
dans tel ou tel des archipels polynésiens où l'on reconnaissait son
autorité. Il avait alors environ trente-huit ans et paraissait plus
jeune. Sa belle tête, qui avait quelque chose de léonin, était encadrée
par une chevelure blonde et soyeuse qui se déroulait sur ses épaules.
Son cou était découvert à la matelote. Son frac déboutonné laissait voir
un gilet blanc à lisérés d'or, sur lequel s'agrafait le ceinturon d'une
légère épée de bal à fourreau de satin.
Don Ramon, en costume de cour, brun, pâle, aux traits aquilins, aux yeux
noirs, caves et rougis par les insomnies du cachot, n'avait de même
qu'une épée de bal.
Mais Taillevent et Parawâ étaient mieux armés.
Le maître, en grande tenue de haute fantaisie corsairienne, habit, veste
et culotte galonnés d'or à profusion, portait ostensiblement une paire
de pistolets d'abordage et un sabre de cavalerie. Il cachait en outre,
dans les plis de sa ceinture rouge, un biscaïen estropé au bout d'une
corde, arme terrible aux mains d'un vaillant matelot.
Parawâ-Touma, équipé en Rangatira de rang supérieur, s'appuyait sur son
_méré_ de pierre dure, couleur d'émeraude, sorte de hachoir à deux
tranchants qu'il savait manier avec une effroyable adresse. Il devait, à
la fréquentation des Européens et aux moeurs maritimes, des habitudes de
propreté fort rares parmi ses compatriotes. Celui de ses deux pagnes de
formium qui, fixé au milieu de son corps par une ceinture, descendait
sur ses genoux, était d'une blancheur éblouissante. L'autre, bariolé de
noir et de rouge, était noué autour de son cou et tombait de ses épaules
sur ses talons. Un collier de dents de requin, de longs pendants
d'oreilles, une figurine de jade vert suspendue sur sa poitrine, et
plusieurs bracelets de métal complétaient sa parure. Sa chevelure noire,
dure, mais peignée avec le plus grand soin, formait comme un cadre
d'ébène au blason de sa face tatouée. Blason est ici le mot propre et
correspond exactement au terme _moko_, qui est à la Nouvelle-Zélande le
nom des hiéroglyphes honorifiques gravés sur le visage des hommes de
haut rang.--Parawâ-Touma, par sa valeur, avait conquis tous ses _mokos_.
Pas un point de sa figure n'était à l'état naturel: son nez, ses joues,
son front, et jusqu'à ses tempes étaient couverts d'ornements dessinés
avec une symétrie, une finesse et une élégance qui constituent un art
fort estimé en son pays.
Si le _Lion de la mer_ séduisit de prime abord toutes les dames et plut
à la majorité des cavaliers réunis chez le vice-roi, Parawâ-Touma
inspira le sentiment opposé; mais la curiosité l'emporta bientôt, et
l'on sut presque gré au commandant français d'avoir introduit dans
l'assemblée son sauvage compagnon.
--Sur mon âme, seigneur comte, vous êtes bien audacieux, et vous,
seigneur marquis, vous êtes bien imprudent! dit enfin le vice-roi.
--Audacieux, moi! répliqua Léon d'un ton gai, rien de plus certain, et
que Votre Excellence me permette d'ajouter, rien de plus rebattu, car ce
ne peut guère être pour ma timidité que les Péruviens m'ont surnommé le
_Lion de la mer_, et les Français, Sans-Peur le Corsaire. Mais
l'imprudence de mon très cher beau-frère le marquis de Garba y Palos me
paraît moins prouvée. Il s'ennuyait au cachot, il vient se distraire au
bal; sans être docteur en médecine, je suis sûr, et toutes ces dames
partageront mon avis, que sa précieuse santé s'en ressentira
favorablement.
Derrière tous les éventails on riait.
Taillevent et Parawâ s'étaient postés près d'une fenêtre ouverte; ils
disposaient, pour échanger leurs pensées, de l'harmonieux dialecte
néo-zélandais.
Sur la place Majeure, au delà des équipages, allaient et venaient parmi
la foule des hommes drapés dans _le poncho_ péruvien.
--Ils nous voient! dit Taillevent.
--Et nous les voyons! répondit Parawâ.
--Où as-tu mis la longue corde? demanda le maître.
--Sous mon pagne de derrière, répliqua le Néo-Zélandais.
--Ouvrons l'oeil!... ouvrons les oreilles!...
--Chien de quart, tout de même! continua Taillevent en monologue.
Encore une invention satanée de mon capitaine, que ce bal!... Ah!
Camuset, mon matelot, si tu étais ici, tu t'amuserais tout de même. Vous
en a-t-il de l'aplomb, de l'idée, et sans gêne... sans gêne, au lieu que
moi... Baste! Qu'est-ce que je me dis donc? Quand on a palabré avec le
roi Louis XVI dans son cabinet, les coudes sur la table, on peut bien
être à son aise chez un vice-roi de colonie...
Taillevent se fourra dans la bouche une énorme chique de tabac.
--Eh! eh! mais... ça se gâte, m'est avis, dit-il bientôt en
néo-zélandais. Veillons au grain, Parawâ.
Le vice-roi voulait des explications, Léon lui avait dit en souriant:
--De grâce, monseigneur, laissons là les choses sérieuses. Le silence de
l'orchestre finira par attrister ces dames... Je serais ravi de danser
une valse...
--Mort de mon âme!... me prenez-vous pour un pantin de carton?
interrompit le vice-roi. Au nom de Sa Majesté Catholique, à moi, mes
officiers!...
Don Ramon porta la main à la garde de son épée, mais Sans-Peur, avec une
parfaite courtoisie, se tournait vers la vice-reine:
--Mille pardons, madame, disait-il, vous me voyez au désespoir; je suis
bien malgré moi un affreux trouble-fête, et j'en adresse mes humbles
excuses à toutes vos aimables invitées.
--Assez de pasquinades!... qu'on arrête ces hommes! s'écriait le
vice-roi.
Les officiers espagnols tirèrent leurs épées.
XXXIX
VIVE LA PAIX!
Depuis le départ de Bayonne, hommes et navires s'étaient renouvelés
plusieurs fois sous les ordres de Sans-Peur le Corsaire, dont la plus
saillante qualité fut toujours le talent avec lequel il se créait des
ressources. Un assez faible noyau de son équipage primitif et quelques
officiers seulement restaient attachés à sa fortune.
Parmi ces derniers, se trouvaient Émile Féraux, qui montait la frégate
_la Lionne_: Bédarieux, capitaine de la corvette _le Lion_, et le
pilotin à qui _l'Unicorn_ était confié.
A l'ouvert du Callao, Émile Féraux, commandant en chef par intérim,
hissa pavillon parlementaire, mais ne reçut point de réponse. Le cas
était prévu par les instructions de Sans-Peur. On s'y conforma.
Le premier caboteur du pays qui parut gouvernant sur le port, fut
chassé, pris et chargé des dépêches à l'adresse du vice-roi,--dépêches
adressées par terre, d'autre part, à l'agent secret résidant à Lima.
Or, au moment de relâcher le caboteur trop heureux d'en être quitte à si
bon compte, Émile Féraux fit appeler le lieutenant Roboam Owen et son
camarade Wilson. Il leur laissait le choix de rester à bord ou de
débarquer, mais au second cas, sous la condition d'honneur qu'ils ne
révéleraient point aux Espagnols l'absence de Léon de Roqueforte.
Les deux officiers anglais, ayant opté pour leur débarquement, furent
invités au bal du vice-roi, où, à la vue du _Lion de la mer_, ils
tinrent une conduite fort différente.
Esprit droit, coeur loyal et reconnaissant, Roboam Owen s'avança la main
ouverte. Sans-Peur la lui serra cordialement et la plaça dans celle de
don Ramon, qui s'excusa de ses torts avec la plus chaleureuse
courtoisie.
Le capitaine Wilson salua comme à regret, ce qui n'échappa point aux
regards de Sans-Peur.
--Ingrat!... c'est bien!... tant pis pour lui! pensa le corsaire, trop
occupé d'ailleurs pour lui donner sur-le-champ une leçon méritée.
Lorsque, par l'ordre du vice-roi, les Espagnols tirèrent leurs épées,
Roboam Owen se précipita entre eux et Léon de Roqueforte. Wilson demeura
neutre.
Le lieutenant Owen disait à haute voix:
--Pas de violences, monseigneur!... De grâce, messieurs les Espagnols,
point de combat!... Le comte de Roqueforte est l'ennemi de ma nation;
deux fois il m'a fait prisonnier de guerre, deux fois il s'est noblement
comporté à mon égard. Je ne crains point de jurer devant Dieu que sa vie
entière est irréprochable!...
--Oh! oh!... sa vie entière... ceci est beaucoup, osa dire le capitaine
Wilson, imbu de tous les préjugés britanniques et qui péchait surtout
par un jugement faux.
Cependant, Sans-Peur avait empêché don Ramon de tirer l'épée; mais il ne
put empêcher Taillevent ni Parawâ, postés à quelques pas derrière lui,
de se mettre sur une menaçante défensive.
Le maître d'équipage arma ses deux pistolets; le Néo-Zélandais brandit
sa massue tranchante.
Les dames, terrifiées, poussaient des cris et voulaient fuir.
Sans-Peur se :uontearr[NT2]
--Du calme, mes amis! dit-il à ses compagnons. Oubliez vous donc que
nous sommes au bal avec l'agrément de madame la vice-reine?
Puis, s'adressant aux Liméniennes, chez qui la curiosité l'emportait
déjà sur la peur:
--Rassurez-vous, mesdames, je vous en supplie. Il n'y a qu'un petit
malentendu entre Son Excellence et moi. Prenez donc la peine de vous
rasseoir. Monseigneur s'irrite de n'avoir pas d'explications, il
voudrait me faire arrêter pour en obtenir, et il vous met en fuite!...
Je ne me pardonnerais jamais de vous avoir privées d'un plaisir! La
galanterie m'oblige à donner toutes les explications qu'on voudra. Ce
sera peut-être un peu long, Vos Grâces daigneront me le pardonner; je
tâcherai au moins de n'être pas trop ennuyeux, et notre cher bal, je
vous le promets, finira le mieux du monde.
Tout cela fut dit avec une aisance admirable, d'un ton simple et
conciliant qui plut aux officiers espagnols eux-mêmes.
--Voyons! monsieur le corsaire, voyons! expliquez-vous, dit le vice-roi.
Wilson haussa les épaules; Sans-Peur lui lança un regard de mépris;
puis, avec un sourire:
--Je veux la paix, j'apporte la paix. La France et l'Espagne sont
non-seulement en paix, mais étroitement alliées, et lorsqu'en Europe
elles combattent ensemble contre les ennemis communs, nous continuerions
ici à nous faire la guerre!... Non, non! je tiens trop à la paix; aussi
me suis-je bien gardé de croiser l'épée avec celle de ces messieurs. Ils
ont déjà pu voir à ma seule attitude combien mes intentions sont
pacifiques.
Léon de Roqueforte, à ces mots, s'assit en face de la vice-reine.
--Son Excellence vient de me donner le nom de _corsaire_, je l'en
remercie. Elle reconnaît donc que l'honorable lieutenant Owen a dit la
vérité en me défendant contre la méchante qualification de pirate. Comme
corsaire français, je n'attaque jamais que les ennemis de la France.
Seulement, quand on m'attaque, moi, quand on me menace, je ne fais pas
toujours comme ce soir, et mon épée sort volontiers du fourreau. C'est
ainsi que naguère, à Quiron, j'ai eu la douleur de me battre contre les
troupes de Son Excellence, à qui je rendrai mes prisonniers dès demain,
si elle veut bien y consentir.
--Elle y consentira, nous l'espérons toutes, dit la vice-reine.
--Madame! interrompit son époux avec aigreur; je consens... je
consens...--et c'est déjà beaucoup trop!...--à écouter monsieur le
comte!...
Le titre de comte, publiquement accordé à l'homme que monseigneur
n'avait cessé de traiter de forban, était une concession évidente. Léon
salua et poursuivit:
--Quand je fais la guerre, je la fais de mon mieux. Quand je veux la
paix, je la veux bien; monsieur le marquis de Garba y Palos, mon noble
beau-frère ici présent, pourrait l'attester. Il pourrait vous raconter,
mesdames, comment il m'accueillit lorsque j'allai lui demander la main
de sa soeur. Il était au milieu d'un peloton de miquelets qui me mirent
en joue; il me traitait, lui aussi, de pirate; il m'insultait gravement,
mais je voulais la paix, et mieux que la paix,--mon coeur était plein de
sympathies chaleureuses,--je fus calme, et don Ramon finit par
m'écouter. Le soir même, j'étais l'époux de votre digne compatriote,
Isabelle la Péruvienne, dont je m'épris, mesdames, dans votre ville, à
Lima, en la voyant traverser cette place...
Léon montrait la place Majeure; les Liméniennes, intéressées par son
récit, souriaient sous leurs éventails.
--... Cette place, où à l'instant où je parle, monseigneur le vice-roi,
d'innombrables amis attendent mes ordres.
A ces mots, Léon se leva et fit un signe de la main. Une fusée rougeâtre
sillonna les airs.