tarderait point à reparaître dans ses îles de l'Océanie. Le
Néo-Zélandais l'accueillit avec joie; mais Taillevent, en tiers dans
cette conférence secrète, ne put réprimer un grognement.
--Et nous voici à terre... laissant filer au large nos trois navires!...
murmurait-il.
--Puis-je me dédoubler? dit vivement Léon, ou croirais-tu M. Émile
Féraux indigne de ma confiance?
--Non, non!... M. Féraux est un brave... Non! mais... dame!... on a vu
partir tant de navires qui ne sont pas revenus... Et m'est avis que nous
aurions grand mal à nous déhaler d'ici à la nage...
--Eh bien, regrettes-tu de n'être pas à bord... avec ta femme et ton
fils?... Je n'ai qu'un signe à faire... Sois libre... s'écria Sans-Peur
avec colère.
Il ne sentait que trop le danger de se séparer de ses trois bâtiments à
la fois; mais sa baie et sa caverne étant désormais connues, il
préférait, après mûres réflexions, les faire naviguer de conserve à les
isoler. _La Lionne_ et _le Lion_ réunis constituaient une force
imposante, car _l'Unicorn_, gros transport, ne pouvait guère compter
comme bâtiment de combat. Les trois navires ensemble résisteraient plus
aisément aux attaques, et mieux au large qu'au mouillage.
Cependant les observations du maître étaient justes; elles répondaient
aux appréhensions du capitaine, qui s'emporta et ne tarda point à s'en
repentir.
Taillevent s'était découvert le front; silencieux comme une statue, les
yeux fixés sur son capitaine, il essayait en vain de retenir ses larmes.
Ses joues bronzées et sillonnées de cicatrices en étaient baignées.
--Il pleure!... dit Parawâ.
L'emportement de Léon se calma soudain; il prit avec vivacité la main de
son fidèle matelot:
--Pardon! mon vieil ami; pardon mille fois... J'ai tort!... j'ai tous
les torts!...
Taillevent dit alors d'une voix douce:
--Je croyais, mon capitaine, avoir le droit de grogner, c'est ma mode...
mais soyez calme, une autre fois on se taira!...
--Non! non!... grogne! je le veux, je l'ordonne, je le désire... Grogne,
mon fidèle grognard!... mon ami, mon compagnon des jours de misère,
grogne tant qu'il te plaira, car c'est ton droit, comme tu l'as bien
dit.
--Merci, capitaine, mais le vôtre est de vous mettre en colère quand ça
vous soulage; seulement, tenez, ne me parlez plus de ramasser ma peau à
l'abri quand vous risquez la vôtre... ou bien Taillevent en fera tant
d'eau par les yeux qu'il en coulera au fond.
Baleine-aux-yeux-terribles, Parawâ-Touma l'anthropophage, fut touché par
cette scène et dit sentencieusement:
--Taillevent a remué le coeur d'un grand chef.
* * * * *
La caravane funèbre se mit en marche.
Un nombreux escadron de _gauchos_, métis ou Péruviens pur sang, armés
comme pour le combat, formait l'avant-garde.
Le cercueil d'Andrès, escorté par ses principaux serviteurs, s'avançait
ensuite.
Léon de Roqueforte, Isabelle et ses enfants vêtus de deuil, le suivaient
de près, ainsi que Liména, son fils Liméno et quelques domestiques des
deux sexes, accompagnés par un peloton de marins entre lesquels on ne
signalera que maître Taillevent, l'alerte Camuset et
Baleine-aux-yeux-terribles.
Vieillards, femmes, enfants, tous les habitants de Quiron formaient un
groupe considérable que protégeait une vaillante arrière-garde composée
de mineurs et de cavaliers indigènes.
On ne rechercha point cette fois les chemins écartés.
On s'avançait à découvert, sans craindre de traverser les cantons
occupés par les Espagnols ou les créoles.
A diverses reprises, les corregidores assemblèrent leurs milices en
armes ou envoyèrent des troupes en reconnaissance; toujours la fière
attitude du convoi le préserva de toute attaque.
--Qui vive? criaient les éclaireurs espagnols.
--Laissez passer un mort illustre, répondait l'un des chefs aymaras,
chicuitos ou quichuas de la tête de colonne.
--Où allez-vous?
--A l'île de Plomb, pour rendre à la terre les dépouilles du dernier des
Incas.
--Vous vous avancez comme une armée sous un drapeau inconnu.
--Ce drapeau est celui de notre nation et de notre chef. Il se déploie
librement, mais ne menace personne. Voulez-vous la paix? laissez passer
les restes du cacique de Tinta. Voulez-vous la guerre? nous sommes prêts
à repousser la force par la force.
Le belliqueux cortége grossissait en chemin. Des tribus entières,
descendant des montagnes, s'adjoignaient aux cavaliers quichuas. Les
corregidores, instruits des résultats de la bataille de Quiron,
jugeaient prudent de ne point entraver leur marche.--Mais des estafettes
expédiées au vice-roi de Lima devaient singulièrement accroître ses
inquiétudes.
«Une femme de la race antique des seigneurs du Pérou, dirigeait vers le
grand lac une multitude d'Indiens armés et d'aventuriers encore plus
terribles. Les tribus de la province accouraient de toute parts autour
d'elle. La fille de Catalina venait imiter sa mère et soulever les
indigènes contre l'Espagne. On demandait de prompts secours.»
Voulant laisser supposer qu'il était à la tête de son escadrille, Léon
s'effaçait.
Isabelle seule exerça le commandement de la petite armée qui
accompagnait les restes d'Andrès de Saïri. Seule, elle répondit aux
rares corregidores qui eurent le courage de se présenter en personne.
L'un d'eux, au nom du roi d'Espagne, ordonnait aux Indiens de se
disperser.
--Au nom de Gabriel-José Tupac Amaru, en avant! s'écria Isabelle l'épée
en main.
Et le corregidor écrivit au vice-roi que la fille de Catalina évoquait
la mémoire du fameux chef de l'insurrection de 1780.
Isabelle pourtant ne parlait qu'au nom de son fils aîné. La pauvre mère
le compromettait, hélas! sans prévoir qu'il faudrait le livrer aux
nations réunies autour d'elle.
Mais Léon de Roqueforte sentait cette nécessité fatale, et son front
s'assombrissait à mesure qu'on approchait des bords du grand lac. Son
coeur paternel saignait.
Ce corsaire républicain était vraiment roi, puisqu'il ressentait une
douleur royale.
Les peuples qui le reconnaissaient pour leur grand chef et leur _atoua_,
menacés par les perfidies des Anglais, couraient les plus grands périls;
son devoir était de les secourir. Un devoir non moins sacré l'obligeait
à ne point déserter la cause des indigènes du Pérou. Pouvait-il payer
d'ingratitude leur inaltérable dévoûment? et à la veille de conclure la
paix avec le vice-roi, dans des pensées de haute politique, il est vrai,
quelle preuve leur donner de la sincérité de ses intentions, quel gage
leur laisser?... N'avait-il pas permis de ceindre du diadème des Incas
le front de son fils Gabriel?...
Tandis qu'Isabelle commandait comme un chef de guerre, Sans-Peur se
faisait attentif comme une mère pour Gabriel, son jeune fils. Jamais il
ne s'était montré aussi tendre, jamais il n'avait paru aussi triste.
--Mon capitaine a du gros chagrin, disait Taillevent à Camuset. J'ai
relevé la chose dans le coin de ses yeux. Il a du gros chagrin, et je
gagerais ma vieille pipe finement culottée contre le quart d'une chique
de tabac, que notre cher petit M. Gabriel court un mauvais bord.
--Tonnerre!... pas possible, maître!
--Possible... trop possible... Risquer sa peau, bon!... mais se couper à
soi-même un morceau du coeur! dame!... Ah! je ne grogne plus
aujourd'hui, tout ça me fait trop de peine.
--Vous avez donc idée de la chose, maître?
--Oui et non!... non et oui... Assez causé!... Mais, vois-tu, j'aime
bien Tom Lebon, mon matelot...
--Oh! Oui, que vous l'aimez, cet Anglais de nation, Français de coeur!
murmura Camuset en soupirant.
--On n'a qu'un matelot, un vrai, un autre soi-même, et celui-là, pour
Taillevent, c'est Tom Lebon, du depuis notre temps de mousse à bord de
_la Grenouillette_, entre Port-Bail et Jersey!... On n'a qu'un
matelot... Eh bien, malgré ça, celui qui soulagera mon capitaine
rapport à son fils Gabriel, quand même celui-là serait le dernier des
_ratapiats_, je l'appellerais de même mon matelot!... Oui, Camuset, je
le jure, foi de Taillevent!... et il serait pour moi le frère jumeau de
Tom Lebon, anglais de nation, français de coeur!...
--Pour lors, maître! interrompit Camuset avec enthousiasme, ne cherchez
pas; j'en connais un paré à tout, et qui n'est pas le dernier des
_ratapiats_, on s'en flatte, ayant été particulièrement, personnellement
et paternellement éduqué par maître Taillevent du _Lion_.
--Je m'y attendais, mon fils, dit le maître d'équipage en serrant la
main de son digne élève. Et puisque ça y est, attrape à doubler et
cheviller ton tempérament en cuivre, en fer, en corail, en diamant et en
plus dur encore!... Tu sais l'espagnol, l'anglais et la cavalerie comme
le matelotage; tu as du courage, de la patience et de l'idée aussi!...
Tu es paré!...
--Oui, parole de Camuset!
--Ah! mon brave enfant, quand tu vas passer frère jumeau à Tom Lebon, tu
pourras pour longtemps dire adieu à la mer jolie.
--C'est vrai! je comprends ça!... Mais je servirai M. Gabriel, comme
vous, vous servez son père, et je serai pour la vie le matelot à maître
Taillevent!
* * * * *
Plusieurs vastes radeaux, construits à la hâte par les tribus
riveraines, transportaient alors le cortége funèbre dans l'îlot sacré
des Incas.
Léon avait la main droite posée sur l'épaule de son fils Gabriel,
couronné de _la borla_ péruvienne. La victime était ceinte du bandeau.
Un grand sacrifice ne devait pas tarder à s'accomplir.
Liména gardait Léonin et Lionel, émerveillés de tout ce qu'ils voyaient.
Isabelle conduisait le deuil.
A la même heure, au Callao, le tocsin sonnait, la garnison courait aux
armes, et la population alarmée répétait de toutes parts le nom
formidable du _Lion de la mer_.
Les vigies signalaient une division française composée d'une frégate,
une corvette et un transport.
Émile Féraux fit arborer au grand mât des trois navires le pavillon
parlementaire, qui fut appuyé de trois coups de canon.
XXXVI
LE JEUNE PRINCE.
L'île de Plomb n'était pas assez vaste pour les multitudes réunies
autour du cortége funèbre.--Sur les rives du lac demeurèrent à cheval,
et prêts à repousser toute attaque, les pelotons d'avant-garde et
d'arrière-garde. Sur le lac même, les barques et radeaux chargés
d'Indiens formaient autant d'îlots flottants dont le nombre ne cessait
de s'accroître.
Les cérémonies chrétiennes furent accomplies avec pompe; les prières des
morts répétées par dix mille voix entrecoupées de sanglots. Puis la
pierre tombale fut replacée sur les restes mortels d'Andrès de Saïri,
cacique de Tinta, grand chef des Condors, homme vaillant qui, n'ayant
jamais pris le titre d'Inca, ne laissait pourtant pas que d'en avoir
exercé l'autorité depuis vingt ans sur toutes les nations fidèles.
Son grand manteau de guerre aux vives couleurs avait été enlevé de
dessus le cercueil, au moment de l'inhumation. Les caciques demandèrent
qu'on le partageât entre eux.
Par les ordres d'Isabelle, Liména le découpa en bandes étroites, et
Gabriel procéda aussitôt à leur distribution solennelle. Il commença par
sa propre mère, qui s'en fit une ceinture dont la nuance tranchait sur
sa robe de deuil. Toutes les femmes l'imitèrent.
Depuis,--et de nos jours encore,--il est d'usage que les Péruviennes
portent le deuil du dernier Inca, en cousant une bande d'étoffe de
couleur sombre sur le côté de leurs jupes.
Les caciques se décorèrent des lanières du _poncho_ de leur vénérable
doyen et seigneur.
Mais lorsque Gabriel, qu'on voyait entre la reine Isabelle et son époux
le _Lion des mers_, se passa autour du corps comme une écharpe la
dernière bande d'étoffe, des clameurs enthousiastes retentirent,
longuement répétées par les échos des montagnes.
--Vive le jeune Inca!... Vive Gabriel-José!... Vive à jamais notre
prince!...
--Vive Tupac Amaru, grand chef des Condors!...
--Vive le Pérou!... Vive l'indépendance!...
Isabelle s'aperçut que Léon avait pâli.
Car à l'instant où, sur les bords du lac sacré, un véritable cri de
guerre était poussé par les nations indigènes,--à l'instant où son fils
en était proclamé le chef, il savait que des négociations pacifiques
devaient être entamées entre sa division navale et le vice-roi du Pérou.
De longues années d'efforts avaient été nécessaires pour opérer la
fusion des tribus rivales, et pour faire renaître leurs antiques
espérances. Mais à cette heure, lorsque d'une seule voix elles ne
demandaient qu'à secouer le joug, une haute raison d'État exigeait qu'on
calmât leur effervescence.
--O mon ami! dit Isabelle, quelle est ta crainte ou ta douleur? Jamais,
dans les plus grands dangers, je ne t'ai vu pâlir ainsi... Parle! A quoi
penses-tu donc?
--Ils demandent la guerre, et je veux la paix maintenant. Ils veulent
reconquérir l'indépendance que nous leur avons toujours promise; et si
nous cédons à leurs voeux, la cause de l'avenir est perdue pour eux
comme pour nous!
--Mais alors, pourquoi être venus, pourquoi les avoir rassemblés ici?
--Parce que je ne sais trahir, ni me parjurer; et dût ce peuple nous
massacrer à l'instant même, nous et nos trois enfants, je préférerais
périr ainsi, à m'être enfui avec mes navires, en le livrant à ses
oppresseurs.
--Après avoir déchaîné la tempête, espères-tu donc la calmer? Le peuple
est partout le même; celui qui nous entoure est moins civilisé
assurément que le peuple français. Et tu m'as dit cent fois que si ton
roi Louis XVI a succombé, c'est pour avoir fait imprudemment de trop
généreuses promesses qu'il n'a plus ensuite pu tenir.--O Léon, ne
reculons pas!... Il est trop tard!... Aux armes!...
--Émile Féraux propose la paix en mon nom au vice-roi du Pérou.
Isabelle pâlit à son tour.
--O mon Dieu! murmura-t-elle, par quel motif m'as-tu caché tes desseins?
--Pardonne-moi, Isabelle!... Car ce ne fut point à une mère que
l'Éternel demanda le sacrifice d'Abraham!...
Isabelle, éperdue, se précipita sur son fils Gabriel, et l'embrassant
avec force:
--Non! non!... jamais!... non! je ne l'abandonnerai pas!...
Léon se plaça entre elle et les deux frères jumeaux.
--J'y consens!... nous nous séparerons!... mais ceux-ci
m'appartiendront, et je les emmènerai...
--Eux!... ils sont à moi aussi! s'écria la jeune mère courant vers eux
avec amour. Non! non! je ne veux pas qu'ils me soient arrachés!
--Il faut choisir pourtant! dit Léon avec un calme terrible. Il faut
choisir, madame!... Et voilà pourquoi mon coeur brisé a gardé le
silence; voilà pourquoi, me défiant de mes forces, je me suis mis en
présence de ces peuples à qui appartient notre fils Gabriel.
--Restons tous ensemble!
--Femme!... croyez-vous donc votre époux capable d'une lâcheté?
C'eût été une lâcheté, en effet, que de déserter à la fois la division
navale engagée dans des négociations délicates, et les îles de l'Océanie
où, par suite du vol des franges d'or, des ennemis commandaient
maintenant au nom de LÉO l'_Atoua_.
Isabelle en savait assez pour comprendre dans toute son étendue la
foudroyante réponse de son mari. Pressant ses trois fils contre son sein
maternel, elle s'agenouilla en demandant à Dieu d'avoir pitié de ses
angoisses.
Cependant, les caciques chefs de tribus, rassemblés en conseil dans les
ruines du temple, non loin de la tombe d'Andrès,--étonnés, immobiles,
muets et saisis d'un respect profond,--ne savaient comment interpréter
cette scène douloureuse.
Les peuples faisaient silence.
Alors, Léon s'avança et dit d'une voix ferme:
--Par la mémoire de Tupac Amaru, l'illustre Inca, mis à mort avec
ignominie,--par la mémoire de l'aïeul de mes enfants, le glorieux
Andrès, dont la tombe vient de se refermer sous vos yeux,--par le sang
de mon fils aîné Gabriel, votre grand chef, écoutez-moi, peuples du
Pérou! Écoutez, et veuille le Dieu tout-puissant que vous ne doutiez pas
de la sincérité de mes paroles!... Andrès et moi, nous vous avons promis
l'indépendance!... nous avons combattu pour votre liberté!... nous
n'avons cessé de vouloir que votre gloire antique, s'élevant vers le
ciel comme un immense palmier, étende ses rameaux sur tout l'empire des
Incas. Ces desseins, ces voeux n'ont pas changé, ils ne changeront
jamais!... Et pourtant, ici, tandis que vous criez: «--Aux armes!»--le
_Lion de la mer_, votre ancien allié, osera vous dire: «Patience!»
Les caciques tressaillirent. Le silence ne fut point troublé. Mais,
comme une étincelle électrique frappant à la fois tous les coeurs, le
mot _patience_, les fit tous bondir.
Isabelle, tremblante, tenait Gabriel plus étroitement embrassé. Camuset
armé jusqu'aux dents s'était glissé près d'elle. Maître Taillevent fit
des signes mystérieux à ses camarades; mais Parawâ-Touma, la
Baleine-aux-yeux-terribles ne sembla pas les comprendre.
Pour servir le _Lion de la mer_, n'avait-il pas dix fois laissé à la
Nouvelle-Zélande son fils Hihi, Rayon-du-Soleil, tous ses autres enfants
et ses femmes, au risque de ne plus trouver à son retour d'autres
vestiges de sa famille que des têtes desséchées sur les palissades de
quelque peuplade ennemie, secondée par les hommes de la tribu de Touté?
La fille des Incas n'était à ses yeux qu'une femme dont les douleurs
maternelles n'émurent point son naturel farouche. Il approuvait, il
n'admirait pas, la conduite de LÉO l'_Atoua_, chef suprême ou pour mieux
dire Rangatira-Rahi de la Polynésie.
--J'ai dit: Patience, répéta Léon d'une voix ferme, mais je ne demande
que huit jours pour trancher la question de paix ou de guerre.
De sourds murmures se firent entendre.
Dans tous les groupes, sur l'île, sur les radeaux, sur le rivage, les
paroles de Léon, transmises de proche en proche, ne trouvaient d'autre
réponse que le désir de la guerre immédiate.
--La paix! au lendemain d'une victoire!... quand nous sommes en forces,
pourvus d'armes et d'argent, transportés d'enthousiasme à la seule vue
de notre jeune chef, et prêts à nous précipiter comme un torrent sur nos
oppresseurs!
Des cris: Vive Gabriel! s'élevèrent de toutes parts.
L'enfant couronné se redressa fièrement en souriant à ses peuples.
Isabelle, frémissante, contempla non sans orgueil l'expression des
traits de son fils; ses angoisses redoublèrent.
--Lorsque, pour la première fois, j'ai combattu dans vos rangs, reprit
Léon, j'étais un adolescent sans expérience. Vingt ans de combats sur
terre et sur mer, vingt ans d'études et de travaux m'ont mûri sans
refroidir mon coeur. J'embrassai avec amour votre cause, qui m'était
étrangère; elle est mienne aujourd'hui. Ma femme est la fille de vos
anciens seigneurs, et vos acclamations saluent mon propre fils. Puis-je
ne pas rechercher la meilleure voie pour vous faire triompher? ou bien
douteriez-vous du _Lion de la mer?_
--Non! non!... Vive l'époux d'Isabelle!
--Lorsque je me jetai au milieu de vous en simple aventurier, je ne
jouais que ma vie; je n'avais aucune ambition élevée; je m'avançais au
hasard à travers les chances de la guerre, bravant le danger sans but,
sans aucun des intérêts sacrés qui me guident à présent. Nous
combattions pour délivrer le marquis de Garba y Palos, pour venger Tupac
Amaru et Catalina; mais aujourd'hui nous avons de plus vastes desseins.
Il s'agit de fonder un empire sur les ruines des domaines de
l'Espagne... Malheur aux imprudents qui bâtissent sur le sable!... Déjà
maîtres de plusieurs provinces vos pères ont succombé faute d'alliances
et d'auxiliaires puissants. Ces alliances, je vous les ménage; ces
auxiliaires, je les donnerai à mon fils Gabriel; et sans vous épuiser en
combats prématurés, vous marcherez à pas de géants vers l'avenir avec un
présent meilleur. Les jours paisibles du gouvernement du marquis de
Garba vont renaître, et pendant cette trêve, vous verrez avec une joie
profonde la plupart de vos ennemis déserter le drapeau de l'Espagne pour
épouser votre cause. Voilà ce que ma longue expérience me révèle, et
c'est pourquoi, peuples du Pérou, je vous supplie, au nom de mon fils,
votre seigneur, de ne point contrarier mes efforts.
Cent opinions contradictoires, bruyamment émises dans les groupes,
interrompirent Léon; mais de sa voix la plus sonore, de sa voix des
branle-bas de combat et de l'abordage.
--Hommes du Pérou, s'écria-t-il enfin, permettez que le conseil de vos
caciques décide entre nous... Tuteur naturel de votre prince, j'aurais
le droit de commander peut-être; je ne demande qu'à obéir.
Léon l'emporta. Le peuple, naturellement prédisposé en faveur d'un héros
tel que lui, jura de s'en référer à l'opinion du conseil des caciques,
dont la séance commença sur-le-champ.
La question posée, le Rubicon était franchi. Dans le conseil l'influence
du _Lion de la mer_ devait évidemment avoir plus de poids que dans
l'innombrable assemblée des peuplades indigènes. Plusieurs caciques
vieillards remplis de modération et de sagesse, avaient accueilli avec
faveur l'espoir d'un dénoûment pacifique.
L'un d'eux voulut savoir ce que Léon entendait par ces futurs alliés qui
viendraient, disait-il, des rangs ennemis.
Sans heurter de front les préjugés des indigènes en nommant tout d'abord
les créoles, Léon parla des métis, et ajouta que leur nombre était
immense dans les familles coloniales.
--La fusion s'opère dans la personne de mon fils Gabriel. Vous tolérez
qu'il soit issu d'un gouverneur espagnol et fils d'un officier français.
Eh bien, de même le jour approche où tous ceux des créoles qui ont dans
les veines du sang _indien_, comme ils disent encore, se glorifieront,
d'y avoir du sang _péruvien_, comme ils le diront; et alors vos rangs se
grossiront de plus de la moitié de vos ennemis. Quelle est donc la
famille créole qui ne soit un peu péruvienne?
Après de longues précautions oratoires, Léon fut bien obligé d'avouer
qu'en sa qualité de corsaire français, il serait forcé de retirer aux
Péruviens le concours de ses navires, puisque la paix était conclue
entre la France et l'Espagne.
A ces mots, le plus impétueux des jeunes chefs se leva en s'écriant:
--Ah! ah! enfin, nous comprenons... Écoute, _Lion de la mer_, tu t'es
servi de nous et tu nous abandonnes! tu as déployé le drapeau du Pérou
et tu le fuis! tu avais épousé nos intérêts, tu divorces!... Ma colère
n'ira pas jusqu'à demander ta mort... mais je te maudirai comme un allié
perfide!... Va donc, sois libre... signe la paix; nous, nous ferons la
guerre!...
Sans-Peur rugit de courroux.
--Qui m'appelle perfide?... qui prétend ici me faire grâce?... Eh quoi!
vous ai-je jamais caché ma nation et mon origine?... Est-ce moi qui
décide de la paix ou de la guerre entre la France et l'Espagne?...
Voudriez-vous que les peuples civilisés eussent le droit de me traiter
de pirate?...
--Notre frère a eu tort de t'insulter, dit le doyen de l'assemblée; mais
ton fils nous appartient, et tu ne l'emmèneras pas.
Sans-Peur demeura calme et ferme, ce coup était prévu.
Isabelle poussa un cri de douleur.
--Serez-vous donc sans pitié pour moi? s'écria-t-elle.
--Madame, votre place est au milieu de nous.
--Isabelle, dit Sans-Peur, sois leur reine; garde nos trois enfants...
je partirai seul!...
Ce ne fut pourtant pas seul que partit Léon de Roqueforte. Cent hommes
déterminés l'escortaient. Les uns étaient des Quichuas de Quiron, les
autres, ses marins, dont à coup sûr maître Taillevent et Parawâ, mais
non l'honnête Camuset, qui avait dit:
--Capitaine, avec votre permission, je reste à la garde de M. Gabriel.
--Merci, mon brave garçon! dit Sans-Peur touché de son dévoûment.
Taillevent lui ouvrit les bras en s'écriant, selon sa promesse:
--Tu es mon matelot, Camuset, mon matelot comme Tom Lebon!
Parawâ-Touma dit enfin d'un ton majestueux:
--LÉO l'_Atoua_ est un grand chef!
* * * * *
Isabelle, affligée, vit son époux qui s'en allait traverser, à la tête
d'une poignée de braves, un pays ennemi, où l'alarme était répandue;
mais, pour consolation suprême, elle n'avait été séparée d'aucun de ses
enfants.
Liména et son fils Liméno, l'excellent Camuset et la plupart des
serviteurs de son aïeul, restaient avec elle. Les peuples du Pérou lui
obéissaient comme à la mère de leur Inca. Or, elle était énergique à
l'heure du péril et n'ignorait point l'art de commander.
Connaissant à fond les desseins de son mari, elle priait Dieu de
permettre qu'il pût les accomplir.