A ces mots, Sans-Peur pâlit; il avait tout deviné, la cause du voyage de

don Ramon au Pérou comme celle de l'évasion presque téméraire du lâche

Trichenpot.

--Le misérable, pensait-il, commande en mon nom!... Il détruit mon

édifice par la base!...

Le Lion de la mer se prit à rugir. Il appela à l'ordre tous les

capitaines de navires et tous les chefs péruviens.

--Bon! fit Taillevent, encore quelque grand tremblement du diable, c'est

sûr!... je connais ça rien qu'à la voix du capitaine.

XXXIV

LES FRANGES D'OR.

Ramené au sentiment de la justice par la noble conduite de Léon de

Roqueforte, don Ramon avait abjuré les haines de sa famille maternelle.

La lecture des correspondances et des mémoires posthumes du marquis son

père acheva de modifier ses idées; il aurait sincèrement voulu que

l'Espagne traitât en sujets et non en ilotes les descendants de la race

autochtone; mais il était Espagnol et n'admettait en aucun cas les

droits du Pérou à l'indépendance absolue.

Sans-Peur, le _Lion de la mer_, français de nation, compagnon d'armes de

José-Gabriel et d'Andrès, époux d'Isabelle, ancien officier de la guerre

d'Amérique, et, comme tel, ardemment épris du principe de l'indépendance

des peuples, n'était retenu par aucun scrupule; il avait arboré le

drapeau péruvien.

Don Ramon, malgré sa modération actuelle, ne reconnaissait que le

drapeau de l'Espagne.

Dès l'instant où ils se séparèrent, le frère et la soeur étaient donc

dans des camps opposés.

Heureusement, la lutte aurait lieu aux extrémités du monde, et don

Ramon, persuadé qu'il ne quitterait jamais l'Espagne, comptait bien n'y

prendre aucune part. La destinée en décida tout autrement. Le beau-frère

de Léon de Roqueforte, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, devait

subir lui-même les atteintes de la politique ombrageuse qui avait

autrefois persécuté le marquis son père.

* * * * *

Après la bataille des corsaires de Bayonne, le lieutenant Roboam Owen

crut s'acquitter d'un devoir en se rendant au château de Garba. Il

allait y annoncer qu'Isabelle et son valeureux époux avaient triomphé de

tous les obstacles. Non sans déplorer l'insuccès des armes

anglo-espagnoles, il ne manqua point de faire un pompeux éloge de la

loyauté de Sans-Peur le Corsaire.

Don Ramon lui en sut gré.

Don Ramon lui offrit une hospitalité cordiale qui s'étendit forcément à

son valet Pottle Trichenpot.

Mais, par malheur, ce dernier n'ignorait pas les vertus attachées aux

franges d'or de _la borla_ du _Lion de la mer_.--Léon de Roqueforte

avait commis une grave imprudence en donnant publiquement une poignée de

ces talismans au marquis son beau-frère, qui fut touché de sa confiance,

mais n'attacha qu'une importance médiocre au présent du corsaire. Dès

lors, pourtant, si l'on s'en souvient, maître Taillevent grommela en

disant qu'on a connu des Anglais qui entendaient l'espagnol.

Pottle Trichenpot ne perdit pas un mot du discours de Sans-Peur.

Et c'est pourquoi, peu de jours après le départ de Roboam Owen, don

Ramon s'aperçut que les franges d'or avaient disparu. Il supposa que

leur valeur intrinsèque avait seule tenté la cupidité du voleur, et ne

s'inquiéta guère de leur perte.

Puis, s'écoulèrent six années, pendant lesquelles don Ramon se maria en

Espagne, eut plusieurs fils, devint veuf durant un voyage qu'il fit en

Andalousie, et vécut, du reste, dans une complète ignorance du sort de

sa soeur Isabelle. Il supposa seulement qu'elle n'était pas au Pérou,

car il continuait de percevoir la totalité des revenus des domaines qu'y

avait possédés leur père.

Or, tout à coup, à Cadix, il apprit de la bouche d'un officier espagnol,

récemment arrivé des îles Philippines, l'histoire étrange du _Lion de la

mer_ et des missions anglaises de l'Océanie.

--Tandis qu'en Europe, disait l'officier, la révolution française et les

victoires du général Bonaparte tiennent tous les esprits en éveil, les

Anglais fondent à petit bruit un futur empire dans ces mers lointaines.

Ils bâtissent à la Nouvelle-Hollande des villes qu'ils peuplent du rebut

de leur population; ils créent de grandes colonies pénitentiaires, et

répandent en outre dans les divers archipels des missionnaires

protestants qui sont autant de pionniers destinés à préparer leur

domination. Je dois ajouter pourtant qu'ils ont trouvé un rude

adversaire dans la personne d'un certain aventurier français,

généralement connu sous le nom de _Lion de la mer_.

--Le _Lion de la mer_! répéta don Ramon.

A ce nom romanesque, les dames qui chuchotaient à l'extrémité du salon

firent silence et se rapprochèrent. Une foule de questions charmantes

furent adressées à l'officier, qui se trouva bientôt entouré d'un cercle

de jolies femmes jouant de l'éventail.

Don Ramon, relégué au second plan, écoutait avec une ardente curiosité.

Le galant officier reprit en ces termes:

--Le _Lion de la mer_ passe à Manille pour un cavalier accompli. Une

femme d'une admirable beauté l'accompagne dans toutes ses aventureuses

expéditions, et fait les honneurs de son bord avec une grâce exquise. On

assure, d'ailleurs, qu'elle a toutes les qualités d'un valeureux

corsaire. Souvent elle commande la manoeuvre, même pendant le combat.

--L'auriez-vous vue, seigneur capitaine?

--Non, mesdames, pour mon bonheur, sans quoi je n'aurais pas en ce

moment l'inappréciable avantage d'être au milieu de vous. Jamais

prisonnier masculin n'a été rendu à la liberté par le _Lion de la mer_.

--Il épargne donc ses passagères?

--Précisément, mesdames. J'ai connu à Manille plusieurs de ses

prisonnières, qu'il relâcha sans rançon; elles se louaient toutes de ses

procédés excellents, de sa courtoisie et de l'affabilité de dona

Isabelle, car tel est le prénom de sa très gracieuse excellence la

Lionne de la mer.

Don Ramon ne douta plus de l'identité du personnage en question. C'était

bien l'époux de sa soeur, Sans-Peur le Corsaire, l'heureux vainqueur de

_la Guerrera_.

--La prétention constante de notre aventurier, continua l'officier

espagnol, est d'être corsaire français; il repousse avec colère la

qualification de pirate, et ne fait la guerre, dit-il, qu'aux ennemis de

sa patrie.

--Pourquoi mentirait-il? dit don Ramon.

--Ses équipages sont un composé de barbares effroyables, parmi lesquels

les matelots français se trouvent en minorité. Il y a des Carolins, des

Taïtiens, des Néo-Zélandais, des blancs, des noirs, des mulâtres, des

métis de toutes les espèces. Les anthropophages y sont en nombres, et,

entre nous, je crains bien que son bord même ne soit parfois le théâtre

d'horribles festins.

--Ah! monsieur, interrompit don Ramon, comment concilier une pareille

opinion avec le traitement courtois fait à ses prisonnières?

--La Lionne Isabelle protège sans doute son sexe.

--Oui!... oui!... s'écrièrent toutes les dames en battant des mains,

cela doit être!.. c'est cela!

--Toujours est-il qu'on ne sait ce qu'il fait de ses prisonniers. Les

anglais assurent que son équipage les mange.

--Oh! l'horreur!

--Il se fait adorer comme un dieu par un grand nombre de peuplades, qui

le vénèrent sous le nom de LÉO l'_Atoua_. Vous devez concevoir qu'il

déteste la concurrence des marchands de Bibles. L'un de ceux-ci,

pourtant, passe pour lui avoir joué un tour impayable.

--Voyons!... quoi donc?

--Je dois dire d'abord que le _Lion de la mer_ a longtemps séjourné au

Pérou;--on assure qu'il a de nombreux indigènes péruviens dans ses

équipages, et qu'il se laisse traiter par eux de gendre du soleil.

--Allons! il ne suffit pas à votre héros d'avoir une femme brillante, il

lui faut un beau-père éblouissant.

--A l'imitation des Incas, le Lion, qui, s'il est dieu, est grand chef

ou roi à bien plus forte raison, aurait adopté l'usage de _la borla_

péruvienne. Il se ceint le front de ce diadème à franges d'or tombant

sur ses épaules comme une crinière.

--Ce doit être superbe.

--Eh bien, chacune des franges de sa borla est un signe au moyen duquel

on peut donner des ordres aux plus farouches cannibales. Or, on

racontait à Manille, avant mon départ, qu'un missionnaire anglais

s'était procuré, l'on ne sait comment, une provision de ces franges

merveilleuses, et que, grâce à leur possession, il faisait égorger les

alliés du Lion par ses meilleurs amis, allumait la guerre entre les

peuplades, et ruinerait avant peu toute la puissance de notre écumeur de

mer.

Don Ramon pâlit.

--Oh! ceci est affreux! dit une Andalouse en souriant. Sur ma foi, je

commençais à m'intéresser à votre galant pirate. Il se fait adorer; tant

mieux pour lui. Quant au fripon d'Anglais, il m'inspire plus de

répugnance qu'une chenille.

--Monsieur l'officier, dit don Ramon, l'histoire des franges d'or

est-elle bien authentique?

--Je la tiens d'un missionnaire anglais qui est revenu en Europe sur le

même navire que moi.

--Et vous rappelleriez-vous le nom du voleur?

--Vaguement... _Pott Tripot_... quelque chose dans ce genre. Du reste,

le nom ne fait rien à l'histoire, qui commence à vieillir; car il y a

bien trois ans que les navires du Lion n'ont paru aux Philippines.

D'après certains bruits, il devait être du côté du Pérou quand je suis

parti de Manille.

Quels contes fit ensuite le disert officier espagnol? Continua-t-il à

captiver l'attention de l'essaim de Gaditanes qui l'écoutaient en

minaudant? Il suffit de dire que don Ramon, consterné, s'était retiré

avec le deuil dans le coeur.

--J'ai été dupe de M. Roboam Owen, s'écriait-il. Sous des semblants

d'amitié, il n'est venu à Garba que pour me faire dérober par son valet

Pottle Trichenpot les précieuses franges que me donna Léon. Eh bien,

réparons ma négligence, s'il en est temps encore! Affrétons un navire,

allons empêcher ma soeur et mon valeureux beau-frère de se faire prendre

aux piéges d'un misérable.

A son arrivée à Lima, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco ne parut

pas suspect. On trouva fort naturel qu'il vînt s'occuper de sa

succession paternelle, dont il s'occupait en effet. On ignorait qu'il

fût le beau-frère du _Lion de la mer_, et l'on croyait sa soeur Isabelle

en Espagne.

Don Ramon fut prudent; il fréquentait dans les lieux publics des gens de

toutes conditions, questionnait fort peu, écoutait beaucoup, et se

proposait, après avoir fait un voyage dans l'intérieur, s'il ne

découvrait rien au Pérou, de se rendre à Manille en traversant tous les

archipels de la Polynésie.

Mais _la Firefly_ mouilla au Callao. Dans l'intérêt de ses recherches

fraternelles, il se mit en rapport avec les officiers de la frégate, où

il se trouva tout à coup en présence de Roboam Owen.

L'Irlandais s'avança vers lui la main ouverte.

Don Ramon lui refusa la sienne et quitta le bord.

L'injure était sanglante. Les camarades du lieutenant irlandais lui

demandèrent quelle avait été la nature de ses rapports avec l'insolent

hidalgo. Owen raconta tout ce qui s'était passé au château de Garba, et

descendit à terre pour exiger une réparation.

Don Ramon, exaspéré, le traita d'hôte parjure, de traître et de voleur.

--Oui, voleur!... ajouta-t-il avec sa violence des plus mauvais jours;

car Pottle Trichenpot n'était que votre instrument.

Sans comprendre la portée de ces paroles, Roboam Owen, à bout de

patience, envoya des témoins à don Ramon.

Mais ce qui s'était dit à bord de la frégate fut officiellement

communiqué le jour même par son commodore au vice-roi du Pérou.

Don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de

Cuzco, avait pour soeur une métisse, laquelle était la femme du corsaire

Sans-Peur, s'intitulant le _Lion de la mer_. Don Ramon devait être le

complice des rebelles.

Ceci s'appelle presser les conclusions.

L'embargo fut mis sur le navire de don Ramon, qu'on incarcéra

sur-le-champ. Des visites domiciliaires faites à terre et à bord

amenèrent la saisie de papiers prouvant l'alliance, non contestée

d'ailleurs par le prisonnier, de la petite-fille d'Andrès de Saïri avec

le comte de Roqueforte, dit Sans-Peur le Corsaire et Lion de la mer, qui

avait autrefois pris part à l'insurrection de Tupac Amaru. Aucune autre

charge ne pesait sur le jeune marquis de Garba, mais les anciens ennemis

de son père se réveillèrent de toutes parts. Les bruits monstrueux

répandus par les Anglais, et notamment par Pottle Trichenpot,

s'accréditèrent au Pérou comme à Manille. On y dit que les prisonniers

de guerre de Sans-Peur étaient livrés aux appétits de ses

anthropophages.

Roboam Owen eut beau protester; _le Lion de la mer_ fut traité de

pirate, d'ogre et de cannibale. On s'indigna contre don Ramon, qui

pactisait avec un être pareil, et don Ramon, malgré son innocence, ne

tarda pointa être sérieusement compromis.

Le commodore de _la Firefly_,--marin anglais de l'école impie de

Nelson,--haïssait les Français jusqu'à la démence. Il réprimanda

vertement Roboam Owen pour avoir dit du bien d'un forban ennemi de

l'humanité tel que Sans-Peur le Corsaire. Il admettait sans exception

les plus absurdes calomnies. Il crut que les équipages du prétendu

cannibale le dévoreraient sans miséricorde, et préférant périr les armes

à la main, il fût, par son entêtement, le véritable auteur du massacre.

Sans-Peur avait tout compris.--Il sentait la nécessité d'aller combattre

en Océanie la néfaste influence du missionnaire Pottle Trichenpot,

coupable du larcin des franges d'or. Il voulait délivrer don Ramon, le

réconcilier avec Roboam Owen, et ajourner toutes choses au Pérou,

puisque Andrès était mort et son fils Gabriel trop jeune encore pour se

mettre à la tête des Péruviens.

Enfin, il considérait comme un devoir sacré de rendre avec pompe les

honneurs funèbres au dernier des Incas.

A ses ordres, les officiers de mer et les chefs quichuas accoururent.

--Mes amis, leur dit-il, une crise nouvelle commence. Elle va nous

priver du repos auquel nous avions tant de droits. Mais d'impérieuses

nécessités m'obligent à ne point perdre un instant. Notre double

victoire d'aujourd'hui ne porterait aucun fruit, si nous tardions

d'agir. A l'oeuvre donc, et que chacun rivalise de zèle! Qu'on répare en

toute hâte les navires capables de prendre le large.--Et qu'à terre,

hommes, femmes, enfants, chacun soit prêt à partir dès le point du jour

pour les bords du grand lac de Chicuito, car nous évacuons tout à la

fois le territoire et la baie de Quiron.--Allez!... employez bien la

nuit... et que Dieu vous garde!...

--Vois-tu ce que je te disais, Camuset, mon camarade! disait maître

Taillevent. Après cette journée de batailles, pas plus de hamacs que de

musique. Attrape à calfater, clouer, regréer et jumeler nos barques!...

Et demain, en route, pour changer!... Et voici tantôt vingt ans que ça

dure!... sans compter que, peut-être bien, nous ne sommes pas plus

avancés qu'au premier jour.

--Maître, m'est avis pourtant qu'au Havre, chez l'armateur, il y a des

piastres pour nous, dit Camuset. Votre bonne femme de mère, la mienne et

mon vieux père en profitent. C'est autant de pris sur l'ennemi, comme

vous dites des fois.

--Camuset, tu es matelot, dit Taillevent en prenant la route du bord.

Et Camuset, fier et pensif, le suivait d'un pas délibéré.

--Matelot!... il m'a dit que je suis matelot!... Voilà un éloge, et un

crâne!... Mais j'aurai beau me faire couper en morceaux pour lui, sa

femme Liména et son fils Liméno, il ne m'appellera jamais _son matelot_,

vu que je ne suis pas personnellement dans la peau de Tom Lebon de

Jersey, anglais de nation, français de coeur...

Sur quoi Camuset poussa un soupir profond.

* * * * *

Sans-Peur le Corsaire, donnant l'exemple d'une infatigable activité,

passa la nuit à surveiller les travaux de ses gens à terre et à bord.

La frégate _la Lionne_, la corvette _le Lion_ et le transport

_l'Unicorn_, convenablement réparés, se répartirent comme lest

l'artillerie de _la Firefly_, dont la carcasse, criblée de boulets, fut

abandonnée sur les roches, où la tempête devait achever de la détruire.

XXXV

DOULEUR ROYALE.

Quand tout fut prêt, Léon permit à ses gens de se livrer au sommeil

pendant quelques heures; mais il n'essaya même point de prendre un

instant de repos.

Un calme profond, qui eût mis obstacle à l'appareillage, régnait sur la

baie. Dans les plaines et les mornes régnait un calme profond.

Quelques rares sentinelles immobiles aux avant-postes veillaient en cas

d'alerte.

Le silence avait succédé au tumulte des combats, des travaux maritimes

et des préparatifs de départ.

Isabelle, agenouillée, priait auprès du corps de son aïeul. Ses trois

enfants dormaient.

Les regards de Léon s'arrêtèrent sur la couchette des deux jumeaux

endormis dans les bras l'un de l'autre.

--Grandissez! grandissez! murmura-t-il, et lorsqu'un jour vous vous

trouverez dans quelque situation semblable à la mienne, point d'embarras

pour vous. N'ayant qu'une pensée, vous serez deux pour vous partager les

rôles; vous pourrez être à la fois unis et séparés, agissant aux deux

extrémités du monde, et votre aîné, je l'espère, coopérera puissamment à

l'oeuvre qui sera votre partage!

Puis, avec une émotion paternelle, il fixa les yeux sur Gabriel endormi:

--Mais toi, malheureux enfant, tu seras seul aussi!... Vais-je donc en

être réduit à t'abandonner sans pitié!... Tu ne m'appartiens plus,

hélas!... Un peuple entier exigera que je te livre à son dangereux

amour!... Il leur faut un gage vivant de notre sincérité... Ils veulent

un otage, et moi, je ne puis le leur refuser, sous peine de trahison.

Oh! le fardeau m'accable!... mon esprit et mon coeur sont brisés!...

La complication des événements était telle que, malgré la promptitude

énergique de son coup d'oeil, Léon ne savait à quel parti s'arrêter.

Un homme couvert de poussière s'arrêtait alors dans la gorge du nord,

donnait le mot de passe à la sentinelle, et pénétrait dans le territoire

de Quiron. Il était porteur d'une dépêche en chiffres adressée au _Lion

de la mer_ par un de ses agents secrets en résidence à Lima. Léon brisa

le cachet et lut:

«Un sourd mécontentement règne dans la ville, où l'arrestation du

marquis don Ramon de Garba y Palos, récemment arrivé de Cadix, a produit

un fâcheux effet.--Personne n'ignore désormais qu'en Europe la France et

l'Espagne font cause commune contre l'Angleterre. Un officier anglais de

la frégate _la Firefly_, entrée au Callao sous pavillon parlementaire,

ayant dit hautement que vous êtes un corsaire français, et non un

pirate, une partie du conseil a blâmé les mesures prises par Son

Excellence.--On trouve surtout le vice-roi coupable d'avoir accepté le

concours de la frégate anglaise, et d'avoir combiné ses opérations avec

celles d'un navire ennemi de Sa Majesté Catholique.

«Les nouvelles de l'audience de Cuzco sont, en général, très alarmantes

pour le gouvernement. Il paraît que de toutes parts les caciques se

refusent à subir l'autorité des corregidores. On s'attend à une

insurrection des indigènes. On ajoute que le fils du marquis de Garba y

Palos est seul capable de conjurer le péril. Les créoles, prêts à se

prononcer en sa faveur, demandent tout bas qu'il soit appelé au

gouvernement de Cuzco; mais le vice-roi compte sur le succès de la

frégate anglaise, et des troupes envoyées contre votre seigneurie pour

agir ensuite avec vigueur.

«Plaise à Dieu que nos armes aient triomphé!»

* * * * *

Après avoir médité sur le contenu de cette dépêche, Léon de Roqueforte

en saisit toute la portée.

--Andrès n'est plus! La politique étroite des Péruviens indigènes peut

désormais s'élargir sans obstacles. Un parti créole se forme donc

enfin!... L'avenir est là!

Les créoles, c'est-à-dire les descendants des Espagnols établis dans le

pays depuis la conquête, constituaient la majeure partie de la

population européenne. S'ils imitaient jamais les citoyens des

États-Unis, la cause de l'indépendance du Pérou serait gagnée. La

question se réduirait donc à empêcher que les intérêts des populations

aborigènes ne fussent sacrifiés.

--A vrai dire, Isabelle et mon propre fils Gabriel sont créoles. Les

deux races fusionnées ont produit un nombre considérable de métis, et le

Pérou, déjà civilisé sous les Incas, n'est pas du tout dans les mêmes

conditions que la Nouvelle-Angleterre, où les Indiens se sont toujours

retirés devant la civilisation. Mais il faut encore beaucoup de temps

pour vaincre les répugnances réciproques, et l'heure presse, et la

moindre faute aujourd'hui retardera d'un siècle peut-être le succès des

Péruviens.

Léon n'ignorait plus les bruits infâmes répandus à Lima sur son compte.

La disparition totale de ses prisonniers confirmait ces bruits, qu'il

était sage de démentir. A la veille de quitter le Pérou pour plusieurs

années sans doute, et lorsque le vénérable chef des Condors n'imposerait

plus aux naturels, pouvait-on continuer à exploiter une mine d'or qui,

depuis sept ans, avait produit assez de richesses? Enfin, l'Espagne et

la France étant alliées, la guerre que le corsaire français faisait à

une colonie espagnole cesserait d'être conforme au droit des gens, du

jour où le vice-roi le reconnaîtrait pour un loyal serviteur de la

France.

Léon écrivit en conséquence au vice-roi du Pérou:

«J'ai l'honneur de faire part à Votre Excellence de la destruction

complète de la frégate de Sa Majesté Britannique _la Firefly_, par la

division navale rangée sous mes ordres.

«En même temps, un corps de troupes espagnoles, imprudemment expédié

contre mes généraux auxiliaires, a été contraint de mettre bas les

armes.

«Je déplore la nécessité où Votre Excellence ne cesse de me placer

contrairement aux intérêts et à l'alliance de nos deux gouvernements. Et

après une double victoire, mû par des sentiments de conciliation qu'elle

voudra bien apprécier, je lui adresse la présente dépêche dans l'espoir

que, cessant de croire à d'exécrables calomnies, elle voudra bien unir

ses efforts aux miens pour la pacification générale.

«Dans le cas où Votre Excellence consentirait à donner à mes fidèles

alliés toutes les garanties suffisantes, les prisonniers espagnols que

je viens de faire sur le territoire de Quiron lui seraient renvoyés avec

armes et bagages. Quant aux autres, beaucoup plus nombreux, que je

retiens en captivité depuis le temps où nos deux gouvernements étaient

en guerre, ils devraient être expédiés directement en Espagne.

«Mais dans le cas où Votre Excellence, continuant de me considérer comme

un pirate, dédaignerait d'entrer en négociations, elle me réduirait à

user du droit de légitime défense, à déployer contre elle, avec la

dernière rigueur, toutes mes forces de terre et de mer; à soulever les

populations péruviennes au nom même de Sa Majesté Catholique, alliée de

la France, et à ne pas reculer devant les moyens désespérés qui sont la

ressource de tout adversaire injustement mis hors la loi.

«Cela, nonobstant les plaintes que les agents diplomatiques de la France

feraient valoir auprès de Sa Majesté Catholique pour faire retomber sur

Votre Excellence toute la responsabilité des événements.»

Cette réponse fut scellée d'_or au lion rampant de gueules_ qui est

Roqueforte, et signée:

LE COMTE DE ROQUEFORTE,

Capitaine de frégate honoraire, commandant la division des

corsaires français stationnée dans la baie de Quiron.

Les prisonniers espagnols furent répartis à bord des trois navires; les

blessés hors d'état d'être transportés par terre, recueillis à bord de

_l'Unicorn_, dont on fit une sorte d'hôpital, et à midi sonnant, la

division, pourvue des ordres de Sans-Peur, appareilla sous le

commandement d'Émile Féraux.

Roboam Owen et son camarade le capitaine Wilson, remis en possession de

tout ce qui leur appartenait, quoique _la Firefly_ eût été livrée au

pillage, devaient être traités en passagers du gaillard d'arrière.

--Ces messieurs, avait dit Léon, ne débarqueront que lorsqu'il leur

plaira, car je ne leur ai pas rendu la liberté pour les faire tomber au

pouvoir des Espagnols.

Une copie de la dépêche officielle était destinée à don Ramon, ainsi

qu'une lettre explicative et fraternelle dont fut chargé l'émissaire de

l'agent secret du _Lion de la mer_ dans la ville de Lima.

Sans-peur le corsaire · 第 15 / 21 段