parvenus de leur côté à trouver quelques indices de la mystérieuse
puissance exercée contre eux par un ennemi acharné, qui devait avoir des
partisans jusque dans l'intérieur des terres.
XXXI
BATAILLE DE QUIRON.
La frégate anglaise _la Firefly_ avait mouillé au Callao avant de se
diriger sur la baie de Quiron. Son capitaine, qui apportait les
documents fournis par les missions anglaises, se concerta naturellement
avec le vice-roi. Les Espagnols agirent par terre, tandis que les
Anglais allaient attaquer par mer.
Au moment même où Sans-Peur apercevait dans la direction du nord la
frégate ennemie, il vit sur la pointe sud de la baie de Quiron un
pavillon qui lui signalait des dangers à terre.
--Andrès est menacé, dit-il à Isabelle. La route suivie par cet anglais
prouve qu'on a découvert notre asile.
--Ah! mon Dieu! s'écria la jeune mère de famille, je vois des troupes
espagnoles sur la montagne!... et j'ai deux de mes enfants à terre!...
Léonin et Lionel, les deux jumeaux, âgés d'environ trois ans, se
roulaient aux pieds de leur bisaïeul assis sur une sorte de palanquin,
d'où il donnait à voix basse ses ordres transmis aussitôt à ses fidèles
serviteurs.
Gabriel, sur le gaillard d'arrière de la corvette _le Lion_, avait pour
compagnon de jeux un petit garçon d'un an plus jeune que lui, né en mer
et baptisé à bord du nom euphonique de Liméno Taillevent.
Camuset, qui jouissait du privilége d'être spécialement chargé de la
garde du petit Gabriel, était en tiers dans leurs récréations. Il les
suivait dans la mâture, leur enseignait à faire toutes sortes de noeuds,
était leur maître d'escrime, de bâton et de natation, trouvait ses
fonctions charmantes, et avait cessé d'être tarabusté par maître
Taillevent, qui le traitait de camarade.
--Ah! s'il pouvait un jour m'appeler son _matelot_! disait naïvement le
vaillant garçon.
Mais le titre sacro-saint de _matelot_ ne pouvait être décerné par
maître Taillevent qu'à un seul homme dans le monde, c'est-à-dire Tom
Lebon de Jersey, anglais de nation, français de coeur...
--Le mari de ma femme, le fils de ma mère, et le père de ses
petits-enfants! disait encore quelquefois le brave maître par un reste
d'habitude à laquelle Liména mettait bon ordre.
--Ta femme, c'est moi! et le seul petit-fils de ta mère, Liméno notre
enfant.
--Doucement, madame Taillevent, répliquait le maître. Pour la première
chose, j'ai tort; tu es ma femme, et l'autre est celle de mon matelot
Tom Lebon. Mais pour la seconde chose, je dis et je répète que mon
matelot est le fils de ma bonne femme de mère... par _substantation_,
langage du notaire de chez nous.
--Pardonnerez, maître, objectait Camuset, le notaire de chez nous a dit
_substitution_.
--Je n'en fais pas la différence, mon camarade, reprit Taillevent avec
bonhomie, mettons _tanta_, _titu_, _touto_, _tuti_, tout ce que tu
voudras; en néo-zélandais on dirait _papaï_; demande plutôt au vieux
Parawâ.
Parawâ et bon nombre de ses compatriotes étaient alors, soit à bord de
la corvette _le Lion_, soit sur la prise anglaise _l'Unicorn_, qui
entrèrent de conserve dons la baie de Quiron.
_La Firefly_, chargée de toile, gouvernait sur elles, sabords ouverts,
mèches allumées.
_Le Lion_ et _l'Unicorn_ hissèrent pavillon français, l'appuyèrent d'un
coup de canon et s'embossèrent à l'extrémité la plus reculée de la baie.
Sans-Peur emmenant son fils Gabriel, Taillevent, Camuset et cinquante
autres se jetèrent dans la chaloupe ou le grand canot.
Isabelle, suivie de Parawâ, se précipita vers le château de Quiron, où
les serviteurs d'Andrès s'apprêtaient à opposer aux troupes espagnoles
une résistance vigoureuse.
A bord de _la Firefly_, on observait les mouvements des embarcations qui
se remplissaient de marins des deux navires. On crut nécessairement
qu'ils prenaient la fuite.
--_Perfectly well!_ parfaitement bien! dit le commodore anglais. Les
drôles ne se doutent pas de ce qui les attend à terre!.. Allons prendre
leur navires abandonnés. La cavalerie espagnole fera le reste.
Le commodore qui parlait ainsi ne pouvait voir qu'au même instant des
masses de rochers se détachaient des flancs de la montagne où
s'introduisait une nombreuse flottille des balses péruviennes.
_La Firefly_ courait vers les deux navires embossés et qui, abandonnés
ou non, lui présentaient le travers. Avec une prudence digne d'éloges,
le commodore prit du tour de manière à leur offrir le côté, c'est-à-dire
que sa manoeuvre ne ressembla en rien à celle qui avait autrefois causé
la prise de _la Santa-Cruz_. Toutefois, trouvant fâcheux d'endommager
inutilement deux navires qui paraissaient en bon état, il mit en panne à
petite portée de canon et fit amener quelques canots qui se dirigèrent
vers la corvette et le trois-mâts _l'Unicorn_.
Les canots abordèrent; les officiers qui les commandaient montèrent sur
le pont. On ne les vit pas redescendre. On ne vit pas non plus amener
les couleurs françaises. Il était évident que les malheureux officiers
de corvée venaient de se faire prendre au piége.
Le commodore se rapprocha en dérivant, et d'une voix menaçante:
--Amenez pavillon, cria-t-il, ou je vous coule!
Rien ne bougea.--Personne ne répondit à la menace.--Les canots anglais,
rappelés à bord, revinrent sans leurs officiers, qui, à peine sur le
pont des navires de Sans-Peur, avaient été brusquement terrassés,
bâillonnés, garrottés et jetés à fond de cale. Autour de chaque canon se
tenaient accroupis un nombre d'hommes suffisant pour le servir, et à
l'arrière, caché par le bastingage, un officier corsaire donnait ses
ordres par signes.
A bord du _Lion_, c'était Émile Féraux,--à bord de _l'Unicorn_,
Bédarieux,--deux braves capitaines de prises demeurés fidèles à la
fortune de Léon de Roqueforte.
--Canonniers!... à couler bas!... Feu!... commanda enfin le commodore de
_la Firefly_.
Un nuage de fumée enveloppa la frégate anglaise.
_Le Lion_ et _l'Unicorn_, se réveillant alors, ripostèrent par leurs
volées; la fumée s'épaissit.
Avant qu'elle se fût dissipée, du flanc de la montagne sortit une
frégate qui, sans un chiffon de toile au vent, s'élançait avec une
rapidité magique sur l'arrière de _la Firefly_, prise inopinément en
enfilade et puis entre deux feux,--car _la Lionne_, toujours sans avoir
déployé une voile, tourna soudain sur elle-même, longea la frégate
anglaise et la cribla d'une seconde bordée à bout portant.
Cette attaque était trois fois fantastique.
Sortie de sa caverne comme elle y était entrée, au moyen d'un chapelet
de balses, _la Lionne_ se hala sur un système d'amarres disposées à
l'avance dans la prévision des deux manoeuvres exécutées coup sur coup
avec une admirable précision.
La bordée en enfilade jeta le désordre à bord de _la Firefly_. Son
gouvernail brisé, ses vergues, ses mâts, ses cordages hachés par la
mitraille, ses voiles déchirées et pendantes, la réduisaient à
l'impossibilité de manoeuvrer.
Et au même instant, _la Lionne_ abandonnait ses amarres de fond en
larguant ses voiles, tandis que la corvette _le Lion_ et _l'Unicorn_
continuaient à faire feu. Ces deux navires, si peu redoutables dans le
principe, la secondaient maintenant d'une manière désastreuse pour _la
Firefly_.
Cependant, à terre se passait une autre action qui préoccupait à trop
juste titre l'intrépide Sans-Peur.
Isabelle, les deux jumeaux Léonin et Lionel, le noble Andrès et ses
Péruviens étaient attaqués par des troupes nombreuses qui ne reculèrent
pas devant quelques pièces d'artillerie assez maladroitement pointées.
La cavalerie espagnole s'empara même de plusieurs canons. Le vieux
château de Quiron, battu en brèche, allait s'écrouler. Un incendie s'y
déclarait.
--Bas le feu! commanda Léon en hissant pavillon parlementaire.
Le silence se fit sur la baie.
--Capitulez! ajouta Sans-Peur, je vous accorde la vie, la liberté, un
navire et un sauf-conduit pour retourner en Angleterre!
Non!... répondit le commodore, je ne capitulerai jamais devant un
pirate.
--Je suis corsaire français!
--Vous en avez menti!... Feu!... feu partout!
--A l'abordage, donc, et pas de quartier! cria Léon avec fureur.
Un triple choc suivit ce commandement.
_La Lionne_ arrivait en grand sur _la Firefly_ qui dériva sur la
corvette _le Lion_, tandis que _l'Unicorn_ s'accrochait par l'avant. Les
quatre navires, qui se heurtaient et se brisaient l'un à l'autre espars
et pavois, gémissaient en craquant de bout en bout. Ils ne formaient
plus qu'une masse, théâtre de la désolation et du carnage.
Les lions, les tigres, les cannibales, les farouches Néo-Zélandais, les
Polynésiens ou les Péruviens enrôlés comme matelots par Sans-Peur,
déchaînés maintenant, égorgeaient sans pitié les anglais livrés à leur
rage.
--Camuset, veille sur mon fils Gabriel!... A moi, mes canotiers! avait
commandé Léon en lançant son monde à bord de _la Firefly_.
Puis il se jeta dans son canot. Taillevent y gouvernait.
Camuset demeura presque seul sur la dunette de _la Lionne_, où il fut
obligé de retenir de vive force le petit Gabriel qui pleurait parce
qu'on l'empêchait d'aller à l'abordage.
--Une autre fois, mon petit prince, une autre fois ce sera notre tour.
Cette fois-ci, voyez-vous, faut obéir à papa Sans-Peur, qui va vous
chercher maman et vos petits frères.
Gabriel trépignait.
Liméno, plus calme, regardait la bagarre avec un sang-froid juvénile qui
eût assurément charmé maître Taillevent, son père, si maître Taillevent,
à pareille heure, avait pu être charmé par quoi que ce fût.
Un mousqueton en bandoulière, une hache d'abordage et deux pistolets à
la ceinture, noir de poudre et ruisselant de sueur, les yeux fixés sur
le territoire de Quiron, où se livrait la bataille, la main sur la barre
de son gouvernail, Taillevent grommelait ainsi:
--Toujours se bûcher! toujours se crocher, se manger, se défoncer!...
User plus de navires que de paires de souliers!... se battre par mer,
par terre, au large, en rade, dans les îles, chez les Espagnols, chez
les sauvages, et, pour se reposer, faire faire l'exercice du fusil et du
canon à tout ce qu'il y a de peaux tannées, tatouées et basanées entre
les Carolines et les Marquises. Naviguer dans le feu, voyager dans les
tremblements, creuser les montagnes, avoir en garnison dans les mines du
Pérou des ennemis la pioche et la pelle en main, faire tous les métiers,
hormis le bon petit cabotage entre jersey et Port-Bail! Miracle que
d'avoir un pouce de peau sans avaries sur ses pauvres os!... vrai
miracle!... mais, tant va la cruche à la fontaine, qu'elle y demeure en
pantenne!... Va-t'en dire ça en douceur à mon capitaine, tu en seras
pour ta peine!... En avant donc!... en avant le chavirement!...
Le canot abordait au milieu des balses échouées sur le rivage, car tout
ce qu'il y avait de gens capables de porter les armes combattait autour
du palanquin d'Andrès de Saïri.
Les femmes et les enfants quichuas couraient çà et là, sans but; sans
savoir où aller, en poussant des cris de terreur.
--_Démonio_! tas de pécores! leur cria Taillevent en espagnol.
Mettez-vous donc sur les balses et n'allez pas trop loin!... Allons!
Concha, Pépita, Dolorès, Carmen! femelles endiablées, taisez-vous;
attrapez-moi les pagaies!... Si ma femme était là, seulement!
Mais Liména ne s'était pas séparée d'Isabelle.
D'un signe, Taillevent ordonne à deux des canotiers d'organiser une
flottille de balses, tandis qu'à la tête des autres il s'élance sur les
pas de Sans-Peur.
Andrès venait de recevoir une balle en pleine poitrine et ne commandait
plus.
Isabelle, à cheval, tenant ses deux enfants pressés contre son coeur,
était menacée par les cavaliers espagnols. L'amour maternel redoublait
son énergie. Plusieurs fois, tout en battant en retraite, elle déchargea
ses pistolets d'arçon. Autour d'elle, on se massacrait.
Parawâ, son _méré_ casse-tête au poing, abattait quiconque osait
s'approcher d'elle; et Liména, montée sur une jument des Malouines, se
comportait comme un homme.
Cependant, épuisés, décimés, hors d'état de résister davantage, les
Quichuas allaient être enveloppés, lorsque Sans-Peur, Taillevent et
leurs matelots arrivèrent en renversant tout sur leur passage.
A leur vue, Parawâ jette le cri PI-HÉ d'un accent si terrible que
l'épouvante gagne les chasseurs espagnols.--Ils reculent.--Le chemin de
la mer est libre.
--Au galop! Isabelle, au galop!... dit Sans-Peur.
Par malheur, la panique des cavaliers ne dura qu'un instant.
--Eh quoi! dix hommes à pied vous font reculer! A la charge!...
commanda un de leurs officiers, qui se lança sur eux au triple galop.
La baïonnette de Taillevent et une balle de Sans-Peur arrêtent à la fois
cheval et cavalier.
Parawâ tenait par la bride la monture d'Isabelle, une balse accosta.--La
jeune mère, sans descendre de cheval, passe sur le radeau dont Liména
saisit la pagaie.
Autour du palanquin d'Andrès se livrait un combat sanglant.
Mais les Espagnols, maîtres du rivage, n'eurent pas le temps d'en finir
par une décharge à mitraille de leur artillerie.
Émile Féraux lâchait sur eux une bordée qui démonta leurs pièces.
Bédarieux débarquait à la tête de tous les équipages vainqueurs de _la
Firefly_. Et du versant des mornes, se précipitaient comme un torrent
des cavaliers péruviens qui accouraient, trop tard, hélas! au secours de
leur cacique.
Cette mêlée terrible fut appelée la bataille de Quiron.
XXXII
MORT DU CACIQUE DE TINTA.
Déjà, Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, né le 15 mars
1794, a sept ans accomplis,--et, en l'espace de sept ans passés, une
frégate ensevelie dans l'ombre sous une montagne, loin d'être en état de
sortir victorieuse d'une bataille navale, aurait le temps de pourrir
plusieurs fois.
Aussi bien _la Lionne_, qui venait d'écraser _la Firefly_, n'était-elle
plus la même que Sans-Peur y avait cachée dans l'origine. Le grand tueur
de navires avait, à diverses reprises, rouvert et refermé son arsenal
mystérieux, où toutefois il eut toujours soin de tenir un grand navire
en réserve.
Du reste, pendant que Léon et Isabelle sillonnaient les mers de
l'Océanie, pendant qu'ils s'aventuraient jusqu'aux Philippines et
capturaient aux Espagnols, aux Hollandais ou aux Anglais des navires de
tous rangs, Andrès ne négligeait rien pour entretenir _la Lionne_, dont
la cale se remplissait des richesses extraites de la mine des Incas.
Certes! si les circonstances ne permirent point qu'Isabelle entrât en
jouissance des vastes domaines que le marquis son père possédait aux
alentours de Cuzco, elle en fut amplement dédommagée.
Par une bizarrerie fort remarquable, les revenus de la fille des Incas,
régulièrement perçus par un tabellion royal, continuaient à être
adressés à don Ramon en son château de Garba.
De même l'armateur Plantier reçut à bon port divers bâtiments chargés
d'opulentes dépouilles, lesquels furent vendus au Havre pour le compte
du fameux corsaire Sans-Peur, le Surcouf de l'Océanie.
Si la France ignorait les exploits du _Lion de la mer_, les marins s'en
entretenaient assez souvent, sans trop comprendre, il est vrai, par
quels motifs un tel homme avait choisi pour théâtre des parages où l'on
ne semblait avoir aucun grand intérêt, dans le présent ni dans l'avenir.
Les guerres continentales absorbaient l'attention de l'Europe.
A peine s'y occupait-on des faits accomplis dans l'Atlantique ou dans
les mers de l'Inde; à plus forte raison, l'opinion publique ne s'émut
jamais des courses dans les mers du Sud et de l'Océanie, de l'exécuteur
des patriotiques desseins du pieux et libéral Louis XVI, qui voulait la
civilisation par le catholicisme et par la France, _Gesta Dei per
francos_, et conséquemment la lutte sans trêve contre l'influence de
l'hérétique Angleterre.
Personne, si ce n'est l'armateur Plantier, n'était au courant des actes
de Sans-Peur, aventurier en quelque sorte légendaire, car la distance
produit presque les mêmes effets que le temps. Les matelots, de rares
officiers du commerce, certains capitaines corsaires, Paul Déravis,
entre autres, faisaient, à la vérité, des récits merveilleux; mais a
beau mentir qui vient de loin: tout cela était trop fabuleux,
romanesque, incroyable, impossible, absurde même!...
Si le mobile de Sans-Peur avait été ce qu'on appelle _la gloire_, il se
serait singulièrement fourvoyé; mais son ambition était plus haute et
plus noble, comme le prouva bien son discours au pied du lit de mort
d'Andrès de Saïri.
Les Espagnols, enveloppés à leur tour, avaient mis bas les armes;
Sans-Peur, maître de la situation, put, cette fois, s'opposer à un
massacre inutile.
Les soldats prisonniers furent gardés dans les casemates de la montagne;
les équipages retournèrent à leurs bords respectifs pour les déblayer,
les nettoyer et réparer les avaries principales. Un bûcher se dressait
sous le vent; on devait y brûler les morts. Une ambulance était
improvisée sous les arbres du plateau; les femmes, dirigées par les
chirurgiens des navires, pansaient les blessés des deux partis.
Sur les ruines du château, une tente, faite avec les voiles des
chaloupes, abritait le vénérable cacique Andrès, qui venait de recevoir
les derniers sacrements. Car, depuis bien des années, un prêtre, fils
d'une Péruvienne, desservait l'humble chapelle de Quiron.
La population, assemblée sur le plateau, voyait Isabelle, ses trois
enfants et son époux autour du vieillard mourant, qui les bénit sans
avoir la force de prononcer une parole.
Ses derniers regards s'attachaient fixement sur Gabriel-José, son
filleul, l'aîné de la famille.
Ces regards étaient tendres et pleins d'éloquence.
Léon de Roqueforte, étendant la main sur la tête de son fils, dit à
haute voix:
--Mon père, en présence de votre peuple, je vous renouvelle
solennellement ma parole. Je jure que cet enfant, qui porte les noms du
dernier Inca, n'aura d'autre mission que de continuer, après moi,
l'oeuvre d'affranchissement du Pérou.
Le vieillard sourit avec reconnaissance.
Les indigènes péruviens brandirent leurs armes, faisant ainsi le serment
sacré de reconnaître le premier-né d'Isabelle comme l'héritier de la
race antique de leurs seigneurs.
--Grâce à Dieu! continuait le corsaire, j'ai deux autres fils qui se
partageront le reste de ma tâche immense. A ceux-ci les mers! A celui-là
les terres! Aux frères jumeaux mes peuples des îles, mes vaisseaux et
l'honneur de servir la France et la foi, en préservant à jamais de la
domination anglaise les nations de l'Océanie. A Gabriel-José la gloire
de délivrer le Pérou de la domination espagnole.--Noble Andrès, illustre
ami de José-Gabriel Condor Kanki, vous qui avez abattu les murs de
Sorata, vous n'avez jamais désespéré du grand triomphe. Et c'est après
une double victoire que votre âme généreuse va se diriger vers les
cieux! De là, elle verra l'accomplissement de ses voeux pour la
patrie.--Et, je vous le dis hautement, hommes du Pérou, vos caciques et
vos Incas, les fiers ancêtres de mes fils, glorifieront le Dieu
tout-puissant, car l'Amérique du Sud tout entière redeviendra
indépendante!
A ces paroles prophétiques, Andrès de Saïri sembla se ranimer un
instant. Une flamme d'espérance brilla dans ses yeux.
--O mes enfants! disait Léon de Roqueforte, je vous aurai obscurément
ouvert les voies de l'avenir!... Moi qui parle, je terminerai ma
carrière ne laissant après moi que le vague renom d'un coureur de
grandes aventures. Dans les champs séculaires de l'histoire, ceux qui
défrichent et qui sèment ne sont jamais ceux qui moissonnent. Les germes
se développent avec une lenteur décourageante pour les ambitions
égoïstes; la mienne n'est point ainsi faite. Comme Andrès, votre
bisaïeul, je mourrai sans regrets, pourvu que je voie les fruits prêts à
mûrir pour les fils de ses petits-fils!
Andrès se souleva sur son lit de mort, et d'une voix éclatante:
--Je vois le Pérou libre! Dieu soit loué! s'écria-t-il.
A ces mots, s'affaissant sur lui-même, le vieux guerrier mourut.
Isabelle et ses enfants fondirent en pleurs.
L'âme du cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors, déployait ses
ailes. Elle dut planer longtemps au-dessus du peuple agenouillé qui
répondait à la prière des morts récitée par le prêtre du territoire de
Quiron.
Une grande pompe catholique fut déployée, et chose qu'il convient de
signaler, les Polynésiens, à commencer par Baleine-aux-yeux-terribles,
s'agenouillèrent pieusement devant le Dieu triple et un de LÉO
l'_Atoua_.
XXXIII
ROBOAM OWEN.
A la lueur des torches, on achevait d'ensevelir les restes mortels du
bisaïeul de Gabriel-José de Roqueforte, lorsque deux officiers de _la
Firefly_, préservés à grand'peine de la fureur des sauvages, furent
amenés à terre par un peloton de marins français.
Le pilotin chef de corvée dit à Sans-Peur:
--Par les ordres du capitaine Féraux, je viens vous livrer les deux
officiers de corvée pris à bord du _Lion_ et de _l'Unicorn_. Nos
matelots indigènes ont failli les massacrer, mais nous nous y sommes
opposés en votre nom.
--Vous avez bien fait! s'écria vivement Sans-Peur. Sans les dangers
courus à terre par ma femme, mes enfants et nos malheureux alliés, je
n'aurais jamais commandé l'abordage qui a suivi l'insolente réponse du
commodore.
--Plût à Dieu que notre infortuné commodore eût consenti à me croire!
dit l'un des officiers anglais dont Sans-Peur reconnut la voix.
--M. Roboam Owen! s'écria-t-il.
--Moi-même, commandant; votre prisonnier pour la seconde fois!
--Et pour la seconde fois à la veille de sa délivrance, dit Sans-Peur en
lui tendant la main.
--Commandant, répondit l'Irlandais, malgré toute ma reconnaissance
envers vous, je ne saurais accepter un traitement différent de celui
qui sera fait à mon camarade.
--Qu'à cela ne tienne! répliqua Sans-Peur; qu'il soit donc comme vous
prisonnier sur parole, jusqu'à ce que je puisse vous rendre la liberté.
Le compagnon de Roboam Owen fit un geste de surprise.
--Je vous le disais bien, Wilson, Sans-Peur le Corsaire n'est pas un
pirate, mais un loyal gentilhomme français; tous les odieux récits
auxquels notre commodore croyait si fermement ne sont que des calomnies.
--Je joindrai donc mes remercîments à ceux de M. Owen, mon collègue, dit
en s'inclinant le capitaine Wilson, dont la raideur ultra-britannique
contrastait avec la franchise irlandaise de son compagnon de fortune.
--Ah! je suis bien heureux, monsieur Owen, ajouta Sans-Peur le Corsaire,
que votre tour de corvée vous ait préservé de notre abordage.
--Mieux vaudrait peut-être avoir péri, murmura l'Irlandais avec
mélancolie.
--Pourquoi ce découragement? Brave et loyal comme vous l'êtes, vous
méritez un bel avenir; vous l'aurez!
Roboam Owen ne répondit point. Sans-Peur ordonna que les deux officiers
anglais fussent bien traités, et ne s'occupa plus que de ses nombreux
devoirs.
Le lendemain, Roboam Owen lui fit demander un moment d'entretien.
--Hier soir, capitaine, lui dit-il, en présence de mon camarade et de
vos gens, je ne me suis point permis de parler de don Ramon, que j'ai
revu au château de Garba d'abord, et tout récemment à Lima.
--Don Ramon à Lima! s'écria Sans-Peur avec un vif intérêt mêlé
d'étonnement. Mais il risque d'y être gravement compromis!
--Peu de jours avant notre départ du Callao, il fut jeté dans la même
prison où le marquis son père a été si longtemps enfermé.
--Merci, monsieur Owen, s'écria Sans-Peur avec un accent de colère
véhémente.
--Je ne vous cacherai point enfin, ajouta le lieutenant irlandais, que
don Ramon, dont je m'étais séparé dans les meilleurs termes, me fit à
Lima l'accueil le plus blessant. Aussi lui avais-je envoyé une
provocation en duel, et nous devions nous battre ensemble, le matin même
où il fut arrêté.
--Ce que vous me dites est inconcevable!
--Je n'y ai rien compris moi-même. Aux injures, aux menaces, aux gestes
les plus violents, le marquis de Garba y Palos mêlait, je ne sais
pourquoi, le nom d'un certain Pottle Trichenpot, misérable valet que
j'ai eu quelques instants à mon service.