--Les Espagnols vous condamnent aux travaux des mines; moi, j'ai

condamné aux mines mes prisonniers espagnols. Vos maîtres vous obligent

à retirer des entrailles de la terre l'or qui leur sert à forger vos

fers; que mes captifs, gardés et surveillés par vous, arrachent de vos

montagnes l'or qui doit servir à les briser!...

--C'est bien!... dit le chef des Aymaras. Tu auras de l'or! Nous

garderons tes prisonniers. Nous connaissons des mines que les Espagnols

ne découvriront jamais. Fermées pour eux, elle se rouvriront pour toi!

Léon continua:

--L'Espagne envoie par mer les troupes qui vous oppriment, c'est sur mer

que je combattrai l'Espagne. J'arrêterai ses convois, je prendrai ses

navires, je transformerai ses soldats en mineurs que je vous livrerai.

Mais, d'un autre côté, si j'ai des vaisseaux, je manque d'hommes; que

chaque tribu me fournisse donc quelques jeunes gens alertes et courageux

pour compléter mes équipages.

Les acclamations de la multitude furent favorables à cette demande.

Électrisés par les discours d'Andrès, de Léon et d'Isabelle, plus de

deux cents indigènes se présentèrent d'eux-mêmes. Les caciques des

divers districts promirent d'en envoyer successivement au _Lion de la

mer_ autant qu'il lui en faudrait.

Le double but du voyage se trouvait rempli.

Un festin patriotique, des cérémonies religieuses et des conférences

auxquelles prirent part les principaux chefs de peuplades occupèrent

ensuite la journée.

Faut-il dire comment maître Taillevent renouvela connaissance avec une

foule d'anciens compagnons d'armes? Faut-il relater les faits et gestes

de Camuset, qui, mettant les instants à profit, raccommoda ses souliers,

non sans s'instruire des traditions du pays?

--Eh quoi! les ruines qu'il voyait étaient celles d'un temple jadis

recouvert en lames d'or!... Nom d'un faubert! ça vous avait tristement

changé de mine!... Et, lors de la conquête du pays par les Espagnols,

les Incas avaient jeté au fond du lac tous leurs trésors, dont

particulièrement une scélérate de chaîne d'or plus grosse que le grand

câble de la frégate!... Quel dommage!... Mais, voyons, au lieu de tant

creuser la terre, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de repêcher ces

richesses?

--Pas moyen, Camuset, le lac Titicaca n'a pas de fond.

--S'il n'a pas de fond, il a un drôle de nom tout de même, pour un lac

sacré.

--Tu es bien de ton pays, mon gars, reprit Taillevent. Un nom qui n'est

pas français t'étonne et te fait rire. Sais-tu ce que veut dire

_camuset_ chez les sauvages de Toyoa, où nous irons peut-être bien un de

ces quatre matins?

--Eh bien, maître, qu'est-ce que ça y veut dire?

--Cornichon, potiron, ratapiat, gringalet, bavard et ver de cambuse.

--Merci!... Ils sont polis dans ce pays-là.

--Ici, _titicaca_ veut dire _île de plomb_, voilà la différence, et

l'innocent qui rit pour si peu n'est qu'un _camuset_, en langage de

Toyoa.

--Bon! maître!... assez causé! Malgré ça, je vois bien que vous _blaguez

à la coche_.

--Ça se pourrait encore, dit gravement le maître d'équipage.

XXVII

A LA POUDRE.

L'histoire signale, sans entrer dans aucun détail précis, quelques

insurrections partielles qui eurent lieu au Pérou entre 1794 et 1802. La

cause de ces mouvements de peu de durée est totalement inconnue. On les

attribue plutôt à des bandits qu'aux habitants indigènes, qui

n'acquittèrent jamais les impôts avec plus de régularité.

Les alliés du _Lion de la mer_ se conformaient aux ordres de leur reine

Isabelle.

Ils ne négligèrent rien pour mettre en défaut la vigilance des

Espagnols. Ils avaient l'air soumis, payaient exactement les redevances,

ne murmuraient point, et ne prenaient les armes que pour empêcher de

découvrir les travaux exécutés dans les mines par les prisonniers de

Sans-Peur.

Malheur aux troupes de la couronne qui s'aventuraient vers les points

dont la connaissance devait demeurer secrète! Pas un soldat ne revenait

d'une expédition semblable; mort ou vif, il disparaissait dans les

entrailles de la terre.

Les Péruviens, poussant la ruse jusqu'aux dernières limites, avaient

soin de changer plusieurs fois par an les ouvertures des mines, afin que

les Espagnols pussent visiter sans obstacles, à peu de mois de distance,

les lieux mêmes dont les abords venaient d'être le plus cruellement

interdits. Des galeries souterraines, toujours creusées dans la

direction de l'Océan, s'étendirent sous les montagnes à des distances

incroyables. Souvent Andrès et Isabelle furent revus par leurs fidèles

sujets, qui, profitant des travaux tous les premiers, avaient un

puissant intérêt à suivre les instructions de leurs princes.

Des relations constantes furent entretenues entre la mine des Incas et

le territoire de Quiron, centre maritime de la puissance de Sans-Peur le

Corsaire; et l'exploitation de la mine d'or permit à Léon de soulager

les souffrances des indigènes, de payer largement leurs services et de

rémunérer en même temps avec toute la libéralité nécessaire les marins

français qui servaient sous ses ordres.

* * * * *

Les prisonniers livrés aux chefs quichuas avaient successivement été

emmenés, sous bonne escorte, dans l'intérieur des terres.--Une flottille

innombrable de balses était à la disposition de Léon, dont les deux

frégates et le brig, entièrement réparés, se balançaient maintenant sur

leurs amarres.

_Le Lion_, placé sous le commandement de Paul Déravis, officier capable,

à qui Sans-Peur avait cru pouvoir confier ses desseins, ne tarda point à

mettre sous voiles avec Parawâ pour pilote. Il allait annoncer aux

peuples de la Polynésie le retour de l'_Atoua_, Lion de la mer,

transmettre d'importantes instructions aux principaux chefs, et

combattre en corsaire les Anglais ou les Espagnols partout où il se

sentirait de force à vaincre.

Le pavillon de Sans-Peur fut arboré à bord de _la Santa-Cruz_, dont

l'équipage, composé des compatriotes de Taillevent et de Camuset, fut

complété avec les jeunes Péruviens qu'il s'agissait de former au métier

de la mer.

Quant à _la Lionne_, elle demeura presque déserte, ce qui motiva bien

des discours homériques de maître Taillevent.

A peine le brig eut-il disparu au large avec tous les aventuriers dont

la discrétion paraissait douteuse au capitaine, que d'étranges travaux

commencèrent.

Des plongeurs ayant placé, sous les rochers qui barraient le fond de la

baie, une énorme quantité de poudre, on y mit le feu; la brèche

s'ouvrit; la mer se précipita dans les profondeurs de la caverne, où il

ne s'agit plus que de faire entrer la frégate.

--Ah! l'idée, l'idée! s'écria Taillevent. Vous en a-t-il de l'idée, mon

capitaine! Le reste se voit clair comme le jour. Les balses vont servir

de chapelet pour soulever notre chère _Lionne_, à l'effet de la loger

dans la caverne, où nous la retrouverons en cas de besoin... Camuset, et

vous tous, enfants, ouvrez les yeux et les oreilles, c'est permis! mais

fermez la bouche à tout jamais, voilà ma consigne!

Léon ne se borna point à cacher la frégate au fond du bassin voûté où

elle fut introduite, il voulut encore que l'ouverture de l'antre fût

dissimulée par un amas de rocs entassés de manière à pouvoir tomber en

peu d'instants.

Enfin, après avoir suffisamment exercé son équipage, il annonça au vieil

Andrès qu'il allait prendre la mer.

Le cacique jeta un regard sur Isabelle et lut sa résolution sur ses

traits.

--Allez, mes enfants! dit-il, que Dieu vous garde et qu'il vous ramène

pour me fermer les yeux. Lorsqu'à votre retour d'Europe vous alliez

livrer combat à un ennemi redoutable, j'ai voulu partager vos dangers;

aujourd'hui, d'autres devoirs me sont imposés, je n'y faillirai point.

Je suis la sentinelle qui veille sur ces rives, le ministre de vos

volontés, l'interprète de vos desseins; je me conformerai aux intentions

de mon glorieux fils le _Lion de la mer_, en priant le ciel de vous

protéger.

Léon et Isabelle, courbant le front, reçurent la bénédiction paternelle.

Moins d'une heure après, la baie de Quiron était redevenue silencieuse.

La frégate qui remontait vers le nord perdait de vue le vieux castel où

l'aïeul attristé méditait sur l'avenir de ses enfants et de sa patrie.

--M'est-il permis de demander où nous allons? dit la jeune femme.

--A la poudre! répondit Sans-Peur.

Dans l'école du canon, le commandement: _A la poudre!_ ordonne aux

pourvoyeurs de se rendre aux soutes avec leurs gargoussiers vides et

d'en revenir avec des gargoussiers pleins. Isabelle comprit que l'objet

principal de la campagne était de s'approvisionner de munitions de

guerre aux dépens de l'ennemi.

--C'est donc au Callao, reprit-elle, que nous tenterons un coup de main?

--Tu l'as deviné.

--Et l'enfant de Sans-Peur en a tressailli dans mon sein, répondit

Isabelle.

Liména, qui entrait dans la dunette meublée des mêmes meubles que la

chambre nuptiale du brig _le Lion_, sourit en voyant le valeureux

capitaine embrasser avec joie celle qui comblait enfin par ces paroles

le plus cher de ses voeux.

--De crainte d'être laissée à terre, reprit Isabelle, je n'ai voulu

parler qu'à bord, au large...

--Mais Andrès?...

--Une lettre d'adieu l'instruit de nos espérances.

--Bien! Et ne crains plus désormais que je te laisse à terre malgré toi.

Il m'importe à moi-même que la compagne du _Lion de la mer_ soit un

marin et un capitaine, comme elle est déjà une héroïne!...

--Des compliments au bout de six mois de mariage!

--La vérité, toujours!

XXVIII

COUPS DE MAIN.

Au Callao et à Lima, on commençait à s'inquiéter de l'absence prolongée

de la frégate de Sa Majesté Catholique, _la Santa-Cruz_, partie pour

Valparaiso, où l'on savait qu'elle n'était point arrivée.--Avait-elle

sombré au large? avait-elle fait naufrage sur quelque côte inconnue?

Entraînée hors de sa route par un coup de vent formidable, était-elle en

relâche dans des îles lointaines où elle se réparait? ou enfin, chose

peu vraisemblable, était-elle tombée au pouvoir des ennemis? On

n'ignorait plus, il est vrai, que l'Espagne avait déclaré la guerre à la

République française, mais on n'admettait point que la République, en

lutte avec toutes les puissances européennes, songeât à expédier un seul

navire au Pérou.

Les meilleurs raisonnements sont susceptibles d'être démentis par les

faits; la prise de _la Santa-Cruz_ en fournit une preuve de plus.

Au coucher du soleil, la frégate battant flamme et pavillon espagnol fut

signalée par les vigies de la côte. Les esprits se rassurèrent; on

attendit patiemment le lendemain pour avoir l'explication de son retard.

L'explication devait se faire singulièrement attendre.

Au beau milieu de la nuit, deux cents hommes débarquèrent au fond de la

baie du Callao, surprirent le poste qui gardait la poudrière de

San-José, forcèrent les portes, s'emparèrent d'autant de munitions de

guerre que les chaloupes et radeaux purent en charger, et en partant

mirent le feu à la poudrière elle-même, qui fit explosion avec un

épouvantable fracas.

Le lendemain la frégate avait disparu.

Or, d'après quelques-uns des soldats de garde, laissés à dessein dans la

baie, les auteurs du coup de main parlaient espagnol.--En conséquence,

on s'accorda bientôt à dire que l'équipage de _la Santa-Cruz_, s'étant

révolté contre ses officiers, faisait la piraterie. Les navires de

guerre dont disposait le vice-roi furent expédiés dans les divers ports

intermédiaires pour y dénoncer _la Santa-Cruz_ comme rebelle; et quant à

la poudrière San-José, on n'eut garde de la reconstruire; aussi les

magasins actuels sont-ils tous situés dans les forts et la citadelle du

Callao.

Une petite corvette espagnole eut le malheur d'être rencontrée par la

frégate de Sans-Peur, qui la prit, livra son équipage aux indigènes pour

augmenter le nombre des mineurs, et démolit le navire, dont les voiles,

l'artillerie et les munitions furent emmagasinées dans la vaste caverne

de _la Lionne_.

Si l'on ne savait point, à Lima, quel était le mystérieux ennemi à qui

l'on avait affaire, Andrès, Isabelle et Léon n'ignoraient aucun des

bruits répandus au Pérou, car ils avaient la ressource d'envoyer des

gens sûrs dans les principales villes. A courts intervalles se

succédèrent plusieurs coups de main non moins heureux que celui de la

poudrière du Callao.

Sous pavillon indépendant, _la Santa-Cruz_ prit ou rançonna plus de

cinquante bâtiments de commerce, à l'ouvert des ports d'Arica,

d'Arequipa, de Pisco et jusque dans le golfe de Guayaquil.

L'abondance régnait parmi les indigènes dévoués à la cause d'Isabelle;

le vice-roi s'alarmait sérieusement et se proposait de mettre en mer une

division destinée à pourchasser la frégate rebelle qui dévastait le

littoral; la vieillesse d'Andrès était remplie de nobles espoirs qui

furent accrus encore par la naissance d'un arrière-petit-fils.

XXIX

NAISSANCES, MARIAGE ET BAPTÊMES.

A l'instant où, revenant de course, la frégate victorieuse mouillait

devant le château de Quiron, l'enfant reçut le jour à bord.

Une salve d'artillerie et un pavois national célébrèrent cet événement

heureux.

La frégate fut aussitôt entourée de balses chargées d'indigènes, à qui

le vieil Andrès, du haut de la dunette, présenta le nouveau-né, qui,

selon les désirs d'Isabelle, reçut les noms de

Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru.

Son bisaïeul y ajouta le titre de _Condor-Kanki_.

--Voici le nouveau grand chef des Condors! s'écria-t-il. L'enfant des

Incas naît avec l'aurore de notre indépendance. Elle grandira comme lui,

peuples du Pérou. Avant le midi de sa vie, elle illuminera l'empire de

nos aïeux, elle sera le soleil qui dissipera les ténèbres de notre

longue servitude en éblouissant nos oppresseurs! Gloire au prince

nouveau-né; gloire au fils d'Isabelle et du Lion de la mer! Puisse le

Dieu des opprimés lui accorder à jamais sa protection toute-puissante.

Ce fut peu après la naissance de Gabriel de Roqueforte que maître

Taillevent prit enfin la résolution d'imiter son capitaine en demandant

la main de l'aimable Liména.

--Tous mes plans à moi sont coulés, dit-il. J'avais du goût pour le

petit cabotage et la pêche sur la côte de Normandie, avec un brin de

contrebande en Angleterre, histoire de rire,--et me voilà courant la

grande bordée à perpétuité. J'avais l'idée de demeurer le fils de ma

bonne femme de mère à Port-Bail, et d'être le père de ses

petits-enfants; mais le roi, la république, mon capitaine, le

tremblement, le diable s'en sont mêlés; j'ai repassé la chance à mon

matelot Tom Lebon, anglais de nation, français de coeur, ça, c'est

connu! Donc bonsoir les Normandes de Normandie, faut que j'en prenne une

ailleurs, pas vrai?

--Il me semble assez difficile d'être Normande ailleurs qu'en Normandie,

dit Liména en riant.

--Eh bien, la mignonne, voilà ce qui vous trompe, à preuve qu'il ne

tient qu'à vous de passer Normande en devenant la femme d'un Normand qui

s'appelle maître Taillevent, soit dit sans vous offenser.

--Vous ne m'offensez pas du tout, bien au contraire, dit Liména en

souriant.

--Bien au contraire? répéta le maître avec un certain trouble.

La démarche qu'il hasardait ne laissait pas que de lui avoir coûté, en

réflexions et en monologues, plus de cinquante quarts de nuit.

--Je dis au contraire, reprit Liména, parce que je commençais à être

offensée de votre long silence. Dès le premier jour, vous avez pu voir

que j'étais dévouée à madame, comme vous vous l'êtes à votre

capitaine...

--Il n'y a pas de temps perdu, interrompit Taillevent, M. Gabriel ne

fait que de naître. Laissez courir, le mousse qui lui sera dévoué corps

et biens ne sera pas longtemps dans les brumes du Pérou.--A demain la

noce, avec votre permission!

--Mais madame ne sait encore rien...

--Ni mon capitaine non plus; soyez calme malgré ça; je réponds de la

chose.--Enlevé! A demain la noce!

* * * * *

Le jour même du mariage de Taillevent eut lieu le baptème de

Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, intrépide enfant dont

l'éducation se fit tour à tour à la mer, dans les gorges des Cordillères

et dans les îles du grand océan Pacifique, où LÉO l'_Atoua_ fut

successivement revu par tous les peuples.

_La Santa-Cruz_ et _le Lion_ se rejoignirent. De beaux combats furent

livrés aux Anglais dans plusieurs archipels et jusque sous les murs de

Sydney.

Parawâ s'y fit remarquer par sa vaillance à toute épreuve. Trop heureux

de combattre sous le Lion de la mer, il s'était hâté de passer à bord de

la frégate, dès qu'elle mouilla dans la baie des Iles.

Un jour vint où, confiant à Paul Déravis le commandement de _la

Santa-Cruz_ et la conduite d'un important convoi chargé de richesses,

Léon remonta son brig refondu à neuf à l'île Taïti.

Le convoi fit route pour le Havre. Sans-Peur expédiait des captures

opulentes au citoyen Plantier, son armateur; il se débarassait d'une

foule de marins fatigués d'être hors de France depuis fort longtemps. Il

ne voulait sous ses ordres que des gens de bonne volonté. D'ailleurs, il

avait eu l'occasion de parfaire en Océanie plusieurs nombreux équipages,

et se trouvait désormais dans une position excellente.

_Le Lion_ en se dirigeant sur la baie de Quiron, captura sans coup férir

_le Duff_, chargé de missionnaires méthodistes, parmi lesquels se

trouvait le misérable Pottle Trichenpot, qui fut accueilli par les

risées de tous les anciens de l'équipage.

--Si j'étais le capitaine, dit Taillevent à la vue du valet devenu

missionnaire, je vous ferais pendre ce mauvais coquin-là pour ne plus le

rencontrer.

--Ça nous ferait un mineur de moins, objecta Liména.

Mais quinze jours après, pendant une relâche dans l'archipel de Tonga,

Pottle étant parvenu à s'évader, Liména convint de bonne foi que son

époux avait eu bien raison.

Au large, peu avant le retour au château d'Andrès, Isabelle devint mère

de deux jumeaux qui reçurent les noms de Léonin-Theuderic et

Lionel-Clodomir.--Ces enfants de la mer atteignirent l'âge de trois ans

sous les yeux de leur bisaïeul, tandis qu'avec des succès toujours

nouveaux, Léon et Isabelle battaient l'océan Pacifique.

Le grand tueur de navires en avait usé trois sur les entre-faites.

_Le Lion_,--jolie corvette de trente canons à cette heure,--ramenait un

gros trois-mâts chargé de marins indigènes de l'Océanie, quand tout à

coup une grande frégate anglaise se montre à l'ouvert de la baie. Un

corps de cavalerie espagnole apparaît presque au même instant sur les

hauteurs voisines du territoire de Quiron.

--Encore un branle-bas! Camuset, mon camarade, dit Taillevent, m'est

avis qu'il va faire chaud!

XXX

POTTLE TRICHENPOT.

La biographie de Pottle Trichenpot, natif de Darmouth, mérite bien de

distraire un peu la muse de l'Histoire, qui n'a pas souvent le loisir

d'esquisser la silhouette d'un plus impudent rogneur de portions.

Fils d'un ex-cambusier devenu maître de taverne, Pottle employa ses

premières années à sophistiquer les liquides offerts aux habitués du

logis. Un beau soir, il s'empara de la recette de la journée et disparut

sans que ses honorables parents s'inquiétassent de le rattraper.

--Excellent débarras! Qu'il aille se faire pendre ailleurs! dit en

anglais monsieur son père à madame sa mère, qui fut absolument du même

avis.

Cinq ou six autres fils ou filles suffisaient d'ailleurs à leur

tendresse, et l'on peut affirmer qu'ils en auraient aisément donné deux

ou trois pour être bien sûrs que Pottle ne reparaîtrait jamais. Ce

sacrifice peu ruineux fut inutile. Pressé comme vagabond, Pottle avait

l'honneur d'être logé aux frais de son gouvernement sur on ne sait quel

vaisseau de Sa Majesté Britannique. Par l'intermédiaire de ses

contre-maîtres de manoeuvre, la même Majesté daigna former à coups de

fouet l'esprit et le coeur de Pottle Trichenpot, sans parvenir toutefois

à faire de lui un mousse passable.

Naturellement lâche, malpropre et filou, il était rempli d'intelligence

pour les travaux occultes qui avaient enrichi ses chers parents. Tant

d'aimables qualités réunies en sa seule personne devaient le faire

distinguer par le munitionnaire en chef du vaisseau _le Warspit_; il se

rendit, par un zèle à toute épreuve, digne d'une pareille distinction;

nul ne pesait et ne mesurait plus mal que lui, nul ne décomptait mieux.

Il savait ses quatre règles dès l'âge tendre, il apprit à lire et à

écrire dans l'espoir de devenir un jour munitionnaire royal.

Malheureusement, enhardi par trop de succés, il ne se borna plus à

filouter l'équipage au profit de son protecteur, et voulut bénéficier de

ses talents. Cette ambition le perdit.

Cent coups de fouet et deux ans de prison lui furent attribués en

récompense de ses mérites; mais à quelque chose malheur est bon. Pottle

fut attaché au service particulier du chapelain de la prison, estimable

ministre qui, chaque soir, se faisait faire par lui la lecture de la

Bible, et qui, plus tard, le donna pour valet à son neveu le master de

la corvette _the Hope_ (l'Espérance). On se rappelle comment cette

corvette fut brûlée sur les côtes de Galice par le corsaire _le Lion_,

et comment Pottle, mis en barrique, recueilli par _la Guerrera_, puis

embarqué sur _la Dignity_, parvint à se faire accepter comme domestique

par le loyal Roboam Owen.

Hypocrite formé par tant d'infortunes et devenu très habile à faire

naître les occasions favorables, Pottle eut le talent de s'insinuer dans

les meilleures grâces du spéculateur qui trafiquait à l'anglaise des

revenus de la Bible dans les archipels de l'Océanie.

A Londres, il fut trouvé digne de toute confiance et en partit avec une

pacotille dont il devait tirer les plus agréables profits.

Le catholicisme est abnégation, désintéressement, dévoûment allant

jusqu'au martyre. Celles des sectes dissidentes qui exploitent les rives

lointaines sont animées par l'esprit diamétralement inverse.

Pottle Trichenpot, marié à Sydney avec la fille d'un déporté, n'était

rien moins que missionnaire anglican lors de la prise du _Duff_.

Possesseur d'une magnifique collection de spiritueux et de bibles, de

ciseaux, de couteaux et de verroteries, il travaillait à l'édification,

à la conversion et à la civilisation des Polynésiens avec un succès des

plus rares. Sa pacotille fut perdue, hélas! mais en dépit du rancunier

Taillevent, le missionnaire Pottle Trichenpot n'eut qu'à se louer des

traitements de Sans-Peur le Corsaire.

En vérité, il fut acueilli en ancienne connaissance. Le capitaine lui

demanda des nouvelles du brave lieutenant Irlandais Roboam Owen. Pottle,

d'abord tout tremblant, se rassura et dit que M. Owen continuait à

servir dans la marine britannique.

--Mais, ajouta le prisonnier, très peu de jours après notre débarquement

au cap de la Higuera, nous nous séparâmes, et je n'ai jamais eu

l'honneur de le rencontrer depuis.

Pottle mentait avec impudence.

Sans-Peur ne fut point tout à fait sa dupe; seulement son indulgence

trop grande, combinée avec la terreur profonde qu'il inspirait à Pottle

Trichenpot, fut cause que ce dernier s'évada au risque d'être dévoré par

les requins ou par les anthropophages.

Pour qu'un tel poltron courût de gaîté de coeur autant de dangers, il

devait avoir la conscience fort lourde et redouter à bon droit que, se

ravisant tôt ou tard, Sans-Peur ne se conformât à la manière de voir de

l'expéditif Taillevent.

Plus heureux qu'il ne méritait de l'être, Pottle Trichenpot fut

recueilli par un autre navire de missionnaires anglicans et se retrouva

bientôt dans une position meilleure que jamais.

Il faut lui attribuer la majeure partie des rapports alarmants que reçut

le gouvernement britannique sur les progrès d'un aventurier français

déjà signalé à son attention depuis longues années: «--Sous les noms

principaux de LÉO l'_Atoua_, Lion de la mer, ou Sans-Peur le Corsaire,

cet odieux pirate, ligué avec les insurgés du Pérou, ne cessait de

persécuter les missions anglaises, s'opposait en tous lieux à leur

établissement, suscitait des révoltes et des massacres, capturait les

goëlettes évangéliques, et menaçait d'expulser les Anglais de toutes les

îles.»

Les missionnaires, en général, se plaignaient des partisans fanatiques

de LÉO l'_Atoua_; Pottle seul était en mesure de fournir de bons

renseignements qu'il compléta par une foule de détails circonstanciés.

Sans-peur le corsaire · 第 13 / 21 段