de bois et qui lui donnait l'apparence d'un Cupidon nautique, le jeune
Camuset demandait à son mentor Taillevent:
--Mais pourquoi donc laissons-nous là cette frégate espagnole au lieu de
l'achever?
--Ta ra ta ta ta! fit le maître. Je vas te le dire, mon gars, par la
raison qu'à bord du _Soleil royal_, ton vieux père m'expliqua de même
_le pourquoi-z-et le comment donc_ d'une manoeuvre de M. le bailli de
Suffren, qui se contentait, cette fois-là, de mettre les Anglais en
déroute sans leur prendre tant seulement un bout de fil de caret.
--Ah!... Eh bien?...
--C'est tout bêtement, comme disait ton père, vu que les petits poissons
n'ont pas le gosier assez large pour avaler les gros.
Sur quoi l'intelligent Camuset, dont l'oeil droit était sous le bandeau,
ouvrit l'oeil gauche comme un fanal de combat, et Taillevent alla fumer
un calumet de consolation avec Baleine-aux-yeux-terribles.
--Quel guignon de n'être pas de force à vous amariner cette frégate!
s'écria-t-il en néo-zélandais.
--Mes amis, disait de son côté Sans-Peur le Corsaire, l'équipage ennemi
est par trop nombreux; au lieu de tenter l'abordage, j'ai dû me borner
à faire diversion pour sauver notre frégate à nous!... mais notre
dernier mot n'est pas dit. Dès demain nous aurons pris notre revanche.
La manoeuvre du _Lion_ avait été magnifique.
Il commença par se mettre en travers à l'arrière de la frégate
chasseresse, qui fut bien obligée de manoeuvrer pour lui présenter le
côté. Avec une adresse merveilleuse, _le Lion_ tournait en même temps,
évitant son feu tout en lui envoyant des bordées qui gênèrent bientôt
ses mouvements. Cependant, la prise, d'après les signaux du jeune
capitaine, continuait à gouverner sur la baie de Quiron.
Le commandant espagnol, furieux de voir que l'autre frégate lui
échappait, n'essaya plus que d'aborder le brig, dont la fameuse pièce de
bronze brisa son gouvernail et fit tomber son mât d'artimon.
Mais toute l'habileté de Sans-Peur ne l'empêcha point de recevoir à
fleur d'eau une bordée entière au moment où il prenait chasse pour
battre en retraite.
Or, c'était en faisant jouer les pompes que maître Taillevent répondait
à l'intéressant Camuset; c'était en achevant d'établir les dernières
voiles qu'il fumait la pipe avec son ami Parawâ-Touma.
_La Santa-Cruz_,--tel était le nom de la frégate espagnole,--une fois
réparée, pouvait venir attaquer les deux navires français, à l'ancre
dans la baie de Quiron. Mais on avait une nuit devant soi. Sans-Peur sut
l'utiliser.
A bord du _Lion_, on pompe; on épuise l'eau de la cale avec tous les
engins possibles; une voile est passée sous la carène, des plaques de
plomb sont clouées sur les trous de boulets, on bouche les fentes et les
éclats avec de l'étoupe et des coins de bois.
Cependant les balses péruviennes entourent la frégate _la Lionne_; elles
transportent à terre les chevaux embarqués aux îles
Malouines,--spectacle curieux qui transforme pour un instant les eaux de
la petite rade en une sorte de cirque équestre.
Avant le coucher du soleil, tous les chevaux étaient parqués autour du
vieux château. Mais ceux que possédait auparavant le cacique Andrès,
montés par quelques fidèles serviteurs, se dispersaient le long du
rivage, les uns courant vers le nord, les autres vers le sud. Sans-Peur
avait donné l'ordre d'acheter autant de balses que l'on pourrait en
trouver dans les ports, les anses et les criques de vingt lieues à la
ronde.
Tandis que les cavaliers péruviens partent pour remplir cette mission,
le brig est remorqué au fond de la baie, par delà le banc de récifs,
dans un bassin naturel où la mer est presque calme. On lui fait une
ceinture de balses qui le soutiendront à flot. Puis, son équipage
l'évacue et passe sur la frégate _la Lionne_.
--Eh quoi! s'écrie Isabelle, encore un combat!...
--Si _la Santa-Cruz_ ose venir nous attaquer, il faut être prêt à
repousser ses attaques, répond Sans-Peur; mais si elle s'éloigne, il
faut la poursuivre pour qu'elle ne répande point l'alarme sur les côtes
du Pérou et qu'on ne découvre pas notre asile.
--Eh bien, je veux y être cette fois!... reprend la jeune femme.
--Je vous accompagnerai donc, moi aussi! ajoute Andrès. Le Lion de la
mer ne refusera point une place sur son bord à celui qui fut autrefois
son général.
Les Quichuas demandent à embarquer avec leur cacique.
Léon y consent.
Les blessés, confiés aux soins des femmes, restent seuls dans le château
de Quiron. Au point du jour, tous les préparatifs sont achevés.
Mais de son côté, _la Santa-Cruz_ a établi un gouvernail et un mât de
fortune. Les voiles hautes, elle s'avance vers _la Lionne_, qui, les
sabords fermés, semble dormir sur ses ancres.
L'équipage espagnol est composé de quatre cents marins aguerris.
L'équipage de la frégate française est formé d'éléments divers; mais la
disproportion des forces a cessé. Cent vingt corsaires normands, bretons
ou aventuriers, embarqués les uns à Port-Bail, les autres au Havre, une
centaine d'autres Français de provenances diverses, recrutés par force
majeure depuis Bayonne jusqu'au bas de la Plata, et enfin soixante ou
quatre-vingts Quichuas, en partie pêcheurs, tous pleins de bonne
volonté, sont rangés sous les ordres de Léon.
Un rôle de combat est improvisé. On saura utiliser les plus inhabiles au
métier de marin.
Après avoir bien examiné la situation des deux navires, le commandant de
_la Santa-Cruz_ disait à ses officiers:
--Les Français ont espéré que leur demi-succès d'hier sauverait leur
frégate. Ils ont supposé que nous n'oserions pas les relancer jusqu'ici.
Leur insolente audace n'aura servi de rien; leur prise sera reprise sous
leurs yeux. Quant à leur brig, qui s'est retranché derrière des récifs
dont nous ne pouvons approcher, il a beau avoir pris la meilleure
position possible, il ne nous échappera point. Nous lui coupons la
retraite avec la frégate, et nous débarquons six pièces de gros calibre
que nous établissons en batterie sur la hauteur pour le foudroyer.
A bord de _la Lionne_, embossée tout près du rivage, régnait un silence
de mort.
Le pavillon n'était pas arboré, mais frappé sur sa drisse, dont le bout
pendait à l'arrière le long de la fenêtre; les rideaux cachaient
Sans-Peur aux gens de la frégate ennemie.
Andrès et Isabelle, assis sur le canapé de la galerie, le questionnaient
tout bas:
--Le piége est bien tendu, répondait-il; l'ennemi y donne tête baissée.
Ah! nous avons affaire au plus imprudent fanfaron de toutes les
Espagnes!
Un garde-marine posté dans la hune de misaine de _la Santa-Cruz_ annonça
qu'il n'y avait pas un seul homme sur le pont de la frégate française,
où chacun l'entendit fort distinctement.--Si bien que le jeune Camuset
faillit éclater de rire, mais un regard menaçant de Taillevent le
contraignit à se mordre les lèvres.
Les gens de _la Lionne_, rassemblés dans sa batterie basse, voyaient _la
Santa-Cruz_ qui s'avançait témérairement, jetait l'ancre, carguait ses
voiles et s'apprêtait à mettre ses canots à la mer.
--Attention! dit Sans-Peur à demi-voix.
--Attention! répétèrent les officiers et les maîtres, espacés de canon
en canon.
La frégate espagnole, pivotant sur elle-même, se présenta forcément dans
le sens de sa longueur.
Au même instant, le pavillon français se déploie comme par magie à
l'arrière de _la Lionne_.
Le commandement FEU! retentit.
Les quatorze canons de tribord de la batterie basse vomissent chacun un
double projectile. Le pont se peuple, et les pièces des gaillards
mariant leur feu à celui des canons de la batterie, la mâture de _la
Santa-Cruz_ s'écroule.
Le câble était filé par le bout, les focs hissés; _la Lionne_ abordait
la frégate espagnole, où corsaires et Péruviens se précipitaient avec
furie.
Surpris par cette brusque attaque, les gens de _la Santa-Cruz_ ont à
peine le temps de se mettre en défense; le jeune Camuset, pour sa part,
a l'honneur de faire capituler leur commandant, qu'il saisit au collet
en lui présentant la bouche d'un pistolet d'abordage.
Parawâ et maître Taillevent se signalèrent comme de raison; les
Espagnols mirent bas les armes.
XXV
PROBLÈME RÉSOLU.
L'action impétueuse, dont Isabelle et le cacique Andrès furent témoins
du haut de la dunette de _la Lionne_, ne dura pas plus d'un quart
d'heure. Jamais Sans-Peur n'avait enlevé un navire ennemi avec moins de
difficulté. Sincèrement, il en était au regret.
Isabelle s'aperçut de son impression;
--Eh, mon Dieu! rien de plus simple, répondit-il, nous voici sur les
bras près de quatre cents prisonniers à nourrir et à garder, quand nous
ne sommes que trois cents, et lorsque j'ai à conduire à bonne fin une
foule d'importants projets. Je tenais à m'emparer des canons et des
munitions de guerre; je me souciais médiocrement de la frégate; quant à
l'équipage, il m'embarrasse au delà de toute expression.
--Eh bien, dit Isabelle, renvoyez vos prisonniers par terre ou par mer,
sous parole de ne plus porter les armes contre la France.
Le cacique Andrès hocha la tête.
--Ce serait tout simple en Europe, répondait Sans-Peur, mais ici,
puis-je exiger qu'on garde le secret de notre asile?
--Déportez vos prisonniers sur quelque terre déserte, dit Andrès. Nous
leur fournirons tous les moyens d'y vivre jusqu'à la paix, et à la paix,
vous irez les délivrer vous-même.
--J'y songeais... j'avais déjà pensé aux bords du détroit de Magellan,
et à plusieurs de mes îles les moins connues; mais peut-être avons-nous
mieux à faire...
Provisoirement, les prisonniers furent mis aux fers dans la cale de leur
frégate, rase comme un ponton. Deux pierriers chargés à mitraille
étaient braqués à l'ouvert de chaque panneau, et une garde de quarante
hommes qui devait être relevée de vingt-quatre heures en vingt-quatre
heures, fut chargée de leur surveillance. En outre, _la Santa-Cruz_ se
trouvait amarrée entre _la Lionne_ et le brig _le Lion_, de manière à
pouvoir être coulée bas au premier signe de révolte.
Toutes les mesures de sûreté une fois prises, il était juste d'accorder
quelque repos aux corsaires, qui se répandirent gaîment sur le rivage,
où les Quichuas de la petite colonie d'Andrès,--hommes, femmes et jeunes
filles,--les fêtèrent de leur mieux.
L'anse désolée de Quiron retentit de chants de victoire. Il y eut un
grand bal, rondes, cachuchas et festins, feux de joie et cavalcades,--on
sait que les chevaux ne manquaient point.
Maître Taillevent ne se mêla point à la danse, car, de compagnie avec
Parawâ, il explorait le canton et notamment la grande caverne.
--Je veux bien que le vieux Nick me croque, dit le maître, si je sais ce
que mon capitaine veut faire de ce trou-là.
--Il veut y cacher sa frégate, dit Parawâ d'un ton confidentiel.
--Mais il n'y a pas d'eau, pas de chenal, pas de porte.
--Le Lion de la mer est un _atoua_. Comme la terre s'est ouverte, les
rochers s'ouvriront et la mer remplira le bassin...
--A savoir! murmura le maître.
Tandis que l'incrédule Taillevent émettait des doutes incapables
d'ébranler la foi robuste de Baleine-aux-yeux-terribles, Léon, de retour
au château avec Isabelle et Andrès, rompit le silence en s'écriant:
--J'ai trouvé!... oui, j'ai trouvé!...
Le cacique et la jeune femme écoutaient attentifs.
--Je suis à trois mille lieues de la France, dont les Anglais bloquent
les côtes. Je ne puis guère compter sur les envois de mon armateur; il
faut donc que je me crée toutes mes ressources par moi-même. Les deux
tiers de mes gens n'ont d'autre mobile que l'appât du gain; je leur ai
promis d'immenses richesses pour les décider à me suivre dans ces mers,
où nous ne ferons pourtant que d'assez tristes captures. Déjà mes hommes
ont droit à leurs parts de prise sur les deux frégates; en outre, il
faut les solder. Eh bien, pas de déportation! je traiterai mes
prisonniers comme nous aurions été traités nous-mêmes, si nous avions eu
le dessous.--La loi du talion est la loi de la guerre!... Je les
condamne aux mines!...
--Aux mines? répéta Isabelle étonnée.
--Je comprends! dit Andrès.
--Indiquez-moi donc, mon père, la mine d'or la moins éloignée de la mer.
--A vingt lieues, sur le versant des montagnes qui font face au grand
lac, les Espagnols exploitent plusieurs riches mines d'or et d'argent.
--Dès ce soir, Isabelle, j'irai à la recherche de celle qui sera la
nôtre.
--Dès ce soir nous partirons, répéta la jeune femme.
--Le vieux chef des Condors est encore capable de monter à cheval!
ajouta Andrès.
--Bien!... à ce soir, dit Léon.
Puis il se rendit à bord de _la Lionne_ pour y écrire les instructions
qu'il devait laisser à ses officiers.
Le soir même, sous sa conduite, une petite caravane de Quichuas sortait
du territoire de Quiron et s'engageait dans les plaines habitées par les
sujets espagnols. Maître Taillevent, Camuset et quelques autres matelots
de Port-Bail, déguisés en _gauchos_, c'est-à-dire en cavaliers du pays,
complétaient l'escorte du dernier successeur des Incas, Andrès, qui
passait pour mort, et de sa fille Isabelle, la Lionne de la mer.
XXVI
L'ILE DE PLOMB.
En voyant maître Taillevent drapé dans un _poncho_ péruvien, le chapeau
à larges bords sur l'oreille, et se tenant à cheval aussi solidement que
s'il eût été au bout d'une vergue, Camuset, accoutré de même, mais
toujours sur le point d'être désarçonné, dit avec un accent admiratif:
--Eh! nom du nom d'une bouffarde! maître, vous savez donc aussi monter à
cheval!... et vous n'en disiez rien à bord!...
--Le vrai moyen de ne pas trop parler, c'est de se taire; retiens ça,
Camuset, ça peut servir.
--Pour ne pas déraper, maître, je n'en sais rien! Un voyage par terre,
c'est amusant, je ne dis pas non, étant particulièrement charmé d'être
de la compagnie, mais le cheval!... le cheval!... quel tangage!... Je
croche les crins de l'avant et la queue, bah!... je ne suis pas solide
pour deux liards!...
--Patience! on chavire une fois, deux fois et quatre aussi; j'ai connu
la chose voici dix ans passés, du temps de nos anciens branle-bas dans
ces montagnes; on tombe, on se ramasse, si tant seulement on ne s'est
pas cassé le cou, et voilà!...
--Voilà!... merci! murmura Camuset, dont l'air emprunté faisait sourire
la caravane.
Avant la troisième lieue, Camuset était tombé quatre fois; mais ensuite
il lâcha la queue de sa monture, et ne s'en trouva que mieux assis.
--C'est tout de même amusant de naviguer par terre!... disait-il en
dépit d'une foule d'autres inconvénients très douloureux pour un
cavalier novice ou pour un novice cavalier, ce qui, cette fois, était
tout un.
La lune éclairait la marche de la petite caravane divisée par groupes,
dont le premier, composé de guides excellents, explorait le terrain et
devait, en cas d'alerte, se replier sur le noyau central où Andrès,
malgré son grand âge, exerçait le commandement.
Avant le jour, on se trouvait dans d'étroits défilés.
Les marins, pour la plupart, furent obligés de mettre pied à terre et de
remorquer leurs chevaux, tandis que les Péruviens continuaient aisément
leur route sur le versant des précipices.
--Malgré ça, disait Camuset, on serait plus commodément grand largue par
une jolie brise dans une bonne embarcation.
--Bon! tu trouvais de l'agrément à louvoyer sur le plancher des veaux!
dit Taillevent, qui, pour sa part, chevauchait en fumant sa vieille
pipe.
--De l'agrément, maître, il y en a tout de même, répondit Camuset.
Aïe!.... mon soulier est défoncé par ces cailloux sauvages.
--Connu!... sois calme, quand tu auras fait encore une couple de lieues,
tu seras nu-pieds...
--Mais ça coupe pis qu'un rasoir.
--On ne les a pourtant pas repassés, mon gars! Tranquillise-toi, attends
les ronces, les épines et les cierges du Pérou; tu m'en diras des
nouvelles du charme de louvoyer dans les mornes.
--Vous voulez rire, maître; eh bien, là, sans mentir, j'y en trouve du
charme. C'est que ça ne ressemble pas aux pommiers de Normandie, da!...
Sur ces propos, entremêlés de digressions de tous genres, on pénétra
dans une gorge de rochers où l'on campa jusqu'à la nuit suivante. Une
tente fut dressée pour Andrès et les femmes. Quichuas et matelots
dormirent sur la mousse.
Sans-Peur avait organisé un service de vedettes. Elles signalèrent les
rencontres fâcheuses et facilitèrent les moyens de les éviter, jusqu'à
ce qu'on fût aux bords du lac de l'île de Plomb. La troupe s'arrêta
enfin dans un canton habité par une tribu nomade d'Aymaras, dont le chef
n'ignorait point qu'Andrès vivait encore.
Un messager lui remit, selon l'antique usage, une frange de _la borla_
du vieux cacique.
Le chef aymara la reçut avec un profond respect.
--Qu'est-il ordonné au serviteur du grand chef des Condors?
demanda-t-il.
--Le grand chef des Condors et le _Lion de la mer_, époux d'Isabelle, la
fille des Incas, sont dans la vallée du Torrent.
--Dieu! l'heure est donc venue!
--Je l'ignore! Je suis chargé seulement de te dire de faire préparer des
barques et d'envoyer des hommes fidèles à la garde de leurs chevaux.
Une heure après, la caravane, singulièrement réduite par le départ de
messagers expédiés dans les divers cantons des alentours, voguait sur
les eaux profondes du lac des Cordillères.
--A la bonne heure! ceci me connaît! s'était écrié Camuset en saisissant
une rame.
Les barques montées par les compagnons du dernier successeur des Incas,
les déposèrent bientôt sur l'île sainte, au milieu des ruines de
l'antique temple du Soleil.
La nuit enveloppait les cimes des Cordillères et les eaux froides du
grand lac. De toutes les rives, des pirogues se dirigeaient vers l'île
de Plomb, berceau de la race des Incas, et maintenant son sépulcre.
Les pierres des tombeaux reflétaient les pâles rayons de l'astre des
nuits.
Au milieu d'un silence funèbre, les barques touchaient les divers points
de l'îlot sacré; un mot de passe était échangé entre les sentinelles et
les rameurs. Les indigènes mettaient pied à terre; ils recevaient
l'ordre de se coucher dans les ruines et d'attendre; puis les canots
repartaient pour aller se charger d'autres indigènes des diverses tribus
de la montagne.
Ainsi l'îlot solitaire se peuplait peu à peu.
Avant le jour, il fut couvert d'une multitude de chefs et de guerriers
aymaras, chiquitos ou quichuas, dont quelques-uns avaient fait plus de
cinquante lieues pour se trouver au rendez-vous national.
Le soleil, à son lever, éclaira une scène solennelle qui empruntait à
son théâtre un caractère mystérieux.
Au centre d'une enceinte formée par des fûts de colonnes brisées,
couvertes de végétation et ombragées par des arbres séculaires, se
trouvait une tombe sur laquelle on lisait:
«Ici reposent les restes mortels d'ANDRÈS DE SAÏRI, cacique de Tinta,
dernier grand chef des Condors.--_Dieu garde son âme!_»
Or la pierre du tombeau ne le recouvrait plus.
Elle avait été dressée de manière à faire face au peuple; son
inscription funéraire était devenue celle d'un vaste piédestal,
au-dessus duquel s'élevait le trône du vieillard.
Quand il fut permis aux Péruviens de s'approcher, ils virent avec un
étonnement religieux la tombe ouverte et vide aux pieds du successeur
des Incas.
Drapé dans le manteau royal, couronné de _la borla_ aux franges d'or,
Andrès tenait à la main un sceptre d'une forme antique. Sur un siège
moins haut, était assise à sa droite Isabelle, la fille de l'héroïque
Catalina, telle maintenant qu'on avait autrefois connu la compagne du
marquis de Garba y Palos. Un groupe de chefs respectés les entourait. Au
premier rang, on remarquait, portant le drapeau du Soleil, celui qu'on
avait si souvent vu à la tête des plus braves, pendant l'insurrection
de Tupac Amaru, celui qu'on avait pleuré comme un frère, et dont la
légende célébrait encore les grands exploits sous le nom de _Lion de la
mer_.
Il semblait qu'une triple résurrection eut lieu dans l'île sainte où le
premier des Incas[16], le fils du Soleil, était jadis descendu des cieux
avec sa compagne[17], pour répandre la lumière parmi les nations
sauvages du Pérou.
[Note 16: Manco-Capac.]
[Note 17: Mama-Oello.]
La vaste surface du lac étant absolument déserte, on pouvait sans
crainte se livrer aux plus brillantes démonstrations, puisque aucun
Espagnol ne surprendrait les mystères de l'assemblée. Des cris
d'enthousiasme éclatèrent de toutes parts.
Les indigènes réunis n'avaient pas été convoqués au hasard; la majeure
partie d'entre eux ayant, douze années auparavant, combattu sous
l'infortuné José-Gabriel Condor Kanki, la triple apparition dont ils
étaient témoins n'était pour aucun d'eux une vaine parade. Les uns
avaient fait le siége de Sorata, les autres avaient suivi la bannière de
Catalina, la mère d'Isabelle; tous ils avaient connu le _Lion de la
mer_.
Andrès fit un signe, le silence se rétablit.
Il étendit son sceptre, et montrant la fosse béante à ses pieds:
--Cette tombe est vide encore aujourd'hui, dit-il. Ceux que vous avez
pleurés vivent pour vous aimer, pour vous servir. Le sang des Incas
coule dans les veines de la fille de ma fille, et les mers nous ont
rendu leur _Lion_, leur _Lion_ qui n'a cessé de vaincre les Espagnols.
Il y a peu de jours, sur nos côtes, une frégate du Callao amenait
pavillon devant la sienne, qui porte les couleurs de la France. Le _Lion
de la mer_ vous dira lui-même quels sont ses desseins et ce qu'il attend
de vous. Moi, sur le bord de cette tombe, où je ne tarderai pas à
descendre réellement, je viens vous dire qu'il est l'époux d'Isabelle,
la nièce de Tupac Amaru, la fille des Incas!... Je viens, en votre
présence à tous, ceindre _la borla_ de nos ancêtre au front d'Isabelle,
votre reine et votre soeur. Si quelqu'un d'entre vous veut s'y opposer,
qu'il prenne librement la parole!
Les Péruviens répondirent par mille cris de dévoûment.
--Vive la fille de Catalina!--Vive la nièce de Tupac Amaru!--Vivent
Isabelle et le _Lion de la mer_!...--Vive à jamais la race des Incas!...
Andrès ajouta lentement:
--Pour plonger nos tyrans dans une sécurité profonde, j'ai dû leur faire
croire qu'Andrès de Saïri n'était plus, et les peuples du Pérou ont
suivi son cercueil, et cette pierre funéraire a reçu l'inscription que
vous lisez. Cependant, caché dans une retraite inconnue, votre dernier
seigneur attendait, sur les bords de l'Océan, le retour de sa fille
bien-aimée qu'avait juré de lui ramener le _Lion de la mer_. Le _Lion
de la mer_, triomphant de tous les dangers, a tenu son serment par la
permission de Dieu. Le grand Condor du Pérou étend sur vous ses ailes
immenses. La généreuse tige de l'arbre des Incas n'est point desséchée;
elle poussera des rameaux verdoyants, elle refleurira, et votre antique
indépendance vous sera rendue!...
--Gloire au vainqueur de Sorata! dirent les chefs dont le cri fut
longuement répété.
Léon de Roqueforte, agitant le drapeau qui, de nos jours, est celui de
la république péruvienne, s'avança le front haut. Ses regards assurés
augmentèrent encore l'enthousiasme des chefs et des guerriers.
La bannière qu'il leur montrait représente le soleil se levant sur les
Andes, dont le pied est baigné par la rivière de Rimac. Cet emblème,
entouré de lauriers, occupe le centre de quatre triangles en diagonale
dont deux rouges et deux blancs.
--Enfants des Incas! s'écria le _Lion de la mer_, voici le drapeau de
votre indépendance! Avant peu d'années, il remplacera les couleurs de
l'Espagne sur toute la surface de l'empire péruvien. Vous ignorez
peut-être que la vieille Europe est en feu; vos maîtres ne veulent
point que vous sachiez qu'une révolution géante commence au delà des
mers. Cette révolution métamorphosera le monde!... Elle vous rendra
votre liberté!... Vivez dans l'espoir du grand jour de
l'affranchissement! Et en attendant que le soleil qui l'éclairera se
lève sur ces montagnes, secondez mes efforts. Je suis le précurseur de
votre délivrance! aidez-moi à remplir ma tâche. Conservez, avec votre
prudence admirable, les secrets de l'avenir; secondez-moi dans le
présent.
Isabelle, couronnée du bandeau royal, se leva et dit:
--Jurez de lui obéir comme à moi-même.
--Nous le jurons!
Et Sans-Peur ajouta: