mère! et le petit cabotage tout tranquille entre Port-Bail et Jersey!...
Adieu, Tom Lebon, mon matelot, mon vrai,--anglais de nation, français de
coeur et de parole,--avec qui je fumerais une pipe trois fois la semaine
à sa case, et qui, trois autres fois, la fumerait à Port-Bail dans la
nôtre!... Adieu le brave maître Camuset de chez nous, qui m'envoyait des
calottes si soignées du temps que j'étais mousse à bord du _Soleil
royal_! Adieu le petit bonheur, la promenade grand largue, les amusettes
et les braves filles du pays, pas sauvagesses, normandes, dont
auxquelles je n'avais qu'à dire: «Ça y est!» pour avoir une femme à mon
gré avec des petits enfants à l'effet de divertir ma vieille mère.--Et
dire que le roi m'a nommé pilote d'emblée!... dire que j'ai de quoi
m'acheter une barque et deux aussi!... sans compter la maison que je
vous rebâtis à neuf dès l'arrivée à Port-Bail!... Dire que mon nid est
fait, quoi!... et je vas le quitter, nom d'un tonnerre à la voile!...
Allons! attrape à t'en retourner chez les sauvages, au tremblement du
diable, aux Marquises de l'enfer, chez les Quichuas du cacique Andrès,
chez les faces tatouées et les anthropophages. Attrape à se frotter le
bout du nez contre les nez de ces oiseaux-là, qui est la mode dans leur
nation de se donner une poignée de main. Il y a des braves et des amis
partout; je n'aurai plus tant regret au voyage, quand je mangerai à la
gamelle avec le prince Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira
Parawâ-Touma_ en langage de l'endroit; mais qui est-ce donc qui me
remplacera proche ma vieille mère?... Ce que c'est pourtant qu'un roi de
France, bonhomme et pas fier, qui vous appelle: «--Mon brave, mon ami,
matelot, vrai marin, _héros_, l'enflammé, volcan,» des noms à vous faire
peter la tête.--On ne pense plus à rien.--Quand Sa Majesté me dit:
«--Votre mère, camarade, je m'en charge!»--J'ai répondu: «Merci!»--Moi,
camarade au roi Louis XVI!--Et je n'ai pas eu l'idée, tant seulement, de
répondre: «--Pardonnerez, sire le roi, elle n'a qu'un fils, et se
faisant vieille, elle aimerait mieux le garder.»--Non!... «Paré à
tout!... Majesté, paré à se faire hacher à la minute!» Voilà ma parole,
et ça y est!... J'ai été _entortillé_, voilà!... Et ma pauvre mère en
pleurera toutes les larmes de ses vieux yeux, hormis que je fasse une
invention... Ah! l'_idée_!... l'_idée_!... avoir de l'_idée_!...
Six lieues plus loin, Taillevent se traita d'imbécile:
--L'_idée_, parbleu! c'est Tom Lebon de Jersey!... Il me vaut bien,
celui-là! Je lui donne ma mère, ma case, ma barque et la femme que je
n'ai pas, et il sera le père aux enfants que j'aurais eus... Bon! je
pensais qu'on ne peut pas se dédoubler, et j'avais mon matelot!...
Attrape à faire la noce, vivement! Pour lors, je m'en vas à la volonté
du roi avec mon capitaine... Mon capitaine!... En voilà encore un qui en
avait bien fait assez pour demeurer à chasser le lièvre en Lorraine dans
le château à papa, et pour s'y marier à son goût!... Non, il vous vend
la moitié de ses biens pour les placer en navires de long cours chez M.
Plantier du Havre, la perle des armateurs, par exemple!... Mauvais
placement, tout de même. Sans être notaire, je m'y connais!... En
avons-nous usé des navires!... Et ça va recommencer, après la noce,
s'entend!
Le problème était résolu. Taillevent reprit les trois quarts de sa
meilleure humeur; le quatrième quart demeura au regret de ne pouvoir
rien changer à l'acte de naissance de son matelot Tom Lebon. Celui-ci,
né natif de Jersey, étant sujet anglais, ne pouvait commander comme
patron une barque française. En conséquence, le joli petit bâtiment
caboteur acheté des deniers de maître Taillevent dut battre pavillon
britannique. Mais sous tous les autres rapports, le programme du
vaillant maître et pilote fut littéralement exécuté.
Tom Lebon bénéficia de toutes les munificences royales au lieu et place
de son matelot Taillevent. Tom Lebon épousa la belle Normande que
Taillevent se serait proposé de prendre pour femme. Tom Lebon habita la
maisonnette neuve de la mère Taillevent. Tom Lebon jura d'être son fils
comme l'était Taillevent. Tom Lebon commanda le caboteur appelé, comme
de raison, _Taillevent_, et enfin, Tom Lebon, digne matelot de son
matelot,--fut celui qui pleura le plus lorsque Taillevent, le coeur
léger, partit en lui laissant tout son bonheur.
Dans le grand Océan.
Après un an de séjour en France, maître Taillevent appareillait du Havre
à bord du trois-mâts de la maison Plantier, _le Lion_, armé en guerre
par autorisation spéciale du roi, et commandé par le jeune comte de
Roqueforte, lequel, voulant demeurer absolument indépendant, n'avait pas
accepté de grade effectif dans la marine de l'État. Son titre honoraire,
faveur exceptionnelle, lui donnait, avec le droit de porter l'épaulette,
une assimilation dans l'armée navale, un rang utile en cas de conflit,
et, par suite, une considération de la plus haute importance dans les
ports étrangers. En outre tout navire monté par lui jouissait du
privilége de _battre flamme_, c'est-à-dire d'arborer le signe distinctif
des navires de l'État. Et cela, bien entendu, sans qu'il lui fût
interdit de faire le commerce.
Léon de Roqueforte se trouvait donc, de par le roi de France, dans des
conditions à peu près sans précédents, pourvu d'une commission qui
devait le faire respecter par les bâtiments anglais, et jouissant de la
liberté d'action la plus illimitée.
Il fit route par le cap de Bonne-Espérance, relâcha dans un certain
nombre de ports anglais, hollandais, espagnols ou portugais des Indes
orientales et des archipels de la Malaisie, et enfin, rentrant en
quelque sorte dans ses domaines d'outre-mer, il jeta l'ancre à la baie
des Iles, le 1er janvier 1788.
Du sommet de son _Pâ_ fortifié, Baleine-aux-yeux-terribles reconnut les
pavillons de son _Rangatira-rahi_, les couleurs de la France, la chape
de saint Martin, les armoiries de Roqueforte, et la tête tatouée sur
champ d'azur étoilé d'or, qui était l'emblème de LÉO l'_Atoua_ pour les
Néo-Zélandais.
Alors, un cri qui ne devait pas tarder à être répété avec enthousiasme
d'un bout à l'autre de la Polynésie, retentit pour la première fois:
«Le Lion de la mer ne meurt pas!»
--Non! non! hommes de _la tribu de Touté_, il n'est pas mort, le Lion de
la mer!... et vous nous aviez menti.
«Le Lion de la mer ne meurt pas.»
--Il tue sous lui des vaisseaux,--il marche sur les mers,--il vole dans
le ciel,--il vit dans le feu comme sous les flots de l'Océan.
«Le Lion de la mer ne meurt pas!»
Trois ans s'étaient écoulés depuis le combat naval d'Ouléa, dont les
Anglais avaient répandu la fatale nouvelle; le retour de LÉO l'_Atoua_
fut assimilé à une résurrection, et sa légende grandit, prenant de
proche en proche des proportions plus fabuleuses.
On lit textuellement dans le _Voyage de_ LAPÉROUSE:
«Quoique les Français fussent les premiers qui, dans ces derniers
temps, eussent abordé sur l'île de Mowée[15], je ne crus pas devoir
en prendre possession au nom du roi. Les usages des Européens sont,
à cet égard, trop complétement ridicules. Les philosophes doivent
sans doute gémir de voir que des hommes, par cela seul qu'ils ont
des canons et des baïonnettes, comptent pour rien soixante mille de
leurs semblables; que sans respect pour les droits les plus sacrés,
ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses
habitants ont arrosée de leur sueur, et qui, depuis tant de
siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres.»
[Note 15: Maouvi, Mowi ou Mawi, aux îles Haouaï ou Sandwich.]
Ce que l'infortuné Lapérouse rédigeait ainsi n'était autre chose que la
pensée de l'infortuné Louis XVI.
Le sage navigateur et le roi vertueux, destinés tous deux à périr par
des catastrophes à jamais déplorables, se prononçaient d'après les mêmes
principes d'équité absolue.--Or, ces principes ayant servi de base aux
instructions données, pendant la guerre d'Amérique, au vicomte de
Roqueforte dont son neveu Léon continuait l'oeuvre libérale, et
l'Angleterre, s'étant toujours et partout conduite en vertu des
principes opposés, il était fatalement nécessaire de lutter contre
elle,--par la guerre, en temps de guerre,--par d'adroites négociations,
des traités d'alliance et de protectorat en temps de paix.
Léon avait ardemment adopté les vues du roi;--ses précédents étaient
irréprochables, car il s'était rigoureusement conformé au droit des
gens. On pourrait bien lui reprocher d'avoir parfois usé de
charlatanisme pour imposer aux naturels; mais les Anglais lui avaient
donné l'exemple de cette ruse,--fort innocente, on en
conviendra,--pourvu que le but final n'ait rien de contraire à
l'humanité.
Et le but de la France était de civiliser l'Océanie sans porter atteinte
à l'indépendance des indigènes,--d'utiliser, dans l'intérêt de toutes
les nations, les ressources maritimes d'une partie du monde qui égale à
elle seule tout le reste de notre globe, d'ouvrir des marchés nouveaux
au commerce à venir, de défricher des champs immenses pour les livrer à
l'industrie humaine.
L'oeuvre commençait par des explorations et par l'établissement de
relations ordinairement pacifiques, toujours d'une stricte justice. Léon
de Roqueforte, en effet, ne prêta jamais son appui qu'à des causes
légitimes, et après ses victoires ne négligea rien pour pacifier les
querelles les plus invétérées.
L'oeuvre devait se poursuivre en devenant commerciale, _d'une part_,--et
_d'autre part_, religieuse. Alors la prédication de l'Évangile ferait
disparaître l'échafaudage de fables héroïques sur lesquelles s'appuyait
le précurseur de la civilisation.
En disant: _d'une part_ commerciale, _d'autre part_ religieuse, on a
clairement exprimé que le projet éminemment français du roi Louis XVI
n'avait rien de commun avec les missions mercantiles des Anglais.--Ce
qui devrait toujours être distinct, n'y fut jamais confondu.
Personne n'ignore que les trafiquants en missions répandus par
l'Angleterre dans les principaux archipels y distribuent leurs Bibles en
prime pour faciliter l'achat de leurs pacotilles. Ils vendent des
articles Birmingham ou du rhum des Antilles, et prêchent ou baptisent
par-dessus le marché.
Cet amalgame indécent de la religion de Jésus-Christ avec l'exploitation
usuraire des indigènes, à qui l'on achète par exemple la concession
perpétuelle d'un vaste territoire pour une douzaine de couteaux,
rappelle inévitablement l'évangile des marchands du temple.
Le mythe du _Lion de la mer qui ne meurt point_, ne porta du moins
aucune atteinte à la dignité de la foi chrétienne.
* * * * *
A Paris, Léon avait eu soin de faire fabriquer chez un passementier
habile un rouleau de petites franges d'or d'un travail presque
inimitable.--A l'instar des Incas, il voulait que le moindre fragment de
ce tissu métallique fût un témoignage de la véracité de ses messagers,
car précédemment, dans des circonstances graves, on avait plusieurs fois
menti en son nom. Tout ordre important fut accompagné de l'envoi d'une
frange d'or qui, selon le cas, devait être détruite par le feu ou
renvoyée à LÉO l'_Atoua_. A défaut de l'usage de l'écriture, ce procédé
offrait des garanties précieuses.
Les deux premières années de navigation du _Lion_, d'archipel en
archipel, amenèrent les meilleurs résultats.
Il intervint dans les troubles de Taïti et parvint à les apaiser.
Il ouvrit les voies aux règnes glorieux de Finau Ier sur les îles
Tonga, et du grand Taméha-Méha sur celles d'Haouaï.
A la Nouvelle-Zélande, il répandit des germes féconds de civilisation,
de tolérance et de progrès.
De toutes parts, il plantait des jalons utiles, posant ainsi les bases
d'une vaste confédération de princes insulaires unis sous le protectorat
de la France.
Il avait l'art de se servir des instruments les plus dangereux et
d'assouplir des natures en apparence indomptables.--Ainsi, la férocité
de Parawâ et l'ambition effrénée de Finau Ier cédèrent devant lui.
En plusieurs points, d'anciens compagnons de Léon, tels que l'aventureux
Tourvif, avaient été proclamés grands chefs. Sans efforts apparents, il
les maintint dans sa dépendance; il fit comprendre aux plus intelligents
la nécessité de laisser croire à la légende de LÉO l'_Atoua_, l'immortel
_Lion de la mer_; il imposa aux autres une crainte superstitieuse.
Partout, le cannibalisme était déjà considéré comme impie;--les prêtres
indigènes n'osèrent qu'en peu d'endroits protester contre cette
doctrine. Généralement, les naturels, honteux de leur abominable
coutume, se cachaient pour dévorer leurs ennemis. Les banquets de chair
humaine cessèrent d'être des fêtes triomphales. Parawâ lui-même en vint
à céder sur ce point, quoiqu'il dût retomber à plusieurs reprises sous
l'empire des préjugés de sa nation. Quelques peuplades renoncèrent
solennellement et sincèrement à l'anthropophagie.
Léon chercha Lapérouse, n'eut pas le bonheur de le rencontrer, et, le
croyant reparti pour l'Europe, ne put, selon les désirs du roi, entrer
en rapports avec ce grand navigateur.
Les travaux de sa mission civilisatrice furent activement
poursuivis.--Ainsi le _tabou_, dont les rigueurs sont parfois d'atroces
barbaries, fut atténué en divers points, et notamment aux îles Haouaï,
où Taméha-Méha Ier devait abolir la coutume de massacrer sur les autels
des dieux tous les prisonniers de guerre et tous les violateurs des
_tabous_ les plus absurdes.
La condition des esclaves fut adoucie dans celles des îles où les moeurs
n'étaient plus par trop féroces. Sans heurter de front les préjugés des
naturels, Léon de Roqueforte les sapait ainsi avec une ténacité vraiment
admirable.
Les constructions navales faisaient des progrès rapides.
Les communications avec la France s'établissaient peu à peu. Deux
bâtiments envoyés par l'armateur Plantier étaient venus prendre les
dépêches de Léon et lui apporter des marchandises européennes, pour
lesquelles ils reçurent en échange de l'huile de baleine, de la nacre de
perle, du corail et autres produits océaniens.
Le dernier de ces bâtiments transmit à Léon la nouvelle de la révolution
de 1789, qui devait porter un coup fatal à ses généreux desseins. Il la
reçut au mois de septembre 1790, à son mouillage de Nouka-Hiva, dans les
îles Marquises, et sans en être trop alarmé, il crut pourtant nécessaire
de retourner en France afin d'avoir un nouvel entretien avec le roi.
Toutefois, jugeant indispensable pour l'avenir d'avoir exploré avec soin
les côtes inhospitalières des possessions espagnoles, il monte sur sa
plus légère goëlette taïtienne; avec une prudente audace, il longe, la
sonde à la main, tout le littoral du Pérou.
Comme s'il eût pressenti dès lors que le continent américain subirait
les conséquences de la révolution française, ou plutôt dans la pensée
qu'il aurait par la suite besoin d'y trouver asile, le jeune capitaine
tenait à revoir Andrès avant de partir des mers du Sud. Cachant sa
nationalité sous les couleurs de l'Espagne, il saura tromper la
vigilance de tous les gardes-côtes, fera de précieux travaux
hydrographiques et se munira d'une foule de notions maritimes de la plus
haute importance.
Son atterrissage dans la baie de Quiron fut une véritable découverte.
Malgré toutes les protestations de Taillevent, laissé à la garde du
frêle navire, Léon s'aventure seul dans l'intérieur; il se rend à Lima,
déguisé en mineur métis, y voit Isabelle, ne peut parler à son noble
père, et se met aussitôt à la recherche d'Andrès, qu'il trouve en butte
aux premières persécutions du successeur du marquis de Garba y Palos.
L'anse de Quiron est, dès lors, le lieu de rendez-vous assigné au
cacique de Tinta.
Non sans avoir affronté des périls de tous genres, Léon rejoint sa
goëlette et vole à Nouka-Hiva, où son trois-mâts doit l'attendre. Une
nouvelle fâcheuse, apportée par un léger bâtiment que monte Parawâ,
l'empêche de prendre la route du cap Horn.
--Les Anglais, fondent une ville à la Nouvelle-Hollande.
Devant un tel événement, ce serait une faute que d'aller en Europe sans
avoir conféré avec tous les principaux chefs, ou au moins sans leur
avoir fait distribuer des franges d'or, avec l'ordre de résister à tous
les envahissements des Anglais jusqu'au retour de LÉO l'_Atoua_.
Et c'est pourquoi, au lieu de courir directement à la recherche
d'Isabelle, Léon parcourt encore toutes les îles polynésiennes.
En 1791, il mouille à Botany-Bay, il voit de ses propres yeux la ville
naissante de Sidney; puis, le deuil dans l'âme, il s'éloigne de
Port-Jackson en se promettant de proposer au roi la fondation d'une
colonie rivale.
Au milieu de 1792, il arrive en France, où son trois-mâts délabré doit
aussitôt être livré au fer des démolisseurs.
L'équipage licencié se disperse.
Retour et chute du rideau.
Maître Taillèrent, tout joyeux, se rend à Port-Bail, où il retrouvera sa
vieille mère, berçant les deux premiers enfants de son matelot Tom
Lebon. L'aîné commence à balbutier, Taillevent se fait appeler _papa_,
et en pleure presque de joie.
Léon, consterné, entre dans Paris pour être témoin des plus terribles
scènes révolutionnaires.
Peu de jours avant le 10 août, il eut pourtant une heure d'entretien
avec le roi captif aux Tuileries. Ses relations de voyage eurent le don
de distraire l'infortuné monarque des terribles préoccupations qui
l'empêchaient désormais de se livrer à l'étude de la géographie et de la
marine.
Une carte de l'Océanie sous les yeux, Louis XVI écoutait avec intérêt.
Charmé par les récits du jeune navigateur, il applaudissait à ses
efforts; il l'encouragea vivement à poursuivre l'oeuvre entreprise.
Le _Ça ira_ se fit entendre sous les fenêtres.
--Hélas! je ne puis plus rien! dit le roi; j'ai encore des serviteurs
fidèles, je n'ai plus de sujets. Apprenez, cependant, que sur la demande
de l'Assemblée nationale, M. d'Entrecasteaux a reçu la mission d'aller à
la recherche de M. de Lapérouse, dont nous n'avons plus de nouvelles.
L'expédition, partie de Brest le 28 septembre de l'année dernière, a des
instructions conformes à mes vues antérieures, car, n'ignorant pas que
l'Angleterre s'établit à la Nouvelle-Hollande, j'ai devancé vos désirs
en chargeant le général d'Entrecasteaux de choisir dans les mêmes
parages un emplacement où nous fonderons une colonie.
Au moment où le roi parlait ainsi, d'Entrecasteaux avait exploré déjà
une partie du littoral australien. Peu de mois après, pénétrant dans la
rivière des Cygnes, qui lui doit ce nom, il en faisait l'étude
approfondie; la position lui paraissait favorable à l'occupation
projetée.
--Quant à vous, monsieur le comte, ajouta le roi, n'oubliez pas que
votre premier devoir est de continuer à servir la France dans des mers
que nul ne connaît aussi bien que vous. Évitez donc de vous mêler à nos
troubles. Assez d'autres compliquent ma situation douloureuse. La cause
de la civilisation est trop belle pour que vous l'abandonniez, serait-ce
pour la mienne.
--Sire! dit Léon, la cause de Votre Majesté est sacrée. La servir c'est
encore servir tous les peuples dont Votre Majesté est le père. Les
États-Unis d'Amérique, qui lui doivent leur indépendance, le savent!...
Et l'Angleterre s'en souvient cruellement quand elle soudoie les
révolutionnaires de France, pour asservir le monde à la faveur de nos
dissensions!... Les Anglais, Sire, sont vos implacables ennemis...
--Ah! plût à Dieu que je n'en eusse point d'autres! s'écria le roi avec
une noble fierté. Plus d'hésitations dans ma conduite, alors!... J'irais
moi-même commander mon armée navale...
Mais l'odieux _Ça ira_ se fit entendre encore, et Louis XVI, découragé,
congédia le jeune comte de Roqueforte, qui ne put s'empêcher de
combattre pour lui à la journée du 10 août.
Laissé parmi les morts, Léon dut la vie à l'humanité d'un fougueux
patriote, dont la femme le soigna comme un fils.
La République fut proclamée. La guerre avec l'Angleterre était
imminente.
Léon se rend à Port-Bail, chez son fidèle Taillevent, qu'exaspèrent
maintenant les événements politiques.
--Ah! mon capitaine, disait-il, les pires sauvages ne sont pas à la
Nouvelle-Zélande... Mais, tremblement du diable! ces sans-culottes-là ne
voient donc pas qu'ils font les affaires des Anglais!... Nous y perdrons
nos colonies, notre marine, notre commerce...
Le jour de la déclaration de guerre, _le Taillevent_, monté par Tom
Lebon, se trouvait par malheur du côté de Jersey. Par ce fait seul, le
petit bâtiment était perdu pour la famille. Tom Lebon en personne,
attendu ses relations trop intimes avec les Français, fut pressé comme
matelot et enrôlé dans la marine britannique.
--Enfants! s'écria Léon, souffrirons-nous que la barque des Taillevent
reste au pouvoir des Anglais? A moi, les gens de bonne volonté!...
Il ne fut fils d'honnête femme parmi les matelots et pêcheurs du canton
qui ne se déclarât prêt à le suivre. Toutes les barques, toutes les
armes à feu du pays sont mises à contribution. A nuit tombée, la
flottille met sous voiles.
De cette nuit-là date le nom de SANS-PEUR, le nom de SANS-PEUR le
Corsaire de la République.
La marée et l'obscurité sont ses auxiliaires.--Taillevent et la plupart
des marins de Port-Bail connaissent d'enfance l'entrée du port et le
lieu où est amarré le caboteur en litige.
Un garde-côte anglais hèle la première embarcation, elle répond:
_Pêcheur_, et passe. Une seconde, une troisième passent de même; mais
une quatrième plus grande se montre. Une défiance fort légitime s'empare
des Anglais, qui sont armés et ordonnent au caboteur de mettre en panne.
A cet ordre, Taillevent donne un coup de barre à la barque; Léon
s'écrie:
--SANS-PEUR!...
C'est le signal de l'abordage, de la mêlée, de l'incendie et d'un
carnage affreux.
Les gens des trois premières barques de pêche ont déjà surpris l'unique
gardien du _Taillevent_ et démarré le fameux chasse-marée acheté des
deniers dont le roi avait gratifié le maître d'équipage.--D'autres
mettent le feu à bord des navires anglais du port.
Les forts se garnissent de soldats, le tocsin d'alarme sonne, le canon
gronde bientôt.
Sans-Peur commande maintenant à bord du garde-côte enlevé; il dirige la
retraite, et finit par ramener à Port-Bail le double de barques qu'il
n'en avait au départ.
Ce coup de main improvisé fit un tort incalculable aux Anglais de
Jersey, et ne coûta pas la vie d'un seul homme.
_Le Taillevent_ n'étant pas susceptible d'armer en course, fut utilisé
dans la rivière. Mais le garde-côte capturé, joli brig de dix canons,
prit le nom de _Lion_, fut nationalisé français et transformé en
corsaire.
La renommée de Sans-Peur grandit en peu de jours, grâce à un combat
heureux suivi de la destruction d'un convoi et de quelques captures
importantes conduites au Havre pour y être vendues par les soins du
citoyen Plantier.
_Le Lion_, qui escortait ses prises, est attaqué non loin du Havre par
une corvette de guerre.
Un combat inégal s'engage; tous les gens du pays accourent, on voit avec
enthousiasme l'héroïque résistance du petit brig français, qui coule
enfin, entraînant avec lui la corvette accrochée par ses grappins
d'abordage.
Moins d'une heure après, une chaloupe triomphante, criblée de trous et
dont il faut étancher l'eau avec les seilles, les chapeaux, les
gamelles, ramène l'équipage vainqueur.
Sans-Peur le Corsaire est salué par les acclamations de toute la
population maritime. On l'escorte jusqu'à la demeure du citoyen
Plantier, son armateur.
Chemin faisant, on apprend le coup de main de Jersey, ainsi que le
combat suivant.
Le surnom de _Sans-Peur_ devient populaire. Qu'importe le vrai nom de
celui qui l'a conquis si vaillamment? Personne, parmi les plus ardents
clubistes, n'osa reprocher sa qualité d'aristocrate au brave Léon de
Roqueforte, qui vengeait à sa manière, sur les Anglais, la mort du roi
Louis XVI.
L'esquisse des courses de Sans-Peur dans la Manche, en vue des rivages
britanniques, a été tracée; et l'on sait mieux encore comment, ayant
assis sa réputation dans les mers d'Europe, il put, sans compromettre
l'avenir, songer enfin à son mariage et à ses grands projets
d'outre-mer.
Isabelle est enlevée du château de Garba.
Le cacique Andrès l'a revue.
La caverne du Lion s'est ouverte à miracle.
Un combat appelle au large Sans-Peur le Corsaire.
Un nuage de fumée l'enveloppe.
Mais tout à coup les canons se taisent, le nuage se dissipe, le rideau
est tombé.
Un cri de joie s'échappe de la poitrine d'Isabelle.
--Non! non! le _Lion de la mer_ ne meurt pas! Tel est celui des
Péruviens, dont les clameurs montent vers le ciel.
Et le vénérable Andrès rend à Dieu de ferventes actions de grâce.
XXIV
LE SOMMEIL DE LA LIONNE.