Guidé par les précieux mémoires du vicomte de Roqueforte, son oncle,

qui, fort souvent, l'avait associé au travail de sa relation du voyage,

Léon, mûri de bonne heure par l'expérience des grandes aventures, avait

un avantage immense sur tout autre Européen placé dans une position

semblable à la sienne. Endurci à toutes les fatigues par ses campagnes

dans les Andes et les Cordillères, il était habitué à exercer le

commandement. Il possédait les éléments des principaux idiomes

polynésiens, qui, d'ailleurs, se ressemblent beaucoup entre eux; il

n'ignorait pas l'hydrographie des mers qu'il sillonnait, et se trouvait

muni, depuis la prise du trois-mâts anglais, des meilleures cartes

marines du temps.

Ainsi, tout concourut à le rendre apte aux entreprises dont il se

chargea, un peu malgré lui,--devançant et dépassant de la sorte les

instructions données par le roi au vicomte son oncle. Toutes les fois

qu'il se mêla aux querelles des indigènes: à Taïti, où il se fit

confondre avec Bougainville; dans l'archipel de Samoa ou des

Navigateurs, aux îles Tonga, et enfin à la Nouvelle-Zélande, il ne se

trompa jamais de voie. Partout il se fit des partisans, partout il

recruta des matelots parmi les naturels.

Et la légende de LÉO l'_Atoua_ naquit comme un fruit de sa sagesse et de

sa valeur.

Ce _Lion de la mer_, qui sortait du milieu des tempêtes pour soulever ou

réconcilier les peuplades, semblait doué d'une science supérieure; son

énergie, sa bravoure complétaient le prestige.

A la Nouvelle-Zélande surtout, Léon prit à coeur de se créer un point

d'appui. Cette grande terre offrait des ressources précieuses. Nulle

part en Polynésie, si ce n'est pourtant aux îles Tonga, les naturels ne

sont plus avancés dans l'art de la navigation et aussi propres à devenir

d'excellents matelots. Nulle part il n'était plus facile de trouver des

alliés; il ne s'agissait que de les choisir parmi les ennemis invétérés

des Wangaroas qui avaient attaqué Surville et massacré Marion du Fresne.

Parawâ, dès lors, reconnut Léon pour _Rangatira-rahi_, chef des chefs

d'une ligue offensive et défensive, dont le centre fut la baie des Iles.

Déjà pourtant les Anglais avaient plusieurs fois mouillé dans cette

vaste baie, explorée notamment par le capitaine Cook; mais Léon, en

accordant son concours aux ennemis des Wangaroas, ne manqua pas de leur

inspirer la haine ardente des Anglais.

La corvette de _la tribu de Touté_ ne rencontra que des dispositions

hostiles parmi les indigènes du littoral. Si elle ne fut point attaquée

tout d'abord, c'est que Parawâ et les divers chefs de peuplades, après

avoir compté ses canons, jugèrent impossible de la vaincre. Mais à peine

eurent-ils aperçu le pavillon de LÉO l'_Atoua_, leur _Rangatira-rahi_,

que dans toutes les criques, sur tous les îlots, sur toutes les rives,

le cri de guerre «Pi-hé!» fut poussé comme par un seul homme.

Cent pirogues chargées de combattants rallient la jonque chinoise, le

trois-mâts et le brig enlevé devant Manille.

Une action sanglante s'engage aussitôt.

Léon ne pouvait avoir le dessus qu'en abordant la corvette, qui, par ses

manoeuvres de voiles et d'artillerie, évita longtemps le choc.

L'artillerie du brig espagnol, et à plus forte raison celle de la

jonque, ne portaient pas assez loin. Le trois-mâts était à peine armé en

guerre. Il fallait se hâter de jouer quitte ou double, sinon la corvette

parvenait à gagner le large.

Au risque d'être coulé, le jeune capitaine court droit sur l'ennemi, en

ordonnant à ses deux conserves d'imiter sa manoeuvre. Le brig et la

jonque sont criblés, mais atteignent le but; le trois-mâts s'accroche

enfin; malgré la fusillade, malgré la mitraille qui éclate à bout

portant, les Néo-Zélandais montent à l'assaut.

Le dénoûment fut un carnage affreux.

Parawâ déploya toute sa férocité de _Rangatira_ de haut rang; la hache

de maître Taillevent rivalisa cruellement avec son casse-tête.

Les Anglais, trop certains de n'obtenir aucun quartier, se défendirent

avec le courage du désespoir. Malgré tous les efforts du jeune capitaine

français, aucun d'eux n'échappa aux fureurs cannibales de ses alliés.

Les corps des officiers servirent à un banquet dont les horreurs

empêchaient Léon de jouir de son triomphe.

Mais comment lutter tout d'abord contre les préjugés atroces des

Néo-Zélandais? Comment les empêcher de se conformer à leurs coutumes

fondées sur des croyances barbares? Pour sauver la vie d'un prisonnier,

Léon n'aurait pas hésité à compromettre son autorité encore mal

affermie, et il aurait succombé sans doute. Pour arracher des cadavres

aux anthropophages, fallait-il compromettre l'avenir, périr obscurément

aux antipodes, laisser ignorer au roi de France les progrès faits dans

les autres îles, et laisser disparaître tous les résultats de la

mission donnée au vicomte de Roqueforte?

Avec le deuil dans le coeur, Léon se retira sur sa nouvelle corvette,

après avoir avisé aux plus urgentes réparations de ses navires. Le peu

d'Européens qu'il avait sous ses ordres le secondèrent activement. On

échoua en lieu sûr le brig et le trois-mâts; on lança la jonque au plein

pour la démolir, afin d'utiliser ses matériaux.

Cependant, le repas triomphal des Néo-Zélandais, dont les chants

d'ivresse retentissaient au sommet de leur _Pâ_, ou enceinte fortifiée,

provoqua quelques grossières railleries parmi les rares matelots

français ou les anciens contrebandiers péruviens qui travaillaient sous

les ordres de Taillevent.

--Silence!... mille fois silence!... s'écria sévèrement le jeune

capitaine. Quoi! ces usages atroces vous font rire!... L'aveuglement de

Parawâ et des siens devrait tout au plus vous inspirer de la pitié; par

moments, j'ai honte de m'être allié à ces êtres féroces...

--Pardonnerez! capitaine, dit le maître, nos sauvages nous ont tout de

même paré une fière coque. Et quant aux Anglais, dame!... être mangés

par les vers, les machouarans, les requins ou les amis de notre ami

Parawâ, foi de matelot, je n'en fais pas la différence!... Tenez,

franchement, là, si j'avais le choix,--un fichu choix, parlant par

respect,--eh bien, j'aimerais mieux être mangé rôti que tout cru, et à

la sauce aux piments, que tombant en pourriture comme un vieux fromage.

--Il ne s'agit point de toi, mon garçon, mais des Néo-Zélandais, dont le

cannibalisme fait disparaître les meilleures qualités. Je veux que, dès

demain, chacun de vous leur dise que LÉO l'_Atoua_ est irrité, qu'il

réprouve, qu'il interdit pour l'avenir de semblables festins...

--On fera[NT1] ce que vous ordonnerez, mon capitaine, mais si les

sauvages qui sont en goût se fâchent et nous mangent à notre tour,

dame!... minute, avant d'être embroché, je répéterai que mon choix était

un fichu choix!...

--Assez, Taillevent!... interrompit Léon.

Puis il rentra dans sa chambre, réfléchit longuement, reconnut le danger

qu'il y aurait à s'aliéner les indigènes et songea au moyen d'opposer

leurs coutumes à leurs coutumes, leurs superstitions à leur préjugé le

plus féroce.

--Je me ferai _tabou_! s'écria-t-il enfin.

L'on nomme _tabou_, dans toute la Polynésie, depuis la Nouvelle-Zélande

jusqu'à l'archipel d'Haouaï (Sandwich), une interdiction sacrée qui peut

frapper tout être vivant ou tout objet inanimé, lequel dès lors devient

le _tabou_ proprement dit. «Le but primitif du _tabou_ fut, sans aucun

doute, d'apaiser la colère de la divinité, et de se la rendre favorable,

en s'imposant une privation volontaire proportionnée à la grandeur de

l'offense ou du courroux présumé de Dieu[12].» Un animal, une plante,

une île, un cours d'eau _taboués_ par l'_ariki_ ou prêtre, sont

inviolables sous peine de sacrilége.--«Le prédécesseur du roi d'Haouaï

Taméha-Méha était tellement _tabou_, qu'on ne devait jamais le voir

pendant le jour, et que l'on mettait à mort quiconque l'aurait entrevu,

ne fût-ce que par hasard[13].» A la Nouvelle-Zélande, le _tabou_ porte

les naturels à s'opposer à l'importation dans leur île des bêtes à

cornes, parce qu'elles ne respecteraient pas les lieux consacrés.

[Note 12: DOMENY DE RIENZI.--_Océanie_.]

[Note 13: LESSON.]

Dès qu'il eut pris sa résolution, Léon rassembla ses trois premiers

subalternes et leur assigna leurs emplois. Le commandement du brig pris

devant Manille fut donné à l'ancien patron des contrebandiers

péruviens;--celui du trois-mâts enlevé à Nouka-Hiva échut au plus

intelligent des matelots français, espèce d'aventurier cosmopolite qui

répondait au sobriquet de Tourvif;--quant à la corvette, Taillevent en

resta chargé, ainsi que de la direction supérieure.--Les ordres les plus

précis concernant les réparations furent donnés à ces trois chefs.

--Maintenant, je vous quitte, ajouta Léon, et demain quand les

insulaires vous demanderont LÉO l'_Atoua_, vous leur direz qu'il s'est

_taboué_ par l'ordre de Maouï, le Dieu tout-puissant, qui règne sur le

ciel et sur la terre.

Léon se jeta dans une pirogue et disparut, non sans avoir secrètement

donné ses instructions au fidèle Taillevent.

Celui-ci, déjà grognard, quoique de dix ans plus jeune qu'à l'époque du

tremblement de terre de Quiron,--grogna, mais obéit.

Le lendemain, la consternation se répandit parmi les amis de Parawâ et

les autres Polynésiens des équipages. Les Européens eux-mêmes étaient

fort inquiets de l'absence de leur capitaine. On n'en travaillait

qu'avec plus d'ardeur aux réparations qui durèrent près d'un mois.

Pendant ce mois entier, Léon se tint caché dans un îlot déjà _taboué_

pour une cause différente; de là, au moyen de sa lunette d'approche, il

pouvait observer ses gens. La nuit il mettait sa pirogue à flot et

communiquait, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, avec Taillevent,

qui lui apportait mystérieusement des vivres et le tenait au courant de

toutes choses.

Or, les tribus de Parawâ et de ses alliés continuant à être en guerre

contre les Wangaroas et les leurs, une expédition victorieuse revint

ramenant des prisonniers qu'on s'apprêtait à immoler et à manger, selon

les rites antiques.

La nuit était sombre, les indigènes dansaient le Pi-hé avec cet ensemble

extraordinaire qui a toujours fait la surprise des navigateurs; les

_arikis_ allaient frapper les victimes; tout à coup, au-dessus des

palissades du talus le plus élevé, un dieu leur apparaît tenant d'une

main une torche rouge, de l'autre une épée flamboyante.

Des cercles de feu détonnent en tourbillonnant autour de sa tête et de

ses bras, devant sa poitrine, devant sa face semblable au soleil. Par

moments, des gerbes d'étoiles s'échappant de sa chevelure, retombent en

pluie de feu sur les insulaires; des serpents de feu glissent sous ses

pieds et rampent sur les palissades; des flammes bleues s'élèvent

soudainement de tous côtés.

Tandis que ce spectacle magique émerveille les naturels, tous les

Européens de la flottille pénètrent dans l'enceinte en criant:

--LÉO l'_Atoua_ redescendu du ciel!...

Il eût été plus vrai de dire que l'agile capitaine avait grimpé par le

côté le plus escarpé du Pâ, mais cette version n'eût certainement pas

obtenu le résultat désiré. Les Européens, à commencer par Taillevent, se

prosternaient; les indigènes, _Rangatiras_, _Arikis_ ou _Tangatas_, en

firent autant.

Léon, débarrassé de son attirail de cerceaux et de fils de fer, que

Taillevent fit disparaître avant le jour, s'avançait au milieu des

Wangaroas prisonniers.

--Maouï, le Dieu tout-puissant, s'écriait-il, _le Rangatira-rahi_ de la

terre et de la mer, a dit à LÉO l'_Atoua_:--«Va!... le meurtre des

hommes de Marion est assez vengé.--La nourriture humaine est abominable

devant Maouï.»

A ces mots, presque téméraires, Léon posant la main sur les têtes des

prisonniers les déclara _tabous_.

Personne n'osa murmurer, tant les fusées, les pétards, les soleils et

les moines, fabriqués sur l'îlot, avaient frappé de stupeur tous les

indigènes. LÉO l'_Atoua_ n'eut qu'à faire un signe pour emmener les

prisonniers jusqu'à son bord, où il ordonna de les mettre aux fers.

Dès le point du jour, il envoya de riches présents en étoffes chinoises

et en ustensiles à ses fidèles alliés; puis il eut une longue conférence

politique et religieuse avec Parawâ, qui se retira satisfait;--enfin, il

mit sous voiles, laissant les insulaires sous une profonde impression

d'admiration, de terreur, d'enthousiasme et de reconnaissance.

Le chemin de Versailles.

Les Néo-Zélandais sont ombrageux, vindicatifs et dissimulés; la haine se

transmet parmi eux de génération en génération. Aussi le navigateur

prudent ne doit-il se fier qu'avec une extrême réserve à ceux qui

pourraient avoir quelques griefs contre sa nation ou contre lui. Mais

d'un autre côté, l'état d'esclavage enlève aux vaincus presque toute

leur dangereuse énergie.

Les Wangaroas, successivement retirés des fers, furent tout d'abord

traités en esclaves. Maître Taillevent les instruisait au métier de

matelots, les observait avec soin, et signalait à son capitaine ceux

chez qui la reconnaissance prenait le dessus.

Grâce au prestige de LÉO l'_Atoua_, la plupart devinrent de bons

serviteurs. Les autres furent jetés sur les côtes de la

Nouvelle-Hollande où Léon avait établi sa croisière, et où il eut

l'occasion de faire quelques prises.

Malheureusement, faute de capitaines capables, il fut obligé de les

brûler.

Deux années de navigations hardies et d'aventures étranges eurent pour

résultat que dans tous les principaux archipels _le Lion de la mer_

n'exerçait pas moins d'influence qu'à la baie des Iles.

Aux Marquises, comme à la Nouvelle-Zélande, il fut proclamé chef des

chefs.

Aux Samoa, on lui éleva des autels.

Dans l'archipel Haouaï, malgré la légende qui faisait un dieu du

capitaine Cook, il parvint à gagner la confiance des chefs, et contribua

puissamment ainsi à l'excellent accueil qui attendait Lapérouse en 1786.

A Taïti, la reine régente Hidia, mère de Pomaré II, lui donna le nom de

frère; elle lui facilita les moyens d'établir des chantiers de

construction et de réparation pour ses navires.

Aux îles Tonga, un parti puissant avait embrassé sa cause.

Mais avec ses équipages polynésiens, il ne pouvait songer à regagner les

mers d'Europe; ses matelots européens ne demandaient qu'à s'établir dans

les îles; plusieurs fois il dut y consentir. Le défaut d'officiers le

plaçait enfin, à chaque instant, dans les plus difficiles positions.

Il résolut de former à la grande navigation quelques indigènes

intelligents, et jeta spécialement les yeux sur le Néo-Zélandais Parawâ,

qui, dans ses pirogues de guerre, avait accompli déjà des voyages de

plus de cent lieues hors de vue des côtes.

Comme tous les _Rangatiras_, Baleine-aux-yeux-terribles possédait des

notions astronomiques fort remarquables.

«D'après le témoignage des explorateurs, durant l'été les Néo-Zélandais

consacrent des heures entières à étudier les mouvements célestes et à

veiller le moment ou telle ou telle étoile paraîtra sur

l'horizon.»--«Ils savent très bien reconnaître leur direction pendant le

jour par celle du soleil, et la nuit, par celle des étoiles. En mer, ils

indiquent très exactement ainsi le gisement de leur île[14].»

[Note 14: DUMONT D'URVILLE,--MARSDEN,--NICHOLAS,--D. DE RIENZI.]

Plaçant son jeune fils Hihi (Rayons du soleil) à la tête de sa tribu,

sous la tutelle d'un _Rangatira_ fidèle à sa famille, Parawâ consentit à

s'embarquer, et devint rapidement capable de manoeuvrer un navire.

Alors, les pavillons du _Lion de la mer_ acquirent une grande renommée

dans toute la Polynésie. Les matelots qui avaient servi sous ses ordres,

répartis dans les divers archipels, y représentaient fort ardemment son

influence antibritannique. Mais, d'un autre côté, les Anglais, instruits

de ce qui se passait dans ces parages lointains, commençaient à y

expédier des navires de guerre.

L'escadrille de Léon de Roqueforte fut activement pourchassée.

Son brig s'échoua sur les récifs de Tonga; le patron, traité en pirate,

fut pendu; les indigènes du parti de LÉO l'_Atoua_ sauvèrent les canons

en plongeant, mais n'en tirèrent aucun parti.

Tourvif, dans les environs des îles Fidji, perdit son trois-mâts sur des

écueils sous-marins.

Plusieurs bâtiments de rang inférieur, et entre autres une grande barque

de cabotage montée par le vaillant Parawâ, coulèrent sous le feu des

Anglais. Parawâ réussit à se sauver à la nage, et plus tard regagna son

île dans une pirogue de Tonga,--voyage de près de cinq cent lieues, qui

n'est pas sans précédents.

Cependant Léon avait appris à Taïti que la paix était conclue entre

l'Angleterre et la France. Le droit des gens lui interdisait de

continuer à faire la course; il s'abstint donc, à son grand regret,

d'attaquer plusieurs bâtiments de commerce dont la capture eût été

facile.

Mais les croiseurs envoyés à sa poursuite, considérant que la corvette

était anglaise d'origine, montée par un équipage de Polynésiens et

commandée par un aventurier sans commission régulière d'aucun

gouvernement, ne daignèrent même point parlementer.

Ses signaux pacifiques ne reçurent d'autre réponse qu'une double bordée.

Pris entre deux ennemis, n'ayant pour matelots que des indigènes fort

aguerris, à la vérité, mais incapables de l'emporter sur d'excellents

marins anglais, le jeune capitaine n'hésita pas à mettre le feu à son

bord et à s'accrocher au navire de dessous le vent.

Cette terrible scène navale eut lieu vers la fin de 1785, au mouillage

d'Ouléa, dans les Carolines.

--A la mer!... à la mer!... crie Léon.

Tous ses gens s'y précipitent et gagnent la terre à la nage.

Presque au même instant, Taillevent allume les mèches destinées à faire

sauter la corvette. Une pirogue des Carolines est amarrée sous la voûte

d'arcasse; Léon et Taillevent s'y affalent, et ont à peine le temps de

déborder. Une double explosion a lieu coup sur coup; la baie se couvre

de débris.

--Parés! dit Taillevent en saisissant une pagaie.

Léon en fait autant; leur frêle canot disparaît bientôt dans des bancs

de rochers inabordables pour les embarcations anglaises.

--Eh bien, capitaine, dit Taillevent, nous voici tout juste aussi

avancés qu'il y a six ans sur la côte du Pérou.

--Doucement, maître, nous étions à califourchon sur un espar, ne sachant

que devenir, et nous sommes aujourd'hui dans une excellente pirogue

parfaitement approvisionnée...

--M'est avis, malgré ça, que nous n'en valons guère mieux!... Les

Anglais nous cherchent à terre...

--Nous gagnerons le large cette nuit.

--Comme vous voudrez, capitaine. Moi je dis seulement qu'après tous nos

combats sur terre, sur mer, au Pérou, à la Nouvelle-Zélande, au diable

vert, nous en sommes revenus tout net au commencement du rouleau.

--Comment! s'écria Léon avec feu. L'influence française est établie d'un

bout à l'autre de l'océan Pacifique; nous avons des auxiliaires, des

amis, des alliés dans toutes les îles principales; les instructions du

roi ont été suivies et, j'ose le dire, dépassées...

--Le roi!... le roi!... murmura Taillevent, est-ce qu'il en saura jamais

rien?

--Assurément, puisque je vais le lui dire.

--Vous y allez... avec cette pirogue?

--Sans doute!

--Sans doute... répéta maître Taillevent.

--Tels que tu nous vois, mon brave camarade, nous sommes sur le chemin

de Versailles.

--Ah!... je n'aurais pas cru...

--Évidemment, car je n'ai plus d'autre parti à prendre.

Entortillé par le Roi.

Maître Taillevent se permit de penser que son capitaine se faisait de

singulières illusions,--ce qui ne l'empêcha pas, à nuit tombée,

d'établir la voile de la pirogue et de l'orienter selon ses ordres.

--Tant que j'ai eu des navires dont les équipages étaient polynésiens,

je n'ai pu les abandonner, disait Léon. Tant que la guerre a été

légitime, mes prises, bien que fort rares en ces mers peu fréquentées,

m'ont suffi pour entretenir mes forces et solder mes gens; mon poste

était ici. Mais la paix paralyse mes moyens d'action; la perte de mon

dernier bâtiment me rend toute liberté d'agir. Avec ma corvette j'allais

me risquer dans les îles de la Sonde et tâcher d'y recruter chez les

Hollandais un équipage européen; y serais-je parvenu? n'aurions-nous pas

encore été traités de pirates?--Ensuite, en bonne conscience, j'étais

tenu, au risque d'être pris par les Anglais, de traverser encore une

fois la Polynésie, pour rendre nos pauvres camarades à leurs îles. La

force des choses me dégage de cette obligation... A Versailles donc! à

Versailles! tout droit.

--Versailles!... tout droit! murmurait Taillevent médusé par la

merveilleuse confiance de son capitaine, qui cependant eut raison de

point en point, car,--au mois de mai 1780, exactement à l'époque où

Lapérouse relâchait aux îles Haouaï,--le jeune comte de Roqueforte avait

l'honneur d'être reçu en audience particulière dans le cabinet du roi

Louis XVI.

Une ceinture de doublons d'Espagne, dont Léon ne se démunissait jamais,

facilita singulièrement le retour en Europe. D'abord, atteindre avec la

pirogue d'Ouléa l'établissement espagnol de Guaham ou San-Juan, aux îles

Mariannes, ne fut que l'affaire de peu de jours et ne présenta aucune

difficulté sérieuse, puisque les Carolins font fréquemment le même

voyage.--Deux naufragés qu'il faut bien croire sur parole inspirent peu

de défiance. Léon et Taillevent prirent passage sur un grand

bateau-poste espagnol en partance pour les Philippines, où d'aventure se

trouvait en relâche forcée pour cause d'avaries un trois-mâts anglais,

qui, après ses réparations, devait retourner en Angleterre.

Taillevent fit une affreuse grimace quand il s'agit de s'embarquer sur

ce navire.

--Tu n'es jamais content, fit Léon; eh bien, aurais-je le choix entre un

bâtiment français et celui-ci, je n'hésiterais point...

--Ni moi non plus!...

--Tu prendrais le français?

--Parbleu, capitaine!

--Mais moi, je ne renoncerais pas à une excellente occasion de me

perfectionner en prononciation anglaise.

--Au fait, ceci est une idée! murmura Taillevent. Parler anglais comme

un Anglais pur sang, ça peut servir!... Compris la consigne: «Ouvrir

l'oreille, dénouer sa langue à la mode _english_, cacher la fameuse

boîte de plomb, et n'avoir jamais tant seulement connu le bout du nez

d'un sauvage.»

* * * * *

Personne n'ignore que le roi Louis XVI avait une prédilection marquée

pour la marine, les grandes découvertes maritimes et les études

géographiques. Les rapports et mémoires du vicomte de Roqueforte

l'intéressèrent au plus haut degré;--la curiosité royale fut

singulièrement surexcitée par l'esquisse très succinte des voyages de

Léon, qui ne parlait point de ses combats et sollicitait une audience

très secrète pour causer de haute politique.

Des renseignements furent pris sur la personne du jeune comte de

Roqueforte.--On acquit des preuves incontestables de son identité.

Reconnu par les officiers de marine, ses anciens camarades, il l'avait

été de même par tous les membres de sa famille et venait d'être mis en

possession du double héritage du comte son père et du vicomte son oncle.

L'audience en tête à tête fut accordée et renouvelée plusieurs fois, à

la grande surprise des familiers du roi, qui ne daigna jamais leur

apprendre quel en avait été l'objet. Plusieurs fois, en l'espace de six

semaines, le roi s'était enfermé dans son cabinet, durant trois heures

consécutives, avec un jeune homme de vingt-quatre ans que l'on

s'attendait à voir combler de faveurs.

Le tout se borna au grade _honoraire_ de lieutenant de vaisseau et à la

décoration de la croix de Saint-Louis.

On sut seulement qu'un soir, le comte de Roqueforte avait présenté au

roi un grossier marin, qui était sorti de son cabinet les yeux remplis

de larmes. Quelque valet curieux lui ayant demandé pourquoi il pleurait:

--Eh! tonnerre de chien! repartit le rustre, on pleurerait à moins; le

roi m'a fiché au bec toute la tabatière de Monsieur!

Maître Taillevent, non moins discret que grognard, reprit le soir même

la route de Normandie; il avait le coeur gros:--Dame! comme si son

attachement à Léon de Roqueforte n'avait pas suffi, le roi en personne

venait de l'_entortiller_.

Sans-peur le corsaire · 第 10 / 21 段